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SUR « L'ÉPITHALAME

DE JACQUES CHARDONNE

« Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. » Je sais peu de romans français auxquels la phrase de Stendhal convienne aussi bien qu'à VËpithalame. Et d'abord c'est d'une grande route qu'il s'agit : ainsi que le note François Le Grix dans son judicieux article de la Revue hebdomadaire, « le sujet de VÊpithalame, ce n'est pas lui, ce n'est pas elle ; c'est le couple, et le couple uni par les liens du mariage. »

Graduellement et comme prudemment, à travers des éclipses, des oublis suivis de reprises, mené beaucoup plus par les circonstances que ne le laisserait croire un faux air d'autorité, Albert Pacaris conquiert Berthe Degouy : il ne la séduit pas au sens strict du terme ; il ne prétend pas à la séduire, mais bien au contraire à la former en la mettant en garde précisément contre toutes les espèces de séduction, y compris contre lui-même. Lorsqu'il déclare à un ami :

Je l'ai élevée avec amour... J'ai toujours eu le sentiment que je l'é levais pour un autre qui aurait mes goûts.

ii n'exagère qu'à peine. Voici d'ailleurs ce qu'il lui dit à elle-même :

Croyez-moi, je ne suis pas bon. Si j'étais bon, au lieu de vous prêcher la piété filiale, je vous dirais de retourner bien vite chez vous et de ne plus revenir. Les homines tâchent de cacher leurs faiblesses par des paroles. Ils troublent l'esprit et c'est leur plus grande faute. D faut reconnaître maintenant que nous agissons mal. Tout à l'heure vous allez mentir. Vous sacrifiez la pureté de votre conscience parce que nous croyons nous aimer; mais moi, qui n'ai jamais aimé personne, je ne vous aime pas comme vous pensez, et il demeure entre nous deux de subtils mensonges. Tout cela est laid. Il faut en convenir. Il faut garder un jugement droit, une vue claire. C'est l'égarement de l'esprit qui est le grand mal irréparable... Vous avez un esprit très rare, que j'aime beaucoup. Je ne voudrais pas l'abîmer. Le reste ne compte guère... Je serai toujours sincère avec vous. Nous parlerons de la vie...

Elle, cependant, c'est dans sa chair qu'elle est troublée, et c'est sa chair qui trouble à son tour son esprit. Les caresses d'Albert la bouleversent : elle entend moins ses paroles que sa voix ; l'amour supplante chez elle ces qualités par lesquelles à l'origine Albert fut attiré, et lorsque celui-ci finalement l'épouse, il se trouve aux prises avec une force qu'il a lui-même éveillée et qu'il est également incapable de réduire ou de satisfaire. Dans les deux premiers tiers du second volume — qui marquent l'apogée de l'ouvrage — nous assistons à toutes les phases de ce malentendu fondamental jusqu'au moment où Berthe s'avoue qu'Albert a tué l'amour c^n elle et où elle éprouve un soulagement à le constater. Elle essaye alors de vivre comme si son mari ne comptait plus, se rattachant d'une part à tous

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les souvenirs auxquels il n'est pas mêlé, s'ouvrant de l'autre à ce que les jours peuvent lui apporter de nouveau ; puis un simple épisode, qui lui découvre soudain dans un camarade d'enfance cet inconnu qu'engendrent à la fois l'idée fixe du désir et la séduction-devoir, en lui faisant sentir toute sa faiblesse, la contraint à un retour sur elle-même, la ramène à « aimer ce qu'on connaît », et pour la première fois, regardant une photographie de son mari alors absent, elle voit le point de vue de l'autre :

A-t-il jamais ressemblé à ce portrait? songeait Berthe en cherchant à se rappeler ce visage d'autrefois, naguère si obsédant., et maintenant difficile à imaginer. Je n'aime pas cette photographie, se dit Berthe en la regardant de nouveau. La figure est jolie, mais vide... sans âme... sans vie... ; c'était sa figure de jeune homme... Nous étions jeunes, alors, tous les deux!... Nous n'avions pas vécu ensemble... Vivre ensemble, quelle expérience ! que de larmes, de luttes, de méprises, avant de s'ouvrir un peu l'un à l'autre !... J'ai cru qu'il ne m'avait pas aimée, qu'il me fuyait... Je sais qu'il m'aime autant qu'il peut... C'est lui-même qu'il fuit, partout, — pauvre homme qui n'a pas de repos !

