C. DE Freycinet
Mes amis du centre gauche reprochent à M. de Freycinet de saisir toutes les occasions, soit dans l'intimité, soit dans ses discours parlementaires,
Il6 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
de témoigner de son profond respect pour le suffrage universel. Il obéit volontiers à l'opinion de la masse et subit sans révolte, quel qu'il soit, ce qu'il appelle le verdict populaire.
Le contraste est curieux entre l'allure peu démocratique de M. de Freycinet et son respect de la démocratie et de ses volontés.
Janvier 1878.
J'apprends par une lettre de souhaits tendres, pleine de cœur comme toujours, de la famille de Gambetta, qu'il a quitté Paris dans la première quinzaine de décembre, qu'il a passé par Nice pour aller à Rome, et qu'il doit revenir à Nice et à Bruyères, a-t-il dit, du 3 au 6.
Pourquoi lui-même ne m'a-t-il pas écrit un mot m'annonçant sa visite? Je remercie les siens de m'avoir prévenue, leur disant que je serai heureuse de revoir leur « Léon » à l'époque oii il venait chaque année. Je l'attends avec tous les siens.
De Ronchaud m'écrit la mort de Courbet et me rappelle le jour où, avec M""^ de Charnacé et Daniel Stern, nous avons été visiter son atelier. M""* de Charnacé, qui est un critique d'art remarquable, a été l'une des premières admiratrices de Courbet.
Je suis retournée plusieurs fois chez Courbet ensuite, soit avec de Ronchaud, soit avec Hetzel.
Je m'explique très bien comment ce rusé, très naïf au fond, a pu être entraîné à manifester contre la colonne Vendôme.
(( Entre deux pipes, au café, on pouvait le monter à tous les diapasons, » disait Hetzel.
Il est mort au village de la Tour de Peilz, en Suisse. « La cause de sa mort, ont dit les journaux suisses, est une trop grande absorption de liquide » . Voilà une façon polie de parler d'ivrognerie.
Depuis Jean Dacier, je suis liée avec Coquelin. Gambetta a pour lui une amitié dont il s'enorgueillit parfois outre mesure, mais à laquelle il est sincèrement dévoué.
Dans ses rapports avec Gambetta, il joue au vrai les rôles de confident, et il y est très « comédie française ».
Il m'écrit le i" janvier.
Comment vous remercier, chère madame, de votre amical souvenir? Je travaille en ce moment pour aller vous voir et vous saluer au commencement de février, ce me sera une vraie fête de vous serrer la main.
Notre grand ami se fait honorer en Italie. Il est satisfait de la situation, il doit avoir raison, mais que de choses restent à désirer !
Êtes-vous satisfaite du dénouement? Grévy n'eût pas été aussi... que le maréchal? En tous cas nous n'avons que trois ans à attendre avec ce dernier, tandis qu'il aurait fallu en attendre sept avec le premier. Ne croyez-vous pas que d'ici là ce sera chose faite?
Il8 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Êtes-vous plus satisfaite de votre santé. J'espère que oui, et c'est un de mes grands souhaits pour l'année qui commence. Vos amis ne peuvent vous aimer à moitié, chère madame, et soyez bien assurée que vous n'en avez pas un seul à qui vous inspirez de plus hauts sentiments qu'à votre
dévoué. G. COQUELIN.
Gambetta s'annonce, et il vient à Bruyères
seul.
Il a passé par Nice, et les siens ne le rejoindront que demain soir.
Adam n'est plus là pour amener le grand ami impatiemment attendu. A leur arrivée, Bruyères était en joie sans réserve. SpuUer, Challemel, ajoutaient à notre gaîté celle de véritables écoliers en vacances.
Le (( gros », comme l'appelait Adam, est très ému de ne plus voir celui qu'il nommait de façon si amusante, à cause de sa haute taille : « Mon petit » .
Mais il y a entre Gambetta et moi et de sa part une négligence d'amitié que je ne m'explique pas. Je lui en demande la cause avec reproche :
(( Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit une seule fois, mon cher ami.»^
— Pourquoi m'avez-vous écrit.^^ me répond-il sur le même ton.
— Moi 111 Je ne vous ai pas écrit la moindre lettre I
— Pardon, vous m'en avez écrit trois !
— C'est trop forti »
Gambetta place devant moi les trois lettres...
Voilà mon papier de deuil avec l'en-tête de Bruyères gravé par Stern; voilà bien mon écriture, ma signature I .. .
Je crois perdre la tête 1 Ces lettres ont été mises toutes trois à la poste de Cannes, seul point particulier, car toutes les miennes partent de Vallauris.
Je parcours la première... Elle commence par ces mots : a Mon cher ami ». La lettre est une série d'ironiques conseils, de conditions posées. Il y a une certaine imitation de ma manière d'écrire, mais, en vérité, il est facile de voir, de sentir, de comprendre que je n'ai pu écrire une telle lettre ni les suivantes, qu'il me suffît de parcourir, de lire haut, pour prouver à Gambetta qu'elles ne peuvent être de moi.
(( Comment avez-vous cru que je vous écrivais de pareilles stupidités, mon grand ami.^ Mais vous ne connaissez donc rien de mon esprit, de ma façon d'être, de mon caractère .►^ Vous n'avez donc jamais eu de preuves d'une amitié qui ne peut être à la merci d'un dissentiment d'opinion.»^ Je puis souffrir de vous croire trompé, égaré, séduit par ceux que je considère comme nos ennemis, déplorer que vous n'ayez pas mes atavismes nationaux, discuter violemment, vous injurier même, refuser de continuer à vous reconnaître comme mon chef, mais rester votre amie I
— Comment expliquez-vous ce papier, cette écriture?
— Je les trouve effrayants I Dans quelles mains
suis-je? Que va être ma vie, mes relations d'amitié les plus chères, avec cette menace de lettres de moi? Mais, que vous ayez pu croire à l'une de ces lettres sans songer à me répondre, à m'interroger, puis-je vous le pardonner?
« Adam a été poursuivi toute sa vie et parfois torturé par un faussaire qui imitait son écriture, sa signature, et qui portait le même nom et le même prénom que lui : Edmond Adam. Vais-je donc avoir à subir une torture analogue à celle que j 'ai plus d'une fois soufferte avec lui? Car ce faussaire me mêlait à ses forfaitures. C'est à cause de lui qu'Adam avait fini par signer : Antoine-Edmond Adam.
— Pardon, ma pauvre amie, ma sœur, me dit Gambetta désolé, d'avoir cru à de telles lettres de vous, et bien plus d'avoir parlé à nos amis de notre amitié dans des termes dont j'ai le remords. Adam vivant, une telle aberration de ma part eût été impossible. Je lui aurais montré la première lettre, et nous aurions ensemble compris qu'elle était fausse. Surmené comme je le suis, je me suis laissé prendre à ce piège grossier. Je vous demande encore une fois pardon I
— Et moi, je vous demande de chercher avec moi, jusqu'à ce que nous l'ayons découvert, qui tient en mains une pareille arme me visant.
— Gela, je vous le jure. »
Ce jour-là, je n'ai pas le courage de parler à Gambetta de sa politique bismarckienne. Je ne puis d'ailleurs trabir ni Duclerc ni Spuller.
Nous parlons d'Adam, nous revivons le Bruyères heureux des dernières années. Les dominos sont là, rappelant à Gambetta les injures comiques qu'Adam et lui se prodiguaient, aussi bons à la fois et aussi mauvais joueurs l'un que l'autre.
Je conduis Gambetta, le lendemain après déjeuner, à la pointe du cap d'Antibes.
