D'après Chautard. — Conf. Mémorial
156 APRÈS LA MORT DE i/eMPEREUR
luxe, qui prendra le moindre souci de lui indiquer sa voie ? On sMmagine aisément le pauvre diable flânant pendant de longues journées de découragement et de fatigue autour des hôtels des membres du Parlement dont il a par hasard entendu prononcer les noms à Sainte-Hélène. 11 songe inévitablement à lord Rolland dont son maître parle comme d'un ami. Mais il faudrait d'abord se faire ouvrir la porte bien gardée de lord HoUand. Seul, il n'ose espérer convaincre le noble Pair de la réalité de la grande mission confiée à un aussi infime missionnaire. Les difficultés s'accumulent sous les pas de Santini. 11 y a bientôt un mois que sans résultat il erre dans la ville. Et il est tout près de désespérer lorsque, dans une taverne des quartiers populaires, il rencontre un réfugé italien, ancien soldat du prince Eugène, qui, par suite de démêlés avec la police de son pays pour raisons politiques ou autres, a jugé prudent d'abandonner un terrain trop brûlant pour lui. L'homme est bavard. 11 paraît heureux d'avoir cette occasion d'exprimer sa haine des Bourbons, de France ou de Naples, et de s'étendre sur les excès, les proscriptions, les exécutions de la Restauration. Il en vient naturellement à s'apitoyer avec Santini sur l'exécution de Labédovère et sur celle de Xey, et à
se réjouir de l'évasion de Lavalelle eu cilant, à ce propos, la noble conduite de Sir Robert \\'ilson, le généreux Anglais qui laciiila la fuite du condamné à mort. Le nom de Sir Wilson, ainsi jeté dans la conversation, est pour Santini un trait de lumière. Sans se découvrir, sans se révéler, il réussit à obtenir de l'Italien l'adresse du sauveur de Lavalette, de qui, dès le lendemain, il sollicitait et obtenait une audience.
Sir Robert Wilson reçut parfaitement Santini. Il écouta curieusement ses récits de Sainte-Hélène et manifesta de l'émotion lorsque, sous ses yeux, l'ex-huissier du cabinet impérial plaça le grimoire sur salin blanc, contenant la protestation du 18 août Sir Robert demanda à son visiteur de revenir le lendemain et, ce jour-là, il le conduisit chez lord Holland.
« Jamais je n'oublierai la réception que me fit lord Holland, a raconté Santini par la plume de Chautard ; il dévora la protestation de l'Empereur; il la lut, la relut vingt fois; ses yeux étaient pleins d'indignation, et quand je lui dis qu'on avait fait beaucoup de copies de cette pièce, qu'on les avait remises aux voyageurs qui visitaient mon maître... que tous ces voyageurs avaient promis de rendre publicjue la protestation, par la voie des journaux,
et que pas un n'avait tenu parole, lord Holland se leva, en s'écriant avec force : « Et moi je vous promets qu'elle sera publiée, je vous le promets sur mon honneur 1 Faites une simple notice, dites comment Napoléon est traité, comment il est nourri ; dites aussi comment il est logé ; et à celte notice, nous joindrons la protestation de votre maître, qui est la pièce essentielle ; les journaux publieront cela, feront des appréciations, du bruit : j'aurai ainsi l'occasion d'interpeller le ministre, je lui demanderai l'exhibition des pièces relatives à Sainte-Hélène, les instructions qu'on a données au gouverneur, Sir Hudson Lowe »... Il était malheureux, ajouta lord Holland, que, pour donner plus de poids et plus de retentissement à cette affaire, l'envoyé de Napoléon ne fût pas un homme public. En tout cas. Sir ^^'ilson pourrait le présenter à un de ses amis qui aiderait à la rédaction des notes. Le noble lord recommandait en outre à Santini d'avoir recours à lui, de lui écrire au conseil privé de Sa Majesté, s'il était inquiété par la police. Il lui promettait de le protéger pendant toute la durée de son séjour en Angleterre. Lord Holland devait tenir toutes ses promesses. Il fut, dès ce moment, selon l'expression de Sir Walter Scott, « l'avocat éloquent et sensible de Napoléon ».
