LA SŒUR DE L'ABSENT
CHAST BEGTOM
La Lande est froide, la nuit sombre, La brume s'épaissit encor,
Et l'on voit passer comme une ombre La- sœur du baron de Kergor.
Comme une hirondelle attardée Passe et repasse mille fois, £n cherchant en vain sous l'ondée.
Les hôtes envolés des bois ,
Elle écoute un instant, s'arrête^ Regarde au détour du chemin, Puis revient en baissant la tête, Le iront appuyé sur sa main.
« Voici la douzième année, Qu*icî je reçus votre adieu,
Et la fin de chaque journée, Mon £rère, me trouve en ce lieu.
C'est là que, suivant votre trace, Je vous ai serré dans mes bras.
Puis, immobile à cette place, Je penUs le bruit de vos pas.
Le soir, le canon vint à bruire Sous Nbtre-Dame de l'Armor,
C'était le départ du navire Qui portait Alain de Kergor l
Ce bruit sinistre, dans mon âme, Souleva des flots de douleur, Comme ces vagues que la rame Va troubler dans leur profondeur.
A rannivcrsaire, un dimanche, Revenant des vêpres le soir, J'aperçus une forme blanche Monter le chemin du manoir.
Était-ce un funèbre présage ?
Pour appeler j'étais sans voix,
J'entendais comme* un bruit d'orage Aux quatre chemins de la Croix I
Enfin, après trois ans d? peine.
D'inquiétudes et de pleurs, Je vins commencer la neuvaine Devant Notre-Dame des Fleurs.
Du pays c'est l'antique usage, Et tant que le cierge luit, C'est, dit-on, bien mauvais présage, . De rêver aux absents la nuit 1
Moi, pendant toute la neuvaine, Je vis passer le goéland, Je cueillis, près d'une fontaine, Des feuilles de l'herbe Saint-Jean.
Le soir j'en parsemai ma couche, Pour que les esprits de la mer Ne vinssent pas, d'un cri.farouche, Epouvanter mon réve amer \
Tant que le doute nous assiège, Le plus fol espoir est un bien, J'essayai charme, sortilège, A présent je ne fais plus rien...
Mon âme s'est enfin lassée De compter les jours révolus, Il me passe dans la pensée Que vous ne vous souvenez plus !
Dieu nous créa pour être mère.
Les hommes ont bien moins de cœur!
Il est donc possible qu'un frère Au loin puisse oublier sa sœur ?
Que £ûtes*vous dans ces contrées ^ Qui vous retient, Tonde ou les cieux ?
Des chaînes peut être adorées, Peut-être une femme aux doux yeux r*
Des bois d'orangers, des savanes, Peut-être, indigne d'un Kergor, Suivez-vous quelques caravanes
Livrant des âmes pour de Tor 1
Depuis douze ans je vous appelle !
Dans l'air parfois j'entends un gUs, Pas de lettres, pas de nouvelle!
J'ai laissé se fermer mes bras 1
Le vent jette par intervalles De blancs flocons sur notre toit, Et puis va souffler ses rafales
Dans les rameaux rougis de froid.
Je ne sens plus cette froidure,
Et lorsque revient le printemps, Pour moi, dans la jeune verdure, Rien ne chante depuis longtemps 1
Je vois les lichens et les mousses Âux vieux troncs naître sans effort, Afin de leur rendre plus douces
Les heures qui sonnent la mort.
» Ces plantes pansent les blessures Des pauvres arbres dépouillés.
Couvrant de leurs chaudes parures Des bras sans retour effeuillés*
Et moi, quand vient la saison rude,
Je sens, dans le brouillard profond, Au souffle de l'inquiétude, Tomber les cheveux, de mon fronu
Pour remplacer mes blondes tresses, Où trouverai-)e la chaleur ?
Quelles ineffiibles tendresses Cons(^eront mon pauvre cosur? »
Je serai celui qui console, Dit alors une jeune voix Avec* ce doux accent créole, Qui chante et soupire à la fois.
Est-ce range de la prière, Ce bel enfant aux. cheveux d'or, Dont la ceinture en bandoulière^ Porte l'écnsson de Kergor l
Pauvre petit ! d'un long voyage, A r Armer débarqué ce soir,
Un vieux marin de l'équipage Le mit aux portes du manoir.
« J'arrive d'une île étrangère, « J'ai joué, dormi sur les Ilots ; « On dit que j'ai perdu ma mère, « En partant j'entendis ces mots : .
it Mon fils, celui qui t'accompagne, « Avec le del, te conduira « Dans un vieux château de Bretagne, « Où ma bannière flottera i
« Là, tu verras, mè dit mon père, « Une femme en pleurs, belle encor, « Tu lui diras : soyez ma mère l « Je m'appelle Alain de Kergor I *»
y- lO
Elle jette un cri, la Bretonne, Tombe sur ses genoux tremblaiits, En serrant Tenâuit qui s'étonne.*.
Et quif sous ses baisers brûlants,
Sent le jour luire dans son âme :
C'est vous, dit-il, qui m'aimerez !
C'est vous, la triste et belle dame, Je vous reconnais : vous pleurer!