M. CLEMENCEAU
de sa voix tombe sur son adversaire et l'assomine ; chaque trait de sa harangue siffle autour de son contradicteur coranie une lanière, et c'est dans les digreGsiouB mêmes dont sont faits ses discours, qu'il se montre le plus dangereux. Adroit à donner le change h ceux qui l'applaudissent, comme & ceux qui l'attaquent, nul mieux que lui ne sait faire dévierune question, égarer l'ennemi dans les complications d'une argumentation d'autant plus insaisissable qu'elle semble décousue. Dans une volte-lace violente et soudaine, il se remet en présence de son point de départ et force ses auditeurs à l'écouter. — C'est un admirable passeur de muscades.
L'un des principaux discours de M. Clemenceau — le plus correct peut-être, selon l'art oratoire — est celui qu'il prononça contre M. de Marcère, ministre de l'Intérieur, en lévrier ou en mars 1879. M. Clemenceau s'empara, alors, du pauvre M. de Marcère, le pétrit, le retourna, l'allongea, le rétrécit, souffla — à la manière des prestidigitateurs — et i resta de rinlbrlimé. Mais il ne se mit, vrailôvalion deGambetla
s'imposa aux esprits,
■tout. Gambetta, simple
ceux qui le portèrent
118 APBèfi l'empire
La Yie politique de M. Méline est simple, donc, ou à peu prèfs. Quel que soit le sort que l'existenae lui réserve, sa vie restera simple, trop simple peutêtre, dans un temps où il faut savoir « machiner » ses jours et ses pensées, pour être en mesure de diriger les hommes, de résistera leur effort égoïste et obstiné.
M. Méline est, en politique, un modéré. Mais la modération est-elle bien appropriée aux moments fiévreux qui battent les dernières années de ce siècle, comme les pulsations d'un cœur à son déclin, heurtent les artères d'un moribond ?
M. Méline est un orateur clair, net et tranchant, avec une sorte d'onctioTi,:d'amabilité, dans sa parole, qui s'allient adroitement à la ténacité instinctive qui est le propre de son tempérament, & son désir constant de vaincre et de convaincre. Mais la douceur, mais le raisonnement paisible, logique, mais la saine philosophie des choses sont-ils, désormais, de nature à satisfaire les homnaes, peuvent-ils apporter quelque ordre favorable et fécond, dans une société qui semble jouer à colrn-maillard et à laquelle on ne cesse de toutes parts, un peu, de crier*: « casse-cou? »
Il est des côtes qu'un attelage ne franchit qu'à coups de fouet.
M. MÉLIKE 179
La société actuelle me parait être au bas de l'une d'elles. M. Mélîne eût pu aider à lui mettre le harnais, pour la marche. Il n'aurajamaislamain robuste du charretier qui Tenlèvera, dans la montée qui Tarrète.
0/ ta
190 Apnfts l'iupirb
Je n'ai point, ici, & rechercher si le sortaété juete ou simplement cruel en frappant cet homme. Mais, Ei dans la superbe défense qu'il a présentée, dans l'obstinée réhabilitation qu'il a tentée, il ne s'est point innocenté, on ne saurait nier que dans le drame ou la comédie où on lui a prêté un r6le, il ne s'est piis révélé plus coupable que tant d'autres qui, .plus heureux, plus cyniques, ou plus armés contre des adversaires sans pitié, ont su sortir de l'océan de boue en leq'uel on les croyait à tout jamais engloutis.
Si la justice Immanente des choses n'est pas une simple plaisanterie, le destin doit k M. Clemenceau, dans son amoindrissement politique et moral, sinon cette réhabilitation qu'il recherche avec tant d'énergie, du moins une explication.
M. Jules Ferry.
Un homme qui occupa une grande place dans l'Assemblée Nationale, qui eut la très rare chance de ne jamais être banal, dans les enthousiasmes ou dans les haines qu'il suscita, et qui laissa une trace profonde dans la politique de la France lorsqu'il mourut soudainement, fut M. Jules Ferry.
Sa physionomie a été esquissée de multiples fois. Cependant, en dehors des lieux communs habituels aux polémistes de profession, il reste à glaner autour de la personnalité d'un homme d*Etat. Laissant donc de côté les injures et les louanges excessives, il ne me déplaît pas de tracer ici, à grands traits, son portrait.
192 APBàs l'empire
Physiquemeot, M. Jules Ferry était connu. La coupe de ses tavoris même était fameuse — ce qui prouve que l'esprit souvent se nourrit de peu. La Larbicte de Richelieu, en nos heures de blague, serait ridicule, haut perchée sur une robe de cardinal — ce qui n'empêcherait nullement celui qui la porterait d'être — Richelieu.
Gela dit et me hâtant d'ajouter, sans comparaison avec l'illustre ministre de Louis XIII, la vie publique de M. Jules Ferry me paraît aisée à résumer.
Avocat — et non pas des plus grands — sous l'Empire h son déclin, il débuta dans le journalisme par des articles quelque peu tapageurs et agressifs, k la Gazette des Tribunaux, au Courrier de Paris, à la Presse et au Temps.
De son passage h ce dernier organe, date sa renommée.
On était alors dans les derniers Jours de l'Empire. Toute une généralion jeune grondait autour ( Bonaparte, faite déléraenls très divers, maia, pour une même luLle.ti'était l'époque où des B se formaient et complotaient contre le pQj C'était l'époque où, dans les cafés, dans les des hommes — adolescents presque blaient et faisaient entendre des paroles de r dication, des promessi
U. )ULE3 FBRRY 193
dans les salons, c'étaient les royalisles; de l'autre, dans les réunions moins élégantes, c'étaient les républicains qui conspiraient. — Républicains et monarchistes de toutes nuances se donnaient la main, prenaient quelquefois le môme mol d'ordre, se prêtaient un mutuel appui. Tous couraient sus à l'Empire. C'était la mêlée de l'assaut, où épaulettes d'or et galons de laine se confondent, portés en avant par la même impulsion, par le même enlhou-
M. Jules Ferry, né de cette génération, simple lieutenant dans les rangs républicains, n'avait rien fait encore qui attirât particulièrement l'attention sur lui, lorsqu'il s'avisa de publier une brochure qui, grâce à un calembour, eut du succès. Les Comptes fantastiques d'Haussmann passèrent dans toutes les mains, sous tous les yeux, et leur auteur eut son heure de gloriole. — M. Jules Ferry, dans ce livre, faisait-il preuve d'un sens indiscutable des 3'urie vision spiiciale eL hardiiï îles hommes que? — Non. — Mais le calembour momeiiL. KL celui qui
cl républicains
faire qae de se mal
L chacun de son
194 APRÈS l'bmpirb
côté : les royalistes aax oubliettes ; les républicains au pouvoir. — la fable de Bertrand et Raton I
Au Quatre-Septembre, M. Jules Ferry fut maire de Paris. Il fit alors du pain aux Parisiens qui le trouvèrent mauvais et qui, pour se venger, inventèrent, contre lui, des chansons — et des calembours aussi.