La famille de Gambetta tout entière n'arrivant que le soir pour dîner, nous nous promenons à l'extrémité du cap, nous admirons la baie des Anges, et, las, tous deux nous nous asseyons, adossés à l'un des rochers qui surplombent la mer. Tandis que la vague gémit à nos pieds et s'en retourne, repoussée par le rocher, je dis, moitié sérieuse, à Gambetta :
(( La vague gémissante et que repousse le rocher, c'est moi.
— Qui est le rocher?
— Vous et votre entêtée politique extérieure.
— Quelle politique .^^ »
Pour ne pas répondre crûment à la question de Gambetta, j'ajoute :
(( Qu'êtes-vous allé faire à Rome, sinon contre-
signer votre politique crispinienne et bismarckienne?
— J'ai choisi entre deux maux : celui de l'effacement, qu'on appelait recueillement, et celui de la participation à l'action diplomatique européenne. Oui, j'ai choisi Faction, parce qu'elle m'apportait un appoint colossal dont vous ne pouvez soupçonner l'importance pour ma politique intérieure.
— Je le devine. Je sais trop de choses par mes amis russes pour ne pas conclure. Mais, mon cher ami, en vous entendant avec Bismarck, — Gambetta a un sursaut, et je feins de ne pas m'en apercevoir, — vous prenez à votre compte, certainement, la politique du Kulturkampf, dont Bismarck lui-même est las, car elle désagrège tous les partis. Certes, avec le Kulturkampf français, vous servez l'Italie et sa vendetta contre la papauté, et Victor-Emmanuel a dû vous accueillir en ami. Mais aussi vous grandissez Paul Bert, Ranc, Ferry, Brisson, Clemenceau. Or ceux-là, même ceux qui se disent vos amis, mais surtout les deux derniers, n'ont qu'une idée : quand vous aurez brisé l'obstacle à la démagogie, ce sera de vous briser vous-même.
— Vous me croyez donc bismarckien parce que je suis anticlérical?
— Certaines de vos restrictions, votre changement de langage à propos de nos provinces perdues, m'ont angoissée. Dès que vous ne faisiez aucun geste de sympathie envers la Russie au
début de la guerre turco-russe, j'en ai conclu que vous abandonniez l'idée de revanche, car le seul moyen de reconquérir un jour l'Alsace- Lorraine, c'était d'entrer, par quelques paroles sympathiques, au moment de ses épreuves, dans le cœur du peuple dont les intérêts sont ennemis des intérêts de l'Allemagne et de l'Angleterre comme le sont les nôtres.
— Ma chère amie, vous savez bien que nous ne pouvons sans folie songer à reprendre l' Alsace- Lorraine.
— A cette heure, je le sais, mais plus tard. Duclerc, dont vous-même avez admiré devant moi la compétence et le dévouement à la présidence de la commission de l'armée, me répète que nous serons prêts en 1880. »
Gambetta haussait les épaules.
(( Il faut, me dit-il avec impatience, tâter d'une politique d'expansion, conquérir ou gagner par d'habiles neutralités l'équivalent de ce que nous avons perdu. On verra après. Quant à mon anticléricalisme à rintérieur, tant mieux s'il est un appoint pour ma politique au dehors, mais, rassurez-vous, il ne m'aveuglera pas au point de faire courir à la France le risque de perdre le bénéfice de notre action et de nos traditions catholiques à l'étranger.
— Faire une double politique au dedans et au dehors dans une question qui passionne à ce point, est-ce possible .^^
— J'en suis sûr. Quand la liberté religieuse
sera complète, le catholicisme n'étant plus religion d'Etat, rien e nous empêchera d'encourager comme par le passé ce que j'appelle le « commerce moral de la France », si utile à l'autre commerce. Que de choses, que d'ententes se feront entre l'Eglise libre dans l'Etat libéré de l'Eglise. La grande affaire est de dégager l'Etat de ses liens cléricaux et de délier l'Eglise de son fonctionnarisme. Tant que nous resterons « fille aînée de l'Eglise », la papauté comptera sur nous comme soutiens, et, par cela même, logiquement, nos rapports avec l'Italie demeureront instables. Il faut dénouer nos attaches papistes et renouer nos liens avec la royauté italienne.
(( Nous avons eu notre grandeur comme soutiens de la papauté, nous serons plus grands encore devenant le champion de la liberté des cultes. La politique du Kulturkampf a changé le principe des luttes anticléricales. Elle en a fait une question de politique européenne, nous ne pouvons plus ne pas en tenir compte. Dans le voyage que je viens de faire à Rome, je me suis entretenu de cette question avec tous les chefs de parti, Depretis, Gairoli, Crispi, etc., nous nous sommes entendus et compris.
(( Le roi Victor-Emmanuel, je tiens à vous le dire, m'a beaucoup frappé. Je croyais voir un roi constitutionnel, par conséquent soumis, j'ai vu un roi supérieurement habile à soumettre les autres. »
Curieuse, j'interrogeai Gambetta sur sa conver sation avec le roi d'Italie.
(( J'ai l'expérience de vingt ans de gouvernement, lui a dit Victor-Emmanuel, et je sais le parti qu'on peut tirer de la lutte des individualités. Gouverner à l'intérieur est l'A B G D. Mais la politique extérieure, ses inconnues sont parfois angoissantes. Jusqu'à ces derniers jours j'ai été fort inquiet de votre pays. Le succès de votre politique, votre visite, vos affirmations me rassurent. Dès que la France ne veut pas le rétablissement du pouvoir temporel, qu'il est bien prouvé qu'elle ne fera jamais rien pour le rétablir, nous ne pouvons être que les amis de la France. »
« J'ai lié partie avec Victor-Emmanuel, me dit Gambetta. Nous sommes entrés en confiance, et il peut résulter de l'échange de nos idées de très bonnes choses pour notre pays. Je n'exagère pas en vous disant que Victor-Emmanuel est un politique de la trempe d'Henri IV. Il a ressoudé tant de choses que l'Italie est presque à cette heure, comme l'était autrefois la France, un organisme parfait.
— Tandis que chez nous, dis-je, les deux organes qui nous manquent nous déséquilibrent de façon tous les jours plus inquiétante. Le Midi prédomine avec ses excitations, ses impatiences, etjamais nous ne retrouverons notre pondération nationale que quand nous aurons reconquis l'Alsace-Lorraine comme l'Italie a reconquis la Lombardie et la Vénétie. Ahl mon grand ami, comment vous peindre mon chagrin de vous deviner de plus en plus engagé avec l'Allemagne. Vous, notre défen-
seur national, vous, dont la parole, les actes galvanisaient la France abaissée, à qui vous affirmiez qu'elle verrait le jour de son relèvement, vous faussez votre mission I Pardon, pardon du mot cruel mais je le dis : « Vous trahissez votre «. destinée. » Jamais Bismarck ne vous fera aussi grand que vous faisait votre fidélité à l'Alsace- Lorraine. Mais je vous blesse.
— Vous ne pouvez me blesser, ma chère amie, car vous me parlez comme vous devez me parler, vous, femme, vous, idéaliste, que les réalités ne peuvent acculer à des résolutions contradictoires.
— Mon cher grand ami, considérez les instruments démoniaques dont le « malin » se sert pour vous livrer à l'ennemi prussien. C'est le rebut social I un Henckel qui a épousé une Païva, pour rentrer en possession d'une fortune que ses vices lui avaient livrée.
— Par qui êtes-vous renseignées^ me demanda Gambelta avec colère.
— Je suis Parisienne, mon cher ami, j'ai des amis de mes amis. N'oubliez pas que j'ai été la femme d'un préfet de police, et surtout sachez qu'il y a des espions français espionnant les espions de Bismarck.
— C'est Decazes qui vous a renseignée?
