Marchand d'huile, p
prendre les mesures de sûreté autour de sa personne, sont sur les dents, et Cambronne voit des assassins partout.
Quoi qu'il en fût, il était nécessaire d'établir, en Corse même, un contre-espionnage pour surveiller les agissements de Bruslard. Il fallait trouver un homme, dévoué aveuglément à l'Empereur, originaire de Corse ou connaissant bien la Corse, y a^^ant des relations de famille et d'amitié, qui lui permettraient d'organiser, avec toute la discrétion possible, un service de renseignements occultes. On avait peu de confiance dans les hommes du bataillon corse dont on n'arrivait point à empêcher les désertions. 11 fallait chercher ailleurs, plus près du souverain. Le chef de la pohce, Poggi, jeta les yeux sur Santini, son compatriote, qu'il rencontrait souvent dans l'antichambre impériale et avec qui il se plaisait à causer du pa3-s. Entre eux, un jour, la conversation dura plus longtemps que de coutume, et, peu après, avec l'autorisation de Bertrand qui prit l'agrément de Napoléon, le gardien du portefeuille, couvert du sombre manteau et coiffé du chapeau pittoresque des pâtres corses, fut jeté de nuit par une felouque dans une anse déserte du gouvernement de Bruslard. L'humble Santini était chargé de la plus délicate
et de la plus périlleuse des missions car il devait y risquer à chaque pas le peloton d'exécution. Il a raconté ' comment, à Olelta, il avait pu obtenir d'un sien oncle, nommé Boccheiampe, un assez original montagnard, ennemi mortel de Napoléon empereur, mais instinctivement dévoué à Napoléon proscrit, des renseignements précieux sur les agissements de Bruslard qui, en diverses petites îles de Toscane, voisines d'Elbe, à Capraia notamment, aurait entretenu des sicaires guettant l'inslant propice. Ces choses sues, et sa présence ayant inquiété les autorités d'Olelta, le mandataire de Poggi se hâta de gagner Bastia où un ami lui facilita l'embarquement du retour. Il laissait derrière lui des gens acquis et désormais empressés à transmettre à Porto-Ferrajo toutes les informations secrètes, vraies ou fausses, qui, venant de
l. D'après Ghautard. — La mission donnée à Santini est trop vraisemblable en la circonstance pour être sérieusement mise en doute. Les détails du récit n'ont pu être fournis que par Santini lui-même. Quant k l'importance cjuc Santini, par la i)lume de Ghautard, attribue aux résultats de son expédition, elle peut être discutée, car il faut tenir compte des exagérations constantes du narrateur. Ge qui est incontestable, c'est que Napoléon, pendant tout son séjour à l'île d'Elbe, réussit il se garder contre les tentatives contre lui ourdies en Corse. El l'on est bien obligé aujourd'hui d'admettre, sans aller jusqu'à considérer Bruslard comme capable de soudoyer lui-même directement des assassins, que la précaution n'était pas tout à fait inutile.
1 iO APRÈS LA MORT DE i/eMPEREUR
Corse, provoquaient toujours un vif émoi dans la police elboise et n'étaient point parfois sans causer quelque forte impression aux Mulini, dans l'entourage immédiat du souverain. Le voyage de Santini fut d'ailleurs maintes fois renouvelé par d'autres émissaires de Poggi ' et, même, avertissement fut donné à Bruslard qu'il aurait à répondre sur sa tête de tout accident tragique, mais non point imprévu, qui pourrait advenir à l'Empereur.
Ce ne fut que dans les derniers jours de février, à la veille même du départ pour la France, que Santini, comme ses camarades de la Maison impériale, put prévoir le grand événement qui se préparait. Dès le 16 février, l'Empereur avait donné Tordre au directeur des mines, Pons de l'Hérault, de noliser un gros bâtiment de transport de Rio pour amener à Porto-Ferrajo toutes les munitions de guerre disponibles à Porto-Longone. Le chargement est terminé le 24 lorsque reparaît dans les eaux de l'île la corvette anglaise : la Perdrix, commandée par le capitaine Ad^'e qui, la semaine précédente, avait conduit le commissaire anglais Campbell à Livourne. Il faut absolument prévenir Pons, pour
1. Notamment, semble-il. par Cipriani Franceschi qui mourut à Sainte-Hélène où il avait suivi Napoléon en qualité de maître d'hôtel.
éviter une rencontre inopportune, de ne se mettre en route que le lendemain. On se souvient que Santini fut une estafette rapide du quartier impérial ; on l'envoie porter à bride abattue le contreordre de l'Empereur ; mais déjà les transports sont en route et croisent la corvette. La présence d'esprit de Pons qui demande au capitaine Adye de transmettre une invitation à diner au colonel Campbell pour la semaine suivante, réussit cependant à déjouer les soupçons britanniques.
