ARTICLE I
Des propriétés physiques.
La physique réclame aujourd’hui une large part dans l’explication des phénomènes dont l’organisme est le théâtre. Elle revendique,
comme lui appartenant exclusivement, un grand nombre des éléments de texture, qui sont le produit de la vie, sans doute, mais dans lesquels l’expérimentateur cherche en vain la trace de l’activité qui a présidé à leur formation. Que sont, en effet, les fibres du tissu élastique, du tissu fibreux proprement dit, du tissu cellulaire même, sinon des agents, des forces physiques qui concourent passivement à l’accomplissement des actes de la vie? Je ne puis y voir que des corps doués d’élasticité, de ténacité, et qui ne doivent leur cachet parücuher qu’aux substances organiques qui entrent dans leur composition.
C’est à tort que la physiologie essaie de résister à ces prétendus envahissements de la science de la nature morte sur ce qu’elle croyait posséder comme domaine exclusif. Cela ne saurait, en aucune manière, porter ombrage aux amis sincères de la vérité physiologique. Toujours, dans 1 organisme normal, les forces physiques servent aux fins d’une force supérieure, et se trouvent, à son égard, dans une subordination complète. Loin de se substituer à la physiologie et de faire de celle-ci, comme le voulait Laplace, une physique des corps organisés, celle des corps inertes n’a fait que reculer les bornes de la science de la vie. L’inconnue se soustrait à ses efforts; les problèmes se sont seulement déplacés et échelonnés sur un horizon plus vaste.
Voici un exemple qui suffira, je pense, pour faire comprendre les termes de la question. Les deux plèvres tendent continuellement à s’éloigner l’une de l’autre, parce que l’une d’elle est fixée sur un organe très-rétractile, le poumon. Les deux surfaces sont constamment humides et, au point de vue physique, éminemment aptes à fournir de la sérosité qui devrait s’accumuler dans leur intervalle. Pourquoi cette production d’eau n’a-t-elle pas lieu à l’état normal? La physique sans doute est impropre à rendre raison de cette résistance à ses lois; nous nous voyons réduits à invoquer la vitalité, celle de 1 épithélium plutôt que celle de la lame celluleuse indifférente qui le
supporte : c’est uniquement l’analogie des formes qui nous guide dans cette détermination.
Relativement à un certain nombre de phénomènes physiques qui se présentent dans l’organisme, il ne saurait être question d’une appréciation. Nous devons nous incliner devant une science exacte, armée de moyens d’investigation nombreux, et toujours parfaitement sûre de tous les éléments qu’elle fait entrer dans ses expériences, aguerrie d’ailleurs dans le maniement des méthodes. Félicitons-nous, en conséquence, des progrès que les travaux des frères Weber ont fait faire à la mécainique des articulations, en prouvant surtout l’intervention de la pression atmosphérique, comme facilitant le jeu de ces appareils, en contrebalançant le poids des membres. — Constatons encore la vive lumière que la physique a répandue sur le mécanisme de la circulation. Elles sont sans doute irrévocablement renversées , ces hypothèses d’un mouvement spontané du sang, d’une attraction qu’exercent sur lui les différents tissus, selon leur somme de vitalité. Ce terme fréquemment employé par Bichat et qui a encore cours de nos jours : «le sang se porte vers telle partie,» doit être entendu aujourd’hui comme une véritable métaphore. Les propriétés vitales que Bichat avait cru devoir faire intervenir pour leur attribuer tout le phénomène de la circulation capillaire, ont dû céder la place aux propriétés physiques. M. Poiseuille, à l’exemple de Haller, mais à l’aide d’instruments perfectionnés, mesure la pression hydrostatique que subissent les liquides en circulation : et les phénomènes de la circulation capillaire se manifestent comme dus simplement à l’inégalité de pression que le sang subit dans ces deux réservoirs ramifiés, les systèmes artériel et veineux. Toute notre attention doit désormais se porter sur les parois des vaisseaux dans lesquelles la contractilité a été bien constatée. L’état physique de ces parois, leurs changements de texture suffiront pour expliquer certains phénomènes physiologiques, aussi bien que les nombreux symptômes dont l’appareil en question est le siège. Parmi les premiers, je cite particulièrement
la congestion physiologique dont on n’a donné, jusqu’à ce jour, que des explications peu satisfaisantes. Il s’y rattache de plus celui de l’érection dont, malgré la découverte des artères hélicines par J. Müller, le mécanisme n’est pas devenu plus clair. L’influence que les mouvements respiratoires exercent sur les phénomènes de la circulation a été mieux appréciée depuis par Barry, à l’encontre d’une opinion de Bichat qui nie formellement cette influence.
E. H. Weber a l’idée ingénieuse de comparer l’élasticité des parois artérielles à celle du réservoir d’air des pompes à jet continu, et explique par ce parallèle tout physique, comment dans l’organisme se trouvent obtenus à la fois et cet important phénomène de la circulation capillaire continue et une grande économie de force de la part de l’organe d’impulsion. Bichat avait cru, à tort, que les secousses que le sang artériel transmet aux organes étaient pour ces derniers un stimulant nécessaire. Ce qui lui avait inspiré cette idée, c’est l’observation des pulsations intracrâniennes sur lesquelles je dois dire quelques mots. Il s’agit ici de cette merveilleuse disposition du liquide céphalo-rachidien, sur laquelle M. Magendie avait en vain, pendant si longtemps, appelé l’attention des physiologistes, et, comme se rattachant à son mécanisme, du rôle des plexus veineux de la cavité céphalo-rachidienne. Les conséquences toutes physiques de cette disposition sont les suivantes :
1° Les centres nerveux sont autant que possible soustraits aux violences mécaniques extérieures, parce que, avant d’atteindre ces organes délicats, les chocs rencontrent une nappe liquide sur laquelle ils se disséminent ; car, dans les liquides, les pressions se transmettent partout également.
