CHAPITRE VL
APPLICATION DE LA LANGUE UlflYEBSELLE A l'ÉTUOE DE LA CHIMIE.
On va peut-être nous taxer de témérité en voyant notre théorie s'attaquer à la chimie, h cette science née d'hier, et qui , grâce à sa nomenclature méthodique, a fait plus de progrès en quelques années que d'autres en plusieurs siècles. Eh bien I nous n'hésitons pas à aborder la réforme de cette nomenclature, tant est grande la confiance que nous inspire notre procédé, fondé sur l'infaillibilité des principes qui président à tout notre travail : sur l'analyse et sur la synthèse.
L'éloge de la nomenclature chimique a été et est encore aujourd'hui, malgré ses imperfections avérées, dans la bouche de tous ceux qui la connaissent. Il nous appartient moins qu'à tout autre de condamner les bases sur lesquelles est établi son édifice: car elles sont précisément celles que nous apportons aux sciences qui en sont privées ; mais on va voir tout à l'heure les difficultés qu'elle rencontre et les améliorations qu'on peut introduire parmi les éléments dont elle dispose. Nous disons d'abord qu'elle repose sur le même fondement que notre théorie; en effet, le chimiste étudie avec soin les objets qui lui sont soumis, et, à l'aide des formules conventionnelles dont il a la clef, il range, classe, organise dans sa mémoire les connaissances à mesure qu'il les saisit ; à ce travail de l'étudiant se joint celui du savant qui, après avoir parcouru le cercle connu, s'avance hardiment à la conquête de l'inconnu : pour celui-ci , comme pour le premier , il y a dans la no* uenclatuie chimique des ressources considérables qui facilitent
Tavenir de la chimie. Or, tel est aussi le but auquel nous tendons pour former la nomenclature de loutes les sciences ; nous entourons seulement ce but important de deux caractères nouveaux : i* nous relions entre elles, dans un commun enchaînement, toutes les sciences qui s'éloignent par la diversité de leur objet ; 2^ nous nous efforçons de rapprocher les parties de l'analyse dans une synthèse aussi concise que le respect dû à la précision de l'idée le permet
La nécessité de ces deux nouveaux points de vue est aujourd'hui évidente : chaque science atteint désormais des développements considérables ; c'est à peine si les plus expérimentés peuvent parcourir le même cercle d'études et .en explorer toute la circonférence. Cependant, s'il y a pour tous les hommes un véritable besoin de rapprochement , ce besoin se fait encore mieux sentir pour les esprits ; la pensée humaine morcelée à l'infini isolerait les unes des autres les intelligences d'élite dont le contact a produit et doit produire encore les plus heureuses réactions. D'ailleurs, pour être spécialisé sur une étude, tel savant n'avait pas moins le germe profond qu'une autre branche de connaissances aurait vu éclore. La théorie, pour réaliser ses bénéfices, doit donc présenter partout un accès si facile, que ceux même qui sont le plus occupés à la poursuite de certains principes puissent, à leur volonté, faire une excursion sur . tant d'autres points, qui sont maintenant presque inaccessibles pour eux. Une généralité de savoir est nécessaire à quiconque concentre ses efforts sur un seul objet, et plus cette généralité s'acquerra aisément et descendra dans l'intérieur des autres théories, plus celle qu'on approfondit s'éclairera aux rayons d'une lumière étrangère. Enfin , tout s'enchatne dans le monde, et nos connaissances semblent elles-mêmes s'enchatner dans notre esprit ; celle attraction générale doit donc être favorisée par Finslrument puissant de la parole à l'aide de la nomenclature.