Le surlendemain, la flottille elboise cinglait vers le golfe Juan. Santini était du voyage, mêlé aux vieilles moustaches de la Garde, et prêt, si c'était utile, à reprendre son fusil de chasseur du bataillon corse pour faire le coup de feu contre la cocarde de Louis XVllI.
Quatre mois plus tard, le NorthumberUuid, enlevant de la scène d'Europe le vaincu de Waterloo, filait à pleines voiles sur l'Atlantique à destination de Sainte-Hélène. On avait dépassé Ténériffe. La chaleur était très grande. Cipriani, le maître d'hôtel de l'Empereur, avait prié son compatriote Santini de lui couper les cheveux. El le gardien du por-
tefeuille transformé en perruquier s'était installé avec son client à l'avant du vaisseau entre le grand mât et le mât de misaine, lorsque l'Empereur qui se promenait sur le pont avec le général Gourgaud et le comte de Las Cases s'arrêta, intéressé, devant le groupe, et dit en patois corse : « Quand tu auras achevé, tu viendras me couper les cheveux à moi aussi. Et si tu ne me les coupes pas comme il faut, gare à toi. »
Un instant après, dans sa cabine, l'Empereur confiait sa tète à Santini fort ému, et d'autant plus que Napoléon ne lui ménageait point les avertissements et le menaçait de le faire jeter à la mer s'il commettait la moindre maladresse. Marchand, pendant ce temps, recueillait pieusement dans une serviette les cheveux qui s'éparpillaient en tombant.
Le patient n'était pas commode. Il parlait et s'agitait au point que Santini de plus en plus troublé finit par pincer légèrement avec la pointe des ciseaux l'oreille gauche de l'Empereur.
— Ah ! brigante ! Mi voi tagliare une orecchia ! Et se tournant vers Gourgaud :
— Qu'on le jette à la mer !
Santini bien entendu ne fut point immergé pour cette fois et il ne fut même point déchu de ses
toules récentes fonctions de perruquier impérial qu'il conserva, à Sainte-Hélène, jusqu'à la date de son départ.
Santini vécut la vie d'exil, aux Briars d'abord, à Longwood ensuite, du 17 octobre 1815 au 19 octobre 1816, c'est-à-dire exactement douze mois.
D'abord, son ingéniosité pratique, les utiles petits services qu'en dehors de ses fonctions il trouvait mo^'en de rendre à son maître avaient été agréables à l'Empereur. La vie des camps l'avait rendu habile à manier les ciseaux et l'aiguille. La garde-robe de Sainte-Hélène, bien que l'on y trouvât quelques uniformes glorieux et le manteau bleu de Marengo, n'était pas très riche en vêtements de nécessité courante. Napoléon lui-même s'en plaignait en riant devant les comtesses Bertrand et de Monlholon qu'il plaisantait également sur leurs toilettes fatiguées et d'un renouvellement difficile. Santini, un jour, imagina de tailler un habit à son maître dans une vieille redingote grise. Une autre fois, il trouva moyen de confectionner avec de vieilles bottes une paire de souliers à boucle qu'il doubla d'un satin blanc donné par M™^ de Montholon. Ce qui resta de ce satin devait, comme nous le verrons,
jouer un tout autre rôle, un rôle diplomatique et même un rôle historique. De plus, Santini était un excellent fusil. Lorsqu'il ne s'avisait point de razzier des cochons de lait ou des moutons sauvages appartenant à la Compagnie des Indes, il s'en allait^ sur le Mont aux Chèvres, abattre des ramiers que le maître d'hôtel Cipriani accommodait au mieux pour la table de l'Empereur. Mais bientôt l'humeur de Santini qui n'avait jamais été bien souriante commença de sérieusement s'assombrir.
Ce Corse « sentait profondément et s'exaltait avec facilité », nous dit Las Cases. Caractère ardent, organisation impressionnable, son imagination avait été fortement surexcitée par les procédés dont usait le gouverneur Hudson Lowe à l'égard de l'Empereur. Il devint l'une des premières victimes de ce climat « qui déprimait les uns, affolait les autres, qui remuait en ces Européens l'excès des jalousies, des rivalités, des passions coloniales^ ». Aigri de voir la santé de son maître dépérir, gagné lui-même par une sombre mélancolie, il dut cesser presque toute fonction à l'intérieur, et fermé, taciturne, il semblait ne plus s'occuper que de chasser dans le voisinage. En réalité, il voyait des espions