C. DE Freycinet
Charles Robin, lui aussi, s'invite souvent; il m'écrit le matin : « Je dîne ce soir. » Robin, sénateur depuis 1876, avait pour mon cher mort une
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amitié grande. J'aime à voir Robin, à l'entendre parler d'Adam.
Il est positiviste à tous crins, mais, quoique intimement lié avec Littré, il n'est pas matérialiste.
(( Je suis, nous dit-il un jour, scientifique-dogmatique prudent, et je crois avoir mes raisons pour ne pas me faire descendre de l'huître. »
Ami très intime d'About, celui-ci, lorsqu'ils sont réunis, fait un boniment pour Robin de façon très amusante.
« Voyez, messieurs, s'écriait About en plein salon en désignant Robin, cet homme à l'air candide (Robin n'avait rien de cet air-là !) : c'est un malfaiteur tellement avéré qu'il a été rayé de la liste du jury et qu'il n'y est rétabli que depuis 1876. »
Un autre soir, en dînant, About s'écriait :
(( Robin, madame, est digne d'être à votre table pour l'importance de ses découvertes. C'est lui qui le premier apphqua le microscope à l'anatomie normale, mais méfiez-vous de lui et renvoyez cet homme à M. Diafoirus, car il applique aussi le microscope à l'étude des produits de la maladie du corps humain, et, horreur I il professe là-dessus î ))
C'était une taquinerie constante qui amusait beaucoup Robin.
About s'entendit un soir avec mon maître d'hôtel qui apporta des poulets entiers devant Robin. Nous ne comprenions pas cette manœuvre lorsque About s'écria :
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE iSq
(( Vous allez voir, madame et messieurs, le professeur Robin, un coude sur la table, le poulet au bout d'une fourchette dans une main, un couteau dans l'autre, découper la bête... Regardez. »
Et Robin découpait ainsi un poulet à bout de bras avec une habileté extraordinaire. Il en faisait de même des écrevisses auxquelles il ne touchait pas et qu'il disséquait au bout de sa fourchette.
Dans V Homme à l'oreille cassée d'About, Robin est le docteur Nibor.
Billot retrouve son grade de général de division que la commission de la revision des grades lui avait enlevé. Je le félicite et lui écris qu'Adam eût été aussi heureux que lui de sa réintégration dans son grade.
Il me répond :
Tulle, II avril 1878.
Chère madame et amie,
Je suis profondément touché en recevant vos compliments et ceux de mon ami Adam. Je me reporte aux jours d'épreuves que nous avons traversés ensemble et où je vous ai toujours trouvés, l'un et l'autre, bons, affectueux et dévoués pour moi. Nouveau venu dans la politique, j'ai dû à Adam les conseils et les exemples de fermeté et de courage civiques qui sont si rares dans la carrière que je venais de parcourir.
Je me plais à m'en souvenir aujourd'hui que, grâce à mes amis, à la lêlc desquels a marché Gambetta, je reprends la position qu'il m'avait donnée il y a sept ans.
A bientôt, chère madame et. amie, et veuillez agréer l'hommage de ma respectueuse amitié.
Général Billot.
Le 17, une dépêche appelant M. de Freycinet
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hors de Paris, il s'excuse en réclamant sa place pour le mercredi suivant.
Gambetta vient me voir à son retour de l'enterrement de sa tante et d'un voyage qu'il a fait, je le devine, en Allemagne, mais il m'en parle d'un ton qui exclut de ma part tout soupçon d'une rencontre avec Bismarck.
Très ému de la mort de « tata » , il se reproche de ne pas s'être assez occupé d'elle dans les derniers temps de sa vie, elle qui s'est uniquement occupée de lui. Vraiment Gambetta est bon, et il faut l'excuser quand il commet une faute d'affection intime. Sa vie est un tourbillon.
Il me dit que sa tante est enterrée au vieux château de Nice, et il ajoute :
(( Pour moi, le vieux château est l'un des plus beaux lieux du monde. C'est là que je veux reposer un jour à côté d'elle.
— Le plus tard possible, mon cher ami.
— Non, le plus tôti II me semble déjà qu'elle m'appelle. »
Je console Gambetta de son trop douloureux chagrin en lui répétant ce que sa sœur Benedetta m'a écrit, que « tata » ne s'est pas vue mourir et qu'il ne faut pas regretter la vie atroce d'une paralytique.
SpuUer m'arrive un soir désespéré.
« C'est ce mois-ci, à la fin, me dit-il, que Gambetta voit Bismarck. Vous l'empêcherez I Sacrifiez-
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l6l
moi, s'il le faut, avouez que je vous ai avertie, car personne que moi ne connaît, personne ne connaîtra peut-être le secret de cette rencontre.
— NonI laissons faire. Gambetta ne peut être puni que par l'irrémédiable; mais comment savezvous?
— Pendant le voyage de Gambetta après l'enterrement de sa tante, Bismarck a tout à coup, comme l'avait prédit Henckel, changé d'avis et désiré voir Gambetta. Dès son retour, notre ami a trouvé une lettre du démon tentateur qui l'en informait. Gambetta a dû voir Henckel aujourd'hui pour convenir du jour. Je crois à un cauchemar, ajoute SpuUer. Ne trouvez-vous pas que c'en est un affreux? Gambetta allant voir Bismarck I »
Le surlendemain a lieu mon dîner du mercredi, que j'appelais le dîner Freycinet. Léon Renault s'invite le matin. Gambetta est des nôtres. Une violente émotion m'étreint que je dois cacher quand mon cœur de Française se brise d'angoisse. Spuller qui est là ne me quitte pas des yeux. Il craint quelque éclat provoqué par un mot de Gambetta ou d'un autre.
Celui qui est là à ma droite sous la figure du héros national, celui en qui la France presque entière voit la personnification de la revanche, songe peut-être en ce moment à sa rencontre avec Bismarck.
Je ne sais pourquoi, à la persistance du regard de Girardin sur moi et sur Gambetta, il me semble qu'il doit se douter de quelque chose. Plusieurs
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de ses amis voient fréquemment Henckel. Celui-ci, qui triomphe, a-t-il laissé percer un coin du lamentable mystère?
Décidément Girardin m'observe avec une insistance qui me devient pénible. A-t-il surpris un regard échangé entre Spuller et moi?
Brusquement, Girardin me dit :
(( Savez-vous, ma chère amie, que vous continuez à être la coqueluche des grandes cocottes?
— Monsieur de Girardin, un peu de respect, s. V. p., ou je cesse de vous nourrir, répliquai-je en riant.
— Je parle sérieusement, croiriez-vous qu'après M^^Me Sainte-M... »
Gambetta stupéfait regarde Girardin, et sa stupeur augmente quand celui-ci ajoute :
« C'est maintenant la Païva qui veut absolument vous connaître. »
J'ai un tremblement dans la voix quand je réponds :
« Je puis, si M""^ Henckel-Païva le désire, convoquer un millier de femmes du siège pour la faire huer en son hôtel des Champs-Elysées. Ne croyez pas cependant, mon cher Girardin, que je fasse l'honneur à cette femme de la haïr, mon mépris a une telle taille qu'il dépasse la haine. »
C'est dans le plus absolu silence qu'après un instantj'ajoute :
(( Il me plaît que le Henckel se soit déshonoré en épousant cette... comment dire? du pavé de Paris, d'ailleurs Allemande, et que Bismarck soit
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l63
chez nous représenté par des gens de cet « ordre moral ».
Les paupières de Spuller et le coin de sa bouche tremblaient.
Girardin paraissait avoir obtenu ce qu'il désirait.
Mes autres amis faisaient : « Pouah I »
(( Vous n'êtes pas tendre pour les ex-belles dames, dit Gambetta en riant.
— Non I mais j'ai pu être convenable avec l'une d'elles lorsque j'ai cru servir un ami en la voyant. Quant au commis de Bismarck, je l'honore, lui, de ma haine, ajoutai-je, mais je suis dévouée jusqu'à la mort, comme l'était Adam, à celui qui incarne à mes yeux, comme à ceux de tout Français patriote, la défense et au besoin l'attaque nationale.
— Bravo I » s'écrient en même temps mes amis. Girardin me dit après le dîner que la Païva n'a
jamais songé à me connaître, et il ajoute :
« Vous ne saurez peut-être jamais à quel point votre sortie est tombée à pic.
— Il n'y a pas de peut-être, répondis-je, car je saisi Mon cher ami, c'est à des mondains sceptiques comme vous que nous devons la possibilité de voir des Henckel et des Païva entrer en contact avec de grands hommes politiques « nouvelle couche sociale », flattés de monter par des escaliers d'onyx et d'être reçus à PontchartrainI
— Pan, pata pani s'écria Girardin, et dire que vous avez raison I »
Comme nous restions cinq ou six à la fin de la
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soirée, dont Gambetta, Girardin, Spuller, Gambetta me dit :
(( Si vous nous tiriez les cartes? »
Mes amis s'amusaient parfois à ce jeu auquel je me prêtais volontiers à la fin d'une réception, car c'était souvent pour moi l'occasion de leur donner d'utiles conseils sans les blesser.
On imagine combien il me fut facile, sous des formules énigmatiques, de dire à Gambetta le danger qu'il courait de perdre son prestige dans une rencontre diabolique aussi dangereuse que la tentation du Christ sur la montagne.
Je crus habile d'ajouter :
(( Les cartes disent de vous méfier des femmes et de leurs conseils. Les unes vous pousseraient à l'abîme, les autres vous attireraient sur des sommets finalement aussi dangereux. Soyez amant, ami, mais n'ayez que des hommes pour confidents.
— Vous vous traitez mal comme amie, me dit Gambetta non sans malice, mais c'est peut-être pour en traiter d'autres plus mal encore.
— Je ne calcule rien, répliquai-je, ce ne sont que les cartes qui parlent. J'y vois une route, ne la faites pas, vous y trouveriez deux risques mortels : chute morale et assassinat.
— On m'a toujours prédit que je mourrais de mort violente, par la main d'une femme, nous dit Gambetta, mais ce n'est pas maintenant. J'ai, avant de mourir, bien des calvaires encore à monter. »
A.PRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l65
Comment mon ami lorrain, celui que Gambetta et moi appelons « le Talisman », connaît-il le projet de Gambetta de voir Bismarck? Il vient et me raconte tout ce que je sais. Il est fou de colère. Il veut un éclat. Il accuse M^'" X... d'encourager, de protéger la politique bismarckienne de Gambetta. Il a fait son enquête. Il dira, il criera, il dénoncera. A quoi lui servirait maintenant, au risque de sa liberté, de sa vie, de jeter dans le gouffre d'un espionnage fantastique sa fortune, pour renseigner Gambetta sur l'Allemagne?
Mon ami lorrain est douloureux à entendre. Il souffre une seconde fois l'agonie de l'annexion de r Alsace-Lorraine.
Tout à coup il me prend les mains :
(( Envoyez-le chercher, me dit-il suppliant, qu'il vienne et qu'il nous entende tous deux. »
On porte un mot à Gambetta :
(( Le Talisman et moi vous prions de venir sur l'heure pour des choses graves, d'ordre national. ))
Il vient. Nous le supplions avec des larmes, au nom de TAlsace-Lorraine, de ne pas voir Bismarck.
Emu, il nous dit qu'il avait renoncé à le voir.
Lorsque je suis seule, je me répète :
(( Il n'ira pasi »
Le « Talisman », avec un mot de moi, va chez
i66 APRÈS l'abandon de la revanche
Spuller pour lui redire les paroles de Gambetta.
SpuUer accourt. Mon bon gros ami pleure comme un enfant et répète comme moi :
« Il n'ira pas I »
Le I" mai, à deux heures, a lieu au palais du Trocadéro l'ouverture de l'exposition universelle.
Après nos revers, nous avons vu dans le projet de cette exposition une sorte de relèvement.
L'Empire avait eu l'exposition de 1867 au summum de sa puissance bientôt décroissante. Suivant une marche inverse, la République estelle destinée à une ascension?
L'Allemagne seule n'était pas représentée au Champ-de-Mars, et son absence réjouissait les patriotes farouches comme moi.
Hélas I l'inauguration a lieu sous une pluie torrentielle. Plusieurs dames peintes déteignent sous l'averse, les toilettes sont perdues. 20.000 spectateurs répandus dans le Trocadéro s'enlisent dans la boue.
Les bonapartistes se moquent de nous; leurs caricatures ont pour devise : la République n'est pas un coq, c'est une poule mouillée.
M. Grévy, président de la Chambre, le duc d'AudilFret-Pasquier, président du Sénat, reçoivent le maréchal, qui arrive en voiture accompagné du général marquis d'Abzac et du général Broyé.
Teisserenc de Bort, ministre du commerce
Girard, sous-secrétaire d'Etat, Ferdinand Duval, préfet de la Seine, sont aux côtés des présidents des chambres.
Parmi les invités, don François d'Assise, le prince de Galles, le prince de Danemark, le duc d'Aoste...
Et, parmi ceux qui font sensation, le prince OrlofT en uniforme blanc, casque d'acier, avec l'aigle d'or aux ailes déployées, le prince Zichy, qui porte le splendide costume magyar, d'une richesse orientale qu'on dit coûter plusieurs milliers de francs.
Ohl scandale I M. de Marcère a laissé jouer la Marseillaise dans l'enceinte de l'exposition I A l'Elysée, on ne lui pardonnera pas.
Il y a une exposition qui m'attire plus que celle du Champ-de-Mars, c'est l'exposition de peinture. J'y vais avec de Ronchaud, selon la tradition. L'an dernier, la maladie d'Adam, quoiqu'elle ne parût pas grave encore, m'a retenue près de lui.
L'anniversaire de mon veuvage approche. Ai-je réalisé le vœu d'Adam de le faire vivre en moi.^* Je le crois.
Victor Hugo est très sensible à ce qu'on dit de son portrait par Bonnat. Je le trouve, en effet, superbe. Le maître est assis dans un fauteuil. Il s'accoude sur une table où le vieil Homère, relié, attend qu'il le feuillette. La figure est en pleine lumière, sur un fond très sombre. Le regard est inspiré, il voit les horizons qu'il a fixés en des vers immortels.
l68 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Je dîne quelques jours après chez lui, avec Bonnat, et je parle de mon admiration pour ce portrait.
(( Admiration qui enivre Bonnat et moi, » me dit Victor Hugo.
Le portrait de Theuriet par Bastien Lepage semble voulu pour donner une impression de simplicité et de modestie.
On va voir, rue de la Chaussée-d'Antin, Rolla, de Gervex, refusé comme immoral. Le fait est...
J'ai mon étoile I Découverte le 24 avril par M. Coggia, de l'observatoire de Marseille, elle a été baptisée de mon nom : Lamberta. M. Coggia m'a envoyé le diplôme de mon étoile. J'ai une joie d'enfant qui amuse tous mes amis.
Un mercredi, Girardin m'amène à dîner Turcan qu'il m'a fait inviter. C'est un homme de valeur, auteur d'études remarquables sur l'artillerie moderne. Il dirige une publication importante : les Grandes Usines. Au bout d'une demiheure, nous sommes liés par une amitié définitive.
C'est un adversaire violent de la réaction. Il est combatif en diable. Le premier soir de son entrée parmi nous, il tonne contre nos ennemis avec une ardeur qui lui assure toutes les sympathies de mon milieu.
Le surlendemain, je dîne chez Girardin, et j'ai à ma gauche Turcan. Il y a trente-six heures que nous nous connaissons, et nous parlons de nos bons vieux sentiments.
La belle-fille de Girardin, Ninette, filleule de la
princesse Mathilde, née Vimercati, est notre amie à tous. Quel dommage qu'elle ne soit que la bellefille de Girardin et qu'Alexandre soit son fils I Elle resterait dans cette maison qu'elle rend si vivante et attirante, mais déjà on soupçonne que c'est elle qui s'éloignera.
