M. LB DUC D AUDIFFRET-PASQUIER
les républicains rôublièrent, tout en regrettant que son humeur acariâtre ne leur permît pas d'employer les qualités de son esprit accessible aux libertés modernes.
Sa vie politique fut marquée par une particularité assez typique. -
Après la chufe de M. Thiers, sous le gouvernement J
de M. de Mac-Mahon, on ébaucha, dans les cercles mondains qui s'étaient formés sous Tégide du Maréchal et de sa femme, un projet de grand ministère que Ton baptisa du nom de « Ministère des Ducs. »
M. d'AudifCret-Pasquier devait y prendre la direction du département de l'Intérieur, à côté de MM. les ducs de Larochefoucauld, Decazes et de Broglie'.
Mais ce bloc héraldique n'inspira à M. d'Audiffret-Pasquier qu'une médiocre confiance et son refus de participer à cette combinaison amena la déroute de ceux qui l'avaient imaginée. M. de Larochefoucauld lui était suspect et M. de Broglie lui apparaissait comme un hésitant, comme l'apôtre d'un platonisme politique peu en rapport avec ses instincts autoritaires. Il (2ût peut-être fait bon ménage avec M. Decazes mais il aima mieux ne point tenter l'aventure d'une coUaboration.problèmatique, dans ses résultats, et il se tint à l'écart de c^t essai de coup d'Etat.
130 APRÈS L*ElfPIBB
L'Académie, où il est des daes aassi, derait se prêter à ses goûts mondains et aristocratiques qui, même atténaés par des sentiments littéraux, se trouvaient on peu froissés dans le contact dès hommes et des choses de la politique.
M. d'Audiffret-Pasquier est presque an dispara aujourd'hui. Ce n'est plus qu'un coquet et sévère vieillard qui médite, dans l'attente d'un bel enterrement.
M. Charles Savary.
Le parti républicain présenta, dans l'Assemblée Nationale, un ensemble merveilleux de personnalités intéressantes et il faudrait un volume pour en reproduire les silhouettes, même sommairement esquissées.
La plupart de ces personnalités qui se trouvaient déjà mêlées à la politique, sous le Second Empire, sont connues. Les physionomies de MM. Jules Favre, Jules Simon, Jules Grévy, Ernest Picard, Dufaure, Barthélémy Saint-Hilaire, ont été popularisées et ce furent là les vieux routiers qui montrèrent aux jeunes hommes, nouvellement nés à la vie publique, ou mis en relief dans les dernières heures du pou-
132 APRftS l'bmpibe
voir impérial — le chemin qu'ils devaieoi parcourir.
Presque tous ceux qui, ayant été les promoteurs de la Révolution du Quatre-Septembre, avaient fait partie du gouvernement de la Dérense Nationale, presque tous ceux qui avaient joué un rôle sous la Commune, se rencontraient dans TAssemblée, s'y coudoyaient, rœil interrogateur, parfois inquiet, comme se demandant quelles surprises sortiraient de rincertitude des choses d'alors, quel avenir l'incohérence des esprits, encore mal reposés de la chute de l'Empire et de la secousse d'une longue guerre, leur préparait.
M. Thiers ne leur offrait que d'improbables garanties, au point de vue républicain ou social, et si Ton chansonnait son confident, M. Barthélémy Saint- Hilaire, on redoutait ses irritations de petit vieux qui ne veut pas être troublé dans l'arrangement de son existence, de sa satisfaction, au même degré que ses amabilités de douairière caduque qui dissimule quelque perfidie.
Il serait, certes, curieux et agréable de passer la revue de ces hommes, de consacrer à chacun d'eux un chapitre, de dresser leurs portraits, de fouiller dans leurs âmes et d'édifier, ainsi, comme une sorte de musée où les historiens pourraient puiser des notes
utiles pour les générations qui nous succéderont.
Cette tâche ne serait point impossible à accom* plir, mais elle ne serait pas compatible avec le cadre imposé à ce livre et je dois l'abandonner.
Je me bornerai donc à tracer seulement quelquesunes des figures qui occupèrent Tattention publique, au temps déjà reculé de l'Assemblée Nationale, et qui l'ont occupée depuis, à des titres divers.
Il en est parmi ceux que j'indique, qui ont beaucoup fait parler d'eux, naguère, et qui, récemment, ont encore fait du bruit. C'est de ceux-là, principalement, que je prendrai les noms et Tattitlide, pour les présenter aux lecteurs.
L'un des plus séduisants, au point de vue psychologique, fut, certes, ce jeune député, sur qui Ton fondait tant d'espérance, qui sut si bien devenir l'enfant gâté de la gauche de l'Assemblée et qui $e nonâmait Charles Savary.