Pour des motifs analogues, la synthèse des parties analysées doit être faite avec assez d'art pour qu'elle révèle rapidement à l'intelligence les éléments qu'elle renferme et ne la fatigue pas par la longueur des détails ; la suite la plus importante des idées se perd
dans Texamen rétrospectif auquel il faut se livrer ; raltenlion s'émousse sur le véritable objet de sa recherche quand elle s*égare sur des parties accessoires de la pensée. Sans doute une nomencla* ture parfaite, si elle était possible, devrait représenter toutes les propriétés de l'objet qu'on considère et le suivre, pour ainsi dire, dans toutes les circonstances où il pourrait être placé ; mais puisque cette précision est impossible, puisqu'un mot ne peut pas être une science entière dans son analyse et dans sa synthèse, il faut bien se résigner à faire la balance des bénéGces et des pertes qu'offrent les différents systèmes. Or, un procédé méthodique qui conserve tous les avantages de son devancier et qui est mieux approprié aux nécessités de la parole, et, par suite, à la révélation de l'idée^ présente des avantages qu*il n'est pas permis de dédaigner.
Regardée aujourd'hui comme insuffisante (i), la nomenclature chimique réclame assurément quelques modifications.
Les circonstances si favorables dans lesquelles elle s'est produite et qui l'ont fait si rapidement progresser dans sa voie ne pouvaient également assurer son avenir. Certes, ce fut une grande gloire pour Guyton de Morveau d'avoir attaché son nom à une méthode qui supprimait toutes ces dénominations vagues, puisées souvent dans des propriétés faussement attribuées aux corps que l'on voulait indiquer; mais ce savant, retenu lui-même dans les limites où toutes les sciences sont encore emprisonnées de nos jours, ne pouvait pas tout d'abord mesurer à chacune des branches de notre intelligence le terrain sur lequel elles étendraient leurs opérations , et poser sa tente dans la situation relative la plus conforme aux phénomènes qu'il étudiait. C'était là l'œuvre de la philologie : soixante- treize ans se sont écoulés dépuis l'établissement de sou procédé, et celle-ci n'a pas encore travaillé sérieusement à la solution de ce problème. Est-il surprenant que le chimiste, les yeux fixés uniquement sur l'élude qu'il découvrait, n'ait pas indiqué par sa nomenclature
(1) Cette vérité, reconnue par les savants les plus distingués, a été proclamée par M. Dumas, dans un discours prononcé à la rentrée de la Faculté des Science» de Lyon (année scolaire 1853*5^).
comment elle se trouvait réunie aux autres branches des sciences naturelles ? C'était avoir assez fait alors que d'avoir, par la spécialité des roots, figuré la spécialité de la science. Lui reprocherait-on encore d'avoir, par sa nomenclature, donné l'entrée à des mots ou à des accouplements de mots dont la longueur disproporlionnée embarrasse le discours ? Quand il établissait son procédé, il n'était pas encore arrivé à ces découvertes que ces successeurs ont entées sur son système. Il ne pouvait pas non plus prévoir les progrès si considérables de cette science , et ménager, par conséquent, pour Tavenir, des ressources suffisantes : il laissait à ceux qui viendraient après lui le soin de coordonner les phénomènes nouveaux avec l'exactitude et la sage distribution qu'il avait apportées au milieu de ceux qui lui étaient offerts; Enfin , il ne connaissait pas cette seconde partie de la chimie qui menace de dépasser la première par l'abondance de ses matériaux et la puissance de ses résultats ; il n'a donc rien Tait pour la chimie organique. Ce qui le justifierait de tous les reproches qu'on pourrait lui adresser à ce sujet, c'est que ses successeurs, pressés par l'urgence de leurs découvertes, n'ont pas su dépasser les limites qu'il leur avait posées et sont restés ses copistes, quand ils auraient dû recourir à quelques formes originales dignes d'accompagner et de figurer le mouvement de la science.