J'ai retrouvé chez Girardin Maria Deraisme, que j'avais connue chez M*"* d' Agoult il y a quelque vingt ans. Elle a grandi en talent et en caractère. Elle me parle du congrès des femmes. Elle a l'esprit réformateur mais sensé. Je m'intéresse à son œuvre, sans cependant consentir à y participer. Je continue à ne pas admettre la formule trop simpliste de l'égalité de l'homme et de la femme. Je n'admets entre eux que des équivalences complémentaires, les facultés de chacun dans un mariage (( assorti » constituant, selon moi, la personne sociale parfaite.
De Raoul Duval :
9 mai 1878.
Chère madame et amie,
J'ai beaucoup regretté de n'avoir pu vous voir hier. J'espère être prochainement plus heureux.
Si je n'avais pas craint de vous importuner, je serais retourné vous voir aujourd'hui même.
J'aurais besoin de vos bons offices pour un jeune homme de talent auquel je m'intéresse beaucoup. C'est Jules Delàfosse élu à Vire et marqué pour l'invalidation.
La gauche ne tient pas à son concurrent, un orlcano-clérical. Gambetta m'a promis de faire tout son possible pour qu'il soit validé. C'est tout l'avenir de ce jeune homme qui s'est fait lui-même, c'est un écrivain d'un vrai talent. Il a
du cœur et n'oubliera jamais l'aide qu'il aura reçue en un moment décisif de sa vie.
L'affaire viendra en séance demain ou samedi au plus tard. Rappelez à la mémoire de notre ami ce qu'il m'a promis de faire. Et puis, on ne doit guère vous refuser. Si vous avez occasion de corrompre un des juges de mon jeune protégé, faites-le, ne fût-ce que pour vous entretenir la main.
J'aurai l'honneur de vous aller remercier bientôt.
Je mets à vos pieds ma respectueuse et réelle amitié.
Raoul Duval.
Le II mai, j'apprends avec chagrin la mort de Denfert-Rochereau, l'héroïque défenseur de Belfort. Il venait souvent parmi nous. Silencieux, il écoutait avec intérêt, disait le mot rare et toujours juste, toujours fier, toujours vaillant.
C'était un doux et c'était un fort.
Eugène Pelletan, mon vieil et cher ami, devient infidèle. Beaucoup s'en plaignent, car il est l'un de nos causeurs les plus écoutés, parlant lettres, histoire, politique avec une grande verve. Je lui écris des injures ; il me répond :
Paris, 16 mai 1878.
Oui, la plus miséricordieuse des amies, oui, on ira boulevard Poissonnière dîner mercredi prochain, la corde au cou, faire son acte de contrition à vos genoux. Je voulais tous les jours aller vous voir, causer avec vous, mais, hélas 1 je suis aux galères et le temps est mon gardien ; il a toujours le bâton levé sur mon épaule.
J'espère bien me venger de lui et payer mon arriéré.
A vos pieds en toute repentance et en toute gratitude.
Eugène Pelletan.
On doit fêter, ce mercredi de mai, mon étoile.
Spuller, convié, répond qu'il sera heureux de célébrer mon inscription parmi les astres, et il ajoute :
(( De grand cœur et de tout cœur. Vous voilà maintenant aile stelle. Tous vos amis en sont heureux comme de l'événement le plus naturel du monde, de la terre et du ciel. »
A notre grande joie, Paul de Rémusat est renommé à Muret après l'invalidation de M. Niel, qui était venu prendre sa place à l'aide d'extorsions administratives.
Emmanuel Arène est fier de ce succès, auquel il a contribué, et il arrivera flamboyant mercredi. J'invite Paul de Rémusat pour fêter à la fois sa bonne étoile et la mienne.
Mais sa mère, M™^ de Rémusat, a convié les siens à un dîner de famille, et il ne peut venir que dans la soirée. Il s'excuse en me remerciant de ma sympathie « dont il sent chaque jour davantage, dit-il, le prix inestimable ».
Tous mes amis politiques de toutes nuances sont là.
Ministres, ambassadeurs, écrivains, sculpteurs, peintres, compositeurs, viennent affectueusement fêler mon étoile. Le prétexte est charmant et les compliments faciles avec de jolies images... Il ne me manque qu'Adam. Manque-t-il? Il me semble que je le vois au milieu de nous.
Cochery, que Gambetta appelle toujours « Monsieur le député du Loiret », demande à me faire un discours de bienvenue au ciel. Il est très amusant et très spirituel.
Je reçois, avec une invitation du général Cialdini, duc de Gaète, ambassadeur d'Italie, la lettre suivante :
Paris, 25 mai 1878.
Madame,
Vous avez été si bonne, si aimable pour moi bien avant de me connaître, que j'espère vous trouver la même aujourd'hui. S'il en était autrement, je devrais me persuader que je perds à être connu.
Veuillez donc m'accorder l'honneur de venir dîner chez moi le i"juin, c'est-à-dire samedi prochain, à sept heures trois quarts.
Vous trouverez une demi-douzaine de vos amis qui donneront à notre petite réunion cette saveur d'intimité qui semble faire le charme de la vie.
Veuillez agréer, madame, l'expression de mes sentiments d'estime et de haute considération.
Henri Cialdini.
Cialdini m'a répété plusieurs fois que Victor- Emmanuel, en 1870, voulait résolument venir à l'aide de la France, qu'il n'avait cessé de lui en parler, que c'est lui, Cialdini, qui eût été envoyé à la tête d'un corps d'armée.
Le roi demandait seulement à Napoléon III d'admettre ce qu'il ne pouvait empêcher : l'entrée du gouvernement italien à Rome.
(( Si j'avais aidé à sauver votre France, avouez que vous m'auriez aimé, » me dit un jour Cialdini qui me faisait une cour en règle.
Aimer celui qui eût sauvé la France .^^ non, peutêtre. Mais l'adorer comme un héros, ouil
Le 3o mai, M. de Freycinet me fait écrire par son secrétaire l'amusante lettre suivante :
3o mai 1878.
Madame,
M. le ministre me charge de vous adresser la carte d'invitation ci-jointe pour la soirée qu'il donne le 5 juin prochain et vous prie de vouloir bien ce jour-là, par exception en sa faveur, donner congé à vos hôtes du mercredi.
Agréez, madame, etc..
Ce même jour, 3o mai, Victor Hugo prononce un discours au théâtre de la Gaîté, pour le centenaire de Voltaire. Je me rappelle la discussion entre Louis Blanc et Victor Hugo à propos du centenaire de J.-J. Rousseau, que Louis Blanc voulait faire célébrer en même temps que celui de Voltaire. Victor Hugo accablait de malédictions l'homme qui envoyait ses enfants légitimes aux Enfants trouvés. Louis Blanc attaquait Voltaire pour ses relations avec les souverains.
Paul de Rémusat vient me lire plusieurs chapitres de la Saint-Barthélémy de son père. C'est un récit dialogué. La hauteur des caractères m'enthousiasme. L'action dramatique est d'une intensité d'horreur, d'une élévation de style qui en font une œuvre d'une grande beauté.
Hélas I Gambetta songe de moins en moins à la revanche. Il n'a plus à la bouche, dans nos entretiens, que ces mots : « Le relèvement diplomatique de la France, la nécessité pour elle de retrouver son rang de grande puissance. »
Camille Barrère, correspondant de la République française^ fort instruit par son séjour à Londres des choses de la politique étrangère. Ranc, qui est internationaliste, possèdent à celte heure le plus d'influence sur l'esprit de Gambetta. Ils ne sont point fidèles comme moi au « Prenez garde à la trouée des Vosges » .
Jules Ferry, lui aussi, est en faveur, parce qu'il parle haut de la politique d'expansion au dehors, d'anlicléiicalisme au dedans, politique d'énergie et non de piétinement sur place, répète-t-il.
Ah I oui, l'énergie de Jules Ferry, je la connais I Celle qui le faisait entrer dans la tranchée, le 3o octobre, aux Hautes-Bruyères, plutôt que de prouver à nos soldats d'avant-poste que nous n'avions pas peur des (( pruneaux prussiens ».
Oui, il a une énergie, celle-là inquiétante, pour lutter contre les vieux sentiments traditionnels français.
On admet autour de Gambetta que nous puissions prendre part au congrès qui doit se réunir à Berlin afin de trancher certaines difficultés de la question orientale, celle de la Roumélie réunie à la Bulgarie par le traité de San-Stefano, celle de l'Epire et de la Thessalie.
Mais il s'agit bien moins de tout cela que d'empêcher la Russie de fixer une étape conquise par ses victoires. Quels motifs avons-nous de la décourager de vouloir exercer sa part d'influence dans la politique occidentale? Elle seule n'a aucun intérêt à entraver la rentrée en possession de la
France de ses provinces perdues. L'Allemagne tient ce qu'elle tient. L'Angleterre ne veut pas d'une France relevée qui redeviendrait ce qu'elle a été, souvent une rivale. La Russie, au contraire, ne peut que désirer notre relèvement. Elle n'a qu'à y gagner.
Et qui allons-nous envoyer à Berlin .^^ M. Waddington I Un Anglais anglophile et germanophile.
Je suis désespérée de notre participation à ce congrès. C'est la renonciation officielle criée à l'Europe de nos revendications.
La plupart de nos amis sont d'accord avec moi sur l'inutilité d'aller faire rentrer la Roumélie soiis le vasselage turc, quand la Russie l'en avait tirée. Que la Roumélie soit soumise ou non à la Bulgarie, reconnue ou non vassale de la Porte, c'est de peu d'intérêt pour nous quand l'Alsace- Lorraine, hélas 1 est réunie à l'Allemagne. La revision du traité de Francfort, voilà le seul but à poursuivre 1
Je m'exalte de plus en plus contre la participation de la France au congrès de Berlin. Je devine que cet acte nous séparera à jamais de la politique de la revanche.
L'Autriche, déjà, se faufile en Bosnie et en Herzégovine, et Andrassy ne dissimule même pas son compérage avec Bismarck. L'Angleterre est au comble de ses vœux; après avoir, par Gladstone, fait de la politique de sentimentalité slave, elle fait avec Disraeli de la politique antislave.
Le semblant de détachement de Bismarck de
la politique orientale au début de la guerre cachait toutes les traîtrises. Est-ce que Bismarck pourra jamais pardonner à Gortschakoff, à Alexandre II, leur intervention en notre laveur en 1875, alors qu'il trouvait l'heure favorable pour nous achever ?
Il me semble que c'est une monstruosité d'ingratitude que d'aller à Berlin, 011 Bismarck, Andrassy, Disraeli, ne peuvent vouloir que le mal de la Russie. Gambetta n'est pas venu à mes derniers mercredis, il déteste discuter publiquement sur la politique extérieure avec moi, avec Duclerc. Je le vois souvent seul, mais, soit que je le supplie ou que je lui tienne tête, ce sont de véritables (( scènes » dans lesquelles notre mutuelle amitié a fort à souffrir.
Le 5 juin je ne reçois donc pas, et nous allons tous chez M. de Freycinet. Nous sommes heureux de voir que sa soirée ne le cède en rien comme distinction, comme élégance, aux grandes réceptions des ambassades monarchiques, qui semblent par leur ton, par leur luxe, de plus en plus destinées à inférioriser la simplicité républicaine dont on accuse notre parti d'avoir le culte. M""^ Grévy, et M"'" Thiers avant elle, ont en effet prouvé que la simplicité leur est chère.
]y[me ^Q Freycinet reçoit avec beaucoup de noblesse, M. de Freycinet avec dignité. Tous les ambassadeurs sont présents. Cialdini y paraît avec ses inséparables amis, les miens aussi, Mauro- Macchi et Correnti, tous deux venus pour l'exposition.
APRÈS l'abandon DE LA fiEVANCHE I77
(( Pourquoi allez-vous au congrès de Berlin? me dit Cialdini. Vous nous obligez à y aller, et, croyez-moi, M. de Bismarck s'arrangera pour nous tendre un piège à vous ou à nous, à tous deux peut-être. »
Gambetta vient, après cette conversation, me saluer. Je la lui rapporte, le harcelant sans trêve.
Il s'emporte, et sa voix montée attire autour de nous Duclerc et Billot.
« Que se passe-t-il, on se querelle? » nous disent-ils en riant.
Gambetta répond, parlant plus bas :
(( C'est toujours pour le congrès de Berlin. Je répète à notre amie que la France ne peut rester étrangère à une consultation européenne sans courir le risque de perdre son rang de grande puissance.
— Ou gagner, répliquai-je, son rang de puissance nécessaire, de laquelle on ne peut se passer. Si nous n'allions pas à Berlin, Cialdini vient de me le dire, l'Italie ferait comme nous, et plus d'un petit état s'abstiendrait, car combien, parmi eux, détestent également l'Allemagne et l'Angleterre !
(( L'Europe s'est assez désintéressée de nous en 1870-71 pour que nous ayons le droit de nous désintéresser d'elle. On verrait alors ce qu'elle peut sans nous. Ahl si vous me disiez qu'il sera parlé à Berlin de l'Alsace-Lorraine d'une façon quelconque qui créât un précédent de protestation ou de réserve, je comprendrais.
— Vous déraisonnez, répliqua Gambetta, qui haussa les épaules.
— Non, car je vois qu'il s'agit de prouver à l'Europe que ses intérêts nous sont plus chers et plus précieux que les nôtres. Nous allons même, j'imagine, pour être logiques, nous engager, par avance, à ne parler, sous aucun prétexte, du traité de Francfort.
— Sans doute.
— Ahl»
Duclerc et Billot, Gambetta lui-même, durent répéter cette conversation, car le mercredi, 12 juin, veille de l'ouverture du congrès de Berlin, je m'aperçus de la venue en masse des chauvins et de l'absence de ceux que j'appelais les courtisans.
Duclerc*, qui dînait, prit parti énergiquement contre le congrès de Berlin, répétant qu'il eût suffi d'un an ou deux de patience pour nous donner le droit de parler à haute voix, ce Vraiment, ce n'est pas, ajoutait-il, à la veille du jour oii nous allons nous reprendre qu'il faut rentrer humblement dans les bonnes grâces d'une Europe qui a été odieuse pour nous.
— La Russie, ajoutai-je, est la seule puissance qui a prouvé qu'elle s'est repentie de nous avoir
* Président de la commission de l'armée.
abandonnés en 1870, puisqu'elle nous a défendus en 1875. Ce n'est pas pour respecter les intérêts de la Russie que l'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche, s'assemblent, certainement noni Alors c'est de l'ingratitude noire de notre part que de la livrer à l'Autriche, à l'Allemagne, à l'Angleterre. Nous en serons punis. »
Le i3 juin, jour de l'ouverture du congrès de Berlin, Renan est nommé au fauteuil de Claude Bernard et Henri Martin au fauteuil de Thiers, contre Taine.
Chez moi c'est du déchaînement. About, Sarcey et tous les normaliens sont furieux. Certes, je trouve que Taîne doit être parmi ceux qu'on ne refuse pas à l'Académie française, mais Jean Reynaud, mon tant regretté, tant admiré ami, serait si heureux de voir son vieil et laborieux camarade Henri Martin récompensé de ses travaux si français, que je me réjouis de grand cœur, malgré des réserves, et je félicite si chaleureusement Henri Martin, par lettre, qu'il veut m'en remercier le jour même, et que nous nous attendrissons tous deux au souvenir de Jean Reynaud, l'ami idéal et génial perdu.
Gambetta me dit que Waddington a tenu à recevoir de lui des instructions et que je serai sûrement touchée de ce qu'il fera pour ma chère Grèce.