Cependant, M. Jules Ferry, piètre boulanger, fut alors un homme de sang-froid et de courage. Au 31 octobre, il sauva, au péril de sa vie, ses collègues du gouvernement et si, plus tard, le souvenir de ce service les abandonna, c'est qu'apparemment, les ministres, comme les simples mortels, sont ingrats. On a dit, du courage de M. Jules Ferry, qu'il était surtout fait de vanité et d'outrecuidance — comme d'une sorte d'emballement inconscient. — C'est là une calomnie. — M. Jules Ferry, homme d*Ëtat, peut être apprécié diversement. Mais nul n'est en droit de suspecter sa bravoure civile. Ses actes, réfléchis, brutaux, tout d'un jet, sont ceux d*un audacieux, d'un ignorant de toute crainte.
Après la guerre, membre de l'Assemblée Nationale, M. Jules Ferry entra très avant dans les batailles parlementaires et acq|;iit bientôt une influence occulte qui mit en échec, souvent, celle même du maître d'alors — de Gambetta.
U. JULES FBRRV 195
Député, encore, après la dissolution de l'Assemblée, il se fit remarquer par l'âpreté de ses attaques. Et ce fut le temps de l'Article 7, base de renseignement public actuel ; ce fut le temps aussi des rigueurs contre les congrégations religieuses; ce fut, plus tard, l'expédition du Tonkin, la radiation des Princes de l'armée, l'alliance allemande — l'impopularité.
L'Article 7 est-il aussi plein d'iniquités qu'on l'a dit ? La dispersion des moines tut-elle aussi barbare qu'on la décrite ? La campagne du Tonkin fut-elle aussi lamentable qu'on l'a déclarée? Le renvoi des Princes ful-il aussi inopportun, aussi injuste qu'on l'a proclamé ? Le rapprochement avec rAllemagne fut-il aussi malhabile, aussi irapolitique qu'on l'a prétendu? Je laisse à d'autres, pour le moment, le soin d'éclaircir et de traiter ces questions. Je ne veux me rappeler ici, et au sujet de M. Jules Ferry, qu'une conversation que j'eus avec le prince Napoléon, conversation que j'ai reproduite en mon livre « l'Empereur » et dans laquelle le dernier des Bona- JtaHft6sprinjait son avis sur les hommes cl , 'tir les
Mais,
196 APRÈS l'bmfirb
au foad, qui ne veut que la paix. Il n'a point la cruauté, nécessaire, souvent, en politique-.G'est un sentimental — comme tous les gras. —Il régnera. — , Ilserapremierministre. Mais ce serale lion amoureux. Il se laissera rogner les ongles, arracher les dents. — « Il fera sous lui. » — Quant à M. Jules Ferry, c'est différent. Il a, en lui, de la froideur du chirurgien qui taille les chairs sans être ému par les cris du patient. Il a fait l'Article 7, il a préparé les décrets; Il n'a pas lâché son dernier mot. — Un triomphe ou une dégringolade? Que lui vaudra ce dernier mot? — Je ne sais. — Mais, qu'il soit ceci ou cela, soyez certain qu'il ne permettra jamais qu'on l'enterre vivant. C'est un taureau maigre — et collant.
J'ignore si cette appréciation du Prince, mort aujourd'hui, paraîtra curieuse. Il me semble, sans trop de parti pris, qu'elle ne manque pas de justesse.
Impopulaire — et impopulaire au môme degré que M. le duc de Broglie et que M. Emile Ollivier — M. Jules Ferry fut, en firet, suivant l'expi toresque du prince Napoléun, un taureau a Couvert de blessures, Imt', i.iLitr.igi5, mi tête.
Son impopularité, môme, n'est points Elle a eu les honneurs de l'assassinat -
M. JULES FEHRY , 197
différencie de celle de MM. de Broglie et Emile OUivier.
M. Jules Ferry se sépara, dans les malédictions publiques, de ces deux hommes, encore, parce fait, que s'il eut des détracteurs passionnés, il posséda, en revanche, de réels admirateurs. EL je comprends cette diversité de sentiments qu'il provoqua. Tout, dans son attitude sans équivoque, n'était-il pas fait pour exalter ou la haine ou la sympathife? — D'une seule pièce, cassant, impertînenl, même, à l'occasion, éloquent, parfois redoutable, alors qu'un mot, une phrase, dans une minute violente, venaient cidgler sa face, comme un coup de fouet — il entraînait ou repoussait. — A la tribune, avec sa haute taille voûtée, avec son visage enflammé encadré de longs poils grisonnants — presque blancs — c'était le sanglier acculé et décousant les chiens. D'aucuns, alors, purent, certes, l'injurier; mais d'autres, aussi, purent l'applaudir.
Il n'en est point de même, au point de vue artiste, de MM. Emile OUivieret de Broglie. lis demeurent j la sécheresse df! l'anlipatliio qu'ils ont éveil- Rroglie. sucUnit, assez juste- >'■■ >tar, je l'ai <iéiJiontré ailleurs,
rc attention.