Ce que le fondateur de la nomenclature chimique n'a pas fait , parce qu'il n'avait pas le don de prévoir l'avenir ; ce que ses successeurs n'ont pas imaginé à mesure que de nouveaux trésors surgissaient devant eux , tout cela est retombé comme un véritable embarras sous les pas des savants. Lourds de ce bagage , dont ils sont contraints de se charger, ils avancent péniblement et se plaignent enfiu de n'avoir plus cette liberté d'action qui fait face aux difficultés et assufe les progrès. Il importe donc de bien définir les imperfections graves que nous venons d'esquisser et de demander ensuite à la théorie du langage , dont la Langue universelle a été la première conséquence, si elle n'apporte pas un remède aux maux que nous signalons.
Noire méthode offre d'abord cet avantage que tout est en ordre
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dans la Langue universelle et que chaque science y prend place dans le rang que son objet lui assigne naturellement. Toute précieuse que peut paraître, au point de vue philologique, la solution de celte première difficulté, nous ne nous dissimulons pas que le chimiste sera peu touché de ce progrès, et qu'il ne fera pas le sacrifice de la plus imparfaite de ses dénominations pour converger vers un but qui reste, suivant lui , étranger à la matière même qu'il traite. Nous pourrions, il est vrai, démontrer que ce but intéresse plus qu'il ne pense chaque science en particulier , et celle de la chimie peut-être avant toutes les autres ; mais nous nous arrêterons sur le seuil de cette question , et nous pénétrerons dans celles qui ne peuvent laisser derrière elles aucune incertitude. Nous constaterons seulement ici ce fait de coordination , pour qu'on puisse conclure avec nous plus tard, si nous réussissons à porter la conviction chez les savants, qu'outre les ressources dont nous aurons doté les sciences , nous les faisons entrer dans cette grande unité dont Tesprit humain aime toujours à saisir l'ensemble, lors même qu'il s'avance plus profondément vers les horizons rétrécis.
Ce qu'il est impossible de contester, c'est que le langage de la chimie, d'abord si simple, quand le composé binaire, jouant le rôle d'acide, donnait naissance à deux acides contenant des proportions différentes d'oxigène , est devenu irrégulièrement compliqué depuis qu'on a dépassé les deux proportions qui seules avaient été prévues. Lorsqu'il n'y avait que deux acides pour une substance, la terminaison eux était destinée à celui qui était le moins riche en oxigène, et la terminaison ique à celui qui était le plus oxigéné. Depuis , la science a rencontré des proportions plus variées pour les acides d'une même substance : comme cette richesse n'avait pas été prévue , il a fallu composer un nouveau mot. Qu'on ne blâme pas les savants qui ont préféré l'addition de deux syllabes à l'origine du mot , à la variété de la terminaison : les désinences des mots , en français, ont le plus souvent une signification déterminée qui aurait pu ajouter une idée étrangère à celle du radical. Mais ne sommesnous pas en droit de blâmer le choix qui a été fait du mot hypo? Pourquoi ces mots, devenus tous français, chloreux, chlarique ,
sulfureux^ sulfwique, elc. (1), oe peuvenl-ils élre précédés de la syllabe moins longue sous, qui a été quelquefois appliquée aux sels (sousacétate , souscarbooate...)? On peut aller plus loin et demander . pourquoi on place devant la substance qui entre en plus grande quantité proportionnelle dans le composé binaire la préposition qui indique l'inrériorité ? N'6st-ce pas encore par suite de cette imprévoyance que nous avons signalée ? Sans doute l'esprit redresse cette fausse application et reporte à Toxigëne ce que le nomenclateur n'a pas su lui attribuer; sans doute les acides se rangent encore dans notre esprit dans cet ordre : acide cblorique , acide hypochlorique , acide cbloreux, acide hypochloreux,. . ; mais les imitateurs de Guyton de Morveau ont-ils bien pesé les paroles que Bergmann écrivait à ce nomenclateur quand il lui disait : « Ne faites grâce à • aucune dénomination impropre; ceux qui savent déjà entendront « toujours; ceux qui ne savent pas encore entendront plus tèu » Or , non-seulement bypo n'offre aucun avantage sur le mot sous^ que Ton entendra plus tôt; mais c'est là une dénomination impropre que le fondateur du système aurait certainement réformée s'il l'eût rencontrée dans l'ancienne nomenclature.
