CLASSE. NERFS DE SENSIBILITÉ GÉNÉRALE
Ils ont les caractères des nerfs rachidiens postérieurs, c’est-à-dire que le pincement de leurs racines est douloureux, que leur section détruit la sensibilité des parties où leurs fibres se distribuent, que l’électricité appliquée à leur extrémité périphérique ne sollicite pas de contractions, que chaque racine est pourvue d’un ganglion. La similitude est parfaite; de sorte que tout ce que nous avons dit des fonctions des racines postérieures de la moelle leur est applicable : outre ces fonctions identiques ils ont des fonctions spéciales.
§ 1 . Portion ganglionnaire du trijumeau.
Avant les travaux des physiologistes modernes les fonctions du nerf trijumeau n’étaient pas appréciées convenablement ; elles étaient souvent confondues avec celles du nerf moteur de la face. C’est à Charles Bell qu’est dû l’honneur d’avoir commencé à débrouiller ce chaos et d’avoir introduit dans la science cette vérité démontrée par les faits
> Bbescbet, Reoh. an. et phys, sur l’org, de l'owie. 1833, Paris.
pathologiques et par les expériences : que le facial est destiné aux mouvements, et le trifacial à la sensibilité. Si l’on poursuit la racine de la portion ganglionnaire de la cinquième paire, on peut la suivre jusqu’aux corps restiformes qui, nous le savons, sont la continuation des faisceaux sensibles de la moelle; raison anatomique qui, appuyée encore de la présence d’un ganglion , fait raisonnablement présumer la sensibilité de ce nerf. Il est vrai que quelques-uns de ses filets se rendent à des muscles; mais la différence fonctionnelle des nerfs ne dépend pas de leur mode de distribution, quoique certains physiologistes aient soutenu le contraire. Les expériences directes prouvent que la présomption, appuyée sur les dissections, est fondée. En effet, si l’on détache le nerf trijumeau de la protubérance et qu’on galvanise sa grosse racine, il ne se manifeste jamais des mouvements, mais bien une sensation de douleur atroce, tandis que des contractions énergiques sont la conséquence de l’électrisation du facial. Cette preuve suffit à la rigueur ; si l’on en veut d’autres, qu’on compulse les observations de maladies du trijumeau où sa lésion a été constatée par l’autopsie, et on verra que la paralysie du sentiment a toujours été notée pendant la vie, et jamais la paralysie du mouvement L
La destruction de la sensibilité n’est pas cependant la seule conséquence de la séparation du trijumeau d’avec l’encéphale : la faculté gustative est abolie en même temps dans les deux tiers antérieurs de la langue, et cette abolition est aussi instantanée que la perte de la sensibilité. De plus une influence secondaire se fait ressentir dans les organes des sens, ce qui a fait penser que les branches du trijumeau pouvaient, comme douées de propriétés spéciales, suppléer les nerfs de tous les sens. Mais, comme on va le voir en passant en revue le résultat de la section de la cinquième paire sur chacun des appareils sensoriaux, la conclusion n’est pas légitime. Sur la vision, la section
1 Bell, Exp. dusysU nat. des nerfs, 1825, Genesl., p. 230; — HebbertMayo, Anatom. and phys. comrn. Lond. 1823. — Serres, An. comp, eerv., t. Il, p, 67. —• Abercrombib, Malad. de Vencéphale éd,, trad, Gi>nd., 1835, p. 617.
du trijumeau amène les phénomènes suivants : la cornée devient opaque, l’iris se contracte et demeure immobile; l’œil ne fait plus aucun mouvement et la fonte purulente de l’organe s’opère en quelques jours. Quelle est la cause de ces altérations? Supposons pour un moment que le trijumeau soit nerf visuel indispensable; il est évident que sa destruction doit entraîner toujours la perte de la vue à l’instant même. Or on peut s’assurer que sous l’influence d’une lumière vive le clignotement a souvent lieu, si on a surtout la précaution de fermer l’œil sain et de ne pas attendre que l’opacité de la cornée soit venue ; ensuite on a des exemples de l’abolition complète de la sensibilité aux parties où le trijumeau envoie ses filets, avec conservation de l’intégrité de l’œil pour sa structure anatomique et pour ses fonctions. Une remarque encore, c’est que les altérations morbides de l’œil se manifestent à peine quand on coupe la cinquième paire dans la fosse temporale, tandis qu’elles sont très-intenses et très-rapides quand on lèse le nerf à l’endroit du ganglion de Casser. Par tous ces faits on est autorisé à supposer une lésion de nutrition, dont on peut trouver l’explication dans la découverte faite par Rehack de fibres grisâtres qui, partant du ganglion semi-lunaire, pénètrent dans le globe oculaire et dans l’anastomose du rameau carotidien du grand sympathique avec le ganglion. Du reste toutes les fois que chez l’homme on a observé, pendant la vie, des altérations intenses des organes des sens accompagner la perte de sensibilité des organes, animés par le trijumeau, on n’a pas manqué de trouver après la mort le ganglion semi-lunaire altéré profondément. La sécrétion lacrymale est seulement diminuée, et ce n’est pas à cette diminution qu’on peut attribuer l’opacité de la cornée, puisque dans l’état normal cette glande peut être enlevée impunément. En résumé, nous pouvons affirmer que si la vue se perd après la lésion de la portion ganglionnaire de la cinquième paire, cela tient non pas à ce que l’œil est privé de son influx nerveux sensoriel, mais parce que les conditions physiques de l’appareil ne sont plus conservées par une nutrition normale.