198 APBÈa l'empire
Patricien, il tait de la politique comme les conr- Usans de l'autre siècle faisaient de l'amour. Il badine avec les hommes et avec les théories, comme les marquis parfumés avec les jolies femmes. — Sod masque, éteruellemeut railleur, ne laisse point deviner les sentiments qui se pressent en lui, les colères qui le rongent, les douceurs qui le remplissent. A-t-îl seulement des douceurs, des colères ou des sentiments? — Sa marche est rapide. Il s'avance la léte haute. Il semble chercher toujours et interroger la pensée qui le domine. Il regarde droit devant lui, se retournant rarement. Si son nom vient à ôlre prononcé sur son passage, il s'arrête parlois à demi, fait quelques pas obliques, et que l'écho lui apporte une louarifie ou un blâme, il reste impaseiMe : son irunie ne se dément pas. — C'est un raffiné, fX les propos le laissent indifférent. Il lui faut des combats choisis . II aime h connaître le terrain sur letiuel va s'engager la lutte, ainsi que l'adversaire qui xn lui disputer la victoIrËkil le veut sympathique, « île son monde.
venant d'une arme rare lui paraîtra ^ reuse. — Il monte à la tribune eommâ^ un salon : gaulé. Il reste un momeol ne dédaigne pas de s'ansu rer que s féré est bien pri^niaré. Il prouiJ^ne son r
H. JDLE8 FSRRV 199
foule. Il se dégante. 11 s'appuie sur le bord de la tribune et avec une exquise politesse, il dit : « — Messieurs. » — La parole est d'une étrange élégance, d'une absolue perfectioQ. Il s'exprime vivement, avec un zézaiement qui prend, cbez lui, les allures d'une coquetterie. Son geste est s<jbre et bautain. Sa phrase sifQe, acérée. Le patricien dédaigneux est Ift, toujours. Le sceptique, aussi. — La foi seule est absente.
H. Jules Ferry, fut, lui, un violent, un autoritaire, c'est-à-dire un croyant. 11 lui importait peu que son geste eût telle ou telle mesure. 11 fermait le poing, parfois, et l'abattait sur la tribune. Peu ou pas de politesse dans ses discours. 11 parlait, disant brutalement ce qu'il voulait dire. L'imprévu ne lui déplaisait pas. Le cboix de l'adversaire ne le déconcertait jamais. Il y avait, en lui, du fauve qui cherche sa proie. — Ce fut un intelligent.
M. Jules Ferry — comme tous les politiques de l'époque moderne — eut le mépris des lettres et des arts. Il serait intéressant — et long sans doute — r ce nM'iirii nui csl Ih marque particulière icLuel t:L ([ui le spécialise, ridi-
1 de M. Jules Ferry, ^\e.i artistes et des écri-
200 APBÈ8 l'empire
vains? Je ne suis pas prophète. L'impopularité qui l'a poursuivi, persistante, tenace jusque dans la mort, s'arrêtera-t-elle ? La fatalité fut sur lui et je ne croîs guère à son renoncement même devant une tombe. Quand elle tient un amant, elle ne le lâche pas.
Nous sommes, d'ailleurs, dans une heure, toute aux demi-teintes, toute aux médiocrités, je l'ai dit. Sans être un esprit d'élite, M. Jules Ferry fut, un intelligent — partant, un gêneur. — Il faut, à notre fin de siècle, des fronts qui s'abaissent, des échines qui se courbent, des cerveaux qui pensent peu ou qui plagient la pensée de tous, des cœurs qui ne remuent pas, des âmes matérialisées. — Vivez, croyez, aimez — la raillerie et l'envie sont là qui vous guettent. — On vous tue avec de la bave. — Il y a cent ans, on tuait aussi. Mais on frappait à la tête — avec la guillotine. — C'était mieux et cela avait de la grandeur. Cela mettait, au moins, autour de la Mort — du rouge — comme l'auréole empourprée et superbe des soleils couchants. — Et cela encore, c'était la lutte d'une foi contre une autre foi.
M. Jules Ferry a manqué son époque ; il aurait dû vivre — et mourir — il y a cent ans.
M. Challemel-Lacour.
A côté de M. Jules Ferry, se dressait, dès 1871, dès le lendemain de reffondrement du Second Empire, un homme qu'on put croire, un instant, écrasé par la gloire dangereuse d'une parole fameuse, mais qui sut, en devenant vieux — ainsi que le diable qui se fait ermite — jeter Toubli sur son passé compromis.
M. Challemel-Lacour est cet homme.
Gomme certain vitrier fameux, chansonné par le peuple, les événements passent, en effet, brisant, non seulement des carreaux, mais des hommes, ou bien encore, raccommodant des réputations fà-
cheuses, remettant dans une lumière soudaine et vive, des noms presque oubliés.
Le nom de M. Ghallemel-Lacour est de ceux-là.
Reposé et reposant, hier encore, dans la douce quiétude, dans la sérénité laborieusement acquise d'une existence jadis orageuse et heurtée, M. Ghallemel-Lacour est devenu l'homme à la mode. G'es^ un homme heureux, aussi : la même année Ta vu entrer triomphalement à l'Académie et porter à la présidence du Sénat.
Je ne crois pas nuire à la célébrité de M. Ghallemel-Lacour ni au jugement que l'Histoire formera sur lui, en disant que cette double victoire obtenue si aisément, en apparence, a provoqué une surprise dans le public. Rien de bien particulier dans la vie de cet homme n'indiquait une telle et subite bonne fortune, en effet, et si le proverbe qui veut qu'à défaut de grives on prenne des merles, est exact, a quelque fonds de vérité, il me paraît avoir son application en cette occurrence.
Ancien élève de TEcole Normale et ancien professeur de philosophie, M. Ghallemel-Lacour, dont la carrière politique s'ébaucha sous le Second Empire, après quelques démêlés avec les autorités d'alors, quitta l'enseignement pour se consacrer au journalisme. Il batailla, en cette époque, avec tous ceux
H. CHALLBHEL-LACôUB 203
qui trouvèrent leur essor dans le Quatre-Septembre et il fut l'un de ceux qui, violents, irréconciliables, pour employer une expression classée, firent au gouvernement des Tuileries , une guerre sans merci.
Sous des dehors froids et irréprochables, M. Challerael-Lacour était, en ce temps, ce qu'il demeura durant des années après la guerre et ce qu'il a cessé d'être, aujourd'hui, touché par la grâce des honneurs officiels — un emballé, un sectaire, un partisan des mesures extrêmes et révolutionnaires.
Gambetta, ministre de la Défense Nationale et chef de la Délégation de Tours, ea &l un préfet et l'envoya régner à Lyon.
M. Challemel-Lacour, administrateur du Hh6ae, fut une manière de proconsul à la volonté de qui nul ne résiste. Les jours qu'il vécut, alors, étalent difficiles, il est vrai, e( je pense qu'il y aurait quelque injustice à le condamner, dans les brutalités de ses fonctions, comme il y aurait quelque fanatisme îi le louer, dans lapratique des ordres dont 11 assuma la responsabilité.
