‹ Après la Mort de l'EmpereurChapitre 11 sur 30 · A)-ch. de la Légion d'honneur (dossier Santini · texte numérisé non relu

A)-ch. de la Légion d'honneur (dossier Santini

Danube, sur les rives du Niémen, faisant partout le coup de feu, habitué à la victoire, fanatique de son empereur. Au début de la campagne de Russie, à Kœnigsberg, il avait quitté son régiment, pour être attaché comme courrier au quartier impérial. Mais le temps des revers était venu. Santini vit les flammes de Moscou, traversa les horreurs de la retraite blanche, assista au désastre de Leipzig et fit la campagne de France. Son service, écrasant ne lui laissant aucun repos, il était arrivé, avec son dieu vaincu, à Fontainebleau pour assister à la chute de l'Empire. Et maintenant, puisque l'Empereur devenait le roi de l'ile d'Elbe et qu'il emmenait avec lui du monde de sa Maison, Santini voulait être de ceux qui partent. Il avait droit lui aussi à l'exil, avec Napoléon, et il revendiquait ce droit.

Le grand maréchal fit cette réponse, hélas ! prévue, que la maison de l'Empereur était complète.

Car, encore que le premier valet de chambre Constant et le mameluk Roustam eussent décidé d'abandonner leur maître, la Maison, très réduite il est vrai, de Napoléon, désormais souverain d'un royaume de 15.000 habitants, avait été vite et facilement composée. Et puis une estafette du

quartier impérial, un courrier de guerre, ne pouvait vraiment trouver son emploi à Porto-Ferrajo.

— Je ferai ce que l'on voudra, implora Santini. Bertrand observa encore que l'on n'avait plus

de place dans les voitures. 11 ajouta, cependant, sur l'insistance d'Ornano et devant la raine désespérée du solliciteur, que si ce dernier pouvait se rendre à ses frais jusqu'au port d'embarquement, on lui ferait obtenir la traversée, et qu'à l'île d'Elbe on s'occuperait de le caser quelque part.

Et voici comment, tandis que la frégate l'Indomptée voguait vers Porto-Ferrajo, Napoléon se promenant sur la dunette, le troisième jour de la traversée, put apercevoir, au milieu d'un groupe de marins anglais, un passager portant le costume de courrier.de son cabinet en campagne. Il fit appeler l'homme et, selon son habitude, l'interrogea avec brusquerie :

— Qui es-tu ?

— Santini, courrier du cabinet de Votre Majesté,

— D'où es-tu?

— Je suis Corse, natif de Lama.

Alors, l'Empereur continuant en patois d'Ajaccio :

— As-tu servi ?

NOËL SANTINl l'U

— Oui, Sire.

— Combien de temps?

— Dix ans.

— Dans quel régiment?

Et les questions de se suivre, rapides, bourrues, bienveillantes. Santini, ravi, fébrile, nomma ses campagnes, invoqua son ancien général et protecteur, le comte d'Ornano, expliqua comment le grand Maréchal lui avait facilité le passage et lui avait promis un emploi à Porto-Fcrrajo.

— Oui, oui, on avisera, dit l'Empereur.

Puis il tourna le dos à Santini qui « gonflé d'émotion » se retira à Tavant du navire.

Après quatre jours et demi d'une traversée contrariée par les vents, la frégate VIndomptée, arriva en vue de l'Ile d'Elbe. C'était le matin du 3 mai, par un temps splendide. Les contreforts de rile apparaissaient poudrés de soleil dans une mer calme et bleue comme un lac. Le bâtiment battant pavillon anglais était déjà signalé par les vigies des forts de Porto-Ferrajo où, depuis cinq jours, flottait le drapeau fleurdelisé.