— Non, mais vous prenez si peu de précaution. Vous dînez chez Henckel oii il y a des domestiques français. Qu'importe d'ailleurs d'où je sais. Le chagrin que j'en ai m'a fait quitter Paris. Vous êtes Prussien I Je reste Cosaque. Nos deux buts
sont aux deux extrémités de l'opinion française. Maintenant que vous êtes victorieux, je vous combattrai. J'essaierai de vous barrer le chemin chaque fois que vous vous approcherez de Bismarck. Je n'ai cessé d'être l'ennemie de votre protégé Waddington, choisi par vous, non dans l'intérêt strict de notre France, mais pour complaire à l'homme de Varzin. Dieu veuille que notre république, qui déjà m'inquiète, protégée qu'elle est par notre plus cruel ennemi, n'aille pas s'abaissant au lieu de s'élever. »
Gambetta m'avait écoutée sans impatience.
(( Vous êtes d'accord avec vos sentiments, moi avec ma raison, me dit-il. Allons donc chacun notre chemin.
— Mon chemin à moi, répliquai-je, c'est la route nationale, tracée par le grand, le fier passé de ma race, le vôtre est une combinazione et un casse-cou.
— Quels que soient nos combats, reprit en souriant Gambetta, promettons-nous de rester fidèles à notre amitié.
— J'en fais le serment, » répondis-je.
La famille de mon grand ami nous arrive heureuse d'être à Bruyères avec celui qu'entre nous nous appelons simplement Léon.
Gambetta reste encore, après le départ des siens, une journée avec moi, me parlant de ses projets
de réforme de l'armée qu'il aime malgré certaines réserves ne concernant que les personnes.
Il s'intéresse à mon roman de Laide, premiei volume de la trilogie dont lui et SpuUer ont connu le projet deux ans auparavant.
Le jour de son départ, Gambetta me dit adieu avec uue tristesse qu'il avoue excessive « sang pouvoir en comprendre la raison, ajoute-t-il, puisque nous sommes en complet accord sur nos désaccords.
— Gare à votre chemin de casse-cou, » lui dis-je en riant.
Une demi-heure après l'un des chevaux qui conduisait Gambetta au train à Cannes tomba mort.
Superstitieux comme je suis superstitieuse, Gambetta m'a depuis avoué qu'il avait eu l'envie de revenir à Bruyères me dire : « Je reprends l'ancien chemin » et d'abandonner la politique d'entente bismarckienne I
Que nel'a-t-il faiti
Mais les influences qui l'avaient engagé dans ce (.( chemin de casse-cou » et parmi lesquelles j'aurais pu reconnaître sûrement les auteurs de mes trois lettres fausses, le reprirent, appuyées par d'autres influences d'ordre intime.
Après le départ de Gambetta, dont l'amitié ne pouvait malgré ses résolutions que s'entamer à
l'avenir, j'attachai plus de prix au témoignage d'affection de mes vieux amis.
Hetzel m'écrit qu'il serait bien heureux d'être auprès de moi s'il pouvait me faire quelque bien, et il ajoute :
Notre ami, celui qui a été à Rome, si j'en crois les journaux, repassera sans doute par le golfe Juan. Il me paraît que cela est élémentaire. Eh bien ! je voudrais que vous lui disiez ceci :
\J Officiel convoque les électeurs de toutes les circonscriptions vacantes pour le 39 janvier. Il m'est revenu que Joseph Garnier, sénateur des Alpes-Maritimes, songe à engager notre ami Raoul Duval à se présenter dans l'arrondissement de Castellane, qui l'avait pour député dans la dernière chambre. Arthur Picard, qui est candidat à Castellane, est étranger au pays, et nous n'avons que très peu de raisons d'y tenir, mais Garnier voudrait être sûr que sa combinaison Raoul Duval serait acceptée par Gambetta.
La position de Raoul Duval est celle-ci : pour rien au monde il ne veut entrer en lutte avec un candidat soutenu par le parti républicain et agréable à Gambetta.
D'autre part il a refusé péremptoirement de se laisser porter par les bonapartistes dans toute autre circonscription où on lui offrait de lui faire faire une place.
Il veut entrer à la Chambre libre de son passé et libre de suivre la politique qui l'a fait se montrer d'accord avec Gambetta dans toutes les questions importantes.
Il veut, en un mot, aider à la constitution du gouvernement que par deux fois le suffrage universel a désigné à la France.
Je crois qu'il nous importe qu'il puisse entrer à la Chambre dans ces dispositions et dans ces vues.
Si vous voyez Gambetta, faites-lui lire ce mot, et, si cela peut lui convenir, qu'il profite de son voisinage avec les Basses-Alpes pour donner la première impression aux
l30 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
influences qui lui obéissent et les prévienne contre tout engagement avec Arthur Picard.
Tout à vous.
Hetzel.
L'une de mes connaissances assez intime de Cannes, raspailliste enragée qui vit dans l'odeur du camphre et dont le prosélytisme excessif est parfois du plus haut comique, est dans un chagrin noir. Elle vient m'en faire part. Son héros est mort avant-hier, le 8 janvier.
(( Comment le camphre ne l'a-t-il pas sauvé, pauvre chère madame? »
Elle a de l'accent et me répond :
(( Je me le demande I »
Catholique, voire pratiquante, ma visiteuse gémit parce que Raspail a été enterré civilement.
Pourtant elle se rassure.
(( Il a fait tant de bien, conclut-elle toujours avec accent, que le bon Dieu, quand même, le recevra dans son sein. »
C'est jour de deuil I Les journaux apportent la nouvelle de la mort presque subite de Victor-Emmanuel.
N'est-il pas mort le même jour que Napoléon III, le 9 janvier?
Le voyage de Gambetta aura été inutile. Grosse déconvenue, car il en paraissait très fier. J'ai su plus tard que les Italiens l'avaient accusé d'être jettatore et d'avoir eu pour le roi le mauvais œil.
La sœur de Gambetta m'écrit qu'elle viendra passer la journée de dimanche avec moi :
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l3l
Avec toute ma maisonnée, dit-elle, la poule, les poussins, le coq et le tout suivi de Miette.
Je suis heureuse de vous voir, de vous entendre. Je crois cjue mon mari vous aime autant que moi. Je n'en suis pas jalouse parce qu'il vous est surtout reconnaissant d'avoir fait de moi... sa femme. Laissez-nous donc tous deux vous adorer.
Brisson, à qui je demande ce qui se cache sous l'aflaire du catalogue des lots de la loterie nationale me répond ceci ;
Paris, i6 janvier 1878.
C'est une affaire bien bizarre et bien étrangement grossie, je vous assure; voilà à quoi elle se réduit :
Vous admettez bien que pour assurer la coïncidence cxncte entre les lots tirés et les lots gagnés il fallait une publication officielle. En l'abandonnant au hasard, étant donné un tirage de 6000 lots par jour, on s'exposait à de nombreuses erreurs. Tel journal eût publié le numéro 2897, un autre le numéro 2297, un troisième le numéro 2887 et ainsi de suite.
Le ministère eût été assailli de réclamations, et l'on eût compté par centaines les personnes qui, croyant avoir gagné et se trouvant déçues, auraient exigé la communication du procès-verbal authentique du tirage où les numéros tirés au sort seront écrits en toutes lettres. Et alors que de criailleries, en partie légitimes, sur l'imprévoyance ministérielle, que de soupçons absurdes aussi.
Il fallait donc une publication officielle. La première idée du ministère a été de la confier au Journal Officiel. Wittersheim a demandé une somme énorme. Lin autre imprimeur a fait un rabais, un autre a offert de faire pour rien, un autre encore de payer une petite somme, un dernier enfin une somme plus forte. C'est ce dernier qui a eu l'entreprise, tout cela est constaté par lettres.
Le malheur est que ce dernier est un nommé Piégut,
iSa APRÈS l'abandon de la revanche
gérant de la société des publications périodiques, adressé au ministère et recommandé par un de nos meilleurs amis. (Oh! les recommandations des républicains!) Piégut cachait Dalloz. Je crois qu'on ne l'a pas su tout de suite au ministère.