Quoi qu'il (?n soii, ce temps le mit t M. Ghallcmel-Lacour le. marqua d'un ôm reste le plus important de sa vieo
On connaît cet épisode. M, i/ê
chef d*uQ bataillon de mobiles, ayant fait abattre le drapeau rouge qui flottait sur la mairie d'une petite localité du Rhône, se vit fort malmené par M. Ghallemel-Lacour et ne réussit qu'à grand'peine à se dérober à la colère du préfet qui exigeait qu'on le fusillât ainsi que ses soldats. Le télégramme par lequel M. Ghallemel-Lacour formulait ce désir est célèbre et su. Il lui a fait une renommée, et j'imagine que le parti des ducs, à l'Académie, a dû ne point trop se le rappeler, a dû le reléguer dans le domaine de la légende, pour permettre le succès de l'élection de son auteur. Qui sait, pourtant ? Le parti des ducs a des caprices da jolie femme; comme une jolie femme, aussi, il aime & jouer avec le feu, et saluant M. Ghallemel-Lacour, au seuil de Tlastitut, il me paraît avoir mis quelque coquetterie dans les sentiments un peu vieillots qui raniment d'habitude.
Ëlu député à l'Assemblée Nationale, en 1872, M. Ghallemel-Lacour se retrouva, à Versailles, en présence de son ancien adversaire, M. de Garayon- Latour, qui siégeait également rue des Réservoirs. Je me souviens d'une rencontre, en une séance tumultueuse, de ces deux hommes. Il y eut entre eux, alors, comme le croisement de rancunes, de haines accumulées et longtemps endormies. Mais ce con-
M. OHALLBAfBL-LACOUR 205
tact de deux rivalités anciennes, n'eut que la durée de réclair. M. Ghallemel-Lacour quî, déjà, préconisait moins la fusillade, ensevelit sous un sourire ingénu presque, lessouvenirsd'antan soudainement évoqués, et M. de Carayon-Latour put croire que l'homme d'hier — le terrible préfet du Rhône — était mort et avait été remplacé par une sorte de mannequin articulé, à son image.
Tous gagnèrent à ce trompe-l'œil : les histoires de revenants perdent de leur charme à être trop approfondies.
A l'Assemblée Nationale, M. Ghallemel-Lacour se montra bel orateur. De sévère apparence, pâle et un peu pince-sans-rire, selon le terme vulgaire, la barbe et la chevelure grisonnantes, il fut sinon aimable, du moins correct avec ses collègues, et s'il eut encore des violences dans des discussions importantes, il voila ces violences sous une telle élégance delan* gage, il les entoura d'une telle forme littéraire, qu'on n'y prit point trop garde. Cependant, en certains jours, ses harangues avaient la note cassante, coupante de l'acier et, dans les couloirs, on en parlait avec de petits frissons vers les épaules.
Ce fut l'époque, alors, des grandes passions politiques, des solennelles espérances, des enthousiasmes irraisonnés, des superbes phrases aussi, et
206 APRÂs l'empirb
peu s'en fallut qu'on ne se crût revenu aux heures fiévreuses de la Convention.
M. Ghallemel-Lacour mena fort habilement sa vie dans ce temps historique qui mit comme une attente, comme une foi^ dans Timpatience et dans le scepticisme du siècle. L'Assemblée Nationale dispersée, il recueillit un siège de sénateur et, plus tard^ nommé ambassadeur de France à Londres, puis ministre des Affaires Etrangères, il apprit mieux encore» dans le commerce des puissants de la terre, des princes, des rois et des hommes d'Etat européenS; cette urbanité qui a succédé à sa sauvagerie d'autrefois — cette urbanité qui est la marque caractéristique de ses façons d'aujourd'hui.
La mise en évidence de M. Ghallemel-Lacour n'apporte et ne peut, en aucun moment, apporter un émoi dans l'ordre politique qui semble devoir fixer assez banalement la fin du siècle, dans l'état des es* prits qui, demain, subira peut-être l'orientation d'influences encore ignorées.
En dépit du talent incontestable de parole qu'il possède, en dépit de la science profonde qui est la sienne, M. Ghallemel-Lacour n'est pas un homme de gouvernement. Les violences qui l'illustrèrent, naguère, purent donner le change à l'opinion, le présenter comme un chef de parti ardent à l'action.
:ouR 207 .
Mais ces violences furenl geinblablcs k des femmee stériles ; elles ne se fécondèrent Jamais — même dans leur atténuation — et M. Challemel-Lacour nous apparall, depuis des années, comme un platonicien indécis, dont l'idéal, sans cesse cherché, est rebelle à toute formule.
' II est président du Sénat et dirigera les délibérations de cette Assemblée sans l'inUiative propre à un manieur d'hommes; il peutëtre ministre encore, etil sera, dans les conseils, un écouteur plulôtqu'un écouté.
Erudit, penseur, philosophe, écrivain, M. Challemel-Lacour, avec des qualités remarquables, est l'un de ces hommes effacés qui passent au travers de toutes choses, un peu , au travers de leur époque, comme les ombres qui, au dire des récits merveilleux, hanlent les vieux manoirs et glissent, sur leurs ruines, sans laisser de traces.
C'est une volonté neutre. Il ordonna, un jour, la fusillade, et ses fusils ne partirent pas. Il restera l'homme de la fusillade dont les fusils sont, éternellement, l'alalenieiil, nnirl-.
Cette suite de portinil:;, celles de quelques hommes core les faveurs populaires, V
208 APRÈS l'empihb
vent être complètes, je Tai dit. Mais il me semble qu'elles donnent assez nettement la physionomie des êtres qui succédèrent aux petits-maîtres du Second Empire, le sentiment aussi des consciences et des âmes qui sont les consciences et les âmes d'aujourd'hui.
Ce ne sont là, d'ailleurs, à proprement parler, que les esquisses des pâles acteurs de l'Histoire moderne.
Il m'a paru intéressant de les rassembler comme en un carton, de les fixer comme en un album, avant de parler — plus longuement et intimement — des Thiers, des Gambetta et des Mac-Mahon qui furent les grands premiers rôles de la République.