Un vieil original que j'*ai beaucoup connu vers la fin de sa vie, Henry Delaage, aimait à désigner par un mot bien caractéristique : « les Météoresy » ces hommes aventureux et étranges qui passent, dans le ciel parisien, comme, en effet, les astres éphémères dans ripflni. — Météores, en vérité, qui, dans la nuit des humaines choses, apparaissent, soudain,
<-*-. \ cCt\\' "i
134 APRÈS L*£MPIRE
jettent tous les éclats, accaparent toutes les attentions, tous les sourires, et s'évanouissent, et retournent à Tombre, et meurent, comme ces papillons, aussi, qui, après avoir bu le suc des fleurs, expirent cachés.
M. Charles Savary qui mourut loin de son pays, exilé volontaire fuyant la mauvaise chance, était l'un de ces météores, était l'un de ces grands aventuriers que la maligne philosophie d'Henri Delaage recherchait et étudiait.
Presque adolescent encore, M. Charles Savary fut envoyé, par les électeurs de la Manche, en qualité de député à l'Assemblée Nationale, où il siégea au centre-gauche.
On se le rappelle. —Joli homme, distingué, correct — plus que correct — élégant, il était l'un des plus sympathiques du Parlement. Je né sais quel magnétisme s'échappait de ses yeux clairs — d'une clarté un peu froide; — je ne sais quelle volonté se dégageait de toute sa personne : comme tant d'autres que le sort a trahis, c'était un charmeur.
Je le vois, encore, promener sa mélancolie de gentleman dans les couloirs de Versailles ou du Palais-Bourbon. 11 n'allait à personne et tous allaient à lui. Un cigare énorme, sans cesse aux lèvres, il était le jeune dieu qui reçoit l'offrande et qui a con-
science de sa divinité. — Pourtant, un observateur se serait peu trompé à la rencontre de son regard. Ce regard, dont la paupière langoureusement abaissée, souvent, voilait l'inquiétude, était errant, et dans sa lueur glacée glissait, parfois, comme le reflet d'un instinct inexprimé. Une impatience, une fièvre le troublaient; cette impatience, cette fièvre le portèrent vite au pouvoir, mirent la débâcle en sa vie, et, brutalement, dans un manque de force, d'équilibre, le ramenèrent à terre, insatisfait, brisé.
A TAssemblée Nationale, M. Charles Savary, dans une âpreté de joueur qui viole la fortune, ne tarda pas à prendre place parmi les représentants les plus écoutés du pays. Jeune, mais marié, il offrait à la confiance de ses collègues et du monde officiel très bourgeois d'alors, une surface, des garanties morales et matérielles qui plaisaient. Son talent, aussi — un réel talent oratoire — ses facultés d'observation, ses aptitudes financières, sa violence même dans les pures questions politiques, en firent, bientôt, comme Tun des chefs de ce centre-gauche qui l'avait accueilli, soldat, simplement. Il fut nommé rapporteur de diverses commissions importantes ; ses rapports, écrits dans une langue sobre, concise, serrée, semés d'habiles arguments, furent remar-
1 36 APftà
qiiéâ e( coDsliiuaient vraiment de parfaites œuvres
parlemenlaires.
On a souvenir du plus célèbre, concernant l'éleclitm de ta Nièvre. M. de Bourgoing, candidat bonapartiste, ancien écuyer de l'Empereur, avait été élu après une chaude lutte. L'élection ayant été suspeclée. M, Charles Savary fut chargé d'en rédiger le ruppui'l qui cuucluait à l'invalidation. C'était, aussi, ce rap|)url, un pamphlet d'une violence inouïe dirigé contre le parti de l'Empire tout entier. M. Charles Savary n'y épargnait aucun de ses adversaires, et, dans une haine implacable, outrée peut-être, contre le régime disparu, il en appelait à la révolte, presque, contre l'ingérence du bonapartisme dans les HJTaires. — Le jeune dépulé n'était pas sans avoir prévu les colères qui s'élevèrent, alors, autour de lui. La passion la plus extrême envenima la discussion et, durant quelques jours, deux clans, éga< lement féroces, divisèrent l'Assemblée, réclamant chacun la tète des acteurs mis en scène.
Lorsque te bruit, lorsque le scandale et l'émotion pravoqués par cette élection et ce rapport furent apaisés, M. Charles Savary était un grand homme et l'on comptait avec lui.