2” Les artères cheminent pendant longtemps dans ce liquide ; le résultat de cette disposition est non-seulement la division en artérioles innombrables, mais encore la transformation du jet saccadé en jet continu. C’est l’élasticité qui s’en charge; la diastole et la systole en sont le phénomène. Or il se passe dans une cavité fermée de toutes
parts, incompressible et inextensible, comme l’exigeait la sûreté de l’organe central de la vie de relation. Aux dépens de quoi se fait la diastole, l’augmentation de volume de l’artère? Ce ne sont ni les solides ni les liquides renfermés dans la cavité céphalo-rachidienne qui se laisseront comprimer; car ils sont incompressibles. C’est le liquide qui se déplace et qui va, à son tour, comprimer les veines placés dans le canal rachidien en dehors de la dure-mère et communiquant largement avec des veines dans lesquelles la pression hydrostatique est au minimum. Non-seulement il n’y a pas augmentation du volume du cerveau, mais je nie même l’augmentation apparente de sa masse ; car les artérioles, qui pénètrent dans l’intimité de la substance cérébrale, doivent charrier un courant continu. Elles ne sauraient donc communiquer à la masse encéphalique un mouvement alternatif de va et vient. Cette fluctuation réside uniquement dans le liquide céphalo-rachidien qui reçoit le choc de la diastole artérielle, et, en se déplaçant, le transmet aux sinus vertébraux. Le mécanisme change un peu, quand la paroi crânienne est incomplète ou extensible en un point, comme chez l’enfant nouveau-né. Alors le liquide déplace la paroi membraneuse du crâne, ou, quand l’arachnoïde est à nu, s’insinue entre les circonvolutions cérébrales et les développe, mécanisme que l’on peut fort bien imiter sur le cadavre.
Un esprit aussi clairvoyant que celui de Bichat se serait hâté, certes, de renoncer à cet antique système des vaisseaux exhalants et absorbants, s’il avait connu les phénomènes de \’endosmose. L’œuvre de ce grand homme y eût gagné en vérité anatomique, et se serait trouvée délivrée de cette embarrassante création de la sensibilité et de la contractilité organiques. Les bouches absorbantes et exhalantes ont fait leur temps; et, sans avoir recours à cette hypothèse, nous nous rendons parfaitement compte du passage des liquides à travers les solides par le mécanisme de l’endosmose et de l’exosmosé indiqué par Parrot, mais réellement découvert par Dütrochet. L’imbibition seule ne réussit pas à expliquer ces phénomènes physiques, quand
on tient compte de la quantité de liquide qui imprègne naturellement nos organes. 11 faut nécessairement invoquer la différence de composition, de concentration des liquides placés en rapport, différences qui amènent des échanges et par là des mouvements.
Mais ici se présente dans tout son jour le principe que j’émettais un peu plus haut, à savoir : que les progrès de la physique laissent entier le problème de la vie. L’endosmose nous rend, sans doute, parfaitement compte du mécanisme du passage des liquides; mais elle est muette à l’égard de la cause qui, sans cesse, appelle ces courants en modifiant la composition des substances. Cette cause réside dans la matière vivante et en particulier, comme nous verrons plus loin, dans la cellule.
A cette question du mélange des fluides se rattachent les phénomènes physiques de la fonction respiratoire.
On peut voir dans les expériences physiologiques sur la mort, que Bichat n’avait pas des notions bien précises sur le mécanisme des mouvements respiratoires en tant que le poumon y joue un rôle. Il attribue en effet le retrait du poumon sur le cadavre à un refroidissement de l’air des vésicules, d’où résulterait un espace vide entre le viscère et les parois thoraciques. Du retrait élastique, pas un mot. Cette question physique a été depuis complètement élucidée, et récemment encore Bead et Maissiat ont insis té avec raison sur la valeur de l’élasticité dans la production des mouvements expiratoires. Les expériences de Vierordt nous mon trent l’influence du jeu du thorax sur l’exhalation d’acide carbonique, comme basée sur les lois du mélange des gaz. Celles de Valentin et Brunner n’ont pas réussi a ramener l’échange qui se fait entre l’air et le sang aux simples lois de la diffusion. Inntile de dire que personne ne songe plus, à cet égard, à invoquer les orifices absorbant et exhalant des gaz qui jouent un rôle dans la théorie de Bichat.
Je me borne à indiquer les progrès que la physique a fait faire à la théorie des fonctions de la vision, de l’audition, de la phonation.
La connaissance des appareils acoustiques, au moyen desquels s’établissent d’importantes relations avec le monde extérieur, laisse encore beaucoup à désirer. Le larynx même, sur lequel tant d’intéressantes expériences ont été entreprises par Liskovius, par Cagniard- Latour, par Müller, refuse encore de nous livrer la plus grande partie de ses secrets. La physique a retiré de ces études la connaissance des anches molles, comme jadis, à ce que l’on prétend, l’examen des milieux de l’œil fit concevoir à Euler , et exécuter par Dollond la lunette achromatique. Mais je doute qu’elle réussisse jamais à imiter un instrument pareil au larynx, où le phénomène de la vibration se trouve compliqué de la présence d’un tissu contractile avec les nuances infinies qu’apportent dans ses propriétés physiques ses differents degrés de contraction.