‹ Après la Mort de l'EmpereurChapitre 22 sur 30 · Arch. liât. F" 6926 (9153) 18 février · texte numérisé non relu

Arch. liât. F" 6926 (9153) 18 février

NOËL SAMIM 191

publiques, précisément à cause de sa situation particulière. Il n'a montré aucun élonnement sur mes recherches minutieuses, et à son air calme j'ai jugé que ce n'était pas la première fois que cela arrivait et qu'il n'avait rien qui pût le compromettre. Il a répété plusieurs fois qu'on faisait bien d'exercer une surveillance nécessaire au bon ordre et qu'il était loin de s'en plaindre. Je lui ai demandé si ce n'était pas lui qui, à son retour de Sainte-Hélène, avait publié en Angielerre un mémoire dont les journaux du temps avaient fait mention et qui était relatif au traitement de Bonaparte dans celte ile ; il a répondu oui et qu'il avait cru devoir ainsi agir par devoir et par reconnaissance. » Le commissaire conclut que « cet individu n'est pas sans importance et que la police de Paris fera bien de le surveiller de près ».

A Paris, Santini demeure rue de Jussienne, n° 20. Il voit les généraux Fo}-, Lafayettc et « plusieurs individus appartenant à l'opposition la plus hostile ^ » . Mais surtout il visite, dans lintérèt de ses affaires, les généraux Gourgaud, Bertrand et Montholon. Il leur expose sa triste situation que, seule, la délivrance de son legs lui aiderait à rétablir. Finalement ,

l. Ministre de rinléricur au préfet de la Corse, 8 avril 1824.

il parvient à obtenir^ une somme de 5.000 francs montant de rarriéré de la pension annuelle de 1.000 francs que lui a reconnue Napoléon. Mais rien des 25.000 francs du legs. Marie-Louise ne restituera jamais les sommes remises à Orléans, malgré les demandes réitérées de Montholon qui lui-même figure pour 200.000 francs dans l'emploi de ces fonds par l'Empereur; et Santini, toujours épié, mais sans résultat, par les polices de Lyon et de Toulon, reprend tristement le chemin de Casacconi oiî l'attend sa forge ruinée -.

Sans doute, Santini nous apparaît un peu trop longuement sous l'aspect décevant du quémandeur. Ses visites successives aux divers membres de la famille Bonaparte ont à la fois pour but de raconter les souffrances de l'Empereur à Sainte-Hélène et d'apitoyer sur la misère de Santini en Europe. Il est un peu comme l'aède des temps épiques qui s'en va de château.^ en palais dire les dernières

1. Le Préfet du Rhône au ministre de l'Intérieur, 12 avril 18i4.

2. De 1823 à 1830, Santini fit encore d'autres voyages k Paris, deux au moins : en 1823 (préfet de Lyon au ministre de l'Intérieur. 26 mars 1823) et en 182S (préfet de Lyon au ministre de l'intérieur, 25 janvier 1828).

strophes de la plus merveilleuse chanson de geste et qui reçoit ensuite une récompense des hôtes qui se plurent à Técouter. Il fallait bien vivre et Sanlini, infime et très pauvre après le voyage d'Angleterre qui lui a coûté le peu d'argent rapporté de Sainte- Hélène, Sanlini redevenu très faible après le suprême et retentissant effort de Londres, Santini traqué incessamment par toutes les polices de la Sainte-Alliance en tous les lieux où il passe, qui compromet tous les foyers où il s'arrête et entraîne avec lui des mouchards dans toutes les auberges qui l'abritent, Santini qui ne peut trouver un emploi dans aucune maison, ne doit espérer réussir dans aucun commerce et, juif errant de l'Epopée à l'agonie, ne trouve un peu de repos que dans une forteresse autrichienne, Santini muni pour tout bien d'une lettre de l'Empereur qui a prévu la détresse inévitable de son fidèle et recommande aux membres de sa famille de lui donner du pain, Santini est bien obligé de tendre la main aux Bonaparte qui d'ailleurs ne paraissent point lui en avoir su mauvais gré, et qui vraisemblablement — Stéphanie et Jérôme du moins — continuèrent de lui envoyer assez régulièrement des secours en Corse.