Avocat à la ,Cour d'appel, M. Charles Savary, qui aliichait alors des opinions républicaines, mais'qui
tout d'abord, au sortir de l'Ecole de Droit, avait été orléaniste, f ut Uun des organisateurs de la Conférence Tocqueville. C'était là, pour lui, dans sa vie parlementaire, un titre sérieux à l'attention des hommes d'Etat ; M. Dufaure ne Toublia pas quand, plue tard,
il installa auprès de lui son jeune collègue, en qualité de Sous-Secrétaire d'Etat à la Justice.
Mais sa présencQ dans un ministère fut de courte ' durée. Il quitta le pouvoir comme le pouvoir Tavait pris, avec cette froideur qui* était sa marque particulière.
Qu'arriva-t-il alors? — A partir de cette heure, il semble que Tétoile de M. Charles Savary brille moins,^ demeure moins fixe, s'éloigne, s'enfonce dans le mystère de la Vie.
Le jeune député — la Chambre, ayant abandoniïé Versailles, siégeait au Palais-Bourbon — se faisait moins exact aux séances, plus rare dans les couloirs. On ne l'apercevait que par intervalles — toujours le rnème, en apparence — fumant, hautain et friand d'hommages — ' mais nerveux, cependant, mais anxieux, mais agité comme p?r la trépidation d'un mouvement intérieur, comme par une houle intime dont lui seul^ encore, avait le secret.
Bientôt, môme, M. Charles Savary ne parut plus au
138 APnàs L*cMPiRB
Palais-BuurboQ, et Ton appril qu'il s'occupait à fonlier dos soeliMés financières, à brasser des affaires, que le remueweni do nulUonsî. réels ou imaginaires, soUicilah davanlat^^ j^imi intérêt, désormais, que la gloire parlementaire.
On s^tonna bien quelque peu et pendant quelques jours de cet a>atar. Mais, à Paris, de quoi s'étonne-t-on longuement? LVxistence y est éclairée de feux de paille dont on oublie la flamme en même temps qu'on la Toit naître.
Tout à coup, le nom de M. Charles Savary, mort presque, vint frapper Toreille du public indifférent et celle aussi du public qui avait applaudi, enthousiaste, et toujours un peu naïf, à ses débuts, à ses triomphes de député — mais avec un bruit sinistre.
Sans transition, sans que des symptômes aient préparé la foule qui observe et qui lit, à cette surprise, on annonça que les sociétés financières patronnées et dirigées par M. Charles Savary, étaient déclarées en faillite et que leur fondateur, traqué, s'en allait à vau-l'eau, comme l'épave, roulée par un fleuve, après une inondation.
Ce fut, alors, derrière cet homme qui, jadis, n'avait qu*à se baisser pour glaner des admirations, une chasse furieuse de tous les créanciers, de tous
les déçus, de tous les simples qui avaient joué, sur sa chance extraordinaire et presque insolente, leur fortune.
Il s'en allait, haletant, comme la bête qui sent les chiens à ses trousses, par les chemins, quêtant un refuge, implorant parents et amis pour obtenir un peu de ces millions qu'il avait tant voulus et promis, afin de les jeter à ceux qui le poursuivaient, afin de ralentir leur course menaçante — comme fait, dans les neiges russes, le moujick surpris, en son traîneau, par des loups dont il ne retarde l'attaque qu'en abandonnant, un à un, les chevaux qui remportent.
Une sorte de drame vint alors accroître la cruauté de cette situation. Un jour, en descendant de wagon, à Lyon, je crois, M. Charles Savary se trouva en face de l'un de ses créanciers. Ce malheureux, trompé dans ses espérances, à la vue de celui qui avait fait naître son illusion, ne put se contenir. Il se jeta sur son débiteur et déchargea sur lui son revolver, à bout portant.
L'ancien sous-secrétaire d'Etat ne fut pas atteint. Mais cet incident, commenté, provoqua un nouvel acharnement, augmenta les haines, et vint ajouter un obstacle à tous les obstacles qui s'opposaient à la réédification de sa fortune*
Des procès surgissaient autour de M. Charles Savary,. comme autant de sauvages revendications.
Cet homme que le sang-froid eût sauvé, certes, • perdit alors la tête, vit trouble dans ses joups. Pour
là forme; plutôt que mû par une énergie de lutteur» par une* conviction, par une foi, il accepta la bataille. Mais c'en était fini de lui, dès lors ; il lui manquait les éléments nécessfiirespour combattre — l'argent ; — il prit la vie comme elle s'offrait à lui, et comme elle s'offrait mal, il sombra.
Une aventure, aussi, vint mettre, à cette époque, l'absolue déroute dans l'existence de M. Charles Savary. Amant d'une femme mariée, *il fut surpris par f l'époux, en compagnie de sa maîtresse, dans une
brasserie de la rue des Martyrs. Il y eut échange, encore, de coups de revolver. L'affaire fut portée devant les tribunaux. Et, cette fois, irrémédiablement, le malheureux, condamné, menacé dVétre arrêté, dut songer h chercher un abri.