Une pièce, au théâtre, ne vît-elle point, souvent, autant par la figuration secondaire de ses personnages, que par l'importance de ses héros véritables?
L'Histoire est ainsi : les comparses de la politique la font curieuse à l'égal des dominateurs ou des élus qui la marquent de leur nom.
Autour de M. Thiers.
L'histoire des hommes d*Ëtat est fort malaisée, en général, à écrire, à fixer. — L'histoire de M. Thiers sera 1res difficultueuse, particulièrement, à établir et j'imagine que les chroniqueurs qui s'attacheront à la faire complète, maudiront, plus d'une fois, durant le temps de leur besogne, la vie compliquée de l'illustre bonhomme.
M. Thiers ne fut point seulement, en effet, un type curieux qui attire et maintient l'attention ; il fut comme la personnification de plusieurs types très différents d'allures, d'aspect, devant lesquels l'observateur, déconcerté, hésite, se trouble et renonce, parfois, à comprendre — tel un peintre en
présence d'un modèle étrange dont chaque minute amènerait une métamorphose.
M. Thiers, par sa petite taille, mêlé à la foule, passait inaperçu physiquement. Il semble que son esprit qui fut vaste, cependant, ait eu le don de fuir, ainsi, ignoré, insaisissable, devant les âmes de ceux qui le haïrent ou qui espérèrent en lui. Démon malin, il échappait aux atteintes de ses adversaires comme aux sollicitations de ses amis, et ayant jonglé pendant de longues années avec les consciences des hommes, il s'en est allé sans avoir livré aux hommes le secret de sa malignité.
Sous le Second Empire, il fit la guerre au pouvoir tout en conservant des relations cordiales et mondaines avec quelques-uns des ministres de Napoléon III, à qui, même, le soir, dans son salon de la Place Saint-Georges, il ne refusait pas des conseils fort bien accueillis aux Tuileries.
A cette époque, on le croyait royaliste. Quoîqu'ayant aidé, par ses œuvres, au rétablissement de TEmpire, il n'avait pas, en effet, oublié qu'il avait été le ministre du roi Louis- Philippe et, comme il redoutait la République, alors, comme il lui fallait quelque prince sinon à aimer — M. Thiers n'aima jamais que lui-même — du moins à opposer aux Tuileries, il s'amusa, sans grand espoir de voir la
réalisation de ses revendicalioDS, à soutenir la cause des d'Orléans exilés et, eu ce temps, quelque peu froDdeurs.
Cette altitude lui valut d'être mis davantage eo évidence que s'il s'était mêlé à l'opposition républicaine ; elle lui valut aussi d'être plus écouté que s'il avait parlé au nom d'un principe libéral auquel les hommes d'alors — l'Empereur excepté — ne prêtaient aucune sérieuse attention.
On sait le rôle qu'il joua au moment de la déclaration de guerre, en 1870. Il repoussa, énergiquemenl, toute rupture entre la France et la Prusse, il réclama la communication de la fameuse dépAche diplomatique qui afûrmait que M. le comte Benedetti avait été outragé par le roi de Prusse et qui, . disait-on, avait été expédiée par notre ambassadeur, et il eut un cri de détresse lorsque, bafoué, insulté, il constata que sa voix était impuissante à conjurer les périls.
La carrière de M. Thiers sera diversement appréciée par les historiens, sera, par eux, jugée sévèrement ou avec indulgence selon qu'ils seront nés de tel ou tel parti. Us s'acco|.^„fonl, je crois, sur celte ptiase de son existence ^ ^tûence k la déclaration de
guerre et guise j M/ ^ ^ son voyage en Europe, pendant les iosf .- ^krfjï'' „ue visite qu'il ût aux rois
de la terre pour les apitoyer sur le sort de ses compatriotes, pour glaner auprès d'eux un peu d'espérance, un peu d'appui. Les historiens, quelle que soit leur origine, s'entendront pour dire que M. Thiers ne fut pas sans gloire, alors ; ils le plaindront dans sa triste et aventureuse odyssée et ils lui pardonneront peut-être beaucoup de son égoïsme, en souvenir de ces lugubres heures où il paraît s'être oublié soi-même, pour ne songer qu'aux misères du peuple dont il criait le nom aux oreilles sourdes des potentats.
M. Thiers s'imposait évidemment, par son âge, par son passé, par sa grande habitude des choses de la politique, sinon à la confiance, du moins, à la direction des hommes nouveaux appelés à siéger dans l'Assemblée Nationale. Le dévoûment patriotique qu'il manifesta, alors, paraît, cependant l'avoir plus désigné aux suffrages de ces hommes, pour prendre le pouvoir après la guerre, que toute son œuvre, que toute son existence écoulée.
Il fut heureux que le choix de l'Assemblée se portât sur lui et il ne dissimula point sa joie. De retour en France, la faible sympathie qu'avaient, soudainement, et dans l'irritation qui naissait du souvenir récent de l'Empire, inspirée à la foule, les princes d'Orléans, lui avait déplu. Il avait pu craindre, un
moment, que l'Assemblée, très réactionnaire, ne profilât des événements pour remettre sudacieusement l'autorité entre les mains de M. le duc d'Aumale et il éprouva comme une jouissance inespérée lorsque ses collègues le proclamèrent chef du pouvoir exécutif.
Ce titre presque banal et qui n'arârmait rien, qui paraissait, au contraire, réserver l'avenir au bénéfice de quelque prétendant ou de quelque aventurier, le satisfit et, dans une malicieuse pensée, il ne chercha point, en apparence, à lui donner plus d'importance qu'il n'en semblait avoir. 11 s'arrangea, simplement, de façon h lui créer cette importance qu'on lui refusait et lorsqu'en elTel, il fut bien établi que ce titre signifiait autre chose que l'inoffensive qualification d'une autorité provisoire, M. Thiers triompha et se retourna nettement contre ceux qui l'en voulaient déposséder.
Oe fut un peu, là, le jeu de toute sa vie. Nul mieux que M. Thiers ne savait flatter ou endormir, pour obtenir ce qu'il désirait; nul mieux que lui, ayant atleint son btil, ne savait être implacable envers ceu\ qui, déçus. l'îfitniBiftl 4s lui refirendre ce qu'ils lui avaient ollorl — MW^teLne qu'îlfi s'ô talent laissé dérober.