La révolution de 1830 va d'ailleurs changer la vie de l'ex-huissicr do Longwood, comme celles de

tant d'autres qui servirent l'Aigle. Le roi-citoyen aime à s'entourer des hommes de Napoléon. Sur la recommandation d'un ancien secrétaire au cabinet particulier de Tempereur, le baron Fain, l'ancien gardien du portefeuille impérial est attaché, en qualité d'huissier, au cabinet de Louis-Philippe. Mais Santini ne reste que peu de temps aux Tuileries. Il préfère, en rappelant ses anciennes fonctions d'estafette, se faire admettre dans l'administration des Postes. Il est nommé postulant-courrier en 1833 et courrier de la malle de Paris en 1835. Sa conduite dans ce modeste emploi, avec lequel il lui fallait faire vivre une femme devenue infirme et quatre enfants, fut toujours parfaite et lui valut des notes élogieuses de ses chefs'. Mais, de nouveau, le soleil d'Austerlitz va se lever et faire pâlir le soleil de juillet. Un autre Bonaparte obtient dans la nouvelle république le pouvoir suprême. C'est, pensent les vieux impérialistes, le Consulat qui recommence. Les survivants de l'Epopée, et il en reste un bon nombre — au moins autant qu'il existe encore aujourd'hui de combattants de 1870 — sont bien venus à demander des faveurs à l'Elvsée. L'ancien

1. Lettre de M. E. Thayer, directeur de l'administration générale des Postes, au grand chancelier de la Légion d'honneur. Arch. Légion d'honneur. Dossier Santini.

prolecleur de Sanlini, le comte crOrnano, a été nommé grand-croix de la Légion d'honneur le 9 août 1850 et, quatre jours après, Grand Chancelier de l'Ordre. Santini, qui est alors courrier de la malle-poste de Toulouse à Bayonne et qui a établi ses pénates à Toulouse, 22, rue du Peyron, profite de l'heureuse circonstance de cette nomination pour réclamer la croix moins comme une faveur que comme une restitution \ cette croix lui ayant été déjà donnée en même temps qu'aux autres soldats du bataillon de l'ile d'Elbe, affirme-t-il, lors de la traversée sur le brick l'Inconstant.

« Nommé chevalier par ordre de l'Empereur au moment où, quittant l'ile d'Elbe, il débarquait au golfe Juan, j'étais au milieu des grenadiers qui formaient son cortège; cortège auquel il donna l'ordre de mettre la décoration, en invitant les officiers auxquels il restait encore des rubans de les remettre aux soldats qui n'en avaient pas. Ceci se passait en présence des généraux Bertrand, Drouot et Cambronne. Aux témoignages de ces généraux, j'en ajouterai un plus précieux pour moi. C'est le témoignage du général Exelmans, de vous enfin, mon général, qui, en 1815, avez été le dernier sur

1. Lellre k M. le grand chancelier de la Légion d'honneur. Arch. Léijion d'honneur.

le champ de bataille après le désastre de Walerloo à défendre de votre épée celui que j'ai suivi à Sainte- Hélène. »

En même temps il adresse au Prince-Président une supplique en laquelle il fait valoir son passé de soldat dans ce bataillon des tirailleurs corses qu'on appelait plaisamment dans Tarmée « les cousins de l'Empereur », la mission que lui donna Napoléon prisonnier, qu'il réussit à remplir, et qui lui valut tant de persécutions '. Et il joint à sa lettre les pages du livre de Vaulabelle sur les Deux Restaurations où le rôle de Santini est déjà sommairement noté pour l'histoire.

Quelques mois après, cette demande, chaudement appu3'ée par le directeur des postes Thayer et le général de Montholon, était favorablement accueillie par la commission d'examen des réclamations des dossiers militaires de la République et de l'Empire et, le 2 août 1851, Noël Santini était autorisé à porter, sur sa poitrine de brave homme, une croix que tout de même il n'avait pas volée.