Il prit la fuite.
A cette condamnation vinrent s^en. joindre d'autres^. Accusé d'escroquerie, à 4a suite de sa déconfiture financière, les mois et lei$ années de prison tombaient sur lui comme des grêlons sur un champ. 11 lui était, désormais, impossible de reparaître en France. Après avoir erré un peu de tous les côtés, il
s'établit à Québec d'abord, ensuite à Otawa ; c'est là qu'il est mort.
La vie et le rôle qui eussent été le rôle et la Vie de M. Charles Sa vary, furent diversement appréciés et la passion, même devant son cercueil, ne désarma point.
Je n'ai, devant le souvenir de cet homme, ni haine à produire, ni sympathie à dissimuler. Je crois que M. Charles Savary a été coupable, certes ; mais je ne crois pas qu'il ait été plus coupable que beaucoup d'autres, aussi infortunés ou plus heureux, dans la guerre des affaires.
M. Charles Savary a, grandement, occupé l'attention publique et la place qu'il a honorablement gardée, dans le monde politique comme dans le monde financier, est importante. Pour le juger sainement, il serait nécessaire d'oublier qu'il fut, en politique, un violent sous des dehors froids; en finance, un aventurier, sous le charme d'un méthodique. *.
M. Charles Savary, en politique ainsi qu'en affaires, manqua d'équilibre. Et ce fut là son crime.
En politique, sa violence même était-elle sincère, c'est-à-dire née de convictions bien définies, nettement posées, d'uùe réflexion et d'une analyse qui commandent une foi? C'était un ambitieux, simplement.
142 APBÈs l'empire
M. Charles Savary appartenait au centre-gauche, à cette fraction du parti républicain dont l'altitude, de tout temps, a été assez semblable à celle des grenouilles qui demandent un roi.
Mais, sans programme régulier, retranché sans cesse derrière un mécontentement systématique, égoïste, incapable de s'imposer, malgré une énergie incontestable, une connaissance réelle des questions économiques, une expérience précoce des choses parlementaires, M. Charles Savary n'a su que formuler des prétentions et des revendications qui ne donnaient satisfaction à personne — moins encore à lui-même.
Affichant le désir de représenter, dans les assemblées, l'élément modérateur, il n'a pas tardé à quitter la voie qu'il s'était tracée. Il a contracté des engagements intéressés, n'a pas su comprendre, mettre en pratique la mission qu'il s'était donnée, et, faible, à son insu, il s'est dérobé aux obligations qui lui incombaient et dont il avait réclamé la responsabilité. — L'inconnu l'attirait. — L'inconnu l'a saisi et dévoré.
Eq affaires, M. Charles Savary sut moins encore réglementer sa conduite. Pris, tout entier, par la folie du siècle, par la folie de l'or, il n'a vu, dans les combinaisons que créait son cerveau, que les
M. CHARLES SAYART 143
moyens d'accrocher la fortune, non la fin qui, souvent et terriblement, vient démentir des certitudes, des espérances savamment échafaudées.
M. Charles Savary était un jouisseur. Gomme tous les jouisseurs, il a voulu trop hâtivement forcer la vie. — La vie est une courtisane qui se fait rarement bégueule. Mais, ainsi que toutes les courtisanes, elle a ses caprices. La fille se refuse, parfois, à la possession du mâle, le laisant étonné et inassouvi. La vie, sous des sourires, a des morsures. M. Charles Savary fut la victime inconsciente et imprudente de sa brutalité.
D'autres, moins audacieux et plus adroits, ont réussi là oîi il a échoué. Cela veut-il dire qu'on doive le maudire et le considérer comme un paria?
Je ne puis m'empêcher — sans vouloir ici indiquer une défense — de rapprocher son cas de celui d'un autre manieur d'argent qui, il y a quelques années, fit, ainsi que lui, naufrage.
Du procès très scandaleux, qui fit alors l'objet de la chronique et qui passionna, je ne veux retenir que deux échos.
— Vous m'accusez d'être un voleur, disait l'inculpé à ses juges, parce que je n'ai plus en caisse les fonds que l'on m'avait confiés. Mais, transportez-vous dans n'importe quelle banque, dans n'im-
porte quel office d'agent de change — même patenté par TEtat — et demandez qu'on vous remette les valeurs déposées parles clients : il n'est point un banquier, il n'est point un agent qui se trouvera dans la possibilité de isatisfaire à votre exigence.