Sir Robert Wilson avait présenté Santini au libraire Ridgway, établi à Piccadilly street et qui procura un cuisinier de lettres pour arranger les textes en anglais. Sur les notes informes de l'huissier de Sainte-Hélène, il fut rédigé luie brochure : Appel à la nation anglaise sur le traitement éprouvé par l' Empereur Napoléon dans l'île de Sainte-Hélène, qui parut le 13 mars 1817 en même temps que tous les journaux de l'opposition publiaient la protestation de Tillustre captif.
Conmic on s'y attendait, l'effet produit fut immense.
Tels passages de la protestation étaient, en effet, de nature à exercer une impression profonde sur la sensibilité populaire. Ainsi ce grief relatif à la cor-
1. Le marquis d'Osmond, ambassadeur de France à Londres, au duc de Richelieu, ministre des Affaires étrangères : « Je reste convaincu que le général Buonaparte ne négligera jamais les moyens de prolonger son existence devenue plus précieuse sans doute par l'intérêt qu'elle inspire à lord Holland. Le pair n'aura pourtant le bonheur de le faire partager à ses collègues que dans quinze jours. En attendant, sa harangue sera prévenue et appuyée par l'ouvrage d'un nommé Santini venu de Sainte-Hélène; celui-ci, sous la direction de M. de Flahaut, dit-on, va publier le récit du traitement barbare qu'éprouve le prisonnier. Pour se justifier, les ministres pourront se borner à communiquer l'état des dépenses qu'il occasionne. » 11 mars 1817. (Affaires élrançjères, Gorr. dipl. Angleterre 609.)
160 APrîKS LA MORT DE l/lîMPEllEUR
respondance de TEmpereur décachetée par Hiidson Lowe :
« On lui «, jjcir là, inlerdit la possibilité de recevoir des iioiicelles de sa mère, de sa femme, de son fils et de ses frères. »
Et encore :
« Des lettres sont arrivées pour les officiers généraux de la suite de l'Empereur ; elles étaient décachetées et vous furent remises ; vous ne les avez pas communiquées parce qu elles ii étaient pas passées par le canal du Ministère anglais ; il fallut leur faire refaire quatre mille lieues et ces officiers eurefît la douleur de savoir qiiil existait sur ce rocher des nouvelles de leurs femmes, de leurs mères et de leurs enfants et qu'ils ne pouvaient les connaître que dans six mois. »
Dans son appel, d'autre part, Sanlini insiste sur les privations matérielles que Ton impose à l'Empereur, la table, médiocre et pire, qui lui est accordée; il se plaint de la pénurie et de la mauvaise qualité du vin avec une insistance témoignant que ce devait être là évidemment un des griefs personnels des gens de l'office, mais qui ne devait pas être absolument du goût de Napoléon. Il assurait que l'Empereur aurait été à diverses reprises privé d'aliments si son fidèle serviteur n'avait pu chas-
NOËL SANTINI 16t
ser pour le nourrir. Enfin et surtout il racontait comment on avait dû, pour vivre, briser et vendre l'argenterie impériale \
Sir Walter Scott a convenu qu'aucune plainte ne devait aller plus droit au cœur du peuple anglais que celle qui « aurait pour sujet le défaut de quantité ou le vice de qualité dans la nouri'ilurc donnée aux exilés ». Il objecte d'ailleurs que ces griefs étaient fort exagérés et que la table de ^Napoléon était servie non point comme une table impériale mais comme la table d'un général de premier rang. Il reconnaît que cette parcimonie fut regrettable et ne peut s'expliquer, au surplus, f|ue par la hantise que l'on avait, après une période de formidables dépenses, de faire partout des économies.
