Frédéric Masson : Autour de Sainte-Hélène, 1" série
partout autour de lui, surtout depuis le jour où, s'il faut encroire son biographe, Hudson Lowe le fit j)ressentirpar un officier pour savoir s'il ne consentirait pas, quotidiennement, et moyennant une bonne récompense, à instruire Plantation House de ce qui se faisait à Longwood. Cela évidemment eût sim- |jlifié le service de renseignements établi par le gouverneur jusque sous les fenêtres du captif, service auquel répugnaient tant les officiers du 53^ Mais il faut convenir que, là encore, Hudson Lowe tombait bien mal.
— Pourquoi le gouverneur a-t-il songé à moi, à moi personnellement ? demanda Santini prêt à mordre.
— Parce que vous n'êtes pas Français.
— Je ne suis pas Français 1
— .\on, puisque vous êtes Corse.
— Ah çà ! mais depuis quand la Corse n'estclle plus française .'
Il fallut calmer le montagnard et le supplier, dans l'intérêt même de son maître, de ne pas faire d'esclandre. Ce qui d'ailleurs ne l'empêcha pas peu de temps après de se prendre de querelle à l'office avec le valet de chambre anglais de Gourgaud, un nommé Dickson, ancien domestique du prédécesseur d'Hudson Lowe, l'amiral Cockburn, et que
Santini ne voulait pas voir assis à la table de la domesticité impériale. La dispute fit du bruit et ses échos parvinrent à Napoléon qui fit appeler l'intraitable, lui lava la tête fortement en une brutale réprimande assaisonnée de « brigante » et autres injures.
Mais un fait d'une tout autre gravité devait décider Napoléon à se priver, pour Sainte-Hélène du moins, des services de ce dévouement trop agité.
Santini, depuis quelque temps, ruminait un projet à lui, un projet corse dont l'exécution aurait fait quelque bruit en Europe. Il avait ni plus ni moins conçu le dessein — qu'il confia heureusement à Cipriani dans un moment d'expansion — de tuer à coups de fusil le gouverneur, cette « fouine », ce « chat sauvage tout tatoué de roussures », et de s'expédier ensuite pour clore l'incident. Cipriani, qui connaissait le caractère de son compatriote, fut très effrayé de cette résolution; il en fit part à plusieurs autres du service et tous s'unirent pour prêcher à Santini le calme, la résignation et le pardon des injures. Mais comme ils en étaient pour leur éloquence, ils prirent le parti de dénoncer à l'Empereur les noirs desseins de son gardien du portefeuille, devenu à moitié fou depuis qu'il n'avait plus de portefeuille à garder. D'où
NOEt- SANTINI 147
entre le maître et le valet une seconde scène encore plus violente que la première. Le soir au dîner, l'Empereur en était encore très irrité et fixant un œil sévère sur Santini qui était au service, il l'apostropha en présence de ses convives non prévenus et tout saisis :
' — Comment, brigand, tu voulais tuer le gouverneur !... Misérable !... qu'il te revienne de pareilles idées, et tu auras affaire à moi ! tu verras comme je te traiterai !... Car, Messieurs, voilà Santini qui voulait tuer le gouverneur. Ce drôle allait nous faire encore une belle affaire ! il m'a fallu toute mon autorité, toute ma colère pour le retenir.
Et, plus tard, Napoléon, revenant sur cet incident qui Tavait décidément impressionné, disait encore à Las Cases : « Ce n'est que par auionié impériale , pontificale, que j'ai pu venir à bout de terrasser la résolution de ce gaillard-là. Voyez un peu l'esclandre qu'il allait causer ! J'aurais donc encore passé pour le meurtrier, l'assassin du gouverneur ! Et au fait il eût été bien difficile d'ôtcr une telle pensée de la tête de bien des gens. »
Deux mois après cette scène, ce sont les écœurantes discussions au sujet des dépenses de Longwood. L'Empereur fait briser son argenterie par
148 APRÈS LA MOUT DE l'eMPERFAR
Santini en présence du général de Monlholon. Les morceaux en sont portés chez le pourvoyeur Balcombe et cette première vente rapporte six mille francs.
Au milieu de la profonde irritation que ces faits provoquent parmi les serviteurs de Napoléon, arrive l'ordre du cabinet anglais de renvoyer quatre d'entre eux. La consternation, à l'ofTice, est générale. Quels seront les bannis de l'exil ? Le gouverneur prétend les désigner lui-môme. Bertrand pioteste avec force et demande communication des dépêches de lord Bathurst. Le cabinet britannique se bornait à exiger le départ d'un ofTicier et de trois serviteurs au choix du « général » . Napoléon, alors, décida de se séparer du capitaine polonais Piontkowski que l'on connaissait peu et qui était venu, sans être ajjpelé ni désiré, à Sainte-Hélène. Il donnait également leur congé à l'argentier-lampiste Rousseau, et au second piqueur Archambault jeune, serviteurs fidèles, mais non pas indispensables. Un quatrième homme de livrée devait partir. Napoléon désigna Santini, de plus en plus obsédé, neurasthénique, et dont la présence dans la petite colonie devenait intolérable. Santini d'ailleurs comme Piontkowski s'était refusé à signer la déclaration imposée par Hudson Lowe de se soumettre à
noi:l santini 149
toutes les restrictions jugées utiles pour la surveillance. Ou, du moins, il refusait de signer une déclaration dans laquelle le nom de Bonaparte était substitué à celui de Xapoléon et le titre de général à celui d'Empereur. En conséquence, les deux protestataires reçurent, avec Archambault et Rousseau, Tordre de quitter l'île de Sainte-Hélène pour être transportés au cap de Bonne-Espérance et de là en Europe.