Sous l'Empire restauré et de nouveau populaire et glorieux, l'Empire de la campagne de Crimée,

1. Lettre du 1" février 1851. Arch. Léfjion d'honneur (dossier Santini).

du traité de Paris et de la guerre de l'Indépendance italienne, les visiteurs de la sépulture de Napoléon I" dans la chapelle Saint-Jérôme aux Invalides ' pouvaient remarquer un vieux gardien décoré, revêtu de la sombre lévite de l'Hôtel, un septuagénaire au visage rasé, aux traits accentués, énergiques, qui veillait au bon ordre du lieu. Mal inspiré celui qui eût osé élever la voix dans le sanctuaire ou qui ne se fût pas avancé, tête nue, près de la grille protégeant le sarcophage impérial ! Le vieillard était prompt à faire entendre sous les voûtes ces paroles sévères, impérieuses, avec lesquelles, de nos jours encore, ses successeurs relèvent toutes les défaillances au respect du sépulcre.

« On se découvre devant le tombeau de l'Empereur ! »

L'invalide septuagénaire était Noël Santini, nommé gardien du Tombeau, fonction créée exceptionnellement pour ce fidèle « en récompense de ses longs services et de son attachement à l'Empereur Napoléon P'- ».

1. La construction ûo la grande crypte circulaire actuelle commencée en i843, d'après les dessins de rarchitecte Visconli, interrompue en 1848. ne fut terminée qu'en 1858. Les restes de >'apoléon y furent descendus le 2 avril 18G1.

2. Santini occupait simplement remi)loi. Il n'était point considéré comme pensionnaire de l'IIcMel et son nom ne figure jjoiiit sur les contrôles des militaires invalides.

Xoël Santini était désormais à l'abri du besoin, et mieux encore, car il avait enfin réussi à toucher presque intégralement le legs du testament impérial, 21.276 francs exactement, en I800, sur le crédit de huit millions afTecté par le ministère d'État à Fexécution du testament de Sainte-Hélène. Il put voir de bien grands personnages, et la reine d'Angleterre elle-même, s'incliner devant le cercueil de son maître. C'était la revanche de Sainte- Hélène.

Noël Santini mourut le 21 juillet 1862. Guillaume Chautard, le petit-fils du commandant du brick r Inconstant^ le brick du Retour de l'île d'Elbe, fit un discours sur sa tombe.

LE

Un valet d'équipage, connaissant des lettres juste ce qu'il faut pour rédiger les notes de service relatives aux fournitures des chevaux et au mouvement des voilures, un simple garçon dont l'esprit fruste est encore vide de lectures et qui doit aux circonstances historiques, à deux désastres, à deux abdications, à la sublime misère de l'agonie de Sainte-Hélène, de devenir bibliothécaire particulier de Tempereur Napoléon, voilà sans doute un cas aussi exceptionnel que certaines fortunes de soldats entre Valmy et Waterloo. Tel fut cependant, en Textraordinairc confusion des hommes, des rangs et des idées, à l'Epoque, le lot de Louis- Étienne Saint-Denis dit AH, natif de Versailles et successivement de par la grâce de sa bonne mine et l'activité complexe de son dévouement, élève-piqueur aux écuries impériales, second ma-

meluk porte-arquebuse de Napoléon, premier chasseur à Fîle d'Elbe, second valet de chambre à Sainte-Hélène et en définitive — pour lui donner par-dessus tous les autres le titre que l'Empereur lui reconnaît sur son testament où il lui attribue un legs — « garde des livres » de Longwood .

Le père de Saint-Denis était, si l'on peut dire, de la précédente cour. Du moins avait-il été employé à Versailles aux écuries de Louis XYl dont il avait porté la livrée. Il avait vu tomber le régime, et son infimité lui avait épargné les représailles révolutionnaires contre tout ce qui avait tenu au roi. Lorsque mourut de ses propres excès la dictature jacobine et que de nouveaux maîtres s'installèrent souverainement aux Tuileries, le vieux Saint- Denis se rapprocha du pouvoir. 11 eut la fortune d'être accepté dans la nouvelle Maison où il occupa comme devant les fonctions de piqueur. Et, surcroît de faveur, il réussit à obtenir du grand écuyer Caulaincourt que l'on voulût bien lui prendre également son fils.