La question vint le 18 mars 1817 à la Chambre des Lords où loid Holland dans un discours « plein
1. Voici d'autre part sur les conditions de la vie à Sainte- Hélène le témoignatfe d'un homme peu suspect de tendresse pour l'Empereur. Le marquis de Montclienu, commissaire du roi de France, écrit dans sa dépêche du 23 juillcl 1810 : « Le climat de ce jjays est beaucoup trop vanté en Europe ; il n'est pas malsain, mais il ne vaut pas ce que nous avons cru. Je ne suis pas strictement malade, mais je ne m'y porte pas bien et je n'y ai point d'appétit... La nourriture (\ue l'on peut se procurer à force d'argent est malsaine pour nous. » El de Gourgaud, Journ. de Sainle-Uélène. 29 l'évrici- 1810 : « La viande qu'on nous envoie est pourrie. »
de sens et de modération » interpella le ministère sur les rigueurs inutiles du traitement appliqué au captif. Lord Bathurst dans sa réponse, sans nier, d'une façon systématique, tous les faits allégués, s'appliqua et réussit à circonscrire le débat, à éviter Tenquête réclamée en donnant par ailleurs personnellement à lord Holland l'assurance que des adoucissements seraient apportés aux mesures imposées par Hudson Lowe ^
Tel fut le résultat immédiat de la courageuse initiative de Sanlini, de l'humble Santini, transformé pour la circonstance en ambassadeur et en pamphlétaire et dont la brochure retentissante fut criée dans les rues pendant trois semaines,
Sanlini était devenu l'homme du jour à Londres ; son nom était sur toutes les bouches. Une foule
1. Par contre, rambassadeur de Louis XVIII, le marquis d'Osmond, inquiet de voir se multiplier les portraits du « petit Napoléon » dans les boutiques de Londres et très soucieux des menées de ceux qu'il appelle les Hélénistes, insiste auprès du cabinet britannique pour que la surveillance du captif soit rendue encore plus étroite. Le 12 septembre 1817, il écrit au duc de Richelieu : o J'en ai entretenu lord Bathurst qui croit impossible de rien ajouter aux mesures de sûreté prises dans Tile. Sans me le dire, je pense qu'il prescrira moins de facilité à visiter le prisonnier et à lui transmettre des bustes. » Il s'agit ici d'un buste du duc de Reichstadt, en marbre, porté par un marin à Longwood. Osmond s'imaginait que l'on avait caché dans le chef toute une correspondance du parti, et il regrettait qu'Hudson Lowe n'eût point fait briser celte tète pour voir ce qu'il y avait dedans.
d'Anglais venaient à lui, curieux d'avoir des renseignements sur Sainte-Hélène, sur la vie de Longwood, sur la santé, les occupations, les conversations de FEmpereur. Sanlini se prêtait à toutes les interviews et offrait à la déférente curiosité de ses visiteurs un vieil habit des chasseurs de la garde que Marchand lui avait donné avant son départ. Ainsi, grâce au dévouement actif de ce fidèle, qu'aidaient les circonstances, il se préparait dans l'opinion publique « en faveur de ce « little Boney » tellement injurié, caricaturé et calomnié, un mouvement de réaction contre l'excès des outrao-es ' ».
La popularité spéciale provoquée par la douloureuse légende de Sainte -Hélène venait de naître en Angleterre môme où son développement, un instant contrai-ié par les maladroits bavardages de Gourgaud, devait être favorisé exceptionnellement par la publication du journal d'O'Méara, et les récits des voyageurs et officiers anglais revenus del'ile.
Mais Santini, sa tâche terminée, devenait trop encombrant et inquiétant à Londres. Il s'en rendit bien compte et, après avoir remis en témoignage de sa gratitude à lurd HoUand une mèche des
1. Frédéric Massoii : Les Missionnaires de Sainle-IIclèiie, i^o série.
164 APRKS LA MORT Uli: l'eMPEREUR
cheveux de TEmpereur, il se décida, avec le passeport que lord Casllereagh lui fit délivrer pour la Belgique, de prendre, à Douvres, le baleau pour le continent, où il avait encore beaucoup à faire.
Le retentissement provoqué dans toute l'Europe par le factum de Sanlini et l'interpellation de lord Holland avait été trop considérable pour que le très infime huissier de la Maison de Longwood pût, dès lors, échapper à la surveillance étroite et brutale de toutes les polices des pays où il porterait ses pas. Son geste d'audace désespérée Ta brusquement tiré de l'obscurité de sa condition. Il devient le « fameux » ' Santini, séide de Buonaparte, son plus dangereux agent en Europe. Tous ses déplacements feront l'objet d'une active, pittoresque et volumineuse correspondance diplomatique entre Vienne, Bruxelles, Carlsruhe, Munich, Milan et Paris. Cet homme est un scandale ambulant. Son passage en tels endroits où sont surveillés des réfugiés, des anciens employés ou soldats de Napoléon, risque de ranimer les passions, d'aviver les haines, de surexciter les consj)irations. D'autant que le Corse a choisi l'itinéraire que l'on