Outre cela, le mot cbloreux, qui indiquait à l'origine un second acide y et dont la signification était alors précisée, laisse maintenant notre esprit indécis et ne nous permet plus d'assurer que l'acide en question est une seconde ou une troisième forme d'acide. N'est*il pas naturel, pour quiconque ignore l'existence des trois acides ii azote , par exemple , de placer au second rang l'acide azoteux et de confondre ce liquide avec l'acide hypoazotique.
L'embarras a augmenté quand de nouveaux acides ont apparu pour quelques substances et ont dépassé le nombre quatre; alors les mots les plus étranges ont dû être composés ; on a imaginé de reprendre le radical de la substance et de le mettre à la tête d'un des composés déjà connus : du mot byposulfurique on a tiré l'acide
(1) QtioiqiM rétymologle de ce mot soit rapportée au grec {ÔKoit nvp, tout feu)f U était coraplèteiiieDt latinisé avant d*étre devenu français ; le mot chlore^ quoique dérivé du srec, est entièrement acquis au français^
sulfhyposulfurique ; puis lorsqu'un nouvel acide esl encore venu s'imposer à la science, l'impuissance augmentant, on s'est résigné à baptiser ce nouveau né du nom de sulfhyposulfurique bisulfure; une fois rentré dans la voie dans laquelle il eût fallu marcher plus tôt, alors on a eu à sa disposition le nom de l'acide sulfhyposuU furique trisulfuré. Ces noms sont assurément une gène pour les yeux et pour les oreilles; mais ils ont des défauts plus graves encore : 1<» ils présentent à l'esprit non plus des substances isolées telles qu'elles sont en réalitié, mais une suite de substances réunies que l'on peut difficilement envisager comme formant un composé binaire; S"" elles ne sont plus d'aucun secours pour Tétudiant qui ne peut , sans un travail fastidieux , en comprendre la signification ; 30 ils ne révèlent même pas aux savants le d^gré de l'échelle auquel il faut rapporter ces acides, et les contraint, pour s'en rendre on compte exact , à recourir à leurs souvenirs et à énumérer les divers acides qui les précèdent dans Tordre de la formation.
On peut encore remarquer dans la nomenclature actuelle le défaut d'unité de la méthode qu'elle a employée pour les acides ; ceux qui ne renferment pas d'oxigène présentent deux noms : l'un du principe acidifiant, l'autre de la substance acidifiée. Ces deux noms ne se retrouvent plus dans les acides formés par la combinaison d'un corps avec l'oxigène. Il est bien entendu que les conventions réparent ces omissions ; mais toutes les imperfections, en exigeant des conventions nouvelles, retardent les progrès des étudiants et sont toujours un obstacle à l'entrée de la science. Les habitudes contractées à cet égard par les personnes initiées à la chimie sont telles, que nous avons craint de contrarier trop ouvertement leurs idées en suivant une marche opposée, et que nous avons adopté, comme on le verra plus loin, une disposition analogue, mais qui favorise la simplicité des mots les plus usuels.
Quant aux composés binaires qui ne contiennent pas d'oxigène, ou qui n'en contiennent qu'autant qu'il en faut pour produire un oxyde, ils sont au moins disposés de manière à ce que l'ordre numérique , qui compte les combinaisons rangées suivant les proportions de telle ou telle substance, soit facilement reconnu : ainsi, les
oxydes de manganèse formenl une série qui définit l'ordre de leur degré d'oxydation: protoxyde de manganèse , deutoxyde de manganèse ^ tritoxyde de manganèse ^ et peroxyde de manganèse. Les composés oxydes qui contiennent un certain nombre de fois plus d'oxygène que le protoxyde, sont encore suffisamment bien dénom« mes par ces mots : biogn/de de cuivre, tritoxyde de potassium, etc. Les composés binaires qui ne contiennent pas d'oxygène suivent la même loi de dénomination et forment aussi soit des protochlorure de mercure^ soit des deutosuîfures de fer, des tritosulfures de fer, etc., soit encore des bichîorures de mercure, etc. Ces divers composés suivent régulièrement la loi d'une nomenclature vraiment théorique ; ils sont classés et nommés au fur et à mesure qu'ils sont reconnus , et, grâce à ce système, il n'y a pas de dé^.ouverle qui ne soit promptement rangée auprès de celles qui la devançaient.
