L^ ASSEMBLÉE NATIONALE
Cette cérémonie eut lieu dans Tun des vieux hôtels
du quartier Saint-Louis — ce faubourg noble de Versailles qui semble, plus que le faubourg Saint- Germain de Paris, agoniser d'ennui, de préjugés et de sénilité.
Les Ghevau-légers de l'Assemblée ayant convoqué, un beau soir, le ban et Tarrière-ban des partisans de la Monarchie traditionnelle, on fit asseoir M. le coiïite de Chambord sur une sorte de trône et là, couvert des oripeaux royaux que, sur les prières de sa femme, il revêtait quelquefois à Frohsdorff, il reçut ses fidèles.
Ce fut comme une restauration en chambre, à Tusage des gens du monde, de la Monarchie, ce fut comme un pieux baise-main, qui lùit, dans les vieux cœurs des amateurs de ce genre de spectacle, un petit émoi, qui mit, pour une minute,' dans leurs membres et dans leurs âmes ankylosés, la fièvre d'une renaissante jeunesse, d'une aimable réalité.
Des femmes, des hommes se prosternèrent, firent la révérence, tournèrent sur leurs talons, devant le prince, et ce fut ainsi qu'en temgs de république, ces femmes, ces hommes allèrent à la Cour, et «e fut ainsi que M. le comte de Chambord fut roi.
En retournant en son exil, le prince qui avait
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quelque esprit, dut bien sourire de cette « amuse tte. »
Les vieillards sont obstinés, souvent, dans leurs désirs, dans leurs espoirs; ils sentent, ils savent que le temps leur fera défaut pour en voir la réalisation. Les partis politiques moribonds sont ainsi. C'est pourquoi la cause de la Monarchie traditixjnnelle étant perdue, les royalistes intransigeants et les royalistes libéraux se rapprochèrent, se consultèrent, et devant la fuite du roi légitime, inventèrent ce q^ie Ton nomma le rétamage de la royauté.
M. le comte de Ghambord étant écarté du trône, on imagina de lui donner comme successeur, comme héritier naturel — de son vivant même — M. le comte de Paris, et de cette nouvelle combinaison, naquit une seconde intrigue qui prit le nom de « fusion légitimiste-orléaniste. »
La plupart des princes d'Orléans qui siégeaient à l'Assemblée Nationale, affectèrent de ne point trop se mêler à ce complot. M. le duc d'Aumale parut s'en désintéresser complètement et MM. le duc de Nemours et le prince de Joinville n'en parlèrent pas.
Quant k M. le comte de Paris qui était le principal intéressé, n'ayant aucune initiative personnelle^ n'ayant que la douceur égoïste des rois fainéants, ses lointains ancêtres, il se laissa sermonner, il se
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laissa persuader que M. le comte de Chambord, son auguste cousin, était dans Tattente de sa venue et il s'en alla à Frohsdorff porter son hommage.
Ce que fut le résultat de cette démarche, d'autres que d'entêtés partisans eussent pu le prévoir. Les deux princes se serrèrent la main, s'embrassèrent même, dit-on ; mais M. le comte de Chambord ne mit point, dans la poche de son cousin, l'acte d'abdication que Ton avait souhaité, et M. le comte de Paris s'en revint — Gros-Jean — pour me servir d'une expression populaire — comme il était parti. Les princes d'Orléans qui, au lendemain de la guerre, avaient semblé ne pas trop déplaire au pays, quoique oubliés depuis longtemps, les princes d'Orléans que la conduite de M. le prince de Joinville et celle de M. le duc de Chartres, combattant à l'armée de la Loire, avait fait sympathiques après nos désastres, avaient, à l'heure où s'ébauchaient ces intrigues, perdu toute autorité sur l'esprit public.
Dans une aberration qui ne s'explique pas, ils avaient, en même temps que l'Allemagne imposait la France d'une indemnité d^ guerre de cinq milliards, réclamé à leurs compatriotes le paiement d'une créance de cinquante millions et l'écho cynique de cette revendication avait été retentissant. M. Thiers qui les avait craints et qui n'avait
point osé leur interdire le droit de résider en France, M. Ttiiers, dans une malice profonde, avait favorisé le remboursement de la créance qulls présentaient» afin de les rendre, ainsi, soudainement odieux, et ce qu'avait prévu l'habile vieillard avait eu lieu : les princes d*Orléans vidant, h l'égal des Allemands, nos caisses nationales, étaient apparus aux yeux du peuple comme des spoliateurs, comme des ennemis. , La fusion légitimiste-orléaniste, édifiée sur la fantaisie de quelques hommes dépourvus de sens politique, ne pouvait aboutir et, se présentant au pays avec la légende abominable d'un vol, ne pouvait qu'inspirer de la répulsion.