Lorsqu'en 1806 le jeune Saint-Denis fut admis en quahté d'élève dans les équipages il avait tout juste dix-huit ans. Auparavant, préparation imprévue à ses fonctions nouvelles, Louis-Etienne avait,

dès Tâge de treize ou quatorze ans, occupé, dans une étude de notaire, ces fonctions de petit clerc à propos desquelles, Balzac, dans le Colonel Chabert, nous donne cette définition : « Le saute-ruisseau est généralement un garçon de treize à quatorze ans qui, dans toutes les Etudes, se trouve sous la domination spéciale du principal clerc dont les commissions et les billets doux l'occupent tout en allant porter des exploits chez les huissiers et des placets au Palais. » Ce n'était point là, évidemment, une école de perfectionnement intellectuel. D'autre part, les aptitudes du jeune homme ne lui permettaient point sans doute de compter sur un avancement notable dans la basoche, car il quitta sans regrets son étude et abandonna à d'autres le soin de porter les placets pour veiller exclusivement à la bonne tenue des chevaux. L'élève piqueur était un beau gars, grand, bien taillé, de mine avenante et, grâce à l'atavisme, vite adapté à ses modestes fonctions. 11 avait su plaire au grand écuyer. Avec les bagages de Napoléon, il fit le fameux voyage d'Erfurth où les maréchaux de France, fastueux comme des rois, traitèrent à peine en égaux les princes de la Confédération, et où la livrée impériale elle-même, suivant ces hauts exemples, affectait une morgue qui n'avait rien de

diplomatique. Puis, lorsque s'éteignirent les illuminations des fêtes allemandes, le jeune piqueur fut dirigé sur l'Espagne oij l'Empereur rejoignait ses lieutenants en discorde et décidait de ramener luimême son frère Joseph à Madrid. En avril 1809, Saint-Denis et une partie des équipages reprirent la route d'Allemagne et séjournèrent à Augsbourg jusqu'à la paix avec l'Autriche. En septembre 1811, l'écurie ir.périale suivit en Hollande Napoléon qui faisait la tournée du maître avec la plus grande représentation. Saint-Denis fut de tous les cortèges, et au retour à Paris il apprit avec joie qu'il était l'objet d'une faveur inespérée. Sa Majesté daignait l'enlever aux communs pour le faire entrer au palais. Napoléon attachait Saint-Denis à son service personnel.

Lorsqu'en effet, au mois de décembre de cette même année, l'Empereur voulut adjoindre au fameux Roustam un second mameluk, il ne songea point à faire son choix dans l'escadron oriental qui mêlait ses turbans bleus à calotte rouge et à croissant de cuivre et ses vestes courtes à olives et à passementerie aux kaulbachs ébouriffés et aux pelisses écarlates des chasseurs de la garde, et où, d'ailleurs, se trouvaient enrôlés en qualité de « turcs » un bon nombre de recrues de Seine-et-

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Marne et du Pas-de-Calais \ Il préféra, sur la désignation du grand écuyer, qui décidément continuait sa sympathie au jeune Louis-Etienne, transformer en mameluk son piqueur Saint-Denis. Je dis bien transformer car, dès lors, Saint-Denis dut troquer son nom pour celui plus oriental d'Ali que déjà avait porté avant lui, dans le service immédiat de FEmpereur, un Egyptien monstrueusement laid et facilement querelleur qui sortait son poignard à tout propos. En outre, Saint-Denis s'affubla, au palais et en campagne, du costume éclatant des Cophtes, des Syriens et des Arméniens ramenés d'Egypte. C'était, au reste, pour le brave gar-' ron un avancement exceptionnel, une véritable fortune. Mameluk de Napol(;on ! Porte-arquebuse du héros, gardien du sommeil de l'Empereur avec le droit de se coucher la nuit en travers de son seuil! La fonction, qui vous faisait passer son homme dans l'histoire, était enviée, jalousée, par tout ce qui appartenait au service de la Maison impériale et combien d'autres même dans l'armée, parmi les maigres épaulettes et les vieilles mous-