De là, fureur, car Dalloz a dû conclure l'afTaire, moins pour elle-même que pour montrer au gouvernement la supériorité de son outillage et ravoir par là le Journal officiel, s'il se peut.
Vous êtes assez Parisienne pour que je n'aie pas besoin d'en dire plus long; vous connaissez suffisamment les hommes et les choses.
Au ministère on n'était pas assez Parisien, sans quoi l'on eût confié l'impression du catalogue à l'Imprimerie nationale. Elle y eût mis le temps et la chose eût coûté gros, mais on aurait clos tous les becs de plume et autres. Le ministère a voulu réaliser une économie, et il a soulevé un orage; orage risible lorsque l'on compare ceux qui tonnent et ceux qui sont foudroyés.
Le meilleur, c'est que même les journaux du plus fort tirage disent qu'ils se seraient bien gardés de publier un tel fatras.
En fait, je crois qu'il y aura publication avant le tirage d'un catalogue officiel et que toute cette mousse tombera, mais si l'on voulait en parler à la Chambre les mordeurs seraient mordus.
Dans une heure, nous aurons le programme ministériel, le mien serait : « Plus de loteries ! »
Je vous prie de croire, madame, à mon sérieux attachement, et j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.
Henri Brisson.
Meissonier est à Antibes. Il peint sur la plage. Nous sommes brouillés depuis le siège. Je l'aperçois un jour en me promenant. Nous nous regardons chacun avec l'envie de voir l'autre faire la
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l33
première avance, mais ni l'un ni l'autre nous ne la faisons.
Hetzel vient passer quelques jours avec moi à Bruyères. Il va voir son ami Meissonier qui lui dit:
(( Malgré le plein soleil qu'il faisait le jour où M""® Adam a passé près de moi, elle m'a glacé. Demandez-lui si c'est pour toujours qu'elle est aussi réfrigérante? »
Girardin m'écrit :
Vous m'avez bien légué vos vendredis, mais à l'exception de deux tous ont manqué, d'abord par votre présence réelle, ensuite par l'impossibilité d'avoir régulièrement l'homme le plus, occupé de France.
J'avais voulu arranger, hier vendredi, un grand dîner pour son retour. Impossible même de trouver le temps de me répondre ; cependant il a trouvé le temps de venir hier déjeuner et causer longuement et librement.
A vous de tout cœur.
Girardin.
P. -S. — Le I" février, comme vous me le promettez, je déposerai entre vos mains, avec joie, le jour que vous m'avez confié.
Je rentrerai à Paris pour le i" février. J'aurai le courage d'y reprendre mes soirs et mes dîners du vendredi. Jusque-là, Bruyères me garde.
Le 21 janvier, une scance de la Chambre a un grand retentissement. Gambelta y attaque la pro-
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position de l'amiral Touchard demandant des modifications au rès-lement pour la validation des
pouvoirs des députés. Il flétrit violemment les candidatures officielles faites sous le coup d'une pression administrative.
(( J'ai l'horreur des représailles politiques, » dit-il.
Et il est sincère, car je n'ai connu personne qui ait moins de rancune que Gambetta.
Hetzel, qui arrive à Bruyères, est le plus intéressant des causeurs. Nos conversations ne s'interrompent que pour recommencer à table, en nous promenant, ou à la veillée du soir.
Je lui ai lu Laide, qui est achevée. Il me dit avec chaleur le plaisir que lui a fait cette lecture.
(( Voyez-vous, ajoute Hetzel qui n'est plus l'éditeur mais P.-J. Stahl, il faut aimer ses héros, les faire siens, s'émouvoir des aventures ou des sentiments qu'on leur prête, les haïr de toute la haine qu'on a du mal si on leur donne des laideurs morales, et les faire servir à la démonstration du bien. Il faut se respecter dans son œuvre comme dans sa vie. Ce qui m'indigne, c'est l'indifférence que certains romanciers ont pour leurs héros, et, qui plus est, le plaisir que quelques-uns prennent à ne les faire que laids, gangrenés jusqu'aux moelles par tous les vices ignobles, comme Zola. Les romantiques s'étaient passionnés pour leurs héros au point de les vouloir hors nature, invraisemblables; les Parnassiens frisent le doute, le scepticisme, nous ramenant aux vraisemblances.
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mais Daudet, Banville, Coppée, Heredia, Leconte deLisle, Louis Ménard, Augier, Dumas fils, About, et tant d'autres, ont des poussées d'idéal au milieu de leurs préoccupations d'être vrais. M. Zola n'a que des poussées vers la bassesse. Avilir est son but. Ses phrases coulantes me rappellent les ruisseaux dont le cours aboutit à l'égout. Et l'odieux, c'est qu'à l'étranger, nous, vaincus, nous sommes méprisés à travers l'œuvre calomniatrice de Zolal
(( Ce qui console, c'est que l'homme des Rougon- Macquart aura cessé d'être quand seront encore ceux dont je vous parlais tout à l'heure, et qui font cortège à Chateaubriand, à Lamartine, à Hugo, à Sand... »
Hetzel reçoit d' Aurélien Scholl sur le Petit Dac, de Meilhac et Halévy, une lettre qui nous fait assister avec un fou rire à la première représentation.
(( Tu crois peut-être que cette lettre est pour toi, mon vieux, dit Scholl en terminant. Eh bien, non! Elle est pour que tu la lises à ton hôtesse. Ma récompense sera qu'elle te montre ses dents. »
De mon côté, je lis à Hetzel une lettre d'Edmond About, datée du 21 janvier, et qui ne m'arrive que le 27. Elle est allée en Bretagne, oii il y a un Bruyères, paraît-il.
Depuis un mois j'ai passé ma vie à lutter contre une série de maladies plus sottes et plus ridicules les unes que les autres. Après huit jours de grippe, je recevais sur l'œil droit un choc qui a failli me rendre aveugle pour mes étrennes, car l'œil gauche s'était pris par sympathie, et mon médecin ne riait pas en m'inondant, tantôt de morphine pour con-
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tracter l'iris, tantôt de belladone pour le dilater. De ces misères il me reste un état qui est très malingre, qui s'est manifesté par un commencement d'anthrax à la nuque, et la pudeur me défend d'énumérer les artifices renouvelés de M. Purgon qui ont écarté ce nouveau péril. Je n'en parle que pour excuser un silence impardonnable en soi et qui vous eût scandalisée si vous n'étiez la bonne grâce en personne.
Figurez-vous que je n'ai même pas vu les belles fleurs et les belles oranges que vous avez envoyées à mes fillettes. J'avais sur les yeux un bandeau bien plus laid et plus incommode que le bandeau mythologique de l'amour, et je n'ai pu que flairer en aveugle les délices du golfe Juan.
Enfin la grosse bête est sur pied en médiocre état, mais prête à renaître sous l'influence du soleil qui reviendra bientôt dans vos bagages. Je n'aurais jamais eu l'impertinence de vous donner un conseil, même bon, mais votre retour sera, je puis vous l'affirmer, un événement heureux pour tout le monde, non seulement pour nous qui vous aimons, mais pour le parti républicain qui s'est un peu éparpillé !
Les anciens petits comités du Siècle sont finis, à mon grand regret, depuis que la République est sauvée. On ne se rencontre plus qu'à la Chambre, dans les couloirs, à bâtons rompus, sans possibilité d'une conversation suivie. La discipline n'est pas en péril et la bonne harmonie se maintient; mais il y a eu des écarts, des erreurs, des fautes que vous auriez pu prévenir si vous aviez été à Paris.