Les royalistes intransigeants n'avaient pas été unanimes, d'ailleurs, dans cet essai de réconciliatron entre les branches aînée et cadette de la famille de Bourbon.
Il en était, parmi eux, qui n'oubliaient pas Louis- Philippe et qui ne pardonnaient pas au comte de Paris d'être le petit-fils de l'usurpateur de 1830.
Ceux-là, après l'échec de la restauration monarchique traditionnelle, dans l'horreur que provoquait en eux le seul nom de république, avaient cherché une solution qui les satisfît et, résolument, ils s'étaient tournés vers le Prince Impérial, fll^ de Napoléon III, alors auprès de son père, en Angleterre.
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Le Prince Impérial, connu pour ses sentiments religieux, contentait le vieux parti royaliste, et les •représentants les plus autorisés de ce parti consentaient à ne pas se souvenir de l'empereur Napoléon P'^et de l'empereur Napoléon III, si le comte de Chambord approuvait leurs desseins.
Or, l'exilé de Frohsdortf ayant déclaré qu'il n'a- .'vait aucune mauvaise humeur contre un Empire chrétien, c'était là plus qu'il n'en fallait pour que les royalistes intransigeants se missent en campagne, afin d'arriver, à un rapprochement entre leur prince bien-aimé et l'héritier des Napoléon.
Cette campagne fut, en vérité, très sérieuse, et ceux qui la menèrent ne parlèrent rien moins, pour la rendre efficace, que d'un projet d'adoption du Prince Impérial par le comte de Chambord.
Celui qu'on appelait alors le roi, ne précipitait pas autant les choses. Cependant, comme on lui demandait son avis sur la fusion politique que l'on tentait, sur l'adoption même que l'on paraissait désirer, il répondit,un peu à la façon du Normand, « qu'il ne
repoussait pas l'idée de cette fusion, mais qu'il ne» l'acceptait pas tout à fait. » Et il avait ajouté « qu'on lui permît de réfléchir, de méditer sur l'avenir que préparait à la France, à l'Europe même, la réalisation d'un si grand projet. »
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Cette réalisation ne devait jamais être. En effets M. le comte de Chambord, ainsi que les chefs de son parti, exigeaient, pour que la fusion légitimisteimpérialiste tût accomplie, que le Prince Impérial régnât en dehors de tout commerce politique avec son père, l'empereur Napoléon III; d'autre part, l'Empereur qui avait alors encore quelque espoir de rentrer en France, ne voulait rien abandonner de son autorité; enfin, M. Rouher, qui était le conseiller de Ghislehurst, demandait que le comte de Chambord fit une déclaration publique par laquelle il appellerait k lui le Prince Impérial, et à la suite de laquelle on conviendrait de l'organisation d'une restauration dynastique.
Des tiraillements, des préjugés d'orgueil, des préoccupations d'intérêts, une sorte d'anarchie, en un mot, stérilisaient les efforts de ceux qui s'employaient À une fusion légitimiste-impérialiste, et la mort même de Napoléon 111, en supprimant l'un des obstacles qui s'opposaient à la mise en pratique de cette intrigue, ne fit naître aucun élément nouveau susceptible de lui apporter une forme effective.
Irritée par tant d'impuissance k créer quoi que ce fût d'utile ou de raisonnable, énervée, fatiguée par tant d'hésitation, de conceptions vaines, la majorité de l'Assemblée Nationale se décida, enfin, k sortir de
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sa longue infécondité et, un peu malgré elle, dans une maussaderie qu'elle n'essaya pas de cacher, ne pouvant refuser plus longtemps de donner, à la France, le gouvernement définitif et indiscutable qu'elle exigeait, voulant aussi justifier le titre d'Assemblée Constituante qu'elle s'était approprié, elle fonda la République.
Elle ne garda, de ses anciennes espérances, que la pensée d'accaparer cette étiquette gouvernementale à son profit; mais elle ne fut pas plus heureuse, dans 1 hypothèse de ce désir, que dans la satisfaction de ses stériles compromissions et, après s'être péniblement traînée dans la vanité de débats violents, après s'être amoindrie, après s'être rendue insupportable au pays, elle agonisa, elle disparut sans laisser de regrets dans le peuple, sans laisser de traces de la vie superbe qui était en elle et que, dans un jeu inconscient, dans un égoïsme profond, elle avait anémiée.