1. D'un rapport de Munich du 8 mai 1817. Arch. na/.. F', 6926 (9133).
NOËL SANTIM i€5
juge le plus dangereux pour Torche des régimes rt'lablis. Son projet est, en effet, d'aller successivement visiter tous les membres de la famille Bonaparte auxquels le proscrit l'a recommandé, et qui lui donneront, espcre-t-il, aide et assistance. Il commencera par la famille adoplive, mieux partagée par le sort, et qui se trouve d'ailleurs aux j)remières étapes en venant de Belgique. 11 verra, à (^arlsruhe, la grande-duchesse Stéphanie de Bade et, à Munich, le prince Eugène. Après, il tâchera de joindre M""^ de Saint-Leu, l'ex-reine Hortense, puis il jjrendra, en Italie, les routes de Parme et de Rome où il compte sur un bon accueil de Marie- Louise et de Madame Mère.
La question est de savoir si la diplomatie de la Saintc-AUiance lui permettra d'accomplir cette tournée de famille. On ne sait trop d'abord, à vrai dire, quelles mesures on décidera à son égard. L'homme, assurément, est bon à enfermer. Il colporte, du moins on le croit, avec des ruses italiennes, des papiers redoutables dans ses doublures et les triples fonds do ses malles. Il vient de Sainte-Hélène. Il a été spectateur, témoin, du drame cruel qui s'y joue. Tant de gens seront ravis de le croire, même s'il exagère, et cela en un moment où l'opinion publique, partout, en
France, en Belgique, en Italie, en Espagne, est tellement disposée à fronder les gouvernements, ceux de la Sainte-Alliance qui se dresse toute hérissée de baïonnettes contre les aspirations populaires. Le mieux, évidemment, serait de retenir le gêneur dans une forteresse. On y songera. Mais, en attendant, on Tobserve, on l'enveloppe d'espions, on fouille ses bagages à tous les relais, sans résultat du reste, car de Sainte-Hélène le pauvre diable n'a rien emporté d'autre, avec d'inoffensifs billets, que la fameuse protestation et ses souvenirs. Et cela, d'ailleurs, suffît bien.
Parti de Londres, Santini passe en Belgique et s'arrête à Bruxelles. Son arrivée, dans le monde des proscrits français qui l'accueillent, l'entourent, le traitent, le font parler, est un événement sensationnel. Santini, au demeurant, est fier de son rôle. Il raconte, avec images, les tourments de Longwood, s'exprime sur le gouverneur avec la dernière violence ^ Et, si ces discours excitent peu d'émoi chez les conventionnels proscrits, les tristes vieillards que réunit la promenade quotidienne dans
1. « Cet émissaire parait mal clioisi sous les rapports de l'adresse et de la discrétion ; on assure quil a tenu beaucoup de discours imprudents à Bruxelles. » Le comte de la Garde, ministre de France à Munich, au duc de Richelieu. Arch. nat.. F^ 6926 (9153).
Tallée des Veuves, les paroles de « l'homme qui vient de Sainte-Hélène » sont, au contraire, bues, commentées, répétées, exagérées par tout ce qui porta, sous l'Empire, un uniforme ou un habit brodé à Faigle et qui conserve au cœur, farouche, la haine des Bourbons et de l'Anglais, auteurs de la proscription, et responsables de l'actuelle misère. Et le concert d'imprécations atteint un diapason tel que certains des exilés, timorés, ou comptant sur quelque prochaine amnistie, redoutent de se voir compromis et prennent leurs dispositions pour éviter, contre eux-mêmes, des représailles.