Un aviso dépêché par le général Dalesme, commandant les troupesïrançaise dcTile, vint ordonner hX Indomptée de s'arrêtera portée des canons. La frégate aussitôt plia ses voiles et arbora le drapeau

parlementaire. On était fort inquiet à bord sur l'accueil qui serait fait à l'Empereur dans sa nouvelle souveraineté. 11 y avait eu, quelques jours auparavant, des troubles dans l'île, des séditions de soldats, des mouvements de populace. Le 21 avril, Napoléon, à Marciana-Mariiia, avait été brûlé en effigie comme à Orgon, et l'Empereur envisageait déjà le cas où, se trouvant dans l'impossibilité de débarquer, il serait obligé de solliciter l'hospitalité de l'Angleterre. 11 fallait être avant tout fixé sur les sentiments de la population de Porto-Ferrajo. Vers la fin de l'après-midi, un canot de la frégate conduisit au port le général Drouot, le colonel polonais Jerzmanowski, le commissaire anglais Campbell et l'aide de camp du commissaire autrichien KoUer, chargés d'annoncer officiellement l'arrivée de l'Empereur au général Dalesme. Toute la population encombrait les deux petites places et les quais et regardait passer avec curiosité le groupe brodé des uniformes disparates. Puis, bientôt, le grand événement ayant été annoncé par crieurs, une joyeuse effervescence anima celte foule qu'exaltait soudainement une ivresse d'orgueil et, le soir, toutes les fenêtres s'illuminèrent. Le lendemain, dès l'aube, de nombreuses embarcations elboises, remplies de curieux et de chanteurs

enveloppèrent Vlndomptêe. L'une d'elles ayant abordé la frégate, Santini qui parlait le patois de Toscane fut envoyé auprès de ces gens pour les interroger familièrement et savoir si le nouveau grand-duc de Toscane était aimé, si les autorités actuelles avaient les sympathies de la population et surtout si les Elbois étaient contents d'avoir comme souverain l'empereur Napoléon. Les réponses furent plus que satisfaisantes et Santini recueillit (le l'enthousiasme à souhait. Parmi les hommes qui se trouvaient dans la chaloupe était un vieux marin, un nestor de la côte qui, nous dit Santini, s'écria comme inspiré :

— Notre misérable patrie est trop pauvre pour le roi des rois et d'ailleurs l'île d'Elbe est bien petite pour recevoir le monde entier, qui bientôt voudra venir visiter le pays gouverné par Napoléon Bonaparte.

Au surplus, ces gens n'étaient point trop mécontents des autorités actuelles de l'île. Seul, le vicaire général Arrighi, un Corse qui se disait parent de l'Empereur, était fort impopulaire et, peu avant, des mauvais plaisants avaient cloué à sa porte un chat éventré, avec un écriteau promettant le même sort au chef du clergé de l'île. Après avoir débarqué devant la Porte de Mer,

au milieu des acclamations et des chants, après avoir été conduit, dans un appareil ingénu, sous un dais enguirlandé de papier doré, et par un chemin semé de buis et de myrthe, à Féglise Sainte-Marie où il entendit le Te Deum, l'Empereur s'installa provisoirement à l'hôtel de ville de Porto-Ferrajo où quelques chambres avaient été en hâte préparées pour lui, avec des meubles fournis par les familles aisées de l'île \ Santini, les jours qui suivirent, tenta vainement d'approcher l'Empereur fort occupé à visiter son île. Le grand maréchal Bertrand, très affairé, paraissait avoir complètement oublié qu'il avait promis au pauvre diable de l'employer. On n'avait nul besoin évidemment d'un courrier du cabinet à Porto-Ferrajo.

— Que voulez-vous qu'on fasse ici de vous ? lui

1. Actuellement, sur la façade de l'hôtel de ville de Porto- Ferrajo, des plaques de marbre commémorent les souvenirs de Victor Emmanuel, de Giuseppe Mazzini, de Francisco Domenico Guerazzi, un autre patriote qui fut longtemps emprisonné dans la forteresse de Porto-Ferrajo ; une quatrième plaque nous fait savoir qu'au début du siècle Victor Hugo, alors âgé de deux ans, séjourna à Porto-Ferrajo où son père, le colonel Hugo, commandait au nom de la France. Par contre, aucune inscription ne rappelle le règne de Napoléon dans l'Ile pendant dix mois. Ajoutons cependant que dans la salle des séances on trouve, parmi les portraits des grandsducs Toscans, un Napoléon, offert par l'Empereur à la municipalité lorsqu'il quitta l'île d'Elbe.

disait le grand maréchal. Vous ne voudriez pas laver la vaisselle, vous ne pouvez faire un valet de pied, et vous n'avez aucune habitude du service.