Nous avons réfuté l’opinion qui attribue au trijumeau la fonction olfactive. Cependant ce nerf est nécessaire à la production d’une sensation complète, parce qu’il conserve la membrane pituitaire dans un état de vitalité convenable. Â.insi que la muqueuse nasale devienne fongueuse, saignante; que les mucosités y soient trop ou trop peu abondantes, comme cela peut se rencontrer à la suite d’altération du trijumeau, l’olfaction ne peut plus se faire, parce que les conditions pour ainsi dire physiques manquent.
11 se passe à l’égard de l’organe de l’audition les mêmes phénomènes consécutifs que pour les autres appareils des sens. Ce n’est souvent que longtemps après l’abolition de la sensibilité que la perte de l’ouïe arrive; ainsi dans l’observation publiée par M. Serres, l’affection delà cinquième paire datait du mois de janvier, et la surdité n’apparut qu'au commencement d’août. M. Magendie n’accepte pas de lésion consécutive de l’audition; il veut que cette fonction soit abolie immédiatement, en se fondant sur quelques expériences. D’autre part, M. Müller, en appréciant l’opinion de M. Magendie, déclare que, suivant lui, le nerf trijumeau n’exerce aucune action sur les organes des sens. Ces deux manières de voir sont trop exclusives : nous ne pouvons pas, devant les faits, nier la possibilité d’une réaction exercée par la destruction de la cinquième paire sur les sens; mais nous disons qu’il est fort probable que c’est à des altérations de nutrition que sont dues les maladies consécutives des organes de la vue, de l’ouïe et de l’olfaction.
Le trijumeau, dont nous venons de donner la mesure d’influence sur les sens, peut-il, quand les nerfs de ces sens sont détruits à leur tour, lui demeurant intact, les suppléer? Les physiologistes qui admettent cette suppléance se fondent sur l’anatomie comparée, qui fournit, disent-ils, des exemples fréquents d’absence de nerfs spéciaux et de remplacement de ces nerfs dans l’appareil sensoriel par des branches de la cinquième paire. Or ces exemples sont-ils bien réels? De ce qu’un nerf n’a pas été trouvé , faut-il en conclure qu’il n’existe pas? On refusait des nerfs optiques à la taupe et à une foule d’animaux, et voilà que s 9
des anatomistes plus habiles leur en découvrent. Ce qu’on a fait pour la taupe, on l’a fait pour chaque animal dont les nerfs sensoriels étaient hypothétiques, et on est arrivé à cette conclusion , que chez les vertébrés il n’y a pas un seul exemple admissible de remplacement des fibres nerveuses spéciales par le trijumeau. Les expériences et les faits pathologiques rejettent aussi absolument cette idée, et nous pouvons définitivement chasser de la science une opinion qui conduirait bien loin, si on l’acceptait sans examen rigoureux.
Pour ne pas faire un chapitre de plus, nous dirons ici quelques mots de la branche non ganglionnaire de la cinquième paire. Celte branche est essentiellement motrice, excepté le rameau buccinaleur qui est mixte, et qui se distribue tant à la peau et à la muqueuse des joues qu’aux muscles temporal et ptérygoïdien externe. Elle met en mouvement les muscles élévateurs et abaisseurs de la mâchoire inférieure et tenseurs du voile du palais, et contribue par conséquent à la mastication et à la déglutition. Pour que ce dernier acte s’exécute, il faut qu’il y ait synergie d’action de tous les muscles que nous venons de citer; n’est-il pas curieux que ce soit un seul tronc qui les anime?
§ 2. Nerf glosso-•pharyngien.
Et d’abord ce nerf est-il bien exclusivement sensible? Â en croire M. Müller , il serait mixte, et ce physiologiste se fonde sur plusieurs expériences faites hors du crâne et dans le crâne, sur les extrémités coupées de ce nerf. D’autre part M. Longet argue de ses expériences propres et du lieu de naissance du glosso-pharyngien sur les faisceaux sensibles de la moelle, que ce nerf est exclusivement sensible. Avant de prendre parti pour l’une ou pour l’autre de ces deux opinions, il faut attendre de nouveaux travaux et de nouveaux faits. Si j’ai placé ici ce nerf, c’est parce qu’il a avec le trijumeau une fonction commune, la gustation.
Le glosso - pharyngien est sensible à la section, bien que Panizza soutienne le contraire. Nous avons vu que sous le rapport des contrac-
lions que son irritation produit, il y a divergence complète d’opinions. D’après les expériences de M. Longet, il paraîtrait que ce nerf est l’organe de sensibilité générale et de sensibilité gustative du fond de la bouche. Ce physiologiste pense encore que le glosso-pharyngien préside à la sécrétion du mucus tympanique et à l’abondante sécrétion folliculaire de la base de la langue. M. Magendie signale la gêne de la déglutition observée chez les chiens après la destruction du glossopharyngien. En somme, nous avons découvert peu de chose sur les usages de ce nerf, et il est nécessaire que de nouveaux travaux soient entrepris pour détruire les fonctions hypothétiques qu’on lui a assignées, ou les confirmer.