A voir ce qu'un tel sujet livre sous le traitement que lui fait subir Jacques Chardonne, force est bien de reconnaître que les romanciers français ne l'avaient guère attaqué de front. Un sujet étemel pourrait-il autrement rendre ce son de nouveauté. Et en fait quand on cherche hors de France des points de comparaison, on est aussitôt amené aux noms de Tolstoï et de George Eliot : on se rappelle alors que nuls romans plus que les leurs ne donnent cette sensation de grande route, et on en tire la conclusion que la peinture

du couple conjugal, sans doute parce que celui-ci représente le normal et le quotidien, recèle une singulière vertu esthétique.

Que l'on m'entende bien ; il ne s'agit nullement d'égaler VÊpithalame à Anna Karénme ou à Middlemarch : il ne saurait prétendre à la race souveraine du premier, à l'arrière-plan méditatif du second. Tout ce que je veux dire, c'est que voici un livre écrit dans le sillage de Tolstoï, sans qu'il y ait lieu de soupçonner l'auteur d'imitation, parce que les qualités tolstoîennes sont essentiellement de celles que l'on ne peut ni jouer ni acquérir.

Plus on pratique Tolstoï et plus on est frappé d'une particularité qu'on pourrait définir ainsi : une certaine indifférence au sein même de l'infaillibilité. Lorsqu'on se promène en pleine campagne, à travers les herbes hautes, il arrive que machinalement on en casse une : on la porte à sa bouche, puis on la rejette. A travers l'impression que laisse au lecteur le choix du détail chez Tolstoï, il semble que l'on perçoive je ne sais quel geste analogue. Or cette impression d'une relative indifférence, c'est elle avant tout qui révèle chez le romancier son plain-pied avec la vie et le pouvoir qu'il exerce sur elle. Le grand mérite de Jacques Chardonne, c'est que jamais le spectacle ne le prend au dépourvu, et que jamais non plus il ne l'induit à un soulignemcnt, — ou à un commentaire qui ne soit pas strictement indispensable, j'entends qui ne fasse pas partiede l'action au même titre que tout le reste.

Lorsqu'un auteur est investi de ce don, il court le

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danger de sa maîtrise même et je ne dis pas que VÊpithalame y échappe complètement. Une analyse très serrée y relèverait sans doute çà et là un chapitre où le don est exercé pour lui-même. L'épisode théosophique en particulier ne me paraît pas avoir sur la vie du couple un retentissement qui le justifie. Mais dans les romans-natures que définissait hier Albert Thibaudet (et VËpithalame en est un), dans ces romans dont il disait si bien qu'ils sont « déposés » plutôt que « composés », il est toujours délicat de se prononcer trop vite sur ce point. Il convient en outre de ne jamais oublier ce que rappelle Percy Lubbock dans son admirable traité sur la Technique du roman, à savoir que pendant qu'il écrit une page, un romancier véritable fait face à une double tâche : plus encore qu'il ne l'écrit pour elle-même, il l'écrit pour accroître la portée d'une autre qui viendra longtemps après, et le départ est très difficile à établir entre les moments où le romancier prépare tout en ayant l'air de marquer le pas et ceux où il le marque en effet.

Quand il s'agit d'un récit, il semble qu'un instinct nous guide à cet égard, et pour prendre un exemple récent qui nous soit à tous familier, le passage sur la vie de Mme Sagune constitue l'unique hors-d' œuvre dans le beau récit de Jean Schlumberger : Un homme heureux. Mais précisément, VËpithalame n'est à aucun degré un récit, et le cas de ce livre me reporte à la distinction que voulait établir autrefois Paul Bourget lorsqu'il disait : « Un roman n'est pas de la vie représentée : c'est de la vie racontée. » Il faut rehre dans

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l'ctude sur Tainc romancier rinicrcssant développement où Bourget discute le point. Je ne serais pas éloigné de lui donner gain de cause toutes les fois où l'objectivité ressortit à une volonté délibérée, mais il existe un petit nombre de romanciers chez qui l'objectivité au contraire, parce qu'elle naît d'un don sur lequel son possesseur ne peut rien, rejoint ce naturel même dont Bourget regrette chez d'autres l'absence. Or VEpithalame est essentiellement cela : de la vie représentée ; non seulement il n'y a pas de narrateur, mais il n'y a même pas, pour reprendre la définition de George Eliot, ce témoin qui fait sa déposition sur la foi du serment : il y a un miroir.