Je réponds qu'étant donnés les partis pris anglophiles de Waddington il fera pour la Grèce comme pour le reste ce que lui dictera la perhde
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Albion, et quant à être gênant pour les combinaisons de la Wilhelmstrasse et du Foreign Office je ne le croirai que quand je le verrai.
(( Je crois bien plutôt, ajoutai-je, que nous réaliserons la prédiction de M. de Broglie, disant que si la France allait au congrès de Berlin il ne lui conviendrait de prendre qu'un rôle discret, autan l dire effacé I »
Ce qui ajoute à ma désolation, c'est que mes amis au pouvoir, MM. de Freycinet, Pothuau, de Marcère, ne comprennent en rien les dangers du congrès de Berlin et l'approuvent I
Je ne sais si Gambetta avait quelques inquiétudes sur les tendances par trop anglophiles de Waddington, mais il me confia, un jour, qu'il avait envoyé Jules Herbette à Berlin pour le surveiller I
Spuller m'a raconté que Waddington s'est adressé à lui pour savoir qui faisait la correspondance d'Orient à la République française, qu'il lui a nommé Camille Barrère, et que Waddington l'a pris sur l'heure comme secrétaire.
M. de Bismarck n'a eu qu'une idée aussitôt l'ouverture du congrès. C'a été de détruire les stipulations géographiques du traité de San-Stéfano au profit de la Turquie. Le sultan, grâce à l'Allemagne et à l'Angleterre, a reconquis une partie des territoires perdus sur les champs de bataille. Et c'a été une chose stupéfiante que de voir l'Angleterre, qui n'a cessé d'exciter TArménie contre la Turquie, la lui livrer à nouveau.
APRÈS l'abandon DË LA REVANCHE l8l
M. Waddington a fait au congrès la mouche du coche. La plus simple dignité exigeait, puisqu'il ne pouvait parler de la question des frontières de la France, de ne pas poser lui-même la question des frontières de la Grèce.
On se demande en vérité quel service les puissances ont rendu à la Grèce en l'empêchant de s'emparer de l'Epire et de la Thessalie au moment oij, l'armée russe étant victorieuse, la Turquie épuisée n'eût pu les reprendre.
Toutes les propositions défavorables à la Russie, c'est M. Waddington qui les a formulées. M. de Bismarck les lui souffle. Finalement, M. Waddington a perdu l'influence que nous avions en Turquie pour la livrer à l'Allemagne, et il n'a pas satisfait la Grèce.
Enfin, c'est le marquis de Salisbury, ce n'est pas M. Waddington, qui a fait la proposition d'admettre la Grèce au congrès dans la personne d'un délégué du gouvernement d'Athènes.
A la séance du 19 juin le prince Gortschakoff s'est montré favorable à l'annexion à la Grèce de l'Epire, de la Thessalie et de la Crète, dont n'avait aucunement parlé le projet français I
Et encore le marquis de SaHsbury demande qu'on remplace, dans le projet français, les mots (( possessions limitrophes » par les mots « provinces grecques », puisqu'il y a des provinces grecques qui ne sont pas limitrophes.
Et M. Waddington ne va-t-il pas jusqu'à déclarer, durant les débats, qu'il n'admet l'avis du ca-
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binet d'Athènes que sur les faits qui se passent à la frontière du royaume, M. Waddington ayant, lui, représentant de la France philhellène, montré la crainte d'agrandir la sphère d'observation du cabinet hellénique, naturellement, le congrès accepte la proposition française qui réduisait les propositions de l'Angleterre et de la Russie, plus favorables à la Grèce !
Était-ce assez lamentable I
Après quoi le congrès, délivré de ses devoirs envers la Grèce, l'invite à « s'entendre avec la Turquie ». L'ironie est scandaleuse. C'est un abandon complet de la question. On a bien vu plus tard la fausseté de la situation qui était faite à la Grèce en Epire et en Crète I
Mais j'anticipe sur les événements.
Le 19, j'ai entre autres amis Challemel. Je le cite parce qu'il est le moins mondain de tous. Il m'amènera Bersot, et affirme qu'il n'a accepté mon dîner que parce qu'il est capable de résister à mes séductions, et il ajoute : a Je vous aime plus que vous ne pensez et je baise vos mains. »
A partir de ce jour je lui rappelle plus d'une fois que sa déclaration est faite et que c'est chose réglée, mais avec Challemel il est impossible de lutter de malice et d'esprit.
M. de Freycinet dîne aussi. Challemel et lui ont grand plaisir à se retrouver. Ils ont l'un pour l'autre, quoique très peu liants tous deux, une vraie amitié.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l83
Je suis triste et ne puis dominer ma tristesse. Je vais souvent au cimetière. Adam y est enfin à la place qu'il a désirée près de Dorian, tout en haut du Père-Lachaise. Sa tombe est aussi éclai rée, aussi élevée que possible dans le champ du repos. Pourquoi suis-je triste à ce point .^^
Mon année de deuil est close, un peu de blanc vient éclairer mon noir, pourquoi donc tout me paraît-il toujours plus sombre autour de moi?
A ce congrès de Berlin qui occupe à peine mes amis politiques, endormis qu'ils sont par Gambetta, il me semble, de plus en plus, que les destinées futures de notre France se jouent.
Voir parader M. Waddington, voir la France représentée par cet homme à peine Français, voir les silhouettes de l' Alsace-Lorraine s'effacer de l'horizon, ne plus trouver un chef et à peine un égal en patriotisme dans celui en qui on imaginait voir la France incarnée; dans celui qu'on croyait supérieur à tous, ne plus trouver qu'un ami comme les autres, c'est éprouver la douleur profonde qui s'attache aux déchéances.
Cialdini, qui, lui aussi, a beaucoup souffert de déceptions politiques, est mon confident. Il suit et juge comme moi le congrès de Berlin. Il me comprend mieux que mes amis les plus anciens entraînés par l'action journalière. Il me donne sur le caractère italien des clairvoyances qui répondent
l84 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
à plus d'un de mes pourquoi, et, parfois, hélas I m'attristent davantage.
Cialdini, comme moi, a eu ses épreuves patriotiques, des désespérances sans limites, des déconvenues impossibles à prévoir. Il me raconte, entre autres, l'une d'elles.
Le 28 août 1860, Farini, ministre de Sardaigne, et lui, Cialdini, vinrent saluer Napoléon III à Chambéry. Farini exposa sincèrement la situation de l'Italie. Napoléon III ne fit alors aucune condition pour Rome et ne posa pas de limites aux espérances qu'emportèrent Farini et Cialdini. Tous deux souffrirent ensuite dans les proportions oii ils avaient espéré.
Durant ces entretiens 011 nos âmes patriotiques vibrent à l'unisson, se forme une amitié qui devient une sorte de parenté tendre et coquette qui s'appellerait aujourd'hui « un flirt ».
Mais ma tristesse ne peut être allégée par un sentiment affectueux dont la base est un patriotisme douloureux chez chacun de nous.
Paris me devient odieux. Je me sens étrangère au milieu de mes amis. Je ne les comprends plus et je n'en suis plus comprise. J'ai l'idée d'aller à Naples et de trouver dans la Grande-Grèce un cadre pour ma Grecque.
Cialdini est désolé de mon départ et juge que c'est folie d'aller à Naples à cette époque de l'année. Mais c'est justement en été, en juin, qu'il faut que je voie mes paysages. Naples est vraiment Naples à ce moment.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l85
A Naples, avec Grecque, j'oublierai le congrès de Berlin.
Il est bon pour toutes choses que je parte. Depuis que j'ai un peu quitté mon grand deuil, plus d'un parmi mes amis voit en moi la femme plus que la veuve.
Et Adam avait bien raison le jour oij il me faisait jurer, s'il mourait, de ne me remarier qu'après trois ans écoulés.
Pour une veuve les premiers temps sont les plus dangereux. Le manque de tendresse, la solitude, acheminent à l'idée d'un remariage. Après trois ans on s'est résignée, j'imagine, et on trouve des compensations d'indépendance à vivre seule.
Le 19 et le 25 ont lieu mes derniers dîners. J'ai, à ces dîners et le soir, mes amis les plus fidèles : Challemel, SpuUer, Girardin, Lepère, Testelin, M. de Marcère, Gailfe, Louis Jourdan, About, Eugène Pelletan, Paul de Rcmusat, Jules de Lasteyrie, de Lesseps, M. de Mahy, l'amiral Pothuau, Jauréguiberry, Raoul Duval, Hetzel, Billot, Duclerc; avec eux, maintenant, Teisserenc de Bort, Bardoux, Léon Renault, Andrieux. Au milieu de ces amis le général de Galliffet pénètre, croyant pénétrer dans « l'antre de la politique gambettiste )).
Il dîne le 2 5 juin et trouve la plupart de nos amis désireux de le retenir au milieu de nous.
11 est fort attaqué par le général Borel, ministre de la guerre, par Chanzy, que je ne vois jamais le
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soir, parce qu'il déteste plusieurs de mes fidèles, enfin par le duc d'Aumale.
Duclerc et Gambetla défendent le général de Galliffet chaleureusement.
La veille de mon départ pour l'Italie, le général de Galliffet m'écrit l'originale lettre suivante :
Paris, le 27 juin.
Madame. C'était au commencement de 1879 ou en 1880. Je vous portais quelques fleurs. Je fus retenu à dîner. Étaient assis à la même table ; le président de la République, M. Gambetta, le président du Sénat, M. Duclerc, le président de la Chambre, M. de Girardin et plusieurs autres membres dont Billot qui serrait sur son sein le portefeuille de ministre de la guerre. M. Detroyat était préposé à la distribution des prix Montyon et m'invitait à passer au large.
Vous ne demeuriez plus boulevard Poissonnière. J'arrivai de la lune et je fus autorisé à vous demander quelques explications. J'appris que M. Gambetta avait fini par reconnaître que pour faire un bon dîner il faut tenir soimême la queue de la poêle et s'était décidé à succéder à l'illustre maréchal de Mac-Mahon.
Tel est, madame, le récit de mon rêve de cette nuit. Je viens de me réveiller à votre porte (celle du concierge) les fleurs étaient dans mes mains, je les offre en holocauste et vous prie de me pardonner d'avoir rêvé de vous sans une autorisation préalable.
Je reste votre bien respectueux.
Général de Galliffet.
Gambetta me dit qu'il est heureux de me voir partir, que si depuis trois semaines il avait eu le pouvoir de m'obliger à quitter Paris il l'eût fait et que plus d'un ennui lui eût été épargné.
« Si VOUS aviez pu jouer les Napoléon, lui répondis-je, vous m'auriez donné un petit air de M""" de Staël I C'est grand dommage. »
Gambetta est irrité contre moi, et il ne le cache pas. Irritée contre lui, je fais de même. C'est en vain qu'il essaierait d'arrêter mes idées dans leur expansion, et moi je ne puis rien contre ses reculs.
Le prince de Galles a fait à Gambetta de véritables cours d'histoire contemporaine qui le dirigent sans qu'il puisse s'en rendre compte. Henckel brochant sur le tout, M. de Bismarck étant en accord parfait avec Disraeli, Gambetta soutenant les. combinaisons anglaises soutient donc les combinaisons bismarckiennes.
Il disait ces derniers jours chez moi :
(( Les intérêts de la France et de l'Angleterre, les deux pays les plus libéraux, les plus industrieux, les plus productifs, les plus riches de l'Europe, sont si intimement liés que le retour de l'Angleterre à une politique moins étroite fait sortir en même temps les deux pays de l'isolement temporaire oii ils se trouvaient. »
L'irrémédiable entre de plus en plus dans les raisonnements de Gambetta. Je n'y puis rien que craindre pour l'avenir, souffrir dans le présent et gémir avec le petit nombre d'amis qui partagent mes angoisses.
Et pourtant il y a eu un moment oii Challemel et SpuUer à la République française, sans que Gambetta soit intervenu et les ait blâmés, enga-
i88 APRÈS l'abandon de la revanche
geaient le cabinet du i6 décembre à ne pas faire figurer la France au congrès de Berlin. Challemel et Spuller ont fait campagne avec moi et pour moi au début de mes résistances ; depuis, peu à peu, ils me lâchent par discipline. L'opportunisme n'est pour aucun de ses partisans un vain mot.
Je pars pour l'Italie. Gambetta et moi nous convenons d'un chiffre au cas oii nous aurions à nous écrire des choses importantes. Il signera ses dépêches Massabie,
J'ai passé quelques jours à Rome oii je suis arrivée le 28. Cialdini m'avait donné des lettres pour ses amis, entre autres pour Cairoli et pour M"*^ Cairoli, dont je lui suis particulièrement reconnaissante.
J'ai depuis longtemps une grande admiration pour le caractère de Benedetto Cairoli. Il est le seul de cinq frères qui ait survécu aux guerres de l'indépendance. Emilio, Giovanni, Enrico, Luigi furent tués; Adélaïde Cairoli, leur mère, les donna l'un après l'autre à la patrie.
Le président du conseil des ministres est souffrant de blessures qui se rouvrent à chaque instant. Je ne le vois pas, mais donna Elena m'accueille avec une grâce presque aussitôt amicale qui me touche profondément.
Cairoli me fait poser par sa femme la même
question que Cialdini à la soirée de M. de Freycinet. Elle me demande, de sa part, pourquoi nous sommes allés au congrès de Berlin. Si nous nous étions abstenus, l'Italie aurait aimé à prouver le désir qu'elle avait de ne pas se séparer de la France dans les grandes assises diplomatiques. Quoique M"^^ Cairoli ne s'occupe pas de politique, elle est, en femme très intelligente, au courant de bien des faits.
Elle sait entre autres que Cairoli a reçu de Depretis les projets tout préparés du congrès de Berlin, que Cairoli les subit, mais elle me répète que si la France n'y était pas allée l'Italie aurait fait comme elle.
Au cours de la conversation, M""^ Cairoli me dit que l'Angleterre, d'accord avec le sultan et encouragée par Bismarck, a pris Chypre avant la réunion du congrès.
Je la supplie d'obtenir du président du Conseil, de Cairoli, l'autorisation pour moi de télégraphier cette importante nouvelle à Gambetta.
Donna Elena va auprès de son mari et me rapporte l'autorisation « de télégraphier en clair ».
Je télégraphie aussitôt à Gambetta :
(( Cairoli me dit que l'Angleterre a pris Chypre avant la réunion du congrès. »
Gambetta me répond le même jour : « Billevesées de votre esprit. — Massabie ». 11 signait du nom de sa tante comme nous en étions convenus,
M""* Cairoli transmet cette réponse au président du Conseil, qui me fait répondre :
igO APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
« Gaiiibetta est déjà aveuglé, et c'est un grand danger pour la France et pour l'Italie. »
Supposant non sans raison que Gambetta ne parlera de ma dépêche à personne, je télégraphie à Girardin la même nouvelle pour qu'il la communique à nos amis le jour d'un grand dîner qu'il donne et pour lequel il m'avait priée de rester.
Girardin me répond le lendemain : « Dépêche communiquée hier aux amis. »
Le marquis Alfiéri, avec lequel je suis en correspondance depuis longtemps, n'est pas à Rome durant le court séjour que j'y fais, et il m'écrit :
La haine de l'Allemagne et de l'Angleterre contre la Russie les unissent ; le but des deux sera de déposséder la Russie du fruit de ses victoires, de ses sacrifices en hommes et en argent, de lui enlever même sa part légitime d'influence sur les peuples des Balkans.
M. Waddington, plus Anglais que Français, joue visiblement le jeu que Disraeli, de compérage avec Bismarck, lui fait jouer. Je suis avec passion heure par heure ce qui se passe à Berlin, car je n'ai cessé d'être un fidèle ami de la France. Je n'ai oublié ni Solférino ni Magenta. Aussi, est-ce pour moi un double spectacle navrant de voir la France coude à coude avec l'Allemagne et de voir l'Italie coude à coude avec l'Autriche. Le malheur seul peut en résulter pour la France, et pour nous le reniement de nos traditions de sympathies, car l'Allemagne a un intérêt puissant à nous détacher de vous, et l'Angleterre à vous détourner par quelque ruse de l'Egypte.