Quelques Hommes.
L'Assemblée Nationale compta, parmi ses membres, non seulement des types curieux qui lui donnèrent une physionomie amusante, mais des personnalités politiques qui eurent assez de relief ou qui gnt assez vécu pour intéresser la génération actuelle.
Il serait impossible d'en faire Ténumération détaillée, d'en tracer les trop nombreux portraits, sans risquer d'être monotone ou sans élargir, considérablement, le cadre d'un livre consacré à la reconstitution rapide de faits qui ont caractérisé une époque. Je me bornerai donc à rappeler quelques-uns des. noms qui obtinrent, jadis, au lendemain de la guerre, la
faveur du public, ou qui soulevèrent ses colères; je me bornerai h esquisser vivement la silhouette de certains hommes qui ont plus particulièrement, en ce temps et depuis, attiré le regard de la foule.
A côté des graves personnages qui s'agitaient à Versailles, alors, à côté de M. Grévy, qui avait su capter la confiance des députés par une fausse bonhomie, par une attitude à la Joseph Prudhomme, il y avait, dans l'Assemblée, quelques réjouissants comparses qui semblaient, par leurs excentricités, avoir reçu mandat de jeter, sur les violentes discussions auxquelles ils prenaient part, comme une douce gaîté.
MM. de Lorgeril, le général du Temple, de Gavardie, Jean Brunet furent de ceux-là, et ne manquèrent aucune occasion de se montrer des plus distrayants, tout en demeurant farouchement convaincus dans leurs opinions.
N'est-ce point M. de Lorgeril qui proposa, un beau jour, de frapper d'un impôt tous les porteurs de chapeaux hauts de forme? N'est-ce point lui, encore, qui^ blessé dans sa pudeur de Breton, de royaliste et de dévot, demandait qu'on habillât les statues de nos parcs et de nos musées ?
Quant au général du Temple, renchérissant sur la folie de M. Jean Brunet, qui siégeait à l'extrême-
gauche et qui présentait des motions empreintes d'un mysticisme étrange, c'étaient, de sa part, chaque fois qu'il montait à la tribune, des propositions charentonesques qu'atténuait, cependant, il faut le dire» une sorte de fanatisme grandiose. Le général du Temple, détraqué peut-être, dans le Parlement, avait été brave et glorieux devant l'ennemi, et l'on respectait en lui le soldat intrépide en écoutant, avec indulgence, ses terribles discours.
La célébrité de M. de Gavardie dura plus que celle de ses collègues en excentricités. M. de Gavardie était plutôt, il est vrai, un agité qu'an « bon toqué, « et comme il n'avait ni la simplicité, ni le charme personnel de ses frères en fantaisie, on le supportait moins.
Il y avait encore M. Soubigou qui se faisait remarquer par la bizarrerie de sa mise. Breton comme M. de Lorgeril,mais moins mondain, moins habitué de salons, M. Soubigou siégeait, à l'Assemblée, dans le costume antique et traditionnel des Armoricains : grand feutre noir orné de rubans et de pompons, veste coupant les reins, gilet à ramages et à broderies, culottes courtes, guêtres en cuir et souliers à boucles. Avec cela, le pen-bas de rigueur. Il était, i coup sûr, pittoresque.
L'Assemblée Nationale n'eut pas, d'ailleurs, le mo-
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nopole des personnalités excentriques. Sons le Second Empire; M. le marcpiis de Pire, député an Corps législatif, fit plus d'ane fois la joie de ses collègues par ses extravagances, et ceux qui vécurent à celte époque et qui suivirent les débats parlementaires se souviennent^ sans doute, decethomme fameux par âes démêlés avec le président ^ par ses interruptions, par les propositions extraordinaires qu'il formulait. Son nom est inoubliable dans la chronique du Palais-Bourbon. U rachetait» pourtant, sa folie par beaucoup desprit, par un don étonnant de la répartie. Il est une anecdote, un peu gauloise et fort drôle, qui le concerne.
Une après-midi, comme après avoir bataillé contre le président, il gravissait Tescalier de la tribune, il trébucha bruyamment et se retint à la rampe pour ne pas tomber.
Le président qui Fobservait et qui n'attendait qu'on prétexte pour se venger de ses attaques, s'exclama :
— On devrait, ici, mettre un garde-fou.
— Ordonnez plutôt, monsieur le président, répliqua le marquis, en se redressant, qu'on mette un parapet.