Car ce livre, dans tout le premier volimie surtout, semble n'être qu'une succession de moments : que ce ne soit là qu'une apparence, rien ne le montre mieux que le fait que Jacques Chardonne ne tombe jamais dans le piège des Concourt et de Daudet par exemple, celui de vouloir relever la discontinuité par une certaine trépidation de l'expression, de mettre partout des rehauts. Contre ce danger d'ailleurs Chardonne possédait cette défense qu'il n'a pas de style dans l'acception propre du terme. « En réalité, l'art de l'écrivain consiste surtout à nous faire oublier qu'il emploie des mots. )> Jacques Chardonne pourrait prendre comme devise cette phrase de Bergson. Dans ce livre en tout cas, l'art do l'écrivain est cela, — et il n'est que cela. Ni cette inflexion de la voix, ni cette légère déviation que tels artistes font subir au sens courant des mots, ni ce contour tant soit peu accusé dont

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d'autres les cernent n'entrent ici en jeu. L'expression est exacte, précise même, mais comme sans le savoir et surtout sans paraître y attacher d'importance : d'un bout à l'autre une parfaite neutralité ; — et devant cette neutralité, on se rappelle qu'aux yeux de certains connaisseurs la prose de George Eliot est inexistante ; que Tolstoï passe pour avoir écrit un russe qui ne se compare pas à celui de Tourgueneff ; et on est tout près de conclure que l'instrument idéal du romancier en tant que romancier n'est pas un style, mais un idiome.

Un miroir, — appliqué à l'ensemble de VÊpithalame\ le mot reste le plus juste, mais il existe, par delà ce pouvoir réfléchissant, un don magique entre tous : celui de l'absolue présence, — le don que définissait naguère le critique anglais Saintsbury lorsqu'isolant dans l'œuvre de Thackeray, Pendennis, Esmond et The Newcomes, il disait : « C'est moins ici le miroir tendu à la vie que la présentation directe de la vie elle-même. » Dans la série des scènes qui entre les époux éclatent toujours plus graves, Jacques Chardonne atteint à cette présence. Il possède une étonnante maîtrise de toute la météorologie conjugale : ce calme fictif, obtenu, dont chacun des adversaires se sait gré, qu'il porte au débit de l'autre, et qui ne déclenche que plus sûrement l'orage ; la formidable, dérisoire disproportion entre le point de départ et les résultats de la querelle ; le brusque débouché dans la haine, puis les mille variantesdu retour ; — maîtrise qui provient en partie de ce que Jacques Chardonne a un sens aigu de cette loi

des contre-temps qui scande à l'ordinaire toute vie sentimentale. On ne peut lire les deux-cent vingt-cinq premières pages du second volume de VËpithalame sans qu'à chaque instant on se surprenne à les accompagner de tous les commentaires que l'auteur a eu soin de s'interdire.

Un des écueils dans le roman-nature, c'est de savoir trouver le moment où doit être mis le point final, et un juste instinct nous porte à ne pas accorder trop d'importance à leurs dénouements. Il est certain que si l'on écarte la mort — ficelle des médiocres, mais tremplin incomparable des plus grands — il n'y a jamais de raison tout à fait décisive pour qu'un roman-nature se termine : le plus souvent, la sagesse du romancier arrête le livre lorsque la vie des personnages en est arrivée à ce point où elle comporte encore les agitations indéfinies de la surface, mais non plus ces lames de fond qui viennent tout bouleverser. Ici cependant l'auteur du roman-nature est exposé au péril de réintégrer une de ces idées sur la vie dont jusque-là il a su si bien se passer. Jacques Chardonne a fait montre de beaucoup de tact dans la manière dont il a paré la difficulté : « Songeant à Emma et à elle-même, à l'amour, à la vie, et pour mieux définir ses réflexions, elle tâchait de se remémorer une phrase entendue naguère, et dont elle ne se rappelait que ces mots : « le « lit du fleuve ». Lorsqu'elle se répétait « le lit du « fleuve », ce bout de phrase au sens vague lui représentait la consistance d'une vie organisée autour du même axe, cette relation du présent au passé, cette