Mon gendre, le marquis Visconti Venosta, soupçonne comme moi l'Allemagne de toutes les fourberies, mais il n'a pas la même défiance de la perfide Albion.
L'audace de Bismarck dans ce congrès, l'appétit de bé-
néfices de Disraeli, en bon israélite qu'il est, sont extravagants, scandaleux. J'en sais des détails comme Chypre pris par l'Angleterre avant la réunion du Congrès. Quant à la campagne reptilienne contre la Russie, elle n'a pas de nom , les reptiles non seulement nient les intentions de Bismarck d'envahir la France en 1876, mais ils accusent Gortschakoff d'avoir inventé le complot en entier et berné le général Le Flô. Il y a plus encore, le Times déclare que le mensonge de Gortschakoff était une ruse pour avoir droit à votre reconnaissance.
Pauvre France ! Que je la plains d'être tombée dans une pareille souricière, d'être représentée par un Waddington ! Pauvre Russie, abusée par Gortschakoff, qui lui-même s'abuse sur Bismarck !
Voici Naples chassant par sa lumière fulgurante les brumes de mon esprit; je descends à l'hôtel Royal que m'a conseillé Gialdini. L'ambassadeur d'Italie a écrit au préfet de Naples, son ami, de se mettre à « mon service » .
Le lendemain de mon arrivée, le maître de l'hôtel m'annonce que tous ses appartements sont fermés et qu'il ne m'a reçue que parce que le préfet lui a demandé de me laisser le temps de me pourvoir.
J'écris audit préfet pour le prier de venir à mon secours. Je voudrais pouvoir rester dans l'appartement oii je suis déjà installée, d'où la vue est splendide, unique, près de Santa-Lucia, , avec le panorama de tout le golfe, du Pausilippe à Sorrente, avec les îles, là-has.
Le préfet de Naples accourt à ma voix et décide le directeur de l'hôtel à garder un aide de cuisine, un valet, et à rester. Mon domestique me servira. On me choisit un guide, on me loue une voiture pour un mois et me voilà pourvue mieux que dans une villa.
Dès quatre heures la brise de mer se lève, et je pars pour ne rentrer qu'à sept heures.
Je découvre chaque jour mon paysage de Grecque. Le soir, je vais à Santa-Lucia conquérir mon verre d'eau acidulée que des femmes rieuses récoltent goutte à goutte l'une après l'autre à la source.
Le matin, j'orne le cadre de Grecque avec amour, je l'entoure de tout le luxe des vues que je recueille, que je fixe pour elle. En même temps j'ébauche, à la droite du golfe, les descriptions qui me permettront de faire dix nouvelles sur dix états de cœur de dix jeunes mariés, et je fixe les lieux dont les noms me donneront mes titres : Pausilippe, Pouzzolles, le Temple de Serapis, la villa Ciceron, la Solfatare, et je chante avant de la noter : la Chanson des nouveaux époux.
Quelle émotion de marcher dans les chemins de la Solfatare, de voir Pouzzoles glisser vers la mer, d'apercevoir au fond de l'eau le temple de Neptune I Neptune a triomphé là, on l'y a adoré, et il reprend peu à peu possession de ce qui a été élevé à son nom.
Caligula a aimé Pouzzoles comme Néron a aimé Baïa.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE IqS
Voici le lac Arverne, le Mont-Nouveau; à l'horizon, Procida et Ischia.
On a quitté Naples à quatre heures du soir, encore endormie, on la retrouve vivante, remuante, bruyante, à sept heures. Ce sont des mots qu'on jette, des notes qu'on lance, des traits d'esprit que, sur les places, les vendeurs de pastèques échangent d'étal à étal et dont rient les badauds. Mais qui n'a décrit Naples I
A Pompéi, une surprise m'attend. Mon ami Fiorelli, directeur des fouilles, a écrit à Naples pour qu'on explore une maison pompéienne devant moi.
Je suis assise sur l'élévation des cendres qui recouvrent chaque maison. On fouille ces cendres qui n'ont pas été remuées depuis qu'elles sont tombées là, brûlantes, ensevelissant comme en un linceul l'habitation sur laquelle je suis perchée et qui a au plus, aujourd'hui, deux mètres de hauteur. Nous sommes dans la cuisine : voici une burette encore graisseuse, où l'on mettait l'huile; sur un petit fourneau bas, une casserole de terre, et dans cette casserole des légumes tout noirs mais où il est facile de reconnaître des carottes. Après tant de siècles, cette physionomie des choses encore intactes donne une impression presque affolante.
Deux des hommes qui fouillent se précipitent sur un petit objet, je veux le voir, on s'y refuse, j'insiste et le conservateur me répond en riant :
(( E un amulelo d'amore! »
Le cadre de Grecque s'étend jusqu'à Paestum. Quel voyage en juillet par la chaleur intense, mais quelle éblouissante vision : une forêt de feuillages, des acanthes autour des temples, la mer enveloppant les ruines des voiles bleus de Cérès I On croit apercevoir Neptune poursuivant la déesse au milieu des hautes fougères dorées.
Voici les chariots rouges traînés par des buffles gris empanachés. Jeunes filles et jeunes gens autour des aires battent le blé du mouvement rythmé de leurs fléaux; les hommes, dans la plaine, se penchent sur les faux en un geste large, tandis que les enfants glanent.
Le soir, tel un tableau de Léopold Robert, les chariots rentrent précédés des enfants et de leurs gerbes, les têtes des buffles chargées de rubans; jeunes hommes, filles coiffées de la « magnosa » blanche, marchent autour, le fléau sur l'épaule.
Lentement le soir vient, et la fatigue du jour vous engourdit, mais un homme est là, derrière la voiture, qui vous surveille. Il vous frappe brusquement :
(( Non dormire ! »
Il ne faut pas dormir dans la plaine de Paestum, car la fièvre alors vous saisit et vous tue.
Une nuit je réveille mon domestique qui réveille mon guide, lequel m'amène au bout d'une heure chevaux et cocher. Je veux voir se coucher
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE IqS
la lune et se lever le soleil sur le Vésuve. Mon guide proteste, mon cocher se signe, mon domestique, ancien cuirassier, m'a tout l'air d'avoir peur... De quoi?
Nous partons. Sur toute la route qui monte à l'observatoire, au pied des maisons des gens sont couchés. Ils se soulèvent, regardent et parlent entre eux.
Je saisis quelques mots répétés :
« Una donna sola ! »
Plusieurs dormeurs se lèvent et galopent derrière la voiture. Mon cocher et mon guide en décident quelques-uns à s'arrêter en leur criant qu'il y a huit guides retenus là-haut.
Je demande pourquoi ils disent cela.
(( Parce que nous aurions cent vagabonds à nos trousses. Ah ! Santa Madona I il y en aura toujours assez. La signora commet une grandissime imprudence. »
Arrivée à l'observatoire, je descends, et mon guide, sous les criailleries de vingt porteurs, en choisit quatre; mais de violentes disputes de ces quatre avec quatre autres l'obligent à en choisir huit (( la mort dans l'âme », me dit-il.
Nous partons. Au lieu de me suivre, mon guide se dirige vers l'observatoire.
(( Vous ne venez pas? lui demande mon domestique.
— Non, il faut qu'ils me sachent ici attendant votre retour. Je leur ai dit que Madame était l'amie du préfet, qui m'avait chargé de prier le pro-
fesseur Palmieri de les observer avec sa lunette. S'il se passe quelque chose, douze soldats qui sont de faction à l'observatoire monteront.
— Je cours donc un danger?
— Un vrai danger. A cause du prochain funiculaire l'association des porteurs est dissoute et l'on ne sait pas qui sont les gens qui vous portent.
J'hésite un peu, mais mon domestique, Gabriel, me dit :
(( S'ils touchent à Madame, je n'en ferai qu'une bouchée. J'ai mon revolver. »
Nous montons avec huit porteurs, que suivent une dizaine de vendeurs de lacryma-christi.
Le guide court après nous, il me fait un signe que je comprends et me demande en italien si j'ai de l'argent.
(( Non, lui dis-je aussi en italien, pas un souI Le signor Palmieri m'en prêtera pour payer mes porteurs. »
Gabriel qui comprend donne son porte-monnaie au guide. Celui-ci le garde en disant, après l'avoir ouvert :
(( Nous aurons de quoi payer sans emprunter. »
Mes porteurs croient donc que nous n'avons pas d'argent, et, lorsqu'ils s'arrêtent pour boire du lacryma-christi, je leur dis en itahen :
(( Ne buvez pas trop, car nous n'aurions pas assez d'argent pour payer. »
Mon domestique monte à côté de ma chaise, mais avant d'arriver au sommet, tandis ([ue je regarde Phébé, langoureuse à son coucher, il
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disparaît. Je crois qu'il s'éloigne un instant, mais il ne revient pas. J'ai un moment d'émotion.
Quand la lune sera couchée, si le soleil n'est pas levé, j'aurai plus d'inquiétude encore.
Je demande mon serviteur. On me répond qu'il est plus haut.
Je monte encore et ne veux pas avoir l'air inquiète. Arrivée au sommet, je ne vois pas Gabriel. Je descends de ma chaise, et tout à coup dans un groupe qui se forme j'entends des cris. Je cours et je vois un homme à terre, qu'un autre étrangle, un genou posé sur sa poitrine. Je tire l'homme brusquement, Tautre d'un bond se relève.
Je dis avec colère :
(( Qu'est-ce que c'est? »
Naturellement la conversation est en italien.
(( Il a volé dix sous à l'un de nous.
— Laissez-le. Je rendrai les dix sous quand je serai en bas. »
Je n'ai nullement l'air effrayée, mais j 'aimerais mieux être à l'hôtel Royal à cette heure, je le confesse.
L'un des porteurs me raconte qu'un Allemand — ils détestaient les Allemands à ce moment là — a voulu voir la bouche du cratère et qu'on l'a collé dedans.
Et il ajoute en riant méchamment :
(( Est-ce que la signora veut voir la bouche du cratère? »
J'éclate de rire, m'efforçant de ne pas rire faux, et je réponds :
(( Merci, après votre histoire. J'espère que vous n'y avez pas collé mon domestique qui s'est battu en 1870 avec les garibaldiens. »
Ce mensonge m'a paru avoir son utilité. Ils se regardent et répètent :
(( Il s'est battu avec Garibaldi. »
Je suis mortellement inquiète et je demande :
« Oii est-il .►^ »
Cette fois on me répond qu'il est en bas.
Mais je ne veux pas montrer mes craintes.
Je réponds avec calme :
(( C'est bieni »
Enfin le soleil se lève, et le spectacle que j'ai sous les yeux vaut tous les dangers que je puis courir.
La mer s'éclaire sous une buée blanche qui se soulève en longs plis d'écharpes déployées.
Le soleil incandescent bouillonne dans l'or. Il semble bondir et gagne, plus vite que je ne l'ai jamais vu monter, les hauteurs du ciel.
Je répète : « Que c'est beau, que c'est beau! »
Et les hommes qui m'entourent le redisent avec moi.
Le Vésuve tonne, des pierres tombent autour de nous. C'est le salut du cratère au jour superbe qui se lève.
La baie de Naples est orange. Autour des îles entourées de vapeur une frange d'or se dessine sur l'eau miroitante. Peu à peu le soleil concentre ses rayons et dissipe la brume. L'étendue, balayée par la brise, ruisselle de lumière, et le bleu du ciel le dispute au bleu de la mer.
Je remonte dans ma chaise, et l'on me redescend. A mi-côte est un monceau de pierres derrière lequel on ne peut plus être aperçu de l'observatoire. On m'entre là, on pose ma chaise à terre. Les huit porteurs m'entourent menaçants et me crient ensemble :
(( La bonne main, la bonne maini »
Ils ont bu force lacryma-christi, et les vendeurs sont en bas, réclamant, j'imagine, leur dû à mon guide.
Nulle part je n'aperçois mon domestique. Le moment est presque cruel. Que faire?
Avec ces Napolitains il faut être violent. Je m'emporte, je les injurie. Je descends de ma chaise, et, avec mon ombrelle, je tape à tort et à travers, en criant les mots du patois napolitain que j'ai appris à Polichinelle ces derniers jours.
L'effet se produit instantanément. Ils éclatent de rire. On me remet sur ma chaise. Je redescends, et je trouve à l'observatoire mon domestique, qu'on a promené en lui contant l'histoire de l'Allemand, et qui a eu, comme moi, la curieuse idée de leur dire qu'il avait servi sous Garibaldi en 1870.
Mon guide règle les malandrins à la hâte, et, lorsque je revois, le jour, la route que j'ai montée le soir, je suis prise de peur rétrospective.
Le directeur de l'hôtel, le préfet de Naples, et, plus tard, le professeur Palmieri, à qui je vais faire visite, me répètent que j'ai commis la plus grave des imprudences.
Dans la bella Napoli on tue plus facilement que
partout ailleurs, et le poignard y est, dit-on, (f plus près de la main » .
Et je me rappelle un fait que m'a conté le général Cialdini.
Au moment de la réunion du royaume de Naples à l'Italie, dans les discussions qui avaient lieu à propos de l'assimilation des codes chez le lieutenant du roi (qui était le général Cialdini), les ministres de celui-ci insistaient pour faire reconnaître trois crimes : simonie, inceste et faux témoignage. Les délégués cherchaient cent échappatoires. Enfin l'un d'eux, avocat célèbre, dit :
(( Si nous admettions ces trois crimes, il nous faudrait faire le procès à un grand tiers de la ville de Naples. »
On sait ce que sont la camorra et la mafia à Naples.
Au congrès de Berlin, tandis que j'achevais Grecque, se poursuivaient aussi les faits et gestes d'une camorra. L'Angleterre et l'Allemagne atteignaient leur but, protégeant avec scandale l'Autriche, déchirant le traité de San-Stefano, sacrifiant les intérêts de la Russie, ses conquêtes acquises au prix du sang.
Je savais que le comte Corti avait pour instruction d'être le plus conciliant possible. Cependant, lorsque au début du congrès le comte Andrassy avait déclaré que l'Autriche-Hongrie administre-
rait pour un temps non défini la Bosnie et l'Herzégovine, le comte Gorti avait demandé si le comte Andrassy ne pouvait fournir une meilleure déclaration au point de vue des intérêts de l'Europe.
Le comte Andrassy avait pour toute réponse manifesté l'espérance — bien plus, la conviction — que le cabinet italien n'apprécierait pas les choses à un autre point de vue que les cabinets européens.
Que pouvait l'Italie seule, puisque la France ne disait mot?
Dans la rédaction officielle de la séance, le secrétaire du marquis de Salisbury notait que l'Italie* avait accepté la proposition « avec une visible répugnance* ».
Le congrès n'avait pas encore achevé ses travaux le 8 juillet quand l'Europe apprit l'existence du traité secret du 4 juin entre la Turquie et l'Angleterre pour l'occupation de Chypre, ce que l'Italie savait fin juin, ce que j'avais télégraphié à Gambetta, et à quoi il avait répondu :
(( Billevesées de votre esprit. »
Il faut, pour juger du degré de déloyauté qui a dominé au congrès de Berlin, lire la communication du prince Gortschakoffqui résume, dans la séance du 9 juillet, les discussions des jours précédents. Gette communication, il faut la lire tout entière. Les événements advenus depuis en soulignent chaque mot.
• Blae Book Turhey, page 5.