214 APRÈS l'bmpirb
Chef da gouvernement, M. Thiere s'installa, à ? Versailles, dans le petit el délicieux palais que Ton
construisit, sous l'Empire, pour les très mondains préfets en cour aux Tuileries.
Sa maison intime, sa famille était peu nombreuse et se trouva à l'aise en cette demeure.
M. Thiers n'avait auprès de lui, en effet, que M"' Thiers, M'** Dosne, sa belle-sœur, et M. Barthélemy-Saint-Hilaire, son inséparable et fidèle ami.
Si M. Thiers s'oubliait, quelquefois, à jouer au Napoléon avec les officiers de sa maison militaire, le « train » de sa résidence présidentielle ne se ressentait aucunement de ces ressouvenirs d*un temps fastueux.
j^me Thiers, petite personne boulotte, de noir vêtue toujours, était très simple et tout ce qui Tentourait avait le reflet de sa simplicité.
Très économe, ennemie de tout luxe, ne gardant pour elle et pour les siens que le confortable ordinaire d'uiie modeste bourgeoise, elle éloigna de la prés^idence tout mouvement mondain, tout appara^ coûteux, et il n'était pas rare de la voir passer, trottinant, dans les rues de Versailles, suivie d'une domestique à tablier blanc ayant au bras un panier, pour se rendre soit au marché, soit à la veille d'une réception, chez un fleuriste de la rue du Plessis où
AUTOUR DB U. THIBRS 215
elle choiaissail elle-même ses bouquets, marchaudant, peudant des heures, sur le prix de quelques roses ou de quelques brasches de lilas.
Fort dure pour ses serviteurs, très sèche de cŒur, d'aspect maussade. M"* Thieps n'était point aimée à Versailles, non seulement du monde qu'elle fuyait et qui ne manquait pas de se venger de son hostilité eu la ridiculisant, mais surtout des humbles, des malheureux qu'elle écartait de son chemin, comme importuns, mais aussi, de ceux qui travaillent, des commerçants qui ne glanaient dans son voisinage et dans les fournitures de sa maison, que de maigres proflts.
M. Thiers feignait d'ignorer l'altitude de sa femme ; mais il en avait parfaitement conscience et il s'en accommodait h. merveille, ses goûts d'économie étant conformes aux siens.
Ce fut, pour tous ceux qui. plus ou moins, avaient des relations d'intérêts matériels avec la présidence, un soulagement, lorsque le maréchal de Mac-Mahon, dont les dépenses et le luxe étaient connus, succéda h M. Thiers.
M"- Dosne, viçji.g flUe longue, osseuse, revêche et toute ^ n^\e^ aigus, ne qmUa.Vl pas M- Thiers. B/Je r ^ * ^ tenir aa m&vson, i twavoir, à rédairs ^jd^* a, des toULraUseuTS, ^ fe>^ï*
216 APRÈS L*EMPIRB
impopulaire. Elles sortaient, toutes deux, ensemble, et lorsque dans une cérémonie ofQcielle elles apparaissaient, Tune à côté de l'autre, elles éveillaient assez bien les deux silhouettes légendaires — mais enjuponnées — du bon chevalier don Quichotte et de son naïf écuyer Sancho Pança, à cette différence près, pourtant, que M^^e Dosne n'était pas bonne et que M"® Thiers n'était pas naïve.
A Tune de ces cérémonies ofilcielles qui avaient lieu alors, à Versailles, se rattache une anecdote bien plaisante qui eut pour héros M. Thiers.
On célébrait je ne sais quelle solennité religieuse^ dans la chapelle du château, et M. Thiers dut s'y rendre, avec toute sa maison civile et militaire.
Or, si l'illustre homme d'Etat était très versé dans les questions de politique, il ignorait presque entièrement les usages des temples.
Gomme il entrait dans la chapelle et comme un clerc quelconque lui offrait l'eau bénite, au bout d'an goupillon, il se troubla, hésita, regarda l'instrument qu'on lui présentait, puis finalement, ne sachant trop ce qu'on lui voulait, prit le goupillon et s'en servit pour asperger d'eau sainte — à l'imitation du prêtre — tous ceux qui l'entouraient.
Un rire fou s'empara alors des témoins de cette scène burlesque et l'incident, raconté, fit la joi
AUTOUR DB M. THIEHS 217
tous ceux qui le connurent. M. Tbiers lui-môme, mis au courant de son erreur, s'en amasa, car il avait de Tesprit. Mais M"" Thiers accueillit, avec mauvaise Iiumeur, les railleries, et ne se consola que difQcilement de l'accroc fait ainsi, involontairement, à la dignité de son mari.
M°" Thiers et M"" Dosne étaient la personnification absolue de la femme bourgeoise dans ce qu'elle a de plus mesquin, de plus étroit, de plus ennuyeux.
M. Barlhélemy-Salnt Hilaire n'avait rien qui pût porter ombrage à M"" Thiers, au point de vue de la gatté, de l'élégance, de la générosité, et ses façons s'accordaient parfaitement avec celtes de ia Présidente- Morose, il passait dans l'ombre de M. Thiers, comme une tristesse destinée à. le préserver de tout contact capable de le rajeunir, de lé moderniser, et s'il en est qui affirment qu'il fut un brave homme, sous des dehors peu séduisants, il en est d'autres qui déclarent qu'il n'eut rien de bienveillant, pendanLle iuiii;is de ^es funclioiis dii secrétaire intime, ^iiJuiice.
j^èlemy-Saiofltoflire ne fut peut-êlre ni Q mèoll^^^pme. Il fut, plus simplejsigniûant et si l'amitié
que M. Tbiers lui témoignait le porta h des injustices ou à des maussaderies envers quelques modestes individualilés, il est raisonnable de penser qu'il n'eut 'jamais d'influence sur les décisions de son maître.
M. Barthélemy-Saint-Hilaire, inconnu, ou à peu près, durant toute la période du Second Empire, se révéla soudain au public, lors des élections législatives de 1869 et fit quelque bruit, par sa lutte discourtoise, en Seine-et-Oise, avec un candidat-député de ce temps, avec M. Hély d'Oissel.
Très bilieux, très irascible, à cette époque, il se retrouva irascible et bilieux lorsque M. Tbiers l'appela auprès de lui et Ton ne saurait compter les nombreux ennemis qu'il valut, par son manque d'aménité, à celui qu'il prétendait servir et aimer.