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réalité durable d'un sentiment consacré parles épreuves spirituelles ; et puis le court trajet des voies déviées. » Ce « bout de phrase au sens vague » ne vaut pas seulement ici par la justesse psychologique, — parce qu'il traduit le besoin qu'éprouve un esprit féminin à l'issue d'une crise de se raccrocher à quelque chose de concret qui la résume ; il tempère aussi par une image ce que ridée générale pourrait prendre de trop mécanique et de trop arbitraire ; et la relative incertitude sur laquelle se clôt VÊpithai'ame, que Jacques Chardonne laisse planer sur l'avenir du couple, fait que dans le livre non plus il n'y a pas déviation, le maintient dans la vérité de la vie au moment où il courait le risque d'en sortir.

Car ainsi que le remarquait André Gide à propos à!Armance : « La vie nous propose quantité de situations qui proprement sont insolubles », et tout amour porte en lui-même ses éléments d'insolubilité ; mais au fait général venait s'ajouter dans le cas des Pacaris, jusqu'au moment où Berthe accepte d'entrer pleinement dans le point de vue de son mari, une insolubilité particulière, dont à vrai dire Albert est responsable, et qui précisément n'est pas une insolubilité amoureuse. Lorsque Albert dit à son meilleur ami, à Ensénat : « Je n'ai pas été amoureux. J'ai aimé une jeune fille pour ses vrais mérites », il nous livre l'expUcation. Sans doute de ce propos il y a quelque chose à décompter : comme nous tous, lorsqu'il parle, Pacaris force un peu sa pensée. Cependant ici il lit en lui-même plus avant peut-être qu'il ne le croit. Il possède la tare

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de l'intelligence toute distributive. Je ne dis pas qu'il soit incapable d'abandon : au contraire il lui advient constamment de se laisser vivre sans plus ; mais tour à tour il se laisse vivre, puis se reprend et ne veut plus alors que se conformer à une certaine idée préconçue de lui-même et de Berthe, et que Berthe aussi s'y conforme : il y a alternance des deux états, mais non pas influence de l'un sur l'autre, ni surtout persistance, mémoire du premier dans le second. Demi-sage, de cette sagesse de qui a tout recueilli et rien sécrété, Albert Pacaris est l'homme des sautes, mais non celui des recommencements. Songez aux scènes entre Lévine et Kitty, puis à leurs réconciliations : ils n'ont même pas besoin d'explications pour se retrouver au même point qu'a para vaut. C'est que Lçvine bénéficie du souvenir toujours vivant en lui du premier amour, il n'a jamais aimé Kitty « pour ses vrais mérites » : savait-il seulement alors qu'elle en eût? Ils ont pris le bon départ, et la beauté de l'attitude féminine en amour, c'est que le mouvement naturel de la femme — supérieure ou médiocre, libérale ou mesquine — est toujours celui-là. Ultérieurement, on peut obtenir d'elle les plus grands sacrifices, mais à la condition de ne pas ruiner de fond en comble ce point de départ. Parce qu'Albert n'est pas aidé, porté par son passé, il lui manque le soubassement qui soutient le mouvant édifice de la vie sentimentale : il faut que ce soit Berthe à qui réapparaisse ce qui s'était voilé, que ce soit elle qui fasse à nouveau la pose de la première pierre, car c'est elle seule au fond qui la détient. En amour corn-

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bien plus encore qu'en amitié ne vaut que Tinépuisable parole de Montaigne : « Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne peut s'exprimer qu'en répondant : Parce que c'était lui, parce que c'était moi. »

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