Au moment où la haute assemblée réunie à Berlin sous les auspices de S. M. l'Empereur d'Allemagne va terminer l'œuvre de pacification qu'elle a entreprise, les plénipotentiaires de Russie croient répondre à ses sentiments en exprimant les vœux que cette œuvre, accomplie dans un esprit de conciliation, assure à l'Europe une paix solide et durable.
La Russie y est particulièrement intéressée. Elle a supporté de grands sacrifices durant la guerre, elle en fait de considérables en vue du rétablissement de la paix et du maintien de l'entente européenne. Elle est en droit de compter que du moins ces sacrifices ne seront pas gratuits, et que l'œuvre dont on a posé les fondements ne sera pas stérile, faute d'exécution, comme l'ont été les précédentes tentatives de pacification de l'Orient. Elle ne pourra pas accepter la perspective du renouvellement de crises pénibles semblables à celle à laquelle le congrès de Berlin a été appelé à mettre un terme. Les plénipotentiaires de Russie sont persuadés que cette pensée est également celle de la haute assemblée, qu'elle ne voudra pas élever un édifice éphémère qui exposerait la paix de l'Orient et l'Europe à de nouveaux périls.
Dans cette conviction, les plénipotentiaires de Russie ont ordre de demander au congrès, avant qu'il mette fin à ses travaux, quels sont les principes et le mode par lesquels il entend assurer l'exécution de ses hautes décisions.
Il était clair que les décisions prises n'avaient aucune valeur dès que leur exécution n'était garantie que par la bonne volonté du sultan I La Russie logiquement demandait une garantie collective, solidaire de l'Europe pour imposer au sultan l'exécution des décisions prises. A la fin de ses travaux, trois jours durant, le congrès traita cette question, la seule capitale, les autres ne pou
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 2o3
vant être que non avenues sans la solution de celle-là.
Proposée, discutée, elle fut finalement rejetée, puisque le congrès de Berlin n'avait été réuni que pour berner la Russie et éconduire la France en Orient.
L'Autriche tenait son large profit dans l'occupation à terme de la Bosnie et de l'Herzégovine, l'Angleterre avait Chypre, TAllemagne remplaçait en Turquie, comme protectrice, toutes les autres puissances, et en particulier la France.
Le refus des garanties laissait la question d'Orient ouverte à toutes les complications. La Russie était renvoyée bredouille, cruellement humiliée, les puissances se montrant liguées contre elle de façon flagrante. Bismarck se vengeait de l'intervention russe de 1876 en notre faveur, et il s'en vengeait avec le concours de la France I
La Turquie restait libre de ne pas subir les décisions du congrès, qui s'en remettait à sa bonne volonté, libre de déchaîner à nouveau la guerre bulgare, la guerre serbe, la guerre grecque, de massacrer en Macédoine.
C'était le comble de la trahison envers un grand peuple qui venait de se sacrifier pour en sauver un petit.
La Bulgarie voyait la Roumélie, conquise par la Russie, rendue à la Turquie, dont elle-même restait vassale. La Grèce se voyait écartée de l'Epire, et aucune espérance ne lui était donnée pour la Crète I
20/i APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
J'étais rentrée à Rome le 8 juillet, impatiente d'avoir des nouvelles de la séance du 9. J'avais écrit à la Consulta, au marquis de Sant' Onofrio, que Cairoli avait mis à ma disposition, et il m'avait donné, le 11 au matin, le résumé complet de la séance du 9.
Le 12, au Sénat italien, en séance, le marquis Pepoli déclarait qu'au congrès de Berlin Corti avait assisté « aux funérailles du droit et à celles de la justice ».
Crispi accusait, à la Chambre, Cairoli (( d'avoir imposé à l'Italie une humiliation en face des autres puissances ». Le même Crispi ajoutera plus tard, dans un discours électoral :
(( Nous avons été humiliés à Berlin comme le dernier peuple de l'Europe. »
Et le i3, jour néfaste s'il en fut jamais, le congrès de Berlin se termine. L'encouragement aux troubles, aux ambitions futures, est signé I
Bien plus tard-, au moment des massacres d'Arménie, qui entend-on cyniquement accuser l'Europe d'indifférence et la Russie d'insensibilité.»^ Qui s'écrie qu'une solution radicale et définitive est urgente? Lord Salisbury. Celui-là même qui, au congrès de Berlin, a le plus hautement refusé la sanction de l'Europe pour les réformes urgentes qui s'imposaient sur l'heure.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 2o5
Je suis plus désolée que jamais de voir le rôle joué par la France dans la duperie du congrès de Berlin. Une angoisse m'étreint, que je ne puis cacher.
Je sais, par le marquis de Sant' Onofrio, que Cairoli est d'une tristesse navrante. Il est malade à la campagne, et je ne puis le voir.
Je vois Depretis, et je lui demande ironiquement s'il est satisfait de « son congrès ». Je lui signale les dangers qui peuvent surgir du refus de garanties au traité.
« Bast I me répond Depretis avec sa philosophie habile, « mon congrès » n'est pas si méchant que vous le croyez, sauf pour la Russie, férocement humiliée, j'en conviens; mais je suis de l'avis de plusieurs de mes amis. L'Angleterre, ayant Malte et Chypre, trouve de tels avantages pour ses transports dans l'Inde qu'elle ne peut de sitôt être dangereuse. L'Autriche va tourner tous ses appétits vers la Bosnie et l'Herzégovine, que la Russie ne lui laissera pas prendre, et elle ne songera pas a Salonique. La France et l'Italie ont fait une politique de mains nettes, celle que j'ai conseillée, je vous le confesse, et qui écarte pour longtemps les compétitions méditerranéennes entre nous. ))
C'est là tout Depretis.
Mais j'apprends par Farini, le lendemain, que Cairoli est fort inquiet, que Corti, revenu, flaire quelque intrigue diabolique de Bismarck, que celui-ci a dit à Corti, qui se plaignait de l'action de
la
l'Angleterre à propos de Chypre : (( Eh bien! vous, prenez Tunis, et arrangez-vous avec l'Angleterre. )) Et qu'on racontait à Berlin que M. de Bismarck avait également dit à M. Waddington :
« Puisque l'Angleterre a pris Chypre, arrangezvous avec elle et prenez Tunis. »
Et Farini d'ajouter :
(( Ma chère amie, le voilà, l'homme infernal I Heureusement nous savons tous, nous les amis de la France, qu'il n'en est pas sur ce point à son coup d'essai. Nous connaissons sa correspondance avec Mazzini. Nous savons que lui, Bismarck, le conseiller de Mentana, garde Tunis comme ressource pour nous brouiller avec la France, et qu'il va encore l'essayer.
(( En avril 1868, — Cairoli le sait comme moi, — Bismarck faisait tenir à Mazzini des notes dans lesquelles on a relevé ceci :
E cValtro parte impossibile alV Italia di tollerare che la Francia minaci a ogni momento d'impadronirsi di Tunisi corne afatto da ultimo, di Tunisi chi sarebhe per lei una prima tappa per arrivare alla stessa Sardegna.
Et, dans cette même correspondance, Bismarck répétait que la Méditerranée était une hérédité de division entre parents,, et que l'empire de la Méditerranée devait être la pensée constante de r Italie.
(( Où trouve-t-on ces choses que vous me dites, mon cher Farini?
— Dans un livre dont la première publication
date de i865. Son titre : De la Politique secrète italienne, i863-i8jo.
— Il faut envoyer ce livre à Gambetta, corner et souligner ces passages.
— C'est fait! »
J'ai su à Rome qu'après le congrès de Berlin, au moment oii les hommes d'Etat italiens crurent découvrir le jeu de Bismarck tendant à brouiller l'Italie et la France à propos de Tunis, ce volume fut envoyé à Gambetta, qui, au moment oii il le reçut, en fut impressionné.
Farini, mon cher Mauro-Macchi, en me répétant, comme tous mes autres amis, les paroles de Bismarck et de Bulow à Corti, ajoutent :
(( Avouez que Tunis pour l'Italie est bien tentant? »
Mancini, que je connais de vieille date, partage l'opinion de Grispi et du marquis Pepoli sur le congrès de Berlin.
L'Italie, pour Mancini, a été traitée en quantité négligeable par l'Allemagne, qui, en outre, a voulu lui prouver que la France n'est plus à même de tirer des avantages de sa situation diplomatique, comme l'Autriche et l'Angleterre.
(( Cependant, je crois que la France cache son jeu, qu'elle a des promesses de Bismarck, je ne sais lesquelles, ajoute Mancini, promesses qui seront une récompense de sa docilité. Je crains qu'il s'agisse d'une situation supérieure dans la Méditerranée, et c'est la brouille complète entre vous et nous. La duplicité de Bismarck est telle
qu'il n'a jamais une seule fois procuré un avantage sans en récolter tous les fruits. »
On répète à Rome, dans tous les milieux, que puisque l'Autriche s'est saisie de la Bosnie et de l'Herzégovine, que l'Angleterre a pris Chypre, que la Turquie n'a été tenue à aucun engagement absolu, il est clair que l'Italie, la France et la Russie sont dupées I
Le marquis Alfieri, Gorrenti, d'un esprit si judicieux, MaiTéi, qui me parle au nom de Cairoli, et dont Corti fait si grand cas comme soussecrétaire d'Etat, M"^"* Cairoli, qui m'écrit, croient et craignent que le congrès de Berlin, œuvre bismarckienne s'il en fut, ne contienne quelque machiavélique combinaison pour lancer entre nous la discorde et l'inimitié définitives qui jettera l'Italie dans les bras de l'Allemagne.
(( Si les discussions sur les droits de mouture n'avaient pas été si passionnées, celles du congrès de Berlin Teussent été bien davantage, » me dit Gorrenti.
L'Italie était profondément irritée d'avoir été traitée, au congrès de Berlin, en quantité négligeable. Garibaldi s'agite. Il fait un meeting à Naples.
Une lettre de Girardin qui me vient de Naples à Rome :
La chère bien-aimée de tous. Parce que vous avez mis votre adresse d'hôtel en tète de votre lettre c'est que la réponse aura le temps de vous parvenir avant votre départ de Naples pour Rome. Ce n'est pas sans inquiétude que j'écris
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 2O9
ce nom à cette époque caniculaire. Prenez bien des précautions par amour pour vous que nous aimons tant. A bientôt! votre retour sera la fête de nos cœurs.
A vous.
Ë. DE GiRARDIN.
Cialdini, lui aussi, m'a écrit plusieurs fois en me répétant : (( Prenez garde aux frutti di mare de Naples, et à la malaria de Rome. »
Dans une nouvelle conversation avec Depretis, il me dit :
(( Je suis revenu de mon optimisme. Plusieurs entretiens avec Gorti m'inquiètent. Il me dit que Waddington se laissait entièrement diriger par Salisbury ; et, comme les Anglais sont à cette heure à la dévotion de Bismarck, j'ai peur de quelque tour de l'homme de Varzin, lequel, après la défaite diplomatique de la Russie, avec son entente an glaise et le sauvetage de la Turquie, n'a plus qu'à nous brouiller, vous et nous, pour être le maître de l'Europe. »
Moi aussi, j'ai peur de quelque courtage. Le système est florissant. La Bosnie et l'Herzégovine à l'Autriche pour y enterrer Sadowa, Chypre à l'Angleterre pour son aide contre la Russie, que peut bien nous proposer M. de Bismarck pour enterrer Sedan?
M""' Cairoli m'écrit :
(( Benedetto me charge de vous dire en ces termes précis : « que M™^ Adam s'informe auprès (( de ses amis, et, s'il se peut, me rassure, car je
la
2IO APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
(( suis mortellement inquiet. » Je n'ose pas dire ce que j'entrevois, ce serait infernal î »
Je suis hantée, moi aussi, par les craintes de Cairoli. La politique d'expansion dont parle sans cesse Gambetta, Bismarck doit en connaître l'appétit, et c'est là qu'il attend sa proie.
L'expansion I à quoi nous servirait-elle, sinon à nous éloigner de la (( trouée des Vosges » I
Je reçois une lettre de M""^ Thiers, qui me croit encore à Naples et qui m'y écrit :
Paris, 22 juillet; Madame,
J'ai été charmée de recevoir de vos nouvelles et d'apprendre que votre santé n'a pas souffert d'un aussi long voyage. La chaleur est affreuse à Paris. Que doit être celle de Naples? Je ne vous trouve pas prudente de vous exposer à avoir de très mauvaises fièvres dont vous connaissez l'extrême désagrément puisque vous avez eu celles de Venise.
Quel que soit le mauvais air qu'on y respire, je ne quitterai pas Paris avant la fin de septembre ou le commencement d'octobre, parce que la publication des discours de M. Thiers m'oblige à ne pas m'éloigner en l'absence de tous ses amis.
Je vous verrai donc quand vous reviendrez. D'ici là, je vous prie de croire à mes meilleurs sentiments.
E. Thiers.
Mes amis de Rome et moi, nous ne parlons que du congrès de Berlin. L'un d'eux me raconte que, lorsqu'il était attaché d'ambassade à Vienne, on y répétait volontiers que M. de Bismarck était l'homme du monde qui haïssait le plus la France.
M. de X... ajoutait :
(( Les impressions d'enfance de M. de Bismarck nous sont ennemies violentes et ne se sont pas atténuées.
(( Le premier empire a été cruel à sa famille. Son père et sa mère ont dû fuir devant l'invasion. Les Français ont occupé le château des Bismarck et l'ont saccagé.
« En outre M. de Bismarck n'a pas pardonné à la France les massacres du Palatinatl »
(( Au début de la guerre de 1866, ajouta mon ami italien, il proposa à la cour d'Autriche une réconciliation si elle consentait à une marche commune* sur la France. »
M. de Beust m'a confirmé depuis cette affirmation.
Dans un article de la Liberté, que Cairoli me fait envoyer, il est dit que M. Waddington, à qui Bismarck proposait Tunis, lui a répondu :
(( Je veux m'en retourner les mains vides. »
On parle beaucoup à Rome de cet article :
(( Pourquoi alors, clame M. Crispi, la France a-t-elle admis que l'Angleterre prenne Chypre et que l'Autriche ait les deux mains tendues vers la Bosnie et l' Herzégovine .^^ »
Je quitte Rome le 26 juillet, inquiète, fiévreuse, navrée, sentant que des germes de mésentente, de suspicion, y sont semés par notre
implacable ennemi. Je reviens à Bruyères trop attristée de ce que j'entrevois, trop fatiguée pour rentrer à Paris par la chaleur qu'on m'écrit y faire en ce moment.
Dès les premiers jours d'août, je lis un article de la Revue des Deux-Mondes^, de M. de Mazade, et j'y trouve ceci :
Aurait-il été récemment question de Tunis? Si l'offre a été faite sous une forme quelconque plus ou moins précise, elle a dû certainement être déclinée par M. Waddington à Berlin, comme à Paris par le gouvernement tout entier.
Si enviable que puisse être la proposition, nous ne pouvons pas nous brouiller avec l'Italie et la jeter, humiliée, blessée par nous, dans les bras de l'Allemagne. Nous ne pouvons prendre Tunis que si nous sommes en situation diplomatique qui nous permette de lui donner la Tripolitaine.
Or le traité de Berlin, qui protège la Turquie, ne permet pas à l'Italie d'espérer lui arracher la Tripolitaine. Seule, une alliance avec l'Allemagne la lui donnerait peutêtre.
Ohl la machination de Bismarck, comme elle nous enveloppe, l'Italie et nous. Et que vaudrait Tunis au prix d'une alliance de l'Allemagne et de l'Italie .î)
Le crédit et l'influence de notre pays, concluait M. de Mazade, n'est pas au prix de Tunis, et notre diplomatie n'a pas eu grand'peine à résister à la tentation.