Puis :
— Je suis un malchanceux, simplement. — Si au lieu de m'emprisonner, de me poursuivre, l'on m'avait permis de reconstituer mon budget — et il me fallait peut-être moins de quinze jours pour cela — j'eusse non seulement payé mes créanciers, mais liquidé^ sûrement, avec profit.
M. Charles Savary n'a point fait autrement que ne font les banquiers et les agents de change. Il n'a point eu les* quinze jours de grâce nécessaires au rétablissemetit de son crédit. Il a été un malchanceux.
Si l'on voulait, d'ailleurs, philosopher sur le monde des aventuriers politiques et 'financiers, la dissertation serait longue qjie fourniraient ces aventuriers. ,
Sans parler de Mirés que le pouvoir d'alors, soucieux de son avenir, n'aurait peut-être jamais dû laisser concjamner — je sais queje n'exprime point, en ce moment, une théorie conforme à la morale bour-
geoise — des exemples, plus près de nous, ne se dressent-ils pas comme de multiples sujets d'études, comme des sources non taries de réflexions amëres ou sceptiques ?
Faut-il des noms?
Philippart, Bontoux,Denfert-Rochereau, Lesseps, ne répondent-ils point, éloquemment, à la recherche de la conscience publique qui — souverainement — » juge.
Il y a des misères, il y a des morts, derrière ces noms. — Mais ces noms bravent et ces morts et ces misères, dans la convention d'un sens moral que Ton invoque, selon que le criminel se trouve plus ou moins à sa portée.
M. Charles Savary fut coupable; mais il fut moins coupable que ceux-là qui, défiant l'honnêteté, s'en vont dans la vie, oublieux des larcins qu'ils ont commis, le gousset garni, la panse gavée — bêtes aux doigts accrocheurs, au cœur léger.
M. Péiiisr Pyat.
L'un des hommes que la guerre et que les élections à l'Assemblée Nationaie remirent en. évidence, fat M. Félix Pyat. A vrai dire^ il ne fit que passer dans l'Assemblée pour^ prendre place' dans les conseils de la' Communes. Mais^sa personnalitéiprésente trop de relief pour qu'il soit permis de ne Ja point mentionner, avec quelques détails^
Lorsque' M. Félix Pyat mourut, des^ injures extrêmes comme des louanges- exagérées accueillirent sa un. Je ne serai ni parmi les apologistes^ ni prarmi les insulteurs. Il me semble, en effet, que M. FéUx Pyat, dans- ralluron générale dasa vie, ne
mérite — pour employer un vers célèbre — ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
La personnalité de M. Félix Pyat était double — politique et littéraire. — Homme politique, M.Félix Pyat était un idéologue, poussant, quelquefois Jusqu'à l'outrance ses théories, s'oubliant dans une autorité et dans une violence sans limites. Hanté par les souvenirs superbes des heures révolutionnaires, il s'imaginait, de bonne foi, vivre dans la mêlée des hommes et des choses du siècle défunt, et lorsque l'illusion lui manquait, il s'isolait farouche, dans son rôle de réformateur impuissant et méconnu. De là, l'inquiétude de sa longue existence; de là, les haines qu'il a provoquées.
M. Félix Pyat était l'un des derniers représentants de cette école politique, toute de gestes exubérants, toute de harangues ronflantes qui eut ses beaux jours imitateurs des jours conventionnels^, à la veille et au lendemain de 1848. H faisait encore, il y a quelques années, duo avec M. Madier de Montjau, qui demeura, après lui, à peu près le seul vieux Adèle de la grande tradition révolutionnaire.
Comme Hugo, dont il procédait par la pensée un peu nuageuse, mais ample, par l'harmonie et par le tapage de la phrase, M. Félix Pyat, né pour les lettres, dès son entrée dans la vie publique, s'adonaa
h la politique. Gomme Hugo, il eut alors ses déboires. Nullement homme d'Etat, il se figurait qu'on mène les peuples avec des traités de rhétorique ; sa parole, souvent plus littéraire qu'habile ou que raisonnable, portait mal sa pensée. Il ne fut pas suivi ; il fut à peine écouté.
La vie publique de M. Félix Pyat serait longue à raconter. — Dès 1830, il figure aux premiers rangs de la jeunesse enthousiaste et ivre de liberté. Il affirme son amour pour les sanglantes heures de 1793 et il jette à bas, dans un banquet, le buste du roi pour le remplacer par un de ses héros aimés — Danton.
Tout l'homme est là — violent en actions comme en discours — logique dans son utopie, dans sa vision tourmentée de socialiste et de poète.