Pour comprendre et pour goûter le mot de M. de Pire, il est nécessaire de savoir que le président
d'alors, dont je tairai le nom, était affligé d'une infirmité qui gênait fort les orateurs habitués de la tribune.
Ce jour là, le marquis eut les rieurs de son côté.
M. Baze, questeur de l'Assemblée, était également, mais dans un autre ordre d'idées et de choses, Tun des excentriques dont je parle.
On connaît ses démêlés avec la presse et avec ses collègues.
Il avait une haine irraisonnée contre les journalistes, contre les écrivains, et il ne cessait de la leur témoigner. Il avait un amour immodéré de Tautorité, et il se rendait odieux à ses amis même.
Il lui arriva une mésaventure fort disgracieuse.
Un député lui ayant adressé une lettre, pour le prier de mettre à sa disposition quelques cartes d'entrée destinées à sa famille et n'ayant reçu aucune réponse, le rencontra comme il morigénait quelque employé, à la buvette de TAssemblée.
Poliment, il lui demanda pourquoi il avait laissé sa requête sans réponse. Mais M. Baze, en grognant, lui tourna le dos sans daigner s'expliquer. Alors, le député en question, M. de L..., le saisit, doucement, délicatement, par les épaules, et le plaçant de dos bien en face de lui, lui envoya le pied au bas des reins, h la grande satisfaction de tous ceux qui, té-
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moins de cette scène, avaient eu pins on moins à souffrir de Tattitude de ce maussade tyranneau.
M. Baze était coutumier, d'ailleurs, d'accidents déplaisants.
En 1851 , lors du Coup d'Etat, étant, comme après la guerre, questeur de l'Assemblée, il se trouvait au lit quand un officier se présenta, avec ses hommes, pour l'arrêter et le conduire à Mazas, je crois.
M. Baze, à la vue des soldats, se prit à crier et s'enroulant en ses draps, déclara qu'il ne se lèverait pas.
L'officier qui avait des ordres formelset qui n'avait sans doute pas de temps à perdre, ordonna alors à ses hommes de l'emporter avec ses couvertures et ce fut ainsi qu'il fut enfermé dans une voiture qui le mena dans la prison où, seulement, il put se vêtir, non sans quelque hésitation rageuse encore.
Si M. Baze se montrait sévère contre les journalistes et farouche gardien des règlements de l'Assem* blée de 1871, il professait moins de rigorisme alors qu'il s'agissait de veiller sur ses intérêts et sur ceux des^siens.
11 ne négligeait point, en effet, les petits profits attachés à ses fonctions, et le budget parlementaire servit, plus d'une fois, k entretenir sa maison dans les choses les plus intimes.
Les objets de toilette, les parfums, les brosses à dents, et — qu'on me pardonne ce détail — le bidet même de M"» Baze sont restés célèbres dans Thistoire parlementaire.
M. Baze, non content d'habiter le palais, dans l'obligation fort appréciable ;de sa qualité de questeur, ne tarda point à y loger son gendre, et le mobilier qui fut employé à garnir Tappartement qu'il lui fit apprêter, fut fourni par l'Etat.
Comme représentant du peuple, M. Baze fut peutêtre une quantité négligeable, mais comme excentrique, il coûta plus cher au pays que les folies de MM. de Pire, de Lorgeril ou du Temple. C'est là une constatation qu'il n'était pas inutile de mentionner.
Parmi les chefs royalistes de l'Assemblée, MM. de Larochefoucauld-Bisaccia, depuis duc de Doudeauville, le duc d'Audiffret-Pasquier, Buffet, le général Changarnier, l'évêque Dupanloup, Numa-Baragnon» le marquis de Castellane, Gazenove de Pradines, le marquis de Pranclieu, Lucien Brun, le baron Audren de Kerdrel, Chesnelong, tenaient une place énorme et étaient fort écoutés, non seulement de leurs amis politiques, mais aussi de leurs adversaires.
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MM. de Larochefpacauld et d'Aadiffret-Pasquier ayant' occupé pla» particulièrement Topimon publique, je me propose de leur consacrer une étude spéciale..
M. Buffet qui présida l'Assemblée et qui devint
ministre, ne fut jamais aimé de ses adversaires et
ne se concilia que peu de réelles sympathies, dans le parti royaliste.
Sa rude nature, son âme violente, ses allures tranchantes, sa parole âpre et heurtée, faisaient naître comme un malaise diCKclle à expliquer et ne parvenaient pas à convaincre.