Vous faites donc un acte de sagesse en ramenant ici le bon génie de notre parti, et vous serez accueillie à bras ouverts. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous pouvez compter absolument sur moi ; oui, certes, je serai des vôtres jusqu'au jour où le médecin m'enverra dans ces jolis climats que vous quittez.
Il me tarde de vous revoir et de vous baiser les mains en nature comme je le fais en intention dans la fidèle humilité de mon cœur. Edmond About.
(( Il ne dit que ce que nous pensons tous, ajouta Hetzel. Vous manquez I II n'y a que vous qui ayez pu attirer chez vous, convaincre, unir, fixer d'irréconciliables adversaires. Votre dernière conquête, Raoul Duval, sera l'un de ceux qui feront le plus d'honneur à la République, et il dit haut que c'est vous et votre milieu qui l'y ont le plus attiré. »
Pas un de mes amis qui n'accueille mon invitation de rentrée avec joie. Je les ai envoyées de Bruyères. J'y reçois des réponses de M. de Marcère :
Madame, votre grand ami est aussi joyeux de vous revoir que vous pourrez l'être de revenir au milieu de votre cour. J'irai vendredi, i" février, mettre mon excellence au pied de votre souveraineté.
De Margère.
Et M. de Freycinet, invité pour le 8 :
Paris, 2 5 janvier.
Chère madame,
J'apprends avec bien du plaisir votre prochaine rentrée à Paris. J'accepte votre dîner d'amis et tâcherai de vous le répéter de vive voix le i".
Agréez mon respectueux dévouement.
De Freycinet.
Je suis à Paris le 3i janvier au matin. Le jer février, pas un ami ne manque soit à ma table, soit dans la soirée. Je suis profondément touchée de l'expression si chaleureuse de « la joie du revoir ». Tous me répètent que j'ai manqué, que je manque à l'union de notre parti.
l38 APRÈS l'abandon de la revanche
Gambetta est des nôtres. Je le trouve plus irritable, de moins belle humeur qu'à mes dîners d'autrefois. Ce titre de président, que tous lui donnent maintenant qu'il s'est fait à la commission du budget une situation un peu dictatoriale, met dans les rapports que ses amis les plus intimes ont avec lui quelque chose de soumis que je n'ai pas la moindre envie d'imiter.
(( Mes chers amis, dis-je à un moment, permettez à une personne qui vient de prendre du recul pour vous juger de vous dire que maintenant que la forme du gouvernement n'est plus en cause, que la défense de la République vous a conduits à la victoire, il semble que vous ne devez plus songer qu'à la défense nationale.
— Moi, je ne pense qu'à celai » répond Duclerc avec un regard significatif.
Girardin, de Marcère, About, Billot et tous, Spuller même, crânement me répondent comme Duclerc.
Gambetta, qui est à ma droite, me dit tout bas : (( Déjà la Fronde I Aux réformes I Des réformes, ajoute-t-il tout haut, voilà surtout ce que la France réclame hautement.
— Elle vous fera crédit durant un quart de siècle pour les accomplir, répliquai-je. Vous j( )uvez donc les étudier longuement et sagement.
— Savez-vous, Billot, dis-je, ce que je demande à Gambetta.^^ C'est que nos instituteurs deviennent un peu sous-officiers et nos officiers un peu instituteurs, que nos petits soldats arrivent à l'armée
APRÈS L*ABANDON DE LA REVANCHE iSq
dégrossis militairement et qu'ils en sortent plus instruits des grands faits de notre histoire. »
Gambetta, comme tous, me répond :
(( Mais, sûrement I L'armée d'abord, l'instruction ensuite, les travaux publics en troisième lieu, et les réformes promises. Nous sommes au travail, et rien ne peut plus nous arrêter. »
Le (( président de la commission du budget » parle avec magnificence des projets de M. de Freycinet destinés à compléter « l'outillage industriel et commercial de la France ».
About, qui a toujours le mot à l'emporte-pièce, ajoute :
(( Avec un inspirateur comme M. Paris, qui a tracé tous les plans des chemins de fer, des canaux, des ponts à construire, des travaux à exécuter; avec un amorceur comme Philippart, et leur patatras à tous deux, M. de Freycinet peut faire de belle besogne déjà mâchée.
— Paris a rêvassé, Philippart a fait banqueroute, répliqua Gambetta un peu agacé, mais parlons sérieusement et disons qu'épaulé par Léon Say et par le président de la commission du budget, votre serviteur, M. de Freycinet fera de grandes choses pour la France redevenue grandissante.
— Ainsi soit-il, dit About avec onction. Vous voyez que je connais les formules de la foi I »
Je constate avec joie qu'à la fin du dîner la cordialité est redevenue complète entre mes amis; quelques griffes un peu sorties sont rentrées, l'atmosphère amicale de la maison se recrée.
l40 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Gambetta m'exprime cette impression ressentie par tous avec un élan de cœur sincère.
(( Il n'y a que chez Adam, chez vous, ajoutet-il, qu'on jouisse d'une amitié supérieure à toute divergence d'idées. »
Je n'abandonne pas l'espérance de rattacher Gambetta de nouveau à ce milieu dans lequel il a grandi et qu'il aime, et de l'arracher à ses relations prussiennes. Je l'envelopperai de telle sorte par nos amis, tous passionnés de revanche, fidèles à r Alsace-Lorraine, qu'il repoussera comme un crime la pensée qu'il a eue d'aller à Varzin ou à Berlin.
Spuller vient me voir le lendemain et me dit qu'à aucun moment Gambetta n'a cessé d'aller chez la Païva à Paris et à Pontchartrain. Je lui parle des trois fausses lettres et lui confie mes soupçons.
(( Elles viennent de là, lui dis-je. On a voulu détourner mon influence pendant les pourparlers bismarckiens.
— Interrogez Girardin, me dit Spuller : il voit encore Henckel, quoiqu'ils aient été au plus mal après la guerre. Il connaît le caractère de l'homme, il vous renseignera. »
Je vais le jour même voir Girardin, et je lui narre l'histoire des trois lettres, lui disant que je soupçonne Henckel du méfait pour brouiller Gambetta avec une revancharde passionnée.
(( Henckel est un cynique, un cruel, un inconscient lorsqu'il s'agit de moralité, un criminel
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l4l
possible au cas où quelqu'un essaierait de lui barrer le chemin. Cependant, je ne le crois pas homme à faire des faux, même pour servir Bismarck. Mais Bismarck, il est vrai, a donné l'exemple. Et la dépêche d'Ems...
(( Si ce n'est pas Henckel, qui est-ce? ajoute Girardin. Cherchons la femme, et nous trouverons. ))
Et nous croyons avoir trouvé I
l^me Xhiers, ne me sachant pas encore à Paris, m'écrit à Bruyères.
Paris, 1*' février.
Madame,
Malade depuis un mois, puis très préoccupée de la santé de ma sœur atteinte d'une rougeole très grave, je n'ai pu vous remercier encore de la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. J'espère que le ciel du Midi vous sera comme toujours favorable, mais je n'espère pas qu'il agisse sur les peines morales, bien plus redoutables et désespérantes que les maux physiques. Plus le temps s'écoule, plus elles accablent.
Agréez, je vous prie, madame, l'expression de mes plus distingués sentiments. ^ Thiers.
Le vendredi 8 est le dîner que j'appelle dans mes souvenirs la soirée Freycinet. Ce soir-là j'ai souffert dans mes sentiments républicains presque autant que j'avais souffert dans mes sentiments nationaux lorsque j'avais appris par Spaller les relations de Gambetta et de Henckel-Païva.
l/i2 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Avant l'arrivée de Freycinet pour le dîner, Spuller, le bon Spuller, et plusieurs autres avaient grogné — c'est le mot — contre le discours de Nantes. A table, je m'efforçai de mettre M. de Freycinet sur le chapitre de ses travaux. Je le questionnai, et le charme de sa parole endormit un instant les griefs. Nul n'a plus que lui le don de dire clairement les choses techniques. Il est à la fois éloquent et sobre. Il a toujours l'air résolu dans ce qu'il expose, mais, à une observation contradictoire, il est prêt à faire des concessions flatteuses pour son auteur, cela sans apparence d'habileté, comme par bonne grâce, par désir d'être éclairé.