1. Fiévéc, Napoléon el la çjardc impériale, Paris 18o9. — Conf. Lcnôlrc, Papa Tarn {Vieilles )naisons vieux papiers, i" série), et le registre matricule conservé aux archives de la guerre ainsi que les cartons FA'v, 230, i"JO, 333, 334. 343, 410,. 523, 407 au.x Archives Nationales.

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taches, eussent postulé l'emploi. Roustam, le premier mameluk, n'était -il point célèbre dans les deux continents? Roustam, dont la grasse silhouette, en la féerique richesse de ses velours brodés, de ses armes incrustées de pierreries, était exposée dès avant TEmpire chez les marchands de gravures des boulevards entre M"^ Duchesnois, du Théâtre-Français, et Fanchon la Vielleuse; Roustam, qui, dans le cortège du sacre, endossa deux costumes dessinés par Isabey et qui coûtèrent 9.000 francs; Roustam, dont le Moniteur imprimait les mots, qui fut l'une des curiosités de Paris et que les étrangers ou les provinciaux de passage cherchaient à voir autant que son maître; Roustam, choyé par la famille impériale qui Taccable de cadeaux et de gâteries; dont la belle-fdle de Napoléon, Hortense, la future reine de Hollande, peint le portrait; à qui le Premier Consul, puis l'Empereur fait des confidences, qu'il pensionne de 1.200 puis de 2.400 francs, joints à 2.400 francs d'appointements comme porte-arquebuse, à deux inscriptions de rente l'une de 300 francs, l'autre de 400 et à des gratifications incessantes : 5.000 francs en 1810, en 1811, en 1813; 6.000 francs en 1814 pour ses étrennes, sans compter les poignées d'or que le maître lui jette à la volée quand il gagne au jeu.

Et ce n'était pas tout, puisque le maître encore, lorsque Roustam épousa un jolie fille de dix-sept ans. M"* Douville, fille d'un huissier du palais, pa^'a pour les fiançailles sur sa cassette un diner de 1.341 francs dans un restaurant à la mode.

11 faut dire aussi que l'espèce de popularité acquise par ce figurant magnifique des cortèges impériaux flattait Napoléon, La légende redoutable qui enveloppait le personnage, exécuteur secret, prétendaient les émigrés et les irréconciliables du faubourg Saint-Germain, des vengeances impériales avait donné à sa figure lourde et béate d'esclave de sérail un relief, un pittoresque d'histoire — auxquels le nouveau mameluk Ali , qui n'était en réalité ni mameluk ni Ali, ne pouvait évidemment prétendre.

Aussi la physionomie d'Ali Saint-Denis est-elle assez effacée pendant les trois années qui s'écoulent jusqu'à 1814. Il s'acquitte correctement de son nouveau service qui est, si l'on peut dire, celui d'un valet de chambre à cheval, d'une ordonnance de champ de bataille. Au grand écuyer qui lui avait signalé les capacités de son protégé, Napoléon avait répondu : « vMi ! il en sait plus qu'il n'en faut, )) Ali suit son maître en campagne, couche à ses pieds sous la lente, galope à sa suite parmi