Cependant, tout en reconnaissant le mérite de ces dénominations théoriques, nous devons faire remarquer pour celle-ci , plus encore peut-être que pour les premières, une certaine imperfection qui influe .plus qu'on ne pourrait le croire sur Finilialion à la science et même sur ses progrès à venir. Cette imperfection est précisément dans les termes qui déGnissent ces composés : le nomenclateur a eu plutôt en vue la satisfaction de l'analyse que celle de la synthèse ; il sacrifie à la première l'utilité de la seconde. En effet, le bicKlorure de mercure, par exemple, indique un composé de chlore et mercure qui n'est ni acide ni oxyde, et qui contient deux fois plus de chlore que le protochlorure de mercure ; certes c'est là un beau résultat puisque, par une synthèse en trois mots, nous rappelons UD assez grand nombre de circonstances théoriques. Mais ces trois mots, dont le premier est composé péniblement, ne laissent pas dans l'esprit l'idée synthétique qui devrait s'y fixer. La véritable synthèse dans le langage réside dans l'unité du mot : chaque mot ayant la valeur d'une idée, isole cette idée de tout ce qui lui est étranger, et donne à l'esprit la pleine possession du phénomène dont l'analyse est terminée. Cette vérité philologique et philosophique se rencontre à chaque pas dans la pratique du langage : c'est seulement lorsque nous avons adopté l'expression qui résume toutes
les notions acquises sur un objet que nous croyons avoir fait sa conquête. C'est alors seulement que nous traitons avec lui comme avec une connaissance dont nous sommes sûrs et qui peut désormais nous seconder dans les recherches postérieures ; tant qu'il n'a pas reçu cette consécration , tant qu'il reste dans quelque état analytique, il passe difficilement dans notre argumentation , et au lieu de nous servir de base pour appuyer nos principes, il gêne leur développement.
La chimie elle-même nous oflfre la preuve de ce que nous avançons, et même dans les composés dont nous venons d'étudier la nomenclature : car cette partie, dont nous avons reconnu l'économie méthodique, la nomenclature des oxydes ou celle des composés désignés par la finale cre, laissent dans l'esprit plutôt la trace des opérations analytiques que celle de corps ramenés à l'homogénéité par la combinaison effectuée des substances composantes. Cet inconvénient s'est présenté dès l'établissement de la nomenclature, et c'est pour l'éviter que, malgré l'oivantage de cette décomposition analytique, on n'a pu faire disparaître bon nombre de mots qui offrent à l'esprit un résumé plus commode de l'oxydation de certains corps : tels sont les mots , potasse, soude, îithine^ baryte, strontione^ chaux, magnésie^ alumine, etc. ; ils remplacent ces mots : protoxyde de potassium , protoxyde de sodium^ protoxyde de li-t/ittim, protoxyde de barium, protoxyde de strontium, protoxyde de calcium^ protoxyde de magnésium, protoxyde d'aluminium^ etc. Or, il Tant l'avouer, ils représentent mieux que ces derniers la synthèse à laquelle nous devons parvenir après le travail de l'analyse. Dans l'état où la science les présente, ces notions restent pour ainsi dire à l'état analytique comme celles qui résultent des alliages; celles-ci se traduisent tout simplement par ces mots : alliage de cuivre et d'argent, alliage de plomb et d'étain^ etc. Propres à faire pénétrer dans la science, ces dénominations sont loin de rendre plus tard les services que Ton en attendait ; le mot craie , une fois que Ton connaît la composition.de cette substance, répond mieux aux travaux ultérieurs du chimiste que ces mots sous-carbonate de chaux impur ; se servir sans cesse de semblables expressions, c'est
se condamner à repasser toujours sur des parties que Ton a parfai* tement examinées et qui ne doivent plus ûgurerque dans Tensemble des corps qu'elles constituent. C'est pour cette raison que dans les arts un phénomène une fois connu reçoit une dénomination qui rappelle an souvenir d'ensemble et non pas des détails qui ne seraient exprimés que par plusieurs mots. Les ouvriers occupés à la vitrification, s'ils remarquent quelque fritte dans la fabrication du verre, se servent de ce mot pour signaler le fait, et non pas de plusieurs mots qui indiqueraient que des matières de verre ne sont pas entrées en fusion quand on les a chauffées.