Le gouvernement républicain de 1848 en fit un préfet, un commissaire général, comme on disait alors. M. Félix Pyat accepta les fonctions qui lui étaient offertes, mais il refusa toute rémunération. Né pauvre, ou à peu près, il resta pauvre, toujours.
Pourquoi, dans la masse des éloges qu'on lui a décernés, oublia-t-on trop, à mon sens, ce détail ? Pourquoi la marée moutante d'outrages qui a battu son cercueil, ne s'est-elle pas arrêtée devant ce désintéressement? — Le moment eût été opportun,
cependant, de rendre, loyalement, hommage à ce mort — quoi qu'il ait pu dire, quoi qu'il ait pu faire — qui s'en est allé les mains nettes, alors que, sur tant de vivants, pèse le soupçon, alors que, dans le monde politique, de tous les côtés, un peu, s*élèvent des voix qui crient : — « Au voleur ! »
il fut, ainsi, un homme dont la probité a été honorée, même par ses adversaires: M. Rouher. Celui qui fut le vice-Empereur s*en alla, pur de toute sale compromission d'argent, et si sa politique suscita des colères et des rancunes, son intégrité ne i^nconlra pas un seul détracteur. M. Rouher eut le salut des honnêtes gens. — Ce qu'on donna à Tun^ n'eût-on pu le donner à l'autre?
Après le Coup d'Etat, M. Félix Pyat, obligé des'expatrier, s'en alla, après un court séjour à. Bruxelles, planter sa (ente à Londres, et il y demeura jusqu'en 1869, époque de l'Empire libéral. Sa brutale campagne contre le pouvoir est célèbre, mais ce n'est, réellement, qu'après le Quatre-Septembre que commence son rôle politique le plus important. Il fonde des journaux, le Combat, le Vengeur, et quand vient l'armistice, il est envoyé, en qualité de député de la Seine, à l'Assemblée Nationale. Il refuse énergiquement de ratifier, par son vote, la paix ; il réclame la dissolution de la Chambre, et quand surgit le Dix-
Huit-Mars, il prend place parmi les membres de la Commune.
Ces faits sont près de nous, mais il semble qu'ils sont lointains aussi. M. Félix Pyat se fait remarquer, dans les conseils de la Commune, par la même violence dont il a fait preuve, toujours. L'âge, Texpérience ne l'ont pas calmé et il joue au conventionnel, cette fois, pour de bon.
Mais la Commune est en déroute. Mais Delescluze, mais Raoul Rigault, mais un tas de pauvres diables qui tuaient et se faisaient tuer pour trente sous — pour du pain — tombent-surles barricades. M. Félix Pyat oublie ses grandes et magnifiques phrases ; il n*est point aux côtés de ceux que son ardente et fiévreuse parole a entraînés, de ceux qu'il a coudoyés dans les conseils de la' Commune ; il se sauve, il se cache, il vit.
Ce -n'est point là une attaque, mais une simple constatation qui me paraît confirmer ce que je disais plus haut, au sujet des aptitudes politiques de M. Félix Pyat. Je le rapprochais d'Hugo. N'avais-je pas raison ? Et cette fuite renouvelée, sans cesse, du vieux révolutionnaire, n'est-elle point plagiaire de l'exil à jet continu, et souvent très prudent, qui fut propre au poète, que Hugo préféra toujours — cela soit rappelé sans reproche amer ou ironique — à la
152 APRÀs l'empire
bousculade des rues, à la défense des barricades. Parler ou écrire est fort bien, en matière politique ; mais agir est mieux, peut-être.
Rentré en France, après l'amnistie, M. Félix Pyat reprend sa plume de polémiste. Elu député des Bouches-du-Rhône, en 1888, il siège au Palais-Bourbon et s'y fait remarquer, à de rares intervalles, par d'excentriques motions débitées dans une langue parfois superbe et tellement littéraire, qu'on se demande quel était le plus vrai souci de l'homme qui la parlait : ou d'affirmer une théorie sociale aisée à développer, mais difficile à pratiquer, ou de prendre prétexte de cette théorie, pour déployer son incontestable talent oratoire.
J'ai peu de goût pour les discussions vaines et stériles. C'est pourquoi, à dessein, dans cette esquisse d'un homme disparu, je me borne à une sorte de décalque très bref et un peu selc de sa vie publique.
Le côté intéressant et pittoresque ne manque pas, toutefois, dans la vie de M. Félix Pyat.
Ceux qui ne le connaîtront que par ses discours, se figureront un Pyat, j'en suis certain, tout différent de celui qu'il était vraiment — se figureront un Pyat très simple, très modeste, très « peuple. » Ce sera une illusion.