Telle était la trinité peu aimable qui entourait M. Thiers, Président de la République, en l'hôtel de la Préfecture, à Versailles. Elle n'avait rien de particulièrement intéressant. Cependant, il serait inique de ne pas reconnaître que M""* Thiers et que M^^* Dosne, sous leur enveloppe ingrate, cachaient une intelligence peu commune. M"*« Thiers avait du bon sens; M^^' Dosne n'était pas sans esprit, et lorsque le Président, selon l'habitude de toute sa vie, organisa son salon, ces deux femmes le secon-
dèrent, habilement et non sans charme moral, dans son dessein. Elles furent, à la présidence de Versailles, ce qu'elles avaient été dans la maison familiale de la Place Saint-Georges, et si M. Thiers manqua, autour de Jui, alors, d'éléments mondains proprement dits, il vit passer devant lui toutes les personnalités importantes de la politique, des lettres et des arts. Son salon, à Versailles, redevint ce qu'il avait été à Paris, un salon académique et cosmopolite. Une certaine aristocratie de naissance et d'intelligence s'y donna rendez-vous, à l'exclusion toutefois de toute jeunesse. Ce fut un salon d'hommes et non un salon de femmes. Les quelques rares femmes qui s'y rencontraient étaient des intellectuelles. C'est pourquoi il laissa peu de traces dans le souvenir de la génération qui le vit s'établir, c'est pourquoi la génération actuelle semble l'ignorer.
Presque tous les membres de l'Assemblée î^alionale — royalistes ou républicains — se montrèrent, à cette époque, dans le salon de M. ThieYS ^v 'à^ mirent, avec lui, ej^ frais de coqueUme cvvx'aV \^>^^ rendait, il faut Je ^j. ^^^^ un inlèt^v. \xv^\\C'^^^^'
Tousentoura/eK. ^®' ^.îr^ftntdex^tè.Mc^.fvC^^*^^'^^,
Tousentoura/e^^ p.ésidentdeptfe.^^^^C^-; , l'espoir de ia^a^ ^le^^\ cause, ^y. .^ 9^^^
220 APRÈS l'bmpire
leurs hommages et leurs tendresses, il les dupait tous.
Cette situation donnait, certes, aux réunions qu'organisait M. Thiers, un caractère curieux. Mais son salon ne prit réellement un aspect original, digne d'être noté, que par le nombre, que par la qualité des étrangers qui y étaient reçus et qui lui prêtèrent ce cachet de cosmopolitisme dont j'ai parlé.
Parmi ces étrangers, on éprouva quelque étonnement, à la présidence, en voyant reparaître, la guerre étant terminée, r un des hommes qui, sous le Second Empire, avaient le plus occupé Tattention publique, autant comme familier des Tuileries que comme représentant d'une grande puissance — M. le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche.
A la personne de M. de Metternich restait attaché un peu de cet Empire qui venait de s'écrouler, et dès la première heure, M. Thiers, très méfiant, très soupçonneux, lui lit grise mine.
On accusait volontiers, alors, M. de Metternich, chez le Président, démettre son autorité à la disposition des audacieux qui ne craignaient pas de tenter de créer un mouvement d'opinion en faveur d'une restauration napoléonienne, et une froideur presque blessante l'accueillait dans le monde ofP ciel où l'appelaient ses fonctions.
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la volonté de marcher sur Paris et de l'occuper, en garantie du traité qui venait d'être signé.
Plus tard, lorsque la République devint définitive, lord Lyons qui n'avait, pour cette lorme de gouvernement, qu'un goût très modéré, ne dissimula point sa pensée à M. Thiers en lui faisant part de rhostilité que rencontrerait certainement son pouvoir, à Londres. Le Président s'ingénia alors à séduire son ami. Il l'accabla de soins, de flatteries, il mit en œuvre devant lui, et pour lui, toutes les ressources de son esprit inventif, et quand il l'eut mis à la merci de l'amitié qui les liait tous deux, il l'employa à détruire les hésitations du Foreign-Offlce, à l'égard du cabinet de Versailles.
M. Thiers, comme tant d'autres hommes de la génération de 1830 et de la génération du Second Empire, était un charmeur et savait merveilleusement s'emparer de ses semblables pour les dominer, pour les exploiter ou pour les utiliser.
Il avait un grand défaut, pourtant; il était bavard. Très beau parleur, il se grisait de sa propre voix, et lorsqu'il tenait un adversaire ou un indifférent sous le régal d'un entretien où lui seul discourait, souvent, il s'écoutait plus qu'il n'observait, il prononçait des mots, des phrases quelquefois imprudents, dont il n'avait pas la conscience immédiate.
et qui, retenus, répétés, lui valaient des embarras.
Rassuré par les services que lui avait rendus lord Lyons, il n*eut bientôt plus assez de réserve avec lui, et des gens bien informés affirment que l'ambassadeur d'Angleterre mit à profil, en maintes circonstances, la confiance qu'il inspirait à son ami, pour faire bénéficier le cabinet de Londres des indiscrétions qu'il lui arrachait.
Cette confiance, M. Thiers la donna, au même degré, à M. le prince Orloff, ambassadeur de Russie.
Une opinion généralement admise, en France, et que des incidents récents rendent difficile à combattre, veut que M. le prince Orloff ait été, durantsa mission chez nous, favorable à nos intérêts.
Cette opinion était celle de M. Thiers et il avait, pour le prince, une sorte d'engouement irraisonné.
Je suis au regret de détromper, ici, bien des naïfs, bien des enthousiastes. M. le prince Orloff ne fut aucunement ce que l'on crut qu'il était, ne fut nullement bienveillant à la France, étant ambassadeur de Russie à Paris, et si, dans la réserve qui lui était dictée par son souverain, il ne nous fit pas de mal, nous ne lui devons aucune reconnaissance, car il ne nous fit pas de bien.
A cette époque, en dépit des racontars qui ne sont d'aucune valeur en histoire, l'Empereur de Russie,
2'24 APBÈS l'bhpibb
Alexandre II, sans éprouver an réel regret de la chute de l'Empire qui n'avait cessé d'être hostile h la politique de son père et à la sienne, ne pouvait voird'un œil aimable s'établir, chez nous, une forme de gouvernement qui était, en soi, philosophiquement et socialement, la négation du principe de 6on autorité. 11 était décidé, simplement, à. ne point s'unir aux ennemis qui, detous côtés, alors, faisaient assaut de paroles ou d'actes contre la France. Son râle élait celui d'un spectateur, et son ambassadeur devait élre l'expression vivante de sa conduite.