Noos avons dû nous arrêter sur ces considérations, parce qu'elles n'ont guère été abordées par les fondateurs des nomenclatures, et que cependant elles ont une importance réelle pour les étudiants et pour ceux qui font progresser les sciences.
Or, tout ce que nous venons de dire sur les composés binaires est bien autrement applicable aux composés dits ternaires ou aux sels. Ceux-ci, pour conserver les notions fournies par les acides et les oxydes qui leur donnent naissance, compliquent leurs dénominations des diverses circonstances remarquées dans les corps composants : ainsi se forment Yhypochlorite deprotoxyde de potassium, ou le bisulfate de protoxyde de potassium, Varséniate de sesquioxyde de fer, le trisilicate d'oxyde de plomb, etc. Des objets ainsi désignés par des membres de phrase nous rappellent la théorie de la science, et, à ce titre, offrent une méthode commode pour Tétudiant ; mais ils sont mal figurés pour les savants eux-mêmes, qui n'ont pas besoin d'être rappelés sans cesse aux éléments de leurs connaissances. La nomenclature doit avoir en vue de satisfaire à la fois ces deux besoins. C'est ce que notre système s'efforce de concilier ; s'il n'atteint pas aux yeux des chimistes le but auquel ils voudraient le voir aspirer, il leur servira au moins de modèle et leur indiquera le matériel dont ils peuvent s'emparer et les ressources qu'ils en peuvent tirer pour parvenir à une nomenclature plus rationnelle et plus complète.
« Nous allons d'abord revenir un instant sur notre mode de form matîon pour les radicaux ; les quelques roots que nous allons en
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« dire seront suffisants pour rappeler à ceux qui Font éludié les principes généraux sur lesquels nous nous appuyons, et pour guider, dans Tintelligence de ce qui suivra, les personnes qui n'ont jamais pris connaissance de notre ouvrage (i). « Le principe sur lequel nous fondons notre théorie des radicaux est celui-ci : pour qu'un mot exprime réellement une idée , il faut que l'analyse de ce mot renferme l'analyse de l'idée qu'il représente. Il est donc nécessaire que les caractères ou les lettres dont le mot est composé figurent les catégories diverses auxquelles le mot peut être rattaché ^ depuis la plus générale jusqu'à la plus particulière. De cette manière, en effet, les lettres mêmes du mot donneront la définition de sa signification. « Pour obtenir ce résultat , on peut partager toutes les idées contenues dans les mots en un certain nombre de divisions teprésentées dans le langage par des lettres ; la première lettre d'un mot indiquera dans quelle grande division d'idées il faudrait ranger celle qu'on veut exprimer. Si on partage de nouveau la grande division, qui comprend une catégorie d'idées, en plusieurs divisions moins comprébensives , ces classes pourront être représentées par la seconde lettre du mot, et ceile-ci figurera ainsi une idée moins générale que celle exprimée par la première lettre. En opérant de même pour une troisième division ou une troisième lettre, on se rapprochera davantage de Tidée qu'on envisage; enfin, en continuant, s'il est nécessaire, ces subdivisions, on arrivera à déterminer suffisamment l'idée qu'on veut exprimer. Par exemple , a au commencement d'un mot peut exprimer la manière d'être des individus; j peut, parmi ces manières d'être, déterminer l'idée de la sensation; si maintenant, parmi ces sensations, celle de la vue est attribuée à la lettre e , le radical aje exprimera la même chose que les trois lettres du mot vue, avec cette différence que aje nous apprend que la vue est une manière d'être des individus quand ils éprouvent une sensation particulière à l'organe de la vue.