Aussi on devine mon ahurissement lorsque dans le fumoir d'oii j'étais sortie, laissant M. de Freycinet répondre avec sa douceur habituelle aux observations sur son discours de Nantes, j'entendis des vociférations.
Un certain nombre de députés et de sénateurs arrivant s'étaient engouffrés dans le fumoir.
J'entrai et je vis une scène lamentable : M. de Freycinet entouré de gens qui lui reprochaient avec une violence inouïe les termes de son discours et surtout cette phrase impardonnable pour laquelle plusieurs lui montraient le poing : « La République est ouverte à tous les hommes sincères. ))
Jamais je n'oublierai cette scène. Elle marque une étape dans les premiers effondrements de ma croyance à la générosité, au désintéressement repu-
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l43
blicains, vertus de tous ceux avec lesquels j'avais pensé et vécu intimement : mon père, nos vieux amis de i848, Adam et les « National », vertus que j'attribuais aussi à ceux que je croyais sentir et penser comme eux, les lutteurs du 2k et du 16 Mai.
Mais ces derniers entendaient unanimement ne pas céder les bénéfices de la victoire à de nouveaux venus. Lesdits bénéfices appartenaient aux combattants vainqueurs, à eux seuls. On songerait à ceux du lendemain quand tous ceux de la veille seraient pourvus I
M. de Freycinet se débattait à la lettre. A un moment, l'un de nos amis lui tenait l'épaule, qu'il secouait. Très ému d'une scène aussi violente, M. de Freycinet répétait :
(( Je n'ai fait que redire les paroles de Gambetta, la porte ouverte I »
Gambetta regardait comme moi la scène avec un mépris...
(( Intervenez, lui dis-je, c'est scandaleux.
— Je suis le berger, cria-t-il, et j'ai le droit de dire les paroles de paix. J'ai protégé mon troupeau durant le combat. Mon devoir est aujourd'hui de pourvoir à son abri, à son entretien et à sa nourriture.
— Bravo I bravo I
— M. de Freycinet a prononcé les paroles d'apaisement nécessaires à Nantes, dis-je à mon tour. Prenez garde, mes amis, au spectacle que vous me donnez, à moi, qui suis de la veille, qui
l44 At»RÊS L*ABANDON DE LA REVANCHE
ne veux rien aujourd'hui, mais que vos appétits quelque peu brutaux pourraient bien rejeter parmi les républicains du surlendemain. »
On rentra au salon, et là, peu à peu, M. de Freycinet, entretenant un à un ceux qui l'avaient le plus violemment interpellé, calma leurs craintes de n'avoir qu'une part médiocre d'influence dans la distribution des bienfaits des travaux départementaux et communaux.
Toute la soirée on discute sur la conduite à tenir vis-à-vis des « ralliés » . Voilà la grande préoccupation, ces ralliés deviennent légion I Girardin, à un moment oii j'étais seule à soutenir la discussion en faveur des « ralliés », s'écria :
(( Moi aussi je suis un rallié. . . par M"*'' Adam I
— C'est moi qui suis en cause ce soir plus peutêtre que M. de Freycinet, dis-je, c'est moi que vous condamnez I Qu'est-ce donc que nous avons fait, Adam et moi, si ce n'est de vous recruter des (( ralliés »? D'ailleurs, combien étions-nous de républicains de la veille sur les i.Boo.ooo a non », du plébiscite? En a-t-il fallu des « ralliés » pour vos élections à tous?
— Les ralliés du jour, dit Spuller, nous de la veille, nous songeons à eux, mais franchement qu'on ne nous parle pas de ceux du lendemain I »
Spuller m'étonne, et je lui dis très haut :
(( Voyons, Spuller, quelle importance ont donc
pour vous quelques places données aux ralliés du
lendemain?
— Pour moi, personnellement, aucune. Seule-
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l45
ment je pense aux victimes de l'Empire, à celles du i6 et du 24 mai.
— Ahl si ce n'est toil s'écrie About, c'est donc ton frère I »
On rit et l'on fait de l'esprit sur une porte ouverte ou fermée.
Bien souvent j'ai rappelé à Gambetta cette soirée. Dans notre programme, nous devions délivrer la France d'un tiers de ses fonctionnaires. Il fut facile de prévoir, ce soir-là, que non seulement on n'en supprimerait pas, mais qu'on y ajouterait.
(( C'est la curée, me dit Girardin quelques jours plus tard; ma pauvre amie, comme nous allons souffrir I ))
Quand M. de Freycinet alla à Bordeaux faire un autre discours, plusieurs de nos amis lui dirent :
« Si vous continuez à ouvrir à deux battants la porte de la République, nous deviendrons vos ennemis. »
A partir de ce mémorable soir, j'eus le désir de mitiger mon salon politique et j'y attirai des artistes, tout d'abord des peintres, des sculpteurs : Henner, Alsacien, Détaille, si militairement patriote, Mercié, auteur du Quand même^ Falguière Guillaume, Heilbuth, Carolus Duran, Jules Breton, Chapu, qui disaient penser comme nous.
l46 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Après le dîner du i5 février, on parla peu de politique, mais beaucoup de la première de ]\iniche. About, qui a de l'esprit comme huit, répète les mots qui font rire.
Le succès de Millaud m'est une véritable joie. Je n'oublierai jamais que c'est grâce à sa rencontre avec lui à Marseille qu'Adam a vécu six années de plus.
Au milieu de février, dans une conversation, Gambetta me parle longuement du prince de Galles, qu'il défend de n'être qu'un festoyeur.
(( La politique européenne et mondiale l'intéresse autant qu'elle nous intéresse, vous et moi, me dit Gambetta, et l'on ne perd pas son temps à causer avec lui, je vous assure, même quand on le passe à un souper joyeux au café Anglais.
(( Il aime la France à la fois gaiement et sérieusement, et son rêve d'avenir est une entente avec nous.
— On sait ce que les ententes anglaises apportent aux pays qui ont la naïveté de les accepter, dis-je.
— On sait I Vous tenez donc bien à ce que nous soyons mal avec l'univers?
— Je rêve que nous n'ayons d'entente ni avec un ennemi ni avec un autre, et que nous soyons résolument les amis de ceux qui ont les mêmes ennemis que nous.
— C'est l'amphigourisme au superlatif.
— Il m'est facile de me résumer clairement. Soyons dignes avec l'Allemagne comme une vam-
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l47
eue qui en appelle sans cesse de sa défaite, soyons méfiants avec la perfide Albion et sympathiques à la Russie.
— C'est de l'enfantillage I
— La Russie est la seule qui puisse faire de nous autre chose que des vaincus sans dignité ou des dupes.
— Ils sont jolis, vos Cosaques I Osman-Pacha, avec 35.000 hommes, leur a tenu près d'une année toute une armée en échec.
— Ils sont jolis, vos Turcs, dont quelques Russes arrêtent une armée aux gorges de la Chipka; les Turcs dont je ne nie pas le beau courage ont Osman le Ghazi, mais les Russes ont Skobeleff et Dragomiroff.
— Allons-nous vous voir avant peu partir comme infirmière chez les Cosaques? » me dit Gambetta en riant.