M. le prince OrlofI sut se conformer aux ordres qu'il avait reçus; son attitude n'alla jamais ni en> deçà ni au-delà de ces ordres.
Très aulorilaire, très féodal, ennemi d'instinct, de sang et d'esprit, de la République, il lui était malaisé de sourire à la résurrection prestigieuse d'un pays qui acceptait, avec tant d'unanimité populaire, l'étiquette gouvernementale qu'il abhorrait. Il eût pu, dans les hautes fonctions qui étaient les siennes, créer des difficultés au cabinet de Versailles. Il Ob' serva une correcte neutralité; on ne sauraii hii on vouloir de n'avoir pas été, pour nous, l'ami quc I -ii ^ dit; on ne saurait davantageluigarderdelagraillin!) pour ne nous avoir pas amoindris dans l'eslii son souverain.
AUTOUR DB M. THIBBS 325
M. le prince OrlolT qui n'aimait pas la {lépublique, aimait, Tort le climat de la France. II avait acheté, près de Fontainebleau, une propriété, et lorsqu'il mourut, il voulut reposer dans le coin de terre qu'il s'était choisi.
Les sentiments — comme les morts — selon un proverbe — vont vite en France. Cette particularité de la vie de M. le prince Orloff, apporta un nouveau crédit à l'affirmation qui en faisait l'un de nos amis, et je ne serais pas surpris qu'aux jours de fêtes nationales, des sociétés de tir ou de gymnastique allassent orner sa tombe, de couronnes, et troubler son ombre du bruit orphéonigue de quelque fanfare.
M. le prince Orlofî passa, dans le salon de M. Thîers, en grand seigneur froid et hautain, et l'on peut être assuré que le vieux Président, malgré toute sa malice, lui donna toujours plus qu'il n'en reçut.
La légende qui avait mis & la mode M. le prince
Orloll, comme ami de la France, mit, également, on
ne sait trop (Mrninpnl eL poun:]iioi, à cette époque,
eu U'îiliîiice dans une iuiréule de bienveillance à
„ lecumLo d'Arnim, ambas-
inl de synipathie pour cordialité qu'il
236 APRÈS l'eupirb
lui témoigna, furent l'une de ses plus absolues et
nérasles erreurs.
Par une singulière rencontre de goût et de pensée, la société mondaine et royaliste prodigua, autant, au comte d'Arnira, ses plus chauds appels, et l'ambassadeur d'Allemagne se partagea entre ces deux extrêmes qui se disputaient sa personne, entre la présidence de la RépubIique,àVersailIes,et la noble coterie du faubourg Saint-Germain, à Paris. Ue fut l'bistoire de l'homme aux deux maîtresses.
Le temps que l'on vivait, alors, était un temps difficile, inquiet, et cette attitude de M. Thiers et cette conduite de la société mondaine présentaient des dangers.
M. d'Arnira, en eUet, qui était l'homme-lige de M. de Bismarck — qui ne pouvait prévoir la haine que lui vouerait le Chancelier — se prêtait admirablement et avec adresse à l'enthousiasme dont il était l'objet.
Très grand seigneur, fort bel homme, il eut de nombreux succès àms \es salons, et en pressa mouvement mondain qtii le sollicitait et qu'îlfl certes point espéré en prenant possession | poste à. Paris, après les événements qui divisé son pays et le nôtre, il se livra tout 4 ce mouvement, accepta l'aventure d'un
ADTOim DE H. THIBRS
ment » qui n'était point tout d'abord dans le programme de ses lonctions.
Veuf et père d'une lille charmante, il eut, dans le monde, tous les bonheurs, tous les privilèges des veufs, toutes les satisfactions, tous les orgueils des pères.
Il fut vite le favori des femmes, et son enfant ne tarda point k devenir la compagne admirée et chérie des filles.
Il se rendait presque journellementchez M. Thiers, était de toutes les réunions du Président, ainsi que l'un des causeurs les plus écoutés du cercle intime ou politique de l'illustre homme d'Etat.
Q uelques person nés circo ospecte s s'étan t inqu ié lées de celte étrange et insolite amitié, tentèrent de présenter des observations à M. Thiers et de lui démontrer qu'il était peut-être imprudent, en une heure où l'AUemagae et la France se regardaient encore comme deux rivales prêtes à reprendre une lutte interrompue, de mettre ainsi en contact avec le chef
l gouvernem'?nt, un homme que tout désignait
iirque lui fut soumise,
i talons, fourra sa main
idinpiote — dans un geste
nûlée envoya à tous
33t4 Apnàs l'bupirb
les diables, les moroses Gassandres qui venaient si
importuQémeDt troubler sa quiétude.
— D'Arnim est un Allemand et un bon Allemand, c'est vrai, dit-il, mais c'est un ami ; il ne pactise pas avec ceux qui, à Berlin, sont sans pitié pour les vaincus. Nous sommes d'accord, tous les deux. N'ayez aucune crainte, il ne nous fera que du bien.
Or, pendant que M. Thiers décernait ainsi, à M. d'Arnîm, un brevet de franchise et de générosité, l'ambassadeur écrivait à M. de Bismarck celte lettre caractéristique et qui exclut tout commentaire ;
« J'ai la conBance de Thiers. Il est à moi. Je lui fais dire ce que Je veux. Par lui, je sais tout, et en ne le contrariant jamais, j'en sais, souvent, plus que Je ne lui en demande. »
M. Thiers n'était point un sot et possédait, je l'ai dit, le don de manier les hommes. Mais il était un vaniteux et lorsqu'on s'adressait à sa vanité, il oubliait la plus élémentaire prudence pour ne songer qu'à séduire. Il s'abusa en ce qui concerne M. d'A^nim. il le crut sincère, iluos l'aireciion qu'il lui exprimait, et ne pensa point devoir garder, visréserve avec laquelle il savait si bien accoB dont il avait à se plaindre ou donl l'originl opinions le laissaient soupçonneux. Il i pas trop, cependani, le blâmcrd'avoirétéial