Mais l'Empereur savait qu'en se privant de Santini, maintenant impossible à Longwood, c'était un dévouement aveugle, un fanatisme agissant qu'il renvoyait en Europe. Et l'idée lui vint de confier à ce paysan corse la plus haute et la plus difficile mission en faisant de lui son ambassadeur auprès de l'opinion publique en Europe.
Voici comment :
A la date du 18 août 1816, après une altercation des plus pénil)les avec Hudson Lowe qui venait maladroitement l'entretenir des dépenses de Longwood, iNapoléon, sur l'impression de cet entretien et en réponse à la communication du gouverneur qui lui avait officiellement fait connaître le traité du 2 août 181o — par lequel les souverains aUiés s'accordaient à considérer Napoléon comme un prisonnier de guerre confié à la garde de la Grande-
Bretagne — , dicta au général de Monlholon une solennelle protestation contre le contenu de ce traité : il n'était point, disait-il, prisonnier en droit de l'Angleterre, si en fait sa personne se trouvait en son pouvoir. Après avoir abdiqué entre les mains des représentants de la nation au profit de la constitution adoptée par le peuple français et en faveur de son fils, il s'était rendu volontairement et librement à l'Angleterre pour y vivre en particulier dans la retraite sous la protection des lois britanniques. La convention du 2 août, faite quinze jours après que l'Empereur Napoléon était en Angleterre, ne pouvait avoir en droit aucun effet ; elle n'offrait que « le spectacle de la coalition des quatre plus grandes puissances de l'Europe pour l'oppression d'un seul homme ». Et il affirmait que si, au lieu de se confier à une nation qu'il croyait grande et généreuse, il s'était remis entre les mains de l'Empereur d'Autriche, son beau-père, de l'Empereur de Russie, son ami, ou même au roi de Prusse, il eût été traité selon son rang, selon sa gloire et avec les égards que méritait un tel vaincu. Et il parlait de l'indignité, de la sotte mesquinerie du traitement qu'on lui faisait subir à Sainte-Hélène. Soucieux enfin de se réconcilier avec l'opinion publique, il déclinait la res-
NOËL SANTINI iSl
ponsabilité des deux dernières guerres, provoquées, disait-il, par les exigences des alliés, sur leur refus de traiter à des conditions honorables pour la France et pour l'Empereur.
Napoléon ne se faisait guère d'illusion sur les résultats de cette protestation communiquée par Hudson Lowe à lord Bathurst et même transmise aux chancelleries des gouvernements intéressés. Mais il eût fondé un bien plus grand espoir dans une discussion publique au Parlement et dans un mouvement de l'opinion en sa faveur. Il savait qu'en Angleterre il avait déjà — si le mot n'est point trop fort — un « parti », « cette admirable suite de libéraux conscients qui, dans la Révolution, n'avaient point vu que des crimes et en Bonaparte qu'un aventurier corse' ». Ces hommes, dont certains, comme Sir Robert Wilson, avaient déjà eu l'occasion d'exercer en France même leur générosité envers les proscrits de Louis XVIII, considéraient qu'il y avait peu de gloire pour leur pays à entretenir de calomnieuses attaques contre le vaincu et à soumettre le prisonnier à de basses persécutions. Plusieurs môme parmi ces libéraux ne cachaient point leur admiration pour l'Empc-
1. Frédéric Masson : Autour de Sainte-Hélène, 1" série, p. 9.
152 APRÈS I.A MORT DR l. EMPEREUR
reur. Us avaient été reçus à File d'Elbe et Napoléon les avait subjugués dans une conversation. D'autres n'avaient pu résister au désir de se rendre à Paris pendant les Cent-Jours pour voir de près le héros; ainsi, Hobhouse, le futur lord Broug'hton, qui, au moment de regagner Londres le 12 juin 1815, alors que Napoléon venait de partir à l'armée, écrivait dans son journal ces lignes curieuses : c( Si l'on considère Napoléon et ses guerriers comme les défenseurs de la cause des peuples contre la conspiration des rois, quelque regret que je puisse avoir que cette cause ne soit pas tombée en des mains assez pures pour mériter une estime indiscutée, je ne puis m'empêcher de souhaiter que les Français recueillent tous les succès compatibles avec l'honneur militaire de ma patrie. Mais, comme Anglais, je ne saurais être témoin de leur triomphe, et comme ami de la liberté je ne veux pas être témoin de leurs revers. Je quitterai donc Paris demain ^ » Ainsi Napoléon pouvait raisonnablement compter sur les sentiments généreux de cette partie influente de la nation anglaise, et ne fut-ce point d'ailleurs toujours le suprême espoir des prisonniers de Longwood qu'un chan-