La Russie est victorieuse. Ignatieff signe le traité de San-Stefano. Mais je ne puis m'expliquer pourquoi le grand-duc Nicolas n'est pas entré à Constantinople alors qu'il était aux portes. Quel jeu diplomatique a pu arrêter l'action militaire .^^
La Russie triomphante I c'est l'Allemagne et l'Angleterre unies pour lui arracher le bénéfice de sa victoire.
l48 APRES l'abandon DE LA REVANCHE
L'un de mes protégés est menacé de destitution (( pour avoir, est-il dit dans un rapport, donné des gages à M. Balbie ». C'est un vieux républicain, père de famille, que je voudrais faire réintégrer dans son emploi et qui ne sait comment se défendre. J'en parle à Bardoux, qui me dit que le dossier est précis, que mon protégé à écrit à Batbie pour solliciter ses faveurs, que Bouton ne veut rien entendre.
Je demande qu'on attende un peu avant d'informer ce malheureux qu'on refuse de lai rendre son emploi, me chargeant de faire une contre-enquête, d'éclairer l'affaire, et j'écris, moi, Juliette Adam, ô scandale I... à Batbiel
Je reçois par retour du courrier la réponse suivante :
Sénat. Paris, le 6 mars 1878.
Madame,
M. Edmond Adam était un parfait gentleman avec lequel nous avions tous les plus agréables relations, je trouve donc tout naturel — et point du tout original — l'appel que vous faites à mon concours en invoquant ce souvenir. Ce qui sera extraordinaire, c'est mon intervention en faveur d'un fonctionnaire que les amis de M. Adam, aujourd'hui tout-puissants, refusent de réintégrer. Voilà certainement une situation invraisemblable et un changement de rôle presque .comique. Le doge à Versailles ne fut pas plus étonné que je ne le serai au ministère quand je m'y présenterai en solliciteur.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l49
Je me bornerai à en parler à M. Bouton et n'irai point jusqu'à M. Bardoux. 11 y a dans le cabinet actuel des membres qui croient de très bonne foi que j'avais avant le i4 décembre dressé des listes de proscription et que je les avais mis sur mes tablettes. Tous n'ont pas cette croyance, et je suis persuadé que M. Bardoux n'est pas homme à se faire des idées aussi noires et aussi singulières. Cependant, comme je ne connais pas entièrement ceux qui m'accusent et ceux qui ne m'accusent pas, je m'abstiens de rien demander aux ministres en fonctions, craignant de mal tomber et de m'entendre traiter de triumvir, mais je ferai ce qui dépendra de moi auprès de M. Bouton.
Agréez, madame, l'expression de mon respect.
ATBIE.
Allain-Targé, un soir, discute avec Georges Perin sur une proposition qu'il doit faire de rachat des chemins de fer. Ils sont d'accord au fond et se disputent comme s'ils étaient l'un et l'autre aux antipodes de l'idée du rachat.
Ce même soir, Le Royer, toujours si maître de lui, s'emporte dans un débat avec le même AUain- Targé sur la réforme de la magistrature.
Quand les deux tempêtes se sont calmées, une autre recommence... avec moi. La bête noire d'AUain-Targé est le scrutin d'arrondissement. Je défends ce mode de scrutin qui vient de nous donner la victoire.
Je déploie mes arguments, trouvant plus moral que le député connaisse ses électeurs et vice-versa qu'il soit en rapport avec eux plutôt que d'être choisi par un comité de journalistes, ne voyant dans le candidat que le représentant politique et
l50 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
non l'homme au courant des besoins, des intérêts de son arrondissement.
J'aime beaucoup Allain-Targé, mais il est violent et goguenard à la fois, de sorte qu'on se fâche en discutant avec lui. Je lui dis des injures et il me les retourne, me faisant l'honneur, dit-il, de s'aligner contre moi.
Mon volume qui vient de paraître dans les premiers jours de mars. Laide, s'annonce comme un succès. Gambetta, qui en avait entendu lire une grande partie à Bruyères, m'a beaucoup flattée en le relisant au milieu de tant d'occupations.
Il me parle de Grecque, dont il connaît la trame, mais pour laquelle je n'ai pas trouvé de cadre. Je voudrais aller dans une île grecque appartenant encore aux Turcs. Le pourrai-je, avec tout ce qui m'attache à Paris et à Bruyères.^^
Le i3 mars, Andrieux se bat avec Cassagnac. Passionnés tous deux, ils s'interpellent à la Chambre et s'injurient parfois durement. Ils échangent plusieurs balles sans résultat. Très bons tireurs, ils ne veulent pas se tuer.
Lorsqu'on parle chez moi d'amnistie plénière, question brûlante à cette heure, Andrieux est l'un des plus violents contre cette amnistie. Il crie haut qu'il s'y opposera de toutes ses forces lorsque la question viendra en séance.
(( Ce serait fou, dit-il, de faire rentrer dans une république à peine assise tant d'exaltés incorrigibles. ))
Je vois beaucoup Raoul Duval dans l'intimité.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l5l
Il me témoigne une confiance qui me touche. Normand comme Adam, courageux et loyal comme lui, je trouve tant d'affinités entre lui et mon cher mort que mes conseils me semblent dictés par l'évocation d'Adam.
Il sourit quand je lui répète : Adam vous aurait dit, vous aurait averti, vous aurait conseillé ceci.
Il m'écrit du Vaudreuil :
i3 mars 1878.
Chère madame et amie,
Je me vois obligé d'ajourner l'espèce de manifestation oratoire dont je croyais avoir trouvé dans la lutte électorale où je me trouve engagé l'occasion toute naturelle.
Les républicains du canton ne me laissent pas la faculté de le faire sans avoir l'air de commettre une platitude pour quêter des suffrages. Ils sont tous après moi comme si j'étais le Croque-mitaine de la République et se préparent intelligemment à voter pour l'orléaniste Chenevières, le caudataire de M. de Broglie.
Vous pensez bien que la bêtise de ces quelques centaines d'imbéciles n'exerce pas la moindre influence sur ma manière de voir, mais elle entrave ma liberté de parole.
Je tiens trop à conserver toute votre estime et à gagner votre affection pour n'avoir pas tenu à vous mander l'état des choses qui me ferme la bouche.
Permettez, chère madame et amie, de baiser la main que vous m'avez si cordialement et si gracieusement tendue. Votre ami respectueux et dévoué.
Raoul Duval.
De Gambetta malade ces derniers jours :
Paris, le i5 mars 1878.
Chère amie.
Merci de votre printanière « Diane ». Je vais un peu mieux; malheureusement je suis forcé d'aller à Ver-
l52 APRÈS L*ABANDON DE LA REVANCHE
sailles, où les fils du budget menacent de casser aux mains de Léon Say.
Je compte bien être assez fort pour aller jouir de votre renaissance et de vos triomphants mercredis*. Vous savez combien j'ai de plaisir à vous sentir heureuse et fêtée.
Une soirée près de vous, et je serai probablement tout à fait guéri, mais le diable est de s'y rendre.
Je vous offre mes impatiences en holocauste et je suis
vôtre.
Gambetta.
P. -S. — A combien d'éditions tirera-t-on Laide?
Je dîne chez Victor Hugo, le 23 mars, lendemain de la reprise des Misérables, qui a donné lieu à une manifestation extraordinaire. J'ai regretté de ne pouvoir aller applaudir le maître qu'Adam admirait, comme moi, avec tant d'enthousiasme, mais il me serait impossible d'entrer dans un théâtre même pour y pleurer à un drame.
Victor Hugo nous raconte les détails de cette inoubliable soirée qui l'a beaucoup ému jyjme Drouet, elle aussi, est radieuse et elle dit, (( monsieur » avec un accent plus respectueux et plus tendre encore qu'à l'ordinaire. Le culte de la belle Juliette, belle encore sous ses cheveux blancs, pour le Maître, est sans limites.