M. Félix Pyat, à l'exemple des principaux hommes d'Etat libéraux et socialistes que vit naître 1830, était un aristocrate, en ses façons, en sa mise, en son langage, en ses mœurs.
Comme MM. Eugène Siie, le comte d'Alton-Shée, Marrast, de Lamartine, Ledru-Rollin — quoique non millionnaire comme la plupart de ces hommes — il affichait une élégance, un dandysme, que ne faisaient point supposer ses théories. Uesprit de Jlobespierre en cela le hantait — comme il a hanté tant d'autres.
Et pourquoi, franchement, devant ces lions qui se nommaient Marrast, SUe, Lamartine, d'Alton- Shée, dont les amis étaient le comte d'Orsay, le duc de Grammont-Gaderousse, et ce fou d'élégance et de littérature, Emile Cabanon, eût-il boudé, se fût-il couvert de bure ?
Les chevaux, les gants de soie violets et la vaisselle plate de M. Eugène Sue étaient célèbres ; les gilets de M. Ledru-Rollin étaient fameux; les nœuds de cravate et les plastrons de chemise de M. Marrast étaient vantés; la coupe des vêtements de M. le comte d'Alton-Shée était admirée ; les prodigalités, les lévriers de M. de Lamartine étaient enviés... Pourquoi, M. Félix Pyat, qui était, sinon l'ami, du moins le compagnon de quelques-uns de ces
154 APHÀ8 L EMPIRE
hommes, n*eût-il pas réglé son allure apparente srrr la leur ?
Il y aurait enfantillage à s'attarder dans cette discussion.
f ai rhorreur instinctive de toute maussaderie. Le trait caractéristique de notre époque est, justement — pour les hommes — une maussaderie de goûts, une recherche de la vulgarité, du banal qui s'allie mal avec les préoccupations artistiques qui sont, également, la marque de Tactuelle génératioiï»
MM. Eugène Siie et Félix Pyat étaient des romantiques, me dira-t-on, qui, au coloris de la pensée, mariaient le prestige de la mise. — Sincèrement, les didérents genres littéraires auraient-ils leurs costumes spéciaux ? — C'est une plaisanterie. — Coupez vos cheveux, lavez vos mains, vos yeux et vos oreilles, ayez moins de crasse sur vos chapeaux et sur vos collets, ô Diogènes des lettres, ô confrères indépendants de trop indépendantes revues, et je vous assure que si vos œuvres, dans ofette nécessaire et hygiénique métamorphose, ne gagnent rien, vos personnes vaudront un peu plus.
L'écrivain, chez M. Félix Pyat, est moins connu du public que le politique. L'écrivain goûté, hautement, par les initiés, par ceux du métier, est ignoré, ou à peu près, de la foule. Il faut être Hugo, en
effet, pour résister, artistiquement, à la dissolvante inifiuenoe de la politique.
Cependant, Tœuvre de M. Félix Pyat est considérable et elle eut son heure de gloire.
C'était le temps oh les Mystères de Paris passionnaient les lecteurs ; oîi le Juif Errant faisait couler des larmes, «soulevait des indignations. C'était le temps oh ùes écrivains spéciaux donnaient pour cadre, 'à réternelle question d'amour, Téternelle question sociale.
M. Félix Pyat ne pouvait s€ dérobera ee mouvement littéraire. Il apporta ses matériaux à l'édifiée que les mains aristocratiques de M. Eugène Stîe construisaient en l'honneur des faubourgs, et il faut reconnaître que ces matériaux sont — dans leur genre — de belle venue.
Il écrivit, et beaucoup. Mais ses livres les plus renommés sont Mathilde, les Deux Serruriers^ Dio^ gènCf VHomme de peine et le Chiffonnier de Paris.
Chacune de ses œuvres, presque, a son histoire. Celle du Chiffonnier est fameuse. Joué à la Porte- Saint-Martin, en pleine insurrection, le 24 février 1848, comme reprise, il eut pour acteur principal Frederick Lemaître. Ce drame, après tout, n'était peut-être qu'un drame comme bien d'autres, ne valant ni peu, ni beaucoup. Mais il avait une scène.
156 APRÈS l'bhpjrb
une scène extraordinaire qui accapara vite l'attention, la curiosité, la passion publiques et qui força les applaudissements enthousiastes comme les protestations véhémentes.
Cette scène est celle de la couronne.