M. Buffet était, cependant, un caractère. C'était un courageux aussi, et je me le rappelle, tenant tête h la tribune, à la gauche tout entière, dans une séance mémorable, et se défendant, physiquement, contre Tassant de ses ennemis, de ceux dont il provoquait les colères.
Je me souviens même qu'en ce jour, M. Ghallemel-Lacour qui^ depuis, s'est converti à une religion plus mondaine, plus bienveillante que celle qui était la sienne alors, je me souviens, dis-je, que M. Ghallemel-Lacour dressé tout contre M. Buffet, sur la plus haute marche des gradins de la tribune, tendait, furieux et vociférant, son poing sous la figure de l'orateur.
M. Buffet, d'un geste brusquô, avait écarté le bras de son collègue et, cramponné à la tribune, avait continué son discours. Ce fut, en vérité, une scène émouvante.
M. le général Ghangarnier qui s'était entremis, un moment, à Bruxelles, après la guerre, ainsi que je l'ai raconté en produisant des lettres autographes de Napoléon III, pour une restauration de l'Empire et qui en était revenu à ses premières amours, c'està-dire à ses sentiments monarchiques, M le général Ghangarnier luttait, désespérément, en faveur du roi, et se montrait le plus ardent partisan de la fusion légi tiraiste-orléanis te .
Il était estimé et aimé de l'Assemblée où on le considérait un peu comme un vieux radoteur, mais où l'on n'oubliait pas qu'il avait vaillamment défendu la France sur divers champs de bataille.
On souriait à ses harangues fulgurantes et l'on se vengeait, à gauche, de ses boutades terribles, de ses colères de vieil enfant gâté, en lui donnant des surnoms comiques.
On ne le désignait, en effet, que par ces qualificatifs : le général Bergamotte ou Pommadin, et il faut reconnaître que le bouillant soldat ne déméritait pas absolument ces sobriquets.
Le général Ghangarnier était, en effet, le type du
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vieux beau. Bien pris dans sa redingote — on affirmait qu'il portait un corset — les moustaches très soignées, rasé de frais toujours, ganté de clair, la chevelure peignée, lissée, parfumée et enduite de cosmétique — il passait avec des grâces incomplètes de jeune premier, dans Tallure d'un vieil acteur qui interpréterait un rôle d'amoureux, d'un galant usé qui montrerait, à quelque belle, un sourire sans dents.
Laissant derrière lui une traînée odoriférante, c'était bien Bergamotte, c'était bien Pommadin — prince autrefois charmant — mais disloqué, ainsi qu'un polichinelle maltraité par des enfants — d'une féerie dont les décors ne pouvaient plus servir.
Uévêque Dupanloup, du diocèse d'Orléans, fut, à coup sûr. Tune des figures les plus intéressantes de l'Assemblée Nationale.
Orateur magnifique, il sut prendre, dès son apparition à la tribune, une grande autorité sur ses collègues de la droite comme sur ses collègues de la gauche, et ce fut lui qui, dès avril 1873, fut chargé d'informer le maréchal de Mac-Mahon, qu'on le choisirait pour succéder à M. Thiers, en un moment de crise.
Ceux même qui ne partageaient passes convictions religieuses, ceux même qui ne partageaient pas ses
opinions politiques, lui rendaient un hommage
sincère, avaient pour lui comme une déférence
recueillie et lorsqu'il parlait, lorsque de sa voix
puissante» il jetait, dans la salle des séances, des
mots et des idées, on Técoutait et on l'admirait.
Mgr Dupanloup, dans sa robe de prêtre, avait quelque chose du soldat, dans son rôle d'apôtre, quelque chose du batailleur et son attitude franche, nette, exempte d'équivoque, plaisait non seulement au peuple qui le connaissait, qui l'aimait, qui le chansonnait même irrévérencieusement — ce qui est une façon à lui de témoigner, parfois, sa sympathie aux gens — mais encore aux républicains de TAssemblée.
Il y avait, je l'ai dit, de la grandeur d'âme, une élévation de pensée peu commune, à droite comme à gauche, de l'Assemblée de 1871; une réelle beauté morale se dégageait de cette Assemblée ; les mesquines jalousies, les systématiques dénigrements y étaient à peu près ignorés et l'on y jugeait sainement un adversaire, sur la va:leur dont il faisait preuve. On ne peut, je le répète, que déplorer que tant de générosité, que tant d'humanité même, dirais-je, si je ne craignais de prononcer un grand et gros mot, s'en soient allées, intécondes, dans l'abstraction de conceptions, de pensées mal définies et mal dirigées.