Du nombre est Cambacérès. L'ancien archichancelier d'Empire compte, pour revenir avant peu à Paris, sur un effet de la clémence royale. Il ne se soucie nullement de lier partie avec tous les agités que fanatise encore le nom de Napoléon et qui revent peut-être, les fous, un autre Retour, — comme si l'on revenait de Sainte-Hélène ! Cambacérès refuse de recevoir Santini, dans sa maison de la rue de l'Empereur. Bien j)lus, il n'hésite pas à se rendre chez le comte d'Argenteau, ministre do France à Bruxelles, pour lui déclarer que, « ne dût-il jamais être admis à rentrer dans sa patrie, il avait pris l'irrévocable résolution de n'adhérer à
168 APRKS LA MORT DE lV.MPEREUR
aucune espèce d'inlrigue ». Et le voilà désormais à couverte
Sanlini, d'ailleurs, il l\\ut bien le reconnaître, parle beaucoup et parle trop. 11 se vante d'avoir réussi à soustraire aux recherches des Anglais quelques papiers importants « au moyen d'un enfoncement pratiqué dans une planche de sa malle ». Ces papiers n'ont aucun intérêt politique, mais ces bavardages imprudents irritent et inquiètent ceux qui font surveiller son voyage, et l(ii vaudront, on définitive, mille tracasseries et Tinterdiction, à la frontière italienne, de continuer sa route.
A la fin de juin, Santini quitte la Belgique et se dirige vers Bade. Il voyage en poste et à peu près sans bagages. Lorsqu'il est en vue d'une ville, il pi-end la précaution, afin de n'y entrer que nuitamment, de descendre de voiture. Ainsi, il évite les investigations gênantes de la police qui veille aux portes de toute cité allemande et qui, assez régulièrement, est avertie de son passage. Enfin, le voici dans le grand-duché. Il entre à Carlsruhe, la capitale où Stéphanie de Beauharnais partage le
1. Dépt'cho (lu romte de la Garde au duc de Richelieu, de Munich, le 21 mai 1817, Arc/i. nal .. loc.cil. Camiiacérès fut autorisé à rentrer en France par une ordonnance du 11 mai 1818.
NORL SANTINI 169
trône grand-ducal. Santini pense que, là, du moins, on le recevra selon ses mérites et avec les égards dus à son dévouement pour le grand homme, 11 ne se trompe qu'à demi. La grande-duchesse lui accorde une audience. Elle accepte, avec émotion, une mèche des cheveux du héros captif. Elle écoute avec intérêt les récits de Santini et elle lui donne cinquante louis pour lui permettre de continuer son voyage. Sa générosité même, ne s'arrêtera point là et plus tard, en Corse ou à Paris, Santini, malheureux et sans ressources, recevra d'autres secours assez importants de la nièce de Joséphine '.
Donc, Santini n'a qu'à se louer de l'accueil de la souveraine de Bade. Mais il ne peut séjourner plus longtemps à Carlsruhe. Sa présence auprès d'eux compromet même les plus hauts personnages. Le seul souvenir de Napoléon, de quelque façon qu'il se matérialise ou s'évoque, continue d'être un danger pour le repos de l'Europe. L'huis-!sier de Sainte-Hélène porte en lui, avec lui, partout, l'ombre formidable de son maître et, partout, au bout de peu de jours, il est obligé, pour cette unique raison, de repasser la frontière.
Le 4 mai, il arrive à Munich avec son passe-
1. Ces sommes lui auraient été transmises par le marquis de Marmier et le général Gourgaud. — D'après Chautard.
170 APRÈS LA MOUT DE l'eMPEREUR
port de lord Casllereagh. Il espère trouver dans la capitale bavaroise, auprès du prince Eugène, g-endre du roi, le même accueil qu'à Bade, auprès de la princesse Stéphanie, et même mieux si possible. Eugène, le fils adoptif de TEmpereur, ne peut qu'ouvrir très largement sa porte au missionnaire de Sainte-Hélène. On sait qu'il n'est pas insensible à la détresse des vieux soldats proscrits et misérables, Français, Italiens ou Polonais. Il donne des secours à une foule de ces malheureux, et le baron Darnay f[ui tint registre de ces libéralités affirme qu'elles atteignirent 100.000 francs en 1815 et 60.000 l'année suivante. Enfin, mais ceci est encore ignoré , il se prépare à faire passer des fonds à Longwood, 1.000 louis par mois, simple restitution d'ailleurs, par fragments, d'un dépôt de 800.000 francs que l'Empereur a laissé entre les mains du vice-roi en 1814. Il faut ajouter que Lavalette, miraculeusement sauvé par sa femme du peloton d'exécution, a trouvé, près de Munich, un refuge ainsi que Dumolard, Drouet d'Erlon, et d'autres.