Le chiffonnier — et quel chiffonnier devait être Frederick Lemaître — passe, glanant, dans Tordure, sa vie. Son crochet heurte, à terre, une chose — et cette chose, c'est le sceptre royal, c'est la couronne. — Comment cette couronne, comment ce sceptre sontils là, traînant dans la fange ? Ne cherchons pas le vraisemblable dans le drame romantique. — Le chiffonnier regarde» se baisse, ramasse l'épave royale, et, dans un geste large, superbe, dans un geste de peuple qui secoue sa servitude, son abêtissement centenaire — il lance, dans sa hotte, dans la puanteur des détritus, et sceptre et couronne.
J*avoue que cette scène n'est pas sans grandeur, renferme un très intense sentiment dramatique. Lorsqu'elle fut jouée, en 1848, elle provoqua d'ardentes manifestations. Reprise de nouveau, il y a peu de temps^ elle n'a pas paru produire, sur les spectateurs modernes, la même impression. Frederick Lemaître, il est vrai, n'était plus là pour l'interpréter; mais une autre cause n'existerait-elle pas qui, mieux, expliquerait cette indifférence,
M. FÉLIX PTAT 157
celte froideur d'une foule avide, pourtant, dans son particulier assemblage, dans son tout spécial recrutement, de spectacles violents, & dramatiques effet^l Et cette cause ne serait-elle pas dans l'éloignement du public actuel pour toute exhibition qui ne liii donne pas la sensation vraie de la Vie?
On a dit que M. Félix Pyat a légué de nombreux manuscrits qui seront publiés et livrés aux lecteurs. Comme écrivain, il laisse une trace appréciée dans notre histoire littéraire. Je crains, pour sa gloire, ou plus simplement, pour son renom d'artiste, le zèle d'amis trop pressés d'accroître ou ce renom ou cette gloire. Je crains, pour lui, la mésaventure qui a frappé la mémoire de Gustave Flaubert et celle de Viclor Hugo. On fouillera, dans les tiroirs du mort, on en sortira des papiers, brouillons plus ou moins informes — qu'on nous offrira h tant le fascicule, à tant le volume. Je doute que ces œuvres — séniles ou incomplètes, pour laplupart — ajoutent un atome d'estime à l'estime que nous pouvons avoir pour le talent de M. Félix Pyat.
Les œuvres posthumes de Hugo nous ont révélé sa vieillesse, son abttissomûot iiit^illectuel. Les œuvres posthiiriK^^ (!'"■ '." ' '■•-. lin-liî ilans
notre esprit.
Laissez dc^' ■ "■ r- de
M. Félix Pyal, ses noies là où elles sont. Ce mort s'en s'est allé avec de : la lueur littéraire au front ; n'allez pas éteindre cette lueur et donner raison, une fois de plus, au bonhomme qui inventa, pour les petits enfants, une fable que les grandes personnes devraient souvent méditer — une fable où il est parlé d'un ours et d'un pavé.
M. Charles Floquet.
Parmi les « plastiques » de l'Assemblée Nationale et parmi ceux qui, comme M. Félix Pyat, eurent des démêlés, alors, avec le pouvoir de M. Tliiers, il convient de citer M. Charles Floquet, qui plus tard, en des destinées imprévues, devait oublier un peu les mécomptes que lui infligea le petit vieillard.
C'est une joie d'artiste que de portraiturer cet homme.
M. Floquet, en plus de son prénom connu, Ckarles, a celui de Thomas, et quoique non médecin, fait penser à cet autre Thomas fameux qui eut pour nom, Diafoirus, pour parrain Molière. Si, en effet, chez lui, Charles est de bonne comédie, Thomas est
d'excellente bouffonnerie et déborde, de son état civil politique ou mondain — immense, superbe, glorieux.
Cet homme, que tant d'événements divers, depuis quarante ans, ont vu passer dans l'allure triomphante des grandes utilités de la scène, vient d'être remis en vedette, un peu à son déplaisir, mais sans qu'il ait cessé, une minute, d'être ce qu'il fut toujours, en sa prudhommie abondante, sonore et qui prend de la place — Floquet le Magnifique — une manière de Beau Narcisse posant devant les fontaines et se souriant dans leurs ondes, quelque chose aussi comme un Empereur qui n'aurait point d'Empire, mais qui serait, tout de môme — devant sa glace — l'Empereur de quelqu'un : de soi-même.
M. Charles Floquet, qui a soixante-six ans aujourd'hui, débuta dans la vie politique en février 1848, à peine échappé des salles d'études de son collège. Trop jeune, alors, pour occuper quelque emploi que ce fût dans l'Etat, il dut accepter l'inaction qui lui était imposée, et on le voit reparaître en 1851 à la barre des tribunaux, en qualité d'avocat et de plaideur dans quelques procès sans importance.
Il attendit longtemps qu'un fait imprévu — qu'un accident de la vie — vînt le tirer de son obscurité.