Victor Hugo me dit en me conduisant de la table au salon :
(( Ce dont j'ai été le plus fier, c'est que mes petits-enfants aient entendu de leurs oreilles les ac-
* Mes amis m'avaient demandé de changer pour mes dîners le vendredi en mercredi à cause des chambres qui ne siégeaient pas ce jour-là.
APRÈS l'abandon DE LA KEVANCHE l53
clamations dont leur (( papapa » était l'objet. Vous verrez, on est comme ça, le succès dont les petits enfants sont témoins a deux fois plus de valeur à nos yeux. »
Tandis que les opportunistes demandent une large part des situations secondaires pour leurs amis, les radicaux réclament l'expulsion des jésuites.
Mais Paul Bert nous dit un soir !
(( Je ne suis pas d'avis qu'on la leur accorde. Les jésuites expulsés, et la loi nous permet de le faire en vingt-quatre heures, le pays sera calmé; or, si nous attendons quelque temps avec patience, ce sont toutes les congrégations que nous expulserons à la fois. Les congrégations expulsées, le clergé séculier qui les déteste sera dans nos mains, nous en ferons ce que nous voudrons. »
L'avis de Paul Bert est qu'il ne faut briser à aucun prix le concordat. Ce serait, répète-t-il, la plus lourde faute que puisse commettre le parti républicain.
J'ai entendu Paul Bert dire :
(( S'il se trouvait une majorité d'imbéciles pour briser le concordat et faire la séparation, pas un de ceux qui l'auraient votée ne reviendrait au parlement huit ans après. »
Jules Ferry est d'un avis contraire.
(( La République est perdue, dit-il, si l'Etat ne se débarrasse pas de l'Eglise, s'il ne désenténèbre pas à tout jamais l'esprit français du dogme. »
l54 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Victor Lefranc intervient :
(( Prenez garde, mes amis! Je vous vois bien plus occupés à détruire qu'à reconstruire. Il y a des destructions dont les décombres empêchent les reconstructions, méfiez- vous I »
Paul de Rémusat, comme il le désirait, a vu son adversaire invalidé. 11 s'en va recommencer sa campagne électorale. Pour séduire les Gascons, il emmène Emmanuel Arène; c'est le seul parmi les jeunes qui ait de la verve. Il a le genre d'esprit d'About au point que nous l'appelons « l'adoptif».
Emmanuel Arène m'écrit quelques jours après son départ :
Oui, madame, je suis à Toulouse. Je suis à Toulouse dans la grande salle de rédaction du Progrès libéral, journal quotidien que je dirige, s'il vous plaît, dans l'intérêt de la candidature Rémusat. Je vous écris par un beau soleil un peu chaud, au milieu d'un tas de fleurs qui entrent par la fenêtre et qui grimpent le long des murs, dans un ciel bleu de Prusse... C'est charmant, et pourtant je regrette Paris. J'y suis plus souvent qu'à Toulouse. J'y pense le jour, j'en rêve la nuit. Tout le monde ici est aimable, on me reçoit très gracieusement partout. Je suis mon propre patron, et je n'en suis pas plus fier pour cela.
C'est aujourd'hui mercredi, madame, votre jour de réception. Je devais venir ce soir chercher mon exemplaire de Laide. Je n'y viendrai pas, hélas! et le plus triste, c'est que vous ne vous en apercevrez pas. Je tenais néanmoins à m'en excuser. Qui sait? vous vous êtes peut-être dit encore que mon absence était calculée. La drôle d'idée ! comment avez-vous pu me soupçonner de rester chez moi pour me faire regretter? Le calcul suppose toujours une chance de gain, et vous savez mieux que moi que je n'en avais aucune.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l55
Excusez-moi de vous ennuyer de mon bavardage, laissezmoi vous faire ma visite à distance et lisez-moi sans impatience comme vous savez écouter.
Ah! si vous vouliez être exceptionnellement bonne et charmante, comme vous m'enverriez l'une de ces lettres que vous écrivez si bien et que l'on lit si volontiers. Vos amis en province ne sont-ils pas toujours vos amis, et ne devez-vous pas adoucir leur exil?
Vous ne me refuserez pas en tous cas de vous écrire au moins le mercredi. Allons, madame, un bon mouvement. Que risquez-vous à cette correspondance? Moi j'y mets tout mon cœur et vous n'y mettez que votre esprit !
Bien respectueusement et bien affectueusement à vous.
Emmanuel Arène.
La Thessalie et l'Epire sont en pleine insurrection, on se bat à Lycoursi et à Macrinitza. Le gouvernement d'Athènes, confiant dans les promesses de l'Europe, était parvenu à calmer les Grecs de Turquie.
Mais, les puissances ne faisant rien en faveur des Grecs d'Épire et de Thessalie, force fut en mars au gouvernement d'Athènes de donner l'ordre à ses troupes d'entrer en Thessalie pour soutenir les populations révoltées. L'Angleterre intervint alors et fit de nouveau promesse sur promesse.
Le gouvernement d'Athènes rappela ses troupes; ahl les promesses de l'Angleterre! J'ai peur que les Grecs aient à tout jamais perdu l'occasion de reprendre l'Epire et la Thessalie.
Je reçois de Gambetta ce mot douloureux :
Chère madame et amie, Tout est consomme. Ma pauvre tante n'est plus...
l56 APRÈS l'abandon de la revanche
Je vais lui rendre les derniers devoirs. Je ne peux rien ajouter.
Votre triste ami.
Léon Gambetta.
Ce vendredi, 29 mars 1878.
Benedetta m'écrit que « tata » ne s'est pas vue mourir, que c'est leur seule consolation, qu'elle, Benedetta, ne l'a pas quittée une minute durant sa crise dernière. Pauvre tatal sa vie n'a été que dévouement, que sacrifice. Elle n'a vécu que pour le (( grand homme », auquel elle a cru alors qu'il n'était encore que prédit par une somnambule avant sa naissance.
Spuller arrive tremblant chez moi, quelques jours après le départ de Gambetta. Un ami d'Henckel est venu lui demander s'il savait l'adresse de Gambetta. L'aurait-il sue qu'il ne l'aurait pas donnée.
J'apprends par Duclerc, qui le tient de de Reims, qu'Henckel est triomphant, que M. de Bismarck n'hésite plus à recevoir Gambetta.
Henckel répète :
« Je conduirai Gambetta moi-même à Berlin, dès son retour. »
Et Spuller conclut :
(( Dieu seul peut empêcher le crime de se commettre. Qu'allons-nous faire?
— Rien, dis-je désespérée. N'en avez-vous pas
assez de mentir, de laisser jouer la comédie de la revanche I II faut que la France sache qu'on la trompe. Moi, je n'en puis plus de dire et d'écrire que Gambetta n'a pas de pensée plus constante que la reprise de nos provinces perdues. Tenez-moi au courant, mon pauvre et cher ami. Je ne veux pas serrer la main de Gambetta après qu'il aura serré la main sanglante de Bismarck. »
M. de Lesseps, à qui mon milieu est de plus en plus sympathique, heureux qu'il est d'y retrouver son vieil ami Girardin et beaucoup déjeunes qui l'intéressent, a été félicité par nous tous le mercredi qui suit sa nomination de président de la commission chargée d'étudier les ressources financières de l'Egypte. Cette nomination a eu lieu le 3o mars.
M. de Freycinet travaille avec une ardeur dont nous ne cessons de nous entretenir, et je ne le réinvite aux dîners du mercredi que quand je sais que son plan des travaux à exécuter est prêt à être déposé devant les chambres.
Il me répond le 8 avril :
J'aurai, chère madame, le plaisir de venir dîner chez vous mercredi 17. Je comptais, du reste, prendre la liberté de m'inviter ce jour-là. Je vois que je n'avais pas trop présumé de votre bienveillance.
Agréez l'assurance de mon respectueux dévouement.