(1) Voir le deuxième volume de notre Cours complet de Langue universelle.
< Les divisions successives que nous opérons dans notre théotie « sur une idée plus générale sont, autant que possible, en nombre « décimal, c'est-à-dire qu'une grande division contient dix classes, « une classe dix ordres, un ordre dix genres, etc.
« Le caractèrje algébrique ou , plus simplement , la lettre qui c figure une grande division, est une voyelle ; celle qui représente « une classe est une consonne ; celle qui indique un ordre est une « voyelle • et ainsi de suite en faisant alterner les consonnes avec « les voyelles.
« Ces lettres, dites radicales, sont au nombre de vingt : dix « consonnes et dix voyelles ; en voici le tableau :
« Voyelles : aeiou asyuH « Prononcez: aéiou âèainôou
« Consonnes :bgdvj pctfb « Prononcez : be gue de ve je pe ke te fe cbe
« Les dix voyelles suivies des dix, consonnes donnent cent radi- « eaux ; ceux-ci suivis d'une voyelle en donnent mille de trois « lettres; une consonne de plus produit dix mille radicaux de « quatre lettres, et ainsi de suite. De sorte que, d'après ce sys- « tème décimal , il y aurait cent millions de mots de la longueur de • celui-ci : « avarice. »
SI
IVouTelle nomenclatiire chtmt^ne.
La chimie ayant pour objet la composition et la décomposition des corps et s'uttaquant à la substance même de ces corps, se préoccupe évidemment des objets que, dans notre classification générale, nous nommons naturels. Nous avons, en effet, divisé tous les radicaux en trois branches : les manières d'être, les êtres et les objets ; ces derniers nous les avons divisés en objets naturels et en objets artificiels. Par objets naturels nous entendons ceux auxquels la
nature a donné leur forme, et par les objets artificiels ceux que l'art a transformés. La composition artificielle de la chimie peut bien rapprocher les substances les unes des autres et les placer dans les conditions favorables aux actions ou aux réactions de la nature ; mais en réalité elle ne donne naissance à aucun corps anificiel.
La grande division consacrée aux objets naturels est la huitième de notre système et elle est représentée parla lettre y (1). Tout radical exprimant un des corps de la classification chimique commencera donc par la lettre y comme tous les mots qui définissent des objets naturels. Ainsi, dès leur première lettre, les nouveaux mots que nous allons former se sépareront profondément de tous les mots qui représentent des objets artificiels, des animaux, des végétaux, ou de ces innombrables radicaux que nous appelons manières d'être,
La seconde lettre de nos radicaux est une des dix consonnes dont nous avons également présenté le tableau ci-dessus ; ces dix consonnes déterminent les classes des objets naturels. Parmi ces classes , nous en avons réservé trois au règne minéral ; elles sont figurées par les trois consonnes t, f, h. La première (t) indique le nom commun des minéraux ; la deuxième (f) indique leur nom dans la classification minéralogique dont nous avons présenté l'essai , et la troisième (h prononcez ch) est réservée à la nomenclature chimique (2). Tout mol commençant par les deux lettres yh prend donc immédiatement son rang dans^la nomenclature chimique.
De même que dans l'arithmétique, la préfixe p8 peut être supprimée lorsque l'on s'occupe du calcul des nombres, parce que l'esprit du calculateur ne peut prendre le change sur la signification qu'il attache aux mots qu'il forme ; de même dans les opérations de la