M. de Mazade se trompait, je me trompais I Non seulement M. Waddington n'avait pas répondu à M. de Bismarck : « Je veux revenir de
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 2l3
Berlin les mains vides I » mais, dès le 26 juillet, il écrivait à M. le comte d'Harcourt, ambassadeur de France à Londres, le résumé des conversations qu'il avait eues avec lord Salisbury et qui aboutissaient à une affirmation de notre ministre des affaires étrangères à son représentant à Londres, se traduisant ainsi : « Nous pouvons faire à Tunis ce que nous jugerons convenable; l'Angleterre ne s'y opposerait pas et respecterait nos décisions! »
Cependant M. Waddington, avec sa faconde, s'attira du marquis de Salisbury des réponses pour le moins dédaigneuses au cours des explications qui eurent lieu.
M. Waddington, selon le noble lord, confondait des conversations particulières avec des communications officielles. Le plénipotentiaire anglais réservait, en tout cas, ajoutait-il, les conditions dans lesquelles l'Italie accepterait une action de la France à Tunis et ajoutait qu'il n'avait pu prévoir à l'avance les échanges de vues qu'il y aurait entre le gouvernement de la reine et l'Italie.
Ainsi la France, si elle faisait la moindre démarche, tentait la moindre action, se permettait la plus légère démonstration à propos de Tunis, était par avance désavouée par l'Angleterre et se réclamait des seules promesses de M. de Bismarck, lequel s'était ostensiblement joué d'elle en faisant faire à l'Italie en même temps, par M. de Bulow, des propositions identiques à celles faites par lui à M. Waddington I
Il fallait donc à tout prix que jamais Tunis ne
2l4 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
fût en cause si nous voulions garder l'amitié de l'Italie et ne pas la livrer à celui qui, une fois de plus, mettait le mensonge en œuvre.
L'homme du Kulturkampf n'avait-il pas dans son arsenal plus d'une ressource pour plaire à l'Italie qui a pu occuper Rome à l'aide de nos désastres prussiens?
Et je m'inquiète et je me décourage.
La solitude de Bruyères m'est douce. Je termme Grecque et je me demande si la vie dans ce lieu si plein de chers souvenirs, oii les nuits ont la beauté des jours, oii la mer vous est amie, car sa plainte accompagne votre plainte, ne serait pas meilleure que la vie à Paris, oii je côtoie des ambitions chaque jour plus déchaînées par notre victoire politique.
C'est ce que j'écrivais à l'un de mes amis les meilleurs, répondant à une lettre de lui que j'avais reçue à Rome et lui disant ma consolation de retrouver les conseils de la solitude et la paix de mon golfe Juan.
M. de Marcère me répondait de Messei, son Bruyères normand :
Messei, lo août 1879.
Vous avez peut-être raison, ma chère amie, et je crois qu'ils sont sages, les conseils de la solitude, mais ils sont faciles à suivre aussi. Bien souvent, moi-même, je crains de lasser la Fortune. Elle s'est montrée prodigue envers moi, ses dons qui vous concernent ne sont pas les moindres
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 2l5
pour moi. Je prends facilement toutes les précautions, il n'y en a qu'une que je suis impuissant à prendre. Et je vérifie, par là, la profondeur des mots! l'homme est toujours faible par quelque endroit. Eh bien ! je veux me montrer tel que vous, et nous verrons qui des deux fléchira. Il est vrai, vous l'avez dit souvent, que nous avons besoin de toute notre vigilance armée et que nous traversons un temps où il est périlleux de s'oublier, ne fût-ce qu'un moment. La politique est une maîtresse sévère, elle demande une attention constante et une entière liberté. Je sens les luttes venir, et, quoi que je fasse, je veux savoir que votre amitié ne me manquera pas.
En attendant, je cueille les jours loin de la place Beauvau, et, n'était la maudite boite qui m'arrive tous les matins chargée d'ennuis, je serais le plus heureux Normand du monde. Gela durera tant que cela pourra, et, ma foi, je jouis du présent.
A bientôt, madame l'amazone, je vous baise les doigts.
E. DE Margère.
Girardin m'écrit à son tour :
Paris, II août 1878,
Ronchaud, qui sort de chez moi et qui a reçu ce matin une lettre de vous, la meilleure et la plus charmante des amies, m'annonce que vous serez à Paris le 4 septembre. Pourquoi pas le 3, jour du grand service commémoratif de Thiers à Notre-Dame?
J'ai eu la semaine dernière à déjeuner, c'est-à-dire à causer, notre grand ami* qui fait tous les matins quatre ou cinq kilomètres à pied dans les bois; aussi se porte-t-il comme un charme.
Avant-hier, c'est avec Bcrtani que je l'ai fait déjeuner, et ils sont partis tous les deux enchantés l'un de l'autre.
J'ai beau travailler, je ne puis pas mettre en ordre mes
* Gambelta.
2l6 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
papiers dérangés depuis mon incendie du 17 mai de l'an dernier et à jour ma correspondance. Je suis débordé par le flot.
Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que j'aie laissé si longtemps votre lettre sans réponse, mais cela ne m'empêche pas de penser souvent, bien souvent et toujours très affectueusement à vous, la Bien-aimée de tous.
Je vais compter les jours.
Emile de Girardin
J'ai été plusieurs fois à Nice voir nos chers Léris et le père et surtout la mère de Gambetta; ils sont déjà venus, eux aussi, deux dimanches. Leur tristesse est touchante; ils se plaignent doucement, respectueusement, de n'avoir pas de nouvelles du « grand homme » , au moins de celles qu'ils voudraient avoir répondant à leurs lettres.
Ils sont à peu près vis-à-vis de lui dans la situation de la reine de Ruy-Blas. Ils reçoivent de temps à autre des billets ressemblant à :
(( Madame, il fait grand vent et j'ai tué six loups! »
Je leur ai donné, par la lettre de Girardin, des nouvelles fraîches de la santé du grand fils.
M""^ d'Ennery et d'Ennery, mes voisins du cap d'Antibes cet hiver, et qui sont à Paris en ce moment, m'ont fait jurer à mon départ de dîner chez eux, dès mon retour, avec Gambetta, Girardin, About et Duclerc.
Nous allons faire pour jeudi l'invitation à notre cher grand homme, m'écrit M. d'Ennery. Je vous ferai savoir le résultat de ma démarche auprès du grand chef, soit à Bruyères par dépêche si vous y êtes encore, soit à Paris si vous êtes en route. Il était convenu, vous vous en souvenez certainement, qu'à votre retour nous aurions le plaisir de vous avoir avec Gambetta, Girardin, About et Duclerc.
C'est une grande coquetterie de votre part de vous envoler comme vous l'avez iait. Vos amis comprennent mieux à quel point ils vous aiment.
Nous vous envoyons l'un et l'autre nos plus sincères ami-
*^^^- Ad. d'Ennery.
L'invitation de M'"'' d'Ennery, que j'accepte, me lait rentrer plus tôt à Paris.
En quel état d'esprit vais-^e retrouver Gambetta? Les attitudes de M. Waddington peuvent me renseigner puisqu'il m'a dit au départ que c'est lui (( qui lui a donné ses instructions ».
La République française, que je lis chaque jour, m'est une indication précise. Le ton y a changé; il est devenu diplomatique : c'est une transposition complète. Le grand air de bravoure n'est plus chanté qu'en mineur et les paroles sont aujourd'hui à peu près celles-ci :
« Mes enfants, voilez de crêpes tant qu'il vous plaira la statue de Strasbourg; chantez vos airs patriotiques; restez revanchards si bon vous semble, cela peut, à l'occasion, nous être utile, mais laissez-nous, sans préoccupation de revendications qui nous immobiliseraient, marcher dans les chemins nouveaux qui s'ouvrent pour la France et que nous voulons laisser ouverts I »
!il8 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Lorsque nous n'avions pas délivré encore la République de ses entraves, qu'elle continuait à être accrochée aux tentacules de nos adversaires, déjà, enlisant leurs journaux, j'avais l'effroi d'être en plus parfait accord avec eux qu'avec mes amis, quant à la politique extérieure qui a toujours été la grande préoccupation, le grand apprentissage de ma vie.
Les bonapartistes disaient haut et franchement à quels dangers mondiaux, à quelles catastrophes peuvent conduire les rêves humanitaires, les formules sentimentales, et conseillaient le recueillement, la prudence, la préparation à des destins meilleurs.
Les orléanistes, ceux inspirés surtout par le duc d'Aumale, ne voyaient rien de plus pressant que la reconstitution militaire et maritime de la France et, afin de l'obtenir complète, la nécessité pour les vrais Français de consentir à tous les sacrifices qu'exigeait la « défense nationale ».
Ils nous reprenaient ce mot à mesure que nous l'abandonnions. Ils voulaient une extrême prudence diplomatique, nos revendications anciennes et nos ambitions nouvelles ne pouvant s'appuyer que sur une force reconstituée.
Déjà M. de Broglie, l'ennemi d'hier, m'obligeait par ses conversations répétées, par ses discours, par ses écrits, à l'honorer comme patriote.
Non, je le sentais bien, l'heure de la politique d'expansion n'avait pas sonné. Ce n'était pas le moment de faire cortège à l'Autriche, à l'Angle-
terre, à l'Allemagne, ameutées contre la Russie, de leur prêter assistance pour l'escamotage de questions résolues par les victoires russes.
S'associer à de telles combinaisons nous abaissait moralement et nationalement. Or que voulait notre France tout entière comme l'Allemagne avait voulu la revanche d'Iéna? Se relever I et pour cela non agir avec l'ennemi, mais continuer à se préparer pour le vaincre I
Je rentre pour le dîner d'Ennery. Duclerc est à Bayohne. J'ai eu des mots avec About au départ, à propos du congrès de Berlin ; nous avons besoin d'une explication en tête à tête avant de dîner avec d'autres. Il ne vient pas. Nous dînons donc, les d'Ennery, Girardin, Gambetta et moi.
Je ne puis douter de la joie de Gambetta à me revoir. Il fête chaleureusement et bruyamment mon retour.
« Alors, dis-je, ne songeons ce soir qu'à notre vieille amitié, pas de congrès de Berlin I Mais, quand nous serons seuls, ce sera la discussion ou plutôt la dispute en règle.
— Entendu I répond Gambetta.
— Pardon I Je demande pour la bien-aimée de tous une petite satisfaction publique, dit Girardin. Elle avait raison pour l'accord du 4 juin entre la Turquie et l'Angleterre à propos de Chypre, avant la réunion du congrès.
— Et ce n'étaient pas des billevesées de mon esprit I
— Ahl vous commencez, madame.
— Non, j'ai fini. »
Et nous parlons toute la soirée de Naples, de Rome, que Gambetta connaît mieux qu'aucun de nous, qu'il aime, qu'il admire, qu'il sait glorifier.
Il s'informe de Grecque, des paysages que j'ai choisis pour la revêtir de lumière. Et il demande que je la lui lise avant de l'envoyer à l'imprimeur.
(( Je demande Grecque pour la France, dit Girardin.
— Impossible I Grecque, mon cher ami, n'a rien d'un roman-feuilleton I
— Mais, d'après ce que j'entrevois, c'est une exaltation du patriotisme grec.
— Oui, et une malédiction sur celui qui ne met pas son patriotisme, les revendications nationales au-dessus du plus violent amour.
— Je suis certain que les lecteurs de la France comprendront cela. »
Gambetta insiste pour me ramener de l'avenue du Bois au boulevard Poissonnière. Nous avons le temps de causer.
(( Vous êtes satisfait, mon cher ami, de votre homme de confiance, de M. Waddington, dis-je. Vous trouvez qu'il a fait, à Berlin, une figure digne de la France amputée de l' Alsace-Lorraine?
— Il a suivi à la lettre mes instructions sans jamais s'en écarter.
— En y mêlant quelques inspirations de Disraeli, enguirlandées par Salisbury, et le tout parachevé par la traîtrise bismarckienne. La traîtrise bismarckienne I elle est dans chacun de ses actes. Il a trahi toutes les confiances, celle de François-Joseph, de Napoléon III ; il vient de trahir celle d'Alexandre II; cette fois, il va faire coup double. Il va, il a trouvé le moyen de nous brouiller avec l'Italie. Bismarck, mon cher ami, vous tient dans ses serres de vautour ; il ne vous lâchera plus, il ne lâchera plus l'Italie. Il nous isolera toujours plus, s'attachera la Rome de Grispil II vous enverra aux antipodes pour vous arracher à la « trouée des Vosges»! Et tenez, au congrès, il vous a fait faire par Waddington les plus cruelles propositions pour enlever à la Russie le fruit de ses victoires. Il a fait voter la France contre les garanties qui pouvaient protéger les populations chrétiennes d'Orient, nos clientes, garanties qui les eussent garées de perpétuels massacres. C'est M. Waddington qui a empêché, au congrès, la proposition anglaise d'aboutir, proposition qui faisait une même question de la Crète, de l'Epire et de la Thessalie. De sorte que, vis-à-vis de la Grèce, c'est l'Angleterre qui a le mérite de la proposition faite et nous la responsabilité d'avoir réduit la proportion des provinces grecques revendiquées.
— Je vous ai laissée débiter toutes vos accusations, me répondit Gambetta. En vain j'aurais tenté de vous interrompre pour discuter. Vous
avez préparé votre argumentation de Rome à Bruyères, de Bruyères à Paris. Vous êtes soudée à vos entêtements, vous avez des œillères, vous ne voulez jamais voir que ce que vous voyez, tournant en rond autour de l' Alsace-Lorraine. Ce qu'il faut à la France, c*est justement sortir de ce rond tracé par des esprits étroits; il nous faut avant tout respirer, vivre, il nous faut l'expansion, la marche en avant.
— Prenez garde à l'ennemi qui vous poussera aux petites conquêtes pour mieux s'assurer de la grande faite sur vous.
— Avez-vous tout dit?
— J'en aurais pour ma vie entière.
— Quand vous débiteriez toutes les paroles du monde dans toutes les langues, cela ne pourrait que prouver que vous êtes pour l'immobilité qui tue et moi pour l'action qui fait vivre.
— Je suis pour la marche à la revanche I »
Il y eut un silence pénible pour tous deux. Gambetta reprit avec impatience :
(( Nous resterons d'accord, j'imagine, sur la politique intérieure, et vous n'allez pas vous séparer de nous I
— J'espère que non. A moins que vous ne subissiez de plus en plus l'influence de ceux qui vous enlèvent vos ambitions les plus hautes, et que vous ne vous écartiez des voies de votre destinée... Dans ce cas, ne voulant pas faire patatras avec vous, ajoutai-je en riant, la sorcière vous lâchai ))
Nous étions arrivés à ma porte.
(( Bonne nuit, mauvaise tête, me dit Gambetta, Vous m'écrirez qui vous avez mercredi à dîner. Je n'irai pas si vos amis personnels sont en trop grand nombre. Je ne puis courir le risque d'être en minorité dans une discussion. J'en ai perdu l'habitude.
— Ne dédaignez pas trop les oppositions. Elles éclairent. Bonsoir. »
En rentrant, j'écris mot à mot notre conversation. C'est elle qui contient en germes toutes mes luttes futures, car, à peine à Paris depuis quelques jours, je constate à quel point les intrigues, les échanges de vues à propos de Tunis sont déjà avancés.
J'ai la très grande joie d'avoir tout proche de moi Maurice Sand, Lina, les petites de « bonne mère ». Ils sont à la Muette dans un joli hôtel acheté par Maurice après la vente des terres de Nohant. Il a gardé le château et le parc.
Les marionnettes sont là. Maurice va les installer. Je jette dans mes bras Coq-en-Bois, Balandard, M™* veuve Nantouillet, mes favoris, et je salue les cent autres.