les troupes, chargé de la lorgnette de guerre et d^un flacon d'argent rempli d'eau-de-vie, destiné surtout à ranimer les blessés qu'on rencontrait en route car l'Empereur n'en usa, paraît-il, jamais pour son propre compte. Lorsque Napoléon veut observer quelque mouvement au cours d'une bataille, Ali Saint-Denis se place devant lui le gros bout de la lorgnette sur son épaule. Ali fit la terrible campagne de Russie et en revint. En 1813, demeuré en détachement à Mayence, il n'assista point aux premiers combats, mais ayant pu rejoindre l'Empereur à Neumarck il le suivit dans la seconde partie de la campagne. Api'ès le passage du Rhin il dut de nouveau séjourner à Mayence et il ne réussit à sortir de cette ville qu'après l'entrée à Paris des armées étrangères et l'abdication de l'Empereur. C'est alors qu'autour du grand homme malheureux, dans sa Maison, parmi ses serviteurs les plus immédiats et les plus comblés, se produisent d'incroyables défections. Le premier valet de chambre Constant abandonne le maître qui a fait sa fortune et le Géorgien, le premier mameluk lui-même qui cependant a tout à redouter des ennemis de Napoléon et qui, justement cette année-là, a reçu en supplément d'étrennes 50.000 francs et un bureau de loterie, Roustam fait défection. Il s'était

pourtant vaillamment acquitté de son devoir de soldat pendant la campagne de France. Le drôle ne manquait point de bravoure quand il s'agissait de sabrer. Et on l'avait vu, à Saint-Dizier, reprendre sa place en volontaire dans l'escadron oriental pour donner la chasse aux cosaques de Tettenborn '.

Le Géorgien de qui l'on a récemment publié les mémoires, a d'ailleurs, de même que Constant, tenté de justifier sa conduite en ces tragiques heures de Fontainebleau, et cette version, telle qu'elle est, vaut qu'on la connaisse et peut-être même qu'on en tienne compte dans une certaine mesure pour accorder des circonstances atténuantes. Après l'abdication, un matin, Napoléon aurait demandé à Roustam ses pistolets avec un tel air que le mameluk éluda et s'arrangea pour ne point obéir. On parlait couramment dans les offices du suicide possible de l'Empereur. — « Savez-vous Roustam, dit quelqu'un, savez-vous que si le malheureux événement arrivait la nuit on croirait que vous avez été gagné par les puissances étrangères pour commettre le meurtre. »

Et Roustam s'affola, sa pauvre tête égarée par

I. « Les mameluks ont sabré à l'ordinaire. » Rapport de Lefcbvre-Desnoëttes, Arch. nat., A F., iv, 1670.

tout ce qu'il voyait d'imprévu depuis la défaite, ne voulut pas affronter l'épouvantable responsabilité de demeurer en ces circonstances le porte-arquebuse du sultan vaincu. Une nuit, il déserta. Au reste, il ne fut point le seul que terrifia cette idée d'une mort volontaire de l'Empereur et des conséquences qui auraient pu en résulter pour son entourage domestique. Ne vit-on point le propre médecin de Napoléon, le docteur Ivan qui avait suivi l'Empereur à Moscou, s'éloigner de Fontainebleau de toute la vitesse de son cheval, lorsque, dans la nuit du 12 au 13 avril, on le vint prévenir que le grand homme avait tenté de s'empoisonner avec un sachet d'opium préparé et dosé par ledit docteur Ivan lui-même pendant les heures désespérées de la retraite de Russie.

La défection de Roustam avait fourni au second mameluk l'occasion de monter en grade. A l'île d'Elbe, Ali Saint-Denis devient, par droit de fidélité, premier chasseur de Napoléon et gardien de ses armes. Comme il a manqué le départ de Fontainebleau, le brave garçon, précédant de quelques jours la comtesse Bertrand, ne peut débarquer à Porto-Ferrajo qu'un mois après l'installation impériale, et tout aussitôt il prend son service qui ne chôme guère, car le caprice du souverain fait cons-

tamment voyager l'équipog-e impérial des Mulini à San-Marlino, à Porto-Longone ou à Alarciana. Napoléon tente de disperser les forces de sa terrible activité par des déplacements continuels. Il n'est pas encore le reclus volontaire et dolent qui, plus tard, à Sainte-Hélène, abattu sur un divan, demandera aux Aventures du faux Marlinguerre ou aux Souvenirs de Félicie de lui faire oublier la cruauté des heures. Il n'ouvre guère les livres de Fontainebleau qu'il a emportés dans ses bagages' et qui demeureront,

\. Les ouvrages choisis par l'Empereur lui