Désespéré de cet accueil, Santini rôda autour de rofïice et de l'écurie, espérant que les gens de la Maison lui indiqueraient le mo^-en de reprendre sa place parmi eux. Mais il ne fut que très médiocrement encouragé et même le fourrier du palais Déjean le prévint, avec une aménité de gendarme, qu'il le ferait chasser de l'île s'il persistait à importuner tout le monde de sa présence. 11 fallut que le maliieureux, après trois longs mois de patience, imaginât de se trouver un jour sur le passage de l'Empereur, ainsi que procédaient, en France, dans les revues, les soldats en quête de la croix ou d'un grade, et qu'il réussît à se rappeler à son souvenir. Napoléon accueillit la supplique et nomma l'homme, pour l'occuper, gardien de son portefeuille.

Voilà donc Santini installé aux Mulini, tout près de son maître et très pénétré de l'importance de ses nouvelles fonctions, si consciencieux même dans son service que cette application faillit, un jour, par un mauvais coup du sort, lui valoir une disgrâce complète. Son rôle était à peu près celui

d'un garçon de bureau, chargé de veiller au bon ordre du cabinet et de Fécritoire. Un malin, Napoléon étant à San-Martino, Santini, un peu trop prudent et méfiant, crut devoir mettre sous clefs l'encrier de vermeil et divers autres accessoires. Or, il arriva que l'Empereur survenant à l'improviste, courut à son cabinet et n'y trouva pas plus d'encrier que de gardien de portefeuille. D'où grande fureur du maître toujours impatient et d'ailleurs méticuleux et rangé jusqu'à la manie pour toutes les choses de son intérieur. Les valets de pied mandés par un violent coup de sonnette durent aussitôt aller lui quérir l'infortuné Santini qu'ils lui ramenèrent plus mort que vif. Scène terrible, justification balbutiée, affolée, naturellement stupide, ordre de ne plus reparaître devant l'Empereur. Marchand, heureusement, qui savait comprendre le dévouement, arrangea tout cela le lendemain et Santini put reprendre son poste sans autre difficulté.

Presque dès le début de l'installation à Porto- Ferrajo, le gouvernement de l'ile prévenu que des assassins avaient été mis en route pour tuer Napoléon, exerçait une surveillance inquiète autour du souverain. Il ne se passait point de semaine sans que des avertissements fussent envoyés à la

police du port très bien organisée d'ailleurs et dirigée habilement par le juge Poggi : lettre de l'ex-roi Joseph, retiré en Suisse, à Prangins, qui annonce que deux hommes soldés par les royalistes de France sont sur le point de se rendre à l'Ile d'Elbe ' ; propos d'un visiteur prussien affirmant que la Société Allemande des « Vertueux » a résolu d'expédier dans l'île « trois sicaires bien déguisés » -. Mais surtout on redoute les gens de Bruslard, le gouverneur royaliste de la Corse, ancien chouan de qui le Premier Consul avait fait fusiller un ami et dont les instructions officielles portent, croit-on, de se défaire à tout prix de Bonaparte. Et, d'ailleurs, nedécouvre-t-on pas un jour, dans les taillis de San-Martino, un sinistre vagabond armé d'un poignard, un Corse coupable déjà de plusieurs crimes et qui ne peut expliquer sa présence, ni la façon dont il a abordé le sol elbois. L'homme eût été fusillé si l'Empereur, redoutant le retentissement de cette affaire, n'avait préféré le faire simplement jeter hors de son île. Bertrand, Drouot, les officiers d'ordonnance chargés de commander l'escorte de Napoléon, de

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