Maurice a essayé d'amener à Paris Planet, notre Planet à qui Nice plaisait parce qu'elle ressemblait à La Châtre. Planet aime toujours exclu-
sivement son pays. Maurice n*a pu l'en déloger. Il en deviendra le sous-préfet.
Ce sont des hommes comme Planet qu'il faudrait dans toutes les préfectures et sous-préfectures pour administrer sous la République le coin de France qu'ils aiment par-dessus tout.
Nous parlons politique, Maurice et moi. Il est plus que jamais réactionnaire. Il trouve que « la politique est la pire des sauvageries quand elle laisse se débrider les passions de l'homme ». Il se moque du progrès, lorsqu'il n'est pas mesuré, réglementé, et qu'il court aux violences, aux catastrophes, sous des formes nouvelles qui font regretter les formes anciennes.
Maurice a dessiné en 18/I9 un album dont j'ai vu le double dans les mains de Thomas, du National :
La première série des dessins était consacrée à la plus belle des républiques ;
La seconde aux revendications démocratiques ;
La troisième aux revendications sociales ;
La quatrième aux luttes entre les républicains démocrates, les républicains socialistes et les démagogues.
Emeutes, tueries, explosions.
Une page (en iS/ig) montrait une sorte de chemin de fer souterrain au moyen duquel, par une entente entre les frères et amis, on faisait sauter Paris.
A la page finale, il ne restait plus rien de la capitale que des monceaux de pierres et de ca-
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 2a5
davres. Sous la signature de Maurice Sand, on lit aujourd'hui iSdg. C'est stupéfiant.
Je revois Cialdini, le plus dévoué, le plus sûr des amis. Il est fort inquiet. Comme Cairoli, il aime la France plus que toute autre nation ; il ne sait heureusement rien de précis, mais il sent que quelque chose se brise entre nous et l'Italie.
Il m'apporte des coupures de journaux italiens qu'on sait reptiliens, inféodés à la politique bismarckienne.
Voici, en substance, ce que je lis dans ces articles :
(( Si la France nourrit la moindre pensée tunisienne, il est certain que la sympathie des Italiens se tournera vers l'Allemagne.
(( Le contre-coup de la désillusion subie par les Italiens, à propos de la Régence, se manifesterait très vite, et nous sommes certains que ce sera à son bénéfice si l'Italie se rapproche de l'Allemagne. »
Cialdini veut donner sa démission. Il se cabre à l'idée de subir une défaite diplomatique et de couvrir en France par sa présence sympathique des intrigues contre sa bien-aimée patrie.
Cialdini me dit que Cairoli aime à tel point la France qu'il préférera se faire accuser d'aveuglement plutôt que de dénoncer publiquement les intrigues de notre politique. Lui, Cialdini, dont l'honneur est intact, craint par-dessus tout que cet honneur soit entamé.
Il m'interroge au nom de Cairoli sur les sentiments de Gambetta. Je lui dis que Gambelta songe
iS.
à une politique d'expansion, mais qui ne me paraît nullement, au moins à cette heure, viser Tunis.
(( Vous savez combien j'aime l'Italie, ajoutai-je. J'ai trop défendu sa cause alors qu'elle aspirait à la liberté, que l'Autriche occupait Milan et Venise, pour ne pas désirer de toute mon âme que Gambetta comprenne qu'une brouille avec l'Italie, s'il songeait à Tunis, vous livrerait à l'Allemagne.
— Ce sont les paroles mêmes de Waddington que j'ai vu ce matin, » me dit Gialdini un peu rassuré.
Hélas I je le suis moins que luil
Duclerc n'est pas revenu de Bayonne. J'aurais tant besoin de causer de tant de choses avec lui. C'est un esprit si droit, si renseigné, si vaillant. Il reste dans son Bramepan comme j'aime à rester à Bruyères. Il m'a écrit à Naples. Je n'ai pas reçu sa lettre. Celle que je reçois me parle de la précédente :
Vous savez, ajoute- t-il, que je ne crois pas à la volupté de voyager seule ni que la jouissance du caprice et de la liberté absolue remplace l'autre, ou, pour parler correctement, remplace les autres, mais au moment où vous le dites vous êtes sincère, et cela suffit et doit suffire surtout au plus impersonnel de vos amis.
Vous m'amusez avec le Vésuve. Si la reine du feu brûlait elle-même, elle ne serait plus la reine. Or, avant tout elle veut dominer.
Je vois au ton de votre dernière lettre, à laquelle je réponds bien tard, que vous êtes en belle santé. Vous savez que j'en suis heureux malgré l'inconvénient de vous voir plus brillante, moi j'ai encore besoin de réparation.
Cependant je vous chéris toujours, et je serai heureux de vous le redire quand nous nous reverrons à Paris.
Votre ami.
G. DUCLERG.
De Challemel, le 2 septembre :
Je n'ai pas voulu tarder un jour pour annoncer la quatrième édition de Laide. Enfin voilà un succès qui fait honneur au goût de nos aimables contemporains.
J'irai certainement dîner chez vous mercredi. Il y a si longtemps que je n'ai entendu votre jolie voix et votre joli rire, car vous riez encore, j'imagine, malgré votre grande colère et vos terribles menaces. Il se peut cependant que je sois obligé de quitter Paris un de ces jours avant le 4 septembre. Ce serait une déception cruelle pour moi.
J'embrasse vos genoux à l'antique.
P. Ghallemel-Lacour.
J'ai reçu du général de GallifTet ces derniers jours une lettre d'acceptation pour mon dîner du 4 septembre, dans laquelle, après m'avoir dit qu'il veut bien se charger de mon invitation pour son ami le comte de Choiseul, il ajoute :
Je vous serai reconnaissant de dire à vos amis que je ne suis pas ce que pensent les Saint-Genest. Je n'ai jamais essayé de forcer la porte de votre ami Gambetta. J'ai souvent regretté qu'elle ne soit pas grande ouverte. Il entendrait ainsi plusieurs cloches et beaucoup de sons : le pensez-vous?
Je reste votre bien respectueusement dévoué.
Galliffet.
Le 3 septembre, le bout de l'an de M. Thiers, à Notre-Dame, a été une manifestation moins populaire que son enterrement, mais admirable et imposante.
Le libérateur du territoire a eu sa journée vraiment triomphale, et l'on peut dire que pas une voix n*a prononcé une parole dissonante. On n'a plus vu que le vieillard qui donnait ce qui lui restait de jours comptés, au service de son pays, non pour le glorifier puisqu'il gisait dans la défaite et paraissait agoniser dans la révolte, mais pour le relever dans la mesure du possible en libérant sa dette, en délivrant le sol de la présence du vainqueur après avoir enrayé la guerre civile.
Je vais saluer M""* Thiers, qui m'accueille de façon touchante en me disant :
(( Vous me comprenez mieux aujourd'hui. »
Nous n'avions pas été entièrement d'accord à propos de l'enterrement de M. Thiers, et je le lui avais écrit de Nohant.
Cialdini est de plus en plus soucieux, bien que Gambetta lui ait dit avec chaleur « que son affection pour sa (( patrie familiale » lui interdit tout faux procédé envers l'Italie ; que, quoi qu'il arrive, rien ne doit se faire qu'en accord avec elle par des compensations ».
Mon premier mercredi a lieu le 4 septembre. Il est aussi nombreux que l'a été celui des adieux,
quoiqu'un grand nombre de mes amis soient encore absents.
Gambetta, à qui j'ai envoyé la liste de mes deux premiers mercredis, les choisit... tous les deux.
Le 4 septembre, Gambetta, M. de Freycinet, le général de GallifTet, le comte de Choiseul, Challemel-Lacour, Girardin, Spuller, Brisson, etc., dînent.
Pas un mot de l'anniversaire. Gambetta et Freycinet n'aiment pas qu'on le fête.
Brisson, Spuller, moi et quelques autres de mes amis nous portons le 4 Septembre dans notre cœur.
Nous avions cru avec tant de sincérité qu'il allait apporter toutes les victoires à notre France.
On parle politique, bien entendu.
Brisson, qui aimablement feint de n'être qu'à moitié sérieux, se demande si nos amis opportunistes sont toujours en accord parfait avec le programme de 1869. Il ajoute que Clemenceau en relève le drapeau contre Gambetta.
Nous savons tous que Clemenceau a dit ces derniers jours :
(( En 1869, en face de l'Empire croulant, le parti radical avait un chef. J'avais adopté le programme de Belle ville, mais puisque Gambetta l'abandonne...
— Je vous confesse, ajouta Brisson toujours sur un ton demi-sérieux, que je penche à cette heure vers Clemenceau plus gambettiste que Gambetta.
aSo
— Mes amis ne s'illusionnent pas et savent que vous ne serez jamais opportuniste, dis-je à Brisson.
— Adam croyait l'être et ne l'était pas, il aimait trop la liberté.
— - Vous jugez donc les opportunistes bien auto ritaires ?
— Jugeriez-vous autrement Gambetta, Ranc, Challemel, Paul Bert, Ferry? Ce serait naïf, et vous n'êtes pas naïve, répliqua Brisson. D'ailleurs, vous le voyez, Galliffet les juge bien tels puisqu'il vient à eux.
— Quand nous aurons la vraie République avec un vrai président, l'autoritarisme n'aura plus de raison d'être, la liberté régnera et toutes les nuances de nos divergences se fondront.
— Vous n'en croyez rien, répliqua Brisson, les grandes unions politiques ne tiennent que dans la défaite; dans la victoire, toujours on tire les uns sur les autres.
— Parlez pour vous.
— Et pour vous donc I A la façon dont vos amis opportunistes vous appellent libérale, on sent qu'ils ne se croient plus sûrs de votre soumission à leur autoritarisme. »
Chaque fois que je reçois une lettre de mon vieil ami de Ronchaud, l'un de mes amis (( grecs », et qu'elle est datée de Saint-Lupicin par Saint-
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 23l
Claude, je me rappelle toujours le plaisir que M""" d'Agoult avait à dire : « Lupicin par Claude. » De Ronchaud m'écrit le 6 septembre :
Chère madame,
Me voici fort content dans mes montagnes, elles sont belles et vous les aimeriez. Que n'ai-je l'espoir de vous y voir descendre un jour d'un nuage et apparaître au haut d'un rocher comme Minerve sur l'Acropole !
J'ai causé longuement de Gambetta il y a quelque temps avec M. de Girardin, et nous nous disions combien il grandissait. Je vois ici ses progrès dans l'opinion.
Avant de quitter Paris je lui ai porté un des premiers exemplaires de La Politique de Lamartine. Je voudrais bien savoir si le grand chef a lu mon introduction et ce qu'il en pense sincèrement. Je sais par lui-même qu'il admire fort Lamartine, et c'est lui qui l'a appelé un jour chez M. de Girardin « notre grand génie national ». Il me disait qu'il y avait une restitution à faire de lui comme homme politique. C'est ce que j'ai essayé.
Vous avez eu votre premier mercredi. Tous les fidèles étaient là; tous, non! il en manquait au moins un, celui qui sera très empressé à se mettre à vos ordres dès son retour à Paris.
Ce sera, je pense, à la fin du mois. J'ai besoin de respirer l'air de mes montagnes dont je suis trop privé. Si vous saviez comme je me repose avec délices dans la paix de ces hautes campagnes, où je revis avec mon passé, où s'est écoulée une partie de mon enfance et de ma jeunesse, où j'ai vu toute ma famille, où M""" d'Agoult a écrit « Mes Souvenirs )). Son cabinet de travail est encore tel qu'elle l'a laissé avec son papier, ses livres mêlés aux miens! Et quels beaux paysages depuis qu'un rayon de soleil est venu les éclairer.
Accueillez avec votre bienveillance accoutumée le nouvel hommage de mes vieux sentiments.
Louis de Ronchaud.
L'affection de Ronchaud pour M""' d'Agoult (Daniel Stern) est l'une des plus nobles, des plus constantes, des plus dévouées que j'aie jamais rencontrées , c'était un amour amical sans limites. Toujours, partout, à tout instant et plus de trente années durant, de Ronchaud n'a vu qu'elle, son bonheur, la paix de sa vie, sa gloire I
Pas une de ses heures qui n'ait appartenu à son idole, si cette heure lui était bonne et utile. Père, frère, ami, adorateur, serviteur dans tous les sens du mot, il a été le fidèle de tous les moments, dont on use et abuse. La loyauté, l'honneur, le dévouement étaient des qualités démesurées chez de Ronchaud.
Modeste s'il en fut et d'une autorité très grande comme lettré, comme critique d'art, Saint- Victor disait de lui : (( Il ne lui manque pour avoir toute sa valeur que de la découvrir au fond du puits de science qu'il a en lui. Une corde, un seaul »
Et Saint- Victor faisait le signe de descendre et de remonter le seau, et il ajoutait :
(( Nous en boirions I »
De Gairoli :
Rome, 5 septembre 1878.
Rentré seulement depuis quelques jours à Rome, j'ai trouvé votre aimable lettre et la charmante photographie que vous avez bien voulu m'envoyer.
Tout en vous remerciant des mots flatteurs qu'il vous a plu de m'adresser, je dois vous exprimer mes plus vifs regrets de ne pas avoir pu, à cause de l'indisposition qui me tourmente toujours un peu, me rendre auprès de vous lors de votre dernier séjour à Rome. Mais j'espère bien que vous
voudrez nous revenir au plus tôt, et alors je serai heureux de faire la connaissance d'une personne qui aux qualités les plus brillantes de l'esprit joint les charmes les plus gracieux de la femme.
Je vous suis aussi fort reconnaissant des sentiments de franche amitié voués à mon pays.
Veuillez agréer, madame, l'assurance de ma considéra-
tion bien distinguée.
Benoit Gairoli.
P.-S. — M. le marquis de Sant' Onofrio me prie de vous présenter ses hommages et espère que vous avez reçu sa lettre.
Flaubert est à Paris; il vient déjeuner avec moi. Ahl il arrange bien mes amis et moi en même temps, (( puisque vous êtes des leurs », ajoute-t-il.
Cependant Gambetta commence à l'intéresser (( parce qu'il marche à pieds joints sur toutes ses promesses. Domptera-t-il , ne domptera-t-il pas les fauves? »
(( Le va-et-vient de la personnalité de Gambelta est décidément curieux, ajoute Flaubert. Il a un tour de main très habile qui frise l'escamotage. Tantôt il semble aller à ceux qui l'attirent et croient le saisir, tantôt ceux qui le tiennent le voient s'échapper. Il imagine pouvoir dompter indéfiniment, il se trompe. Il ne fait qu'étourdir la masse qui lui fait cortège. Les fauves restent fauves, la minute vient où ils se réveillent, et le dompteur sera mangé comme les autres. Et vousmême, vous qui l'avez tant exalté, qui nous avez tant horripilés, M""** Sand et moi, avec votre admi-
ration frénétique, vous ne lèverez pas un jour le petit doigt pour l'empêcher d'être mangé I
— Ah I mais si I
— Ahl mais noni et, tenez, votre exclamation n'est pas celle que vous auriez poussée il y a deux ans.
— Vous êtes abominable I
— Mais juste, tout comme un pion. »
Flaubert est terrible. C'est bien lui qui est le
fauve. Quand il vous a une fois happé, il ne vous lâche plus. Durant tout le déjeuner, il me débite — c'est le mot que je lui dis — par morceau I
Emmanuel Arène m'envoie une supplique (( d'au delà de la mer », comme disent les paysans de la côte d'Azur; il m'écrit :
Ajaccio, i5 septembre 1878.
Madame,
Du fond de la Corse, je vous implore. C'est pour affaire d'importance; sans cela, je ne me permettrais pas de vous importuner à cette distance. M. About est absent de Paris et il n'y a que vous qui pouvez me venir en aide. C'est pour un de mes beaux-frères que j'intrigue, M. le docteur Guistiniani qui sollicite le poste de directeur de la Santé à Ajaccio.