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M. Numa-BaragnoD, royaliste nîmoîs, c'est-à-dire intransigeant, était peut-être l'un de ceux qui, malgré Tardeur de ses convictions, avait le moins de crédit politique à Versailles.
M.Numa-Baragnon, qui possédait un indiscutable talent d'orateur, avait le tort de vouloir imiter Gambetta — et l'on n'imitait pas Gambetta — de vouloir, dans une enflure préméditée de sa parole, faire une concurrence sérieuse au tribun.
Il apparaissait alors comme une mauvaise copie d'un original précieux, et — selon une expression de théâtre — il manquait ses effets.
Il eut, cependant, des heures de gloriole qui* lui valurent les complaisants applaudissements de ceux qui s'essayaient à voir en lui un rival de Garnbetta.
M. le marquis de Castellane, très jeune, en ce temps, fut, on ne saurait le nier, l'une des espérances et l'une des intelligences de l'Assemblée de 1871.
Par son nom, par ses opinions, il était très recherché à droite et par le libéralisme naissant qu'il af-
fectait de mettre dans ses discours^ il était fort ménagé à gauche.
Quoique royaliste, en effet, M. le marquis de Castellane, très vibrant orateur, semblait avoir conscience du mouvement des idées modernes et s'ap-
pliquait avec prudence, avec habileté, à orienter sa politique vers ces idées.
Fort joli homme, élégant, de manières charmantes et mondaines, ayant à son service une voix agréable, il était Tun des préférés des galeries, et il faisait salle pleine, lorsque les journaux annonçaient qu'il prononcerait un discours.
Les belles dames, habituées des débats parlementaires, venaient Tentendre, Tencourager et il « jouait » pour elles, alors, on peut l'affirmer, autant que pour ses collègues.
M. le marquis de Castellane n*a point répondu aux espoirs qu'il faisait naître. Détourné de la politique par des causes que je n'ai pas à apprécier, que je n'ai pas à révéler, la vie parisienne l'a saisi irrémédiablement et il a vu la déroute de ses projets, non sans amertume sans doute, et il a connu l'oubli, non sans douleur à coup sûr. Il faut le plaindre sincèrement, comme l'on plaint une intelligence qui s'éteint.
MM. Gazenove de Pradine, de Franclieu, Lucien Brun, Audren de Kerdrel, Chesnelong et d'autres qlieje ne puis énumérer, marchaient au premier rang de la droite royaliste et présentaient des sil« houettes à peu près identiques.
M. le duc de Larochefoucauld.
Sans avoir le talent oratoire ou les aptitudes politiques des hommes que je viens d'indiquer, M. le duc de Larochefoucauld-Bisaccia, eut cependant, plus qu'eux, une autorité non seulement dans les conseils royalistes mais aussi, mais particulièrement, dans les conseils de l'Etat, dans les affaires.
C'est pourquoi je tiens à lui consacrer, dans ce livre, une place toute personnelle.
M. le duc de Larochefoucauld est encore mêlé, d'ailleurs, à la vie publique et sa silhouette, rapidement tracée, se présentera autant comme l'image d'une figure lointaine, que comme la reproduction
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d'une individualité toute d'actualité et non exempte d'intérêt.*
A Versailles — galerie des portraits historiquesil est une toile âgée représentant François de La Rochefoucauld', qui fut le parrain d'un roi de France, François I". La silhouette de Tancôtre revient en ma mémoire au moment où je crayonne celle du descendant. Au travers des' siècles, en effet, l'hérédité matérielle, chez les Larochefoucauld, comme chez les Bourbons, n'a point abdiqué ses droits mystérieux. M. le duc de Doudeauville a le masque de l'aïeul — qe masque que des civilisations disparues, en leur religion compliquée, considéraient comme une grâce de la Divinité. Les tempjs mythologiques ne sont plus et nos constatations sont moins poétiques.
M. Sosthènes de-La Rochefoucauld, duc de Doudeauville etducde Bisaccia, est, physiquement, un homme d'environ soixante-quatre ans — de taille moyenne, de teint brun, d'allure élégante et affable. C'est Un « gentilhomme, » et dans toute la valeur du mot et dans toute la caractéristique de la chose.
Elu, par les électeurs de la Sarthe, député à l'Assemblée Nationale, M. le duc die Doudeauville ne tarda pas à s'imposer, soit en qualité de yice-président de la réunion des Réâervoirs, soit en qualité de