Santini a entendu louer cette générosité du prince. Il va de confiance, le lendemain de son arrivée, au palais d'Eugène. Il y est reçu sur un billet de la princesse Stéphanie, et très bien reçu,
NOFJ. SANTINI 17 1
assurc-l-il. « L'entrevue, dit son biographe, dura plus d'une heure... Le prince ne pouvait se lasser d'interroger un homme qui avait suivi son père adoptif dans l'exil... ses gestes étaient animés ; il marchait en parlant... puis s'arrêtant brusquement en face de Santini, il continuait son interrogation. Que fait l'Empereur? Parle-t-il de moi? » Et quand Santini lui présente, à lui encore, une mèche de cheveux de l'Empereur, il la porte vivement à ses lèvres, comme une chose sacrée...
Eugène donna cinquante louis. Il est peu probable, contrairement à ce que nous raconte Ghautard, que, de plus, le prince ait invité son visiteur à le revenir voir le lendemain. Le personnage était encombrant. Dans la ville, « il se plaignait tout haut et avec amertume du traitement auquel Napoléon était soumis à Sainte-Hélène » ; il alïirmait « que l'on se plaisait à tourmenter à mort son maître (c'est ainsi qu'il nommait toujours Napoléon) et que la justification du ministère britannique en réponse à la protestation de lord HoUand était complètement fausse et dénuée de fondement ' ». Si le prince Eugène ne sollicita point l'expulsion de Santini, du moins le laissa-t-il expulser par la police bava-
1. Du rapport (I(> Mdnicii en diilc du 8 ni;ii 1817, Arch. nul., loc. cil.
roise. Menacé par un commissaire et invité à quitter sur-le-champ Munich, le Corse tenta vainement de se mettre sous la protection du consul de la Grande-Bretagne comme porteur d'un passeport anglais. Il était bientôt arrêté, à la porte même du prince Eugène, par deux sbires qui Tenlevèrent en chaise de poste et le jetèrent sur la route d'Ulm où il lui fallait passer pour se rendre en Italie par la Suisse et la Savoie. FAutriche lui refusant en fait, par des difficultés de passeport, l'autorisation de traverser son territoire. Le 19 mai on signale le passage de Santini à Zurich. La police française, avertie, s'inquiète de savoir l'homme si près de la frontière. « ... Sa destination, lit-on dans une note confidentielle \ est l'Italie et plus parlicuhèrement le duché de Parme et la ville de Rome. Mais des indications particulières m'annoncent que ce personnage a trouvé de la part du gouvernement autrichien des obstacles qu'il a vainement cherché à surmonter et dont l'effet, s'il en eût rencontré de tels de la part de la Cour Helvétique, eût été de lui fermer l'entrée de l'Italie par hx voie qu'il avait prise et de le forcer à revenir sur ses pas jusqu'à
1. Juin 181". Non expédiée. Subsiste au dossier comme rapport. Pas de signataire,, mais émane vraisemblablement du général Canuel, qui commandait alors à Lyon.
Londres même. Ne pouvant pénétrer en Italie par les États autrichiens, le sieur Sanlini tenta d'y arriver par la Suisse. Peut-être devait-il y rencontrer des obstacles de la part du ministre de France près la Diète Helvétique... J'ai sous les yeux une dépêche du ministre de France près la Diète ' qui mande, sous la date du 23 mai, que le passage de Santini par Zurich le 19 du même mois lui est annoncé par M. le baron Foulon, secrétaire de la légation autrichienne, « M. de Foulon, ajoute M. le « comte de Talleyrand, m'a dit qu'il était impos- « sible d'empêcher cet homme de retourner dans sa « patrie. » La conduite du ministre autrichien près la Cour de Bavière et les instructions de la Cour de Vienne elle-même ne sont point à ce qu'il mo semi)le conformes à cette assertion. Il ne s'agissait point de contester à Santini le droit de retourner dans sa patrie. Mais la police des passeports serait illusoire si elle ne procurait pas les moyens d'interdire le passage par tel ou tel pays aux personnages justement soupçonnés d'intrigues politiques et dont la présence peut otï'rir des dangers : le droit de délivrer des visas ne renferme-t-il pas impUcitement celui de les refuser? »