Déjà, en janvier dernier, M. About avait écrit une lettre chai mante à M. Teisserenc de Bort. On répondit que le titulaire actuel de l'emploi ne serait mis à la retraite qu'au mois d'octobre et qu'on examinerait alors avec bienveillance la demande de M. Guistiniani. Nous voici au mois de septembre et j'apprends que la chose est urgente, que toutes les intrigues possibles sont mises en œuvre par de nombreux compétiteurs, et je serais désolé que le ministre s'engageât avant le retour de mon patron
Je m'adresse donc à vous, madame, comme à notre
providence ordinaire, vous suppliant d'intervenir en faveur de mon beau-frère et d'assurer ainsi son succès. Il est digne à tous égards de votre bienveillance. Ses titres qui sont au ministère sont des plus rccommandables. Il est de plus, cela va sans dire, excellent républicain et conseiller municipal d'Ajaccio. Si vous voulez prendre la peine d'écrire à M. Teisserenc de Bort, je suis absolument convaincu que la chose sera enlevée sur l'heure.
J'ai trop de fois éprouvé votre obligeance et votre amabité pour ne pas y compter en cette occasion, et je vous suis d'avance très vivement et très sincèrement reconnaissant.
Mille fois merci encore et bien respectueusement à vous de dévouement et d'affection.
Emmanuel Arène.
Coquelin est vraiment extraordinaire. Il parle politique étrangère de façon étonnante. Le congrès de Berlin n'a plus de secrets pour lui. Gambetta sourit en l'entendant, mais ne rit pas. Il prend Talma au sérieux, et il le recherche comme auditeur lorsqu'il essaie l'effet de certaines phrases d'un futur discours.
Le 18 septembre, Gambetta dénonce à Romans (( les cléricaux, les jésuites ».
(( Nous ne sommes pas les ennemis de la religion, d'aucune religion, dit-il; nous sommes les serviteurs de la liberté de conscience, respectueux de toutes les opinions religieuses ou philosophiques. Mais la question cléricale, voilà le péril social. ))
(( Vous l'avez, votre Kulturkampf, dis-je à Gambetta quand je le revois.
— Pas du tout, ma chère amie, je n'excite
aucune persécution, moi. Je demande seulement que les rapports de l'Eglise et de l'Etat soient réglés conformément aux vrais principes da concordat. ))
En dehors de la question cléricale, Gambetta formule à nouveau ce programme ;
1° Epuration des administrations;
2° Réduction du personnel fonctionnaire d'un tiers ;
(Ce n'est déjà plus de « la moitié »).
3° Organisation des forces nationales ,
4° L'armée laissée en dehors de toute politique ;
5° La réforme de la magistrature. Suspension de l'inamovibilité.
(( Enfin, s'écrie Boysset, nous y voilai Depuis que nous l'attendons, cette suspension de l'inamovibilité. Au moins, est-ce pour tout de suite .^^ demande-t-il à Gambetta.
— Mais pas du tout, mon cher Boysset, le moment n'est pas venu. Comprenez donc, il nous faut auparavant créer un personnel de magistrats à nous. Faites-moi crédit. La réforme de la magistrature, comme je l'entends, aura pour but la triple protection de l'Etat, du citoyen et du juge. »
Le 27, à dîner, on parle chez moi d'une communication de grande importance scientifique que Paul Bert aurait faite à l'Association fran-
çaise pour l'avancement des sciences. Je me rappelle alors que mon père, qui avait eu pour Paul Bert une passion moins durable cependant que celle qu'il vouait à Claude Bernard, m'avait raconté que lorsque Paul Bert, en 1869, obtint la cliaire de physiologie à la Sorbonne, quoique rien dans ses leçons ne portât la marque du haut enseignement, il avait auprès de lui un jeune savant, M. Dastre, modeste en raison de l'orgueil de son patron, qui lui était du plus grand secours.
Lepère m'amène le soir de ce mercredi l'un de ses amis, médecin, qui, à un moment, parle de la communication de Paul Bert. On l'interroge. Lepèrë excite son ami, qui n'aime point Paul Bert. Est-ce pour le petit discours qu'il nous tient que Lepère l'a amené .►^ Je le crois.
(( Un savant russe a déjà prouvé ce que M. Paul Bert nous donne comme une nouveauté, nous dit l'ami de Lepère.
« M. Paul Bert est aveuglé par le désir de démontrer des faits paradoxaux. Ses découvertes sur les hautes pressions atmosphériques sont comparables à la tentative de quelqu'un qui chercherait à introduire une cinquantaine de kilos de viande dans l'estomac d'un homme et qui, le voyant succomber à l'étouflement ou à la rupture de l'estomac, conclurait que la viande est un poison pour l'organisme.
(( Dans ses travaux, peu d'idées originales mais une grande persévérance, une sorte d'acharnement à vouloir réaliser des conceptions sans issue.
« Mais je conférencie, ajouta tout à coup le docteur en s'arrêtant.
— Non, non, continuez, dis-je, nous écoutons avec le plus vif intérêt.
— Quand il publiait sa thèse, à trente ans, sur la greffe animale, il s'appuyait sur une masse d'expériences plus ou moins confuses et excentriques pour démontrer des faits connus depuis des siècles.
(( Après une autre thèse sur la vitalité, Paul Bert a été nommé professeur à la faculté des sciences de Bordeaux. Sa spécialité était la physiologie, et le nombre des animaux qu'il a sacrifiés sans faire sortir de ces hécatombes une seule découverte est incalculable.
(( Les théories de Paul Bert acceptées avec trop de légèreté par l'Académie des sciences, dans laquelle il n'est entré que par des influences politiques, lui ont fait accorder le prix biennal.
(( Le volume que Paul Bert publie cette année a ii5o pages : la Pression barométrique. La moitié du volume est remplie par des horsd'œuvre : récits de voyage, explorations faites par des aéronautes, des ingénieurs. Grocé-Spinelli et Syvel sont morts victimes de leur confiance en ses affirmations. »
La soirée qui avait commencé avant l'arrivée de Lepère et de son ami par une apothéose finit par une presque exécution.
(( Tout ceci est à contrôler, me dit M. de Freycinet, mais il doit y avoir du vrai. »
De Cialdini :
ag septembre 1878.
Chère amie,
Je viens de recevoir votre aimable petite lettre d'hier. Mes remerciements, dont vous semblez embarrassée et dont le sens vous intrigue, étaient dus à cause de l'intérêt bienveillant qu'il vous a plu de me témoigner à l'occasion du nouvel incident, bien inoffensif du reste, qui m'est arrivé dernièrement*.
Merci d'avoir songé à me dédier un de vos mercredis. Plein de reconnaissance, j'accepte en principe votre aimable idée ; l'hiver va commencer bientôt, j'aurai la chance fréquente de vous voir, par conséquent de causer avec vous de cela.
Très heureux d'être compris et enveloppé dans la sympathie que mon pays vous inspire, je vous prie, madame, d'agréer avec bonté l'expression de mes meilleurs sentiments et de ma meilleure amitié.
Henri Cialdini.
^me Xhiers me fait prier, le 3o septembre, d'aller la voir. J'y vais le lendemain. Je la trouve avec ^/pie Dosne, et nous causons longuement du passé. M. Thiers, Adam ne sont plus làl
Je mets à la disposition de M""® Thiers, de ]\pie Dosne, Bruyères ou le Grand-Pin pour l'hiver. Elles se montrent fort touchées de cette offre, mais elles quitteront, me disent-elles, Paris de moins en moins.
Le 2 octobre a lieu le dîner Cialdini qui réunit ses amis et les miens.
* Ses démêlés avec Ressmann et une brouille entre eux à propos de médisances de Ressmann sur Cialdini. Ressmann quitta, à ce sujet, l'ambassade de Paris pour Londres. Ressmann fut choisi ensuite comme le successeur de Cialdini, justement à cause de leur inimitié.
Robin partage avec M. de Choiseul le succès d'une discussion durant ce dîner. Robin parle éloquemment des rapports de l'instruction et de l'éducation.
M. de Choiseul trouve les théories scientifiques nouvelles aussi absolues que sèches. Un peu de variété, d'ondoyance, de poésie, un grain de mil de nature ferait mieux son affaire que tout ce scientifisme qui commence à l'assommer.
M. de Choiseul dit ces choses avec tant d'entrain, de simplicité, de bonhomie, que le vieux Robin, malgré l'étalage de son savoir doctrinal, n'a de succès qu'aux yeux de ceux que nous appelons des (( sectaires ».
Le 5 juin dernier, Orphée aux Enfers a été repris. On taquine à ce propos M. de Choiseul, que cette reprise a dû ravir, dit-on, car il a tout l'air de préférer l'opéra-bouffe aux grands opéras. Je m'insurge contre des moqueries qui me blessent.
(( Puisque vous me prétendez fille de la Grèce, je m'inscris pour défendre une mère que j'honore. Girardin peut vous dire que, conduite par ]y/[me d'Agoult et par lui a Orphée aux Enfers^ j'ai pleuré. Je sais qu'un irrespect en entraîne un autre. Vous en arriverez à rire de toutes vos traditions. Ne reprend-on pas aussi la Duchesse de Gérolstein, qui ridiculise le militarisme? Qui sait jusqu'à quel point cette Duchesse de Gérolstein a détrempé l'armée en 1 870 .^^ Vous n'auriez pas pu la reprendre après la revue de Longchamp en 72. »
Gougeard, Campenon, Paul Bert, Proust,
APRÈS L ABANDON DE LA REVANCHE 24l
Cazot, Rouvier, enserrent chaque jour Gambetta plus étroitement. Quoiqu'ils fréquentent tous chez moi, on sent qu'ils écartent de plus en plus Gambetta de mon milieu et de mes très intimes, de SpuUer, de Challemel, de Freycinet, de Duclerc, de Billot.
C'est entre celui qui était hier encore mon grand chef et moi la séparation qui s'élargit.
La République était pour moi le gouvernement d'Athènes, provoquant, récompensant, divinisant les grands actes dont la gloire se reporte sur le peuple entier.
Le relèvement national par la revanche constamment préparée, les belles réformes sociales, généreuses et sages, étudiées longuement et appliquées de façon à créer au peuple des devoirs correspondant aux droits acquis; voilà ce que je rêvais I Voilà ce qu'abandonnaient de plus en plus mes compagnons des jours héroïques.
Si beaucoup de choses m'attristent politiquement, j'ai des consolations littéraires. J'ai lu Grecque à mes amis grecs, de Ronchaud, Saint- Victor, Louis Ménard. Elle leur plaît, et ils me déclarent en progrès.
Lorsque la politique deviendra par trop écœurante, j'aurai un réconfort dans la littérature, (( notre premier état » , dit Challemel.
Le comte de Beust, ambassadeur d'Autriche à
Londres, est nommé ambassadeur à Paris. Nous avons plusieurs amis communs très intimes : le général Turr, Cialdini et d'autres encore.
Je lui ai une reconnaissance profonde des efforts qu'il a faits avant 1870 pour convaincre Napoléon III de la nécessité de s'unir à l'Autriche et à l'Italie avant de s'engager dans une guerre avec l'Allemagne. Cela se pouvait au prix d'une concession qui coûtait à l'Autriche catholique autant qu'à la France : l'occupation de Rome par les Italiens, avec des garanties nécessaires pour la papauté.
Nefftzer m'a autrefois inspiré une sorte de culte pour le caractère de M. de Beust. Il est, il a toujours été l'ennemi de la Prusse. C'est le seul homme d'Etat dont Bismarck ait craint les actes. Il est l'auteur du compromis austro-hongrois de 1867; il a relevé l'Autriche de ses défaites. Son esprit très libéral s'est ouvert à toutes les grandes idées du siècle.
Je suis l'une des premières qu'il vient voir après ses visites officielles, et il accepte de dîner chez moi dès qu'il est libre de le faire. Cialdini arrive avec lui. Je n'ai pas Gambetta ce jour-là.
Le comte de Beust parle longuement de Bismarck.
(( Son caractère est effrayant, dit-il. La sentimentalité, la conscience, lui sont étrangères. Reître frotté de bourgeois, son bien est partout où il y en a à prendre. Son gros œil sensuel a des rayonnements goguenards, mais froids et impi-
toyables. Son astuce est étonnante ; nul mieux que lui n'excelle à démêler les fils les plus ténus; sa crudité d'expression, ses airs de franchise qui semblent aller jusqu'à l'impudence cachent les ambiguités les plus dangereuses. L'idéal de la politique pour Bismarck est l'art de tromper.
(( C'est le seul art qu'il admette. Littérature, musique, tout ce qu'à grands frais les gouvernements recherchent ou classent dans les musées, dans les bibliothèques, le laisse non seulement indifférent, mais méprisant. »
Et chaque fois que nous nous voyons, le comte de Beust et moi, c'est de Bismarck que nous parlons.
^me Xhiers n'a cessé de me prier d'agir en faveur de son protégé Fraisse auprès de M. de Marcère. Elle ignorait son âge qui le rend impropre à entrer dans l'administration. Elle m'écrit :
Paris, le 8 octobre 1878.
Madame, j'ignorais l'âge du fils du protégé de M. Thiers, car c'était surtout au père qu'il prenait intérêt, et c'est pour donner du pain à ce vieillard de quatre-vingt-deux ans que je vous cause tant d'ennuis. J'espère que cet âge, qui le rend impropre à tout, ne sera pas un obstacle.
^me Xhiers s'intéresse aussi au pavillon de Trianon, qui est en ruines, Elle m'a déjà fait agir, elle insiste, car mes démarches n'ont abouti qu'à très peu de chose.
Je vous rappelle tout au moins, me dit-elle, les dalles du pavillon de Trianon. Les rapprocher ou les remplacer serait
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déjà une grande amélioration, parce qu'alors l'eau ne s'introduirait plus dans les fondations.
Croyez, madame, à mes meilleurs sentiments.
E. Thiers.
Au milieu d'octobre, on répand le bruit du mariage de Gambetta avec M™^ Arnaud de l'Ariège. Absent de Paris, on le dit aux Crêtes.
On imprime la nouvelle. C'est à qui me questionnera. Je ne sais rien, sinon la grande amitié de Gambetta pour M'"'' Arnaud de l'Ariège et l'affection très paternelle qu'il a pour Joseph Arnaud.
Gambetta, en riant, m'a plus d une fois parlé des belles épaules de M""^ Arnaud, après des dîners chez elle, se demandant si elle resterait la veuve inconsolable d'Arnaud de l'Ariège, dont elle s'était séparée, très amiablement du reste, puisqu'il n'avait pas cessé de fréquenter la maison du vieux Dubochet, oncle de sa femme et chez qui elle habitait.
J'ai eu, paraît-il, le tort de dire que ce mariage était possible. J'ai même commis le crime, impardonnable! d'ajouter :
(( En tout cas, si ce n'est pas vrai, chacune son touri ))
Car, moi aussi, on m'a plus d'une fois mariée avec Gambetta.
Je n'avais attaché aucune importance à cette nouvelle, d'ailleurs dém.entie aussitôt lancée, quand, à son retour, ayant comme à l'ordinaire
invité Gambetta à dîner pour le mercredi, je reçois de lui cette lettre solennelle.
Paris, i6 octobre 1878.
Chère madame et amie,
Je regrette bien vivement de ne pouvoir mô rendre à votre aimable invitation, mais je suis forcé moi-même de recevoir quelqu'un ce soir que je ne peux ajourner.
Outre les bruits ridicules qui m'assaillent, mais dont je me moque, les affaires me débordent, il en est ainsi à chaque retour. J'ai besoin de me débrouiller, et c'est ce que j'essaie de faire.
Croyez à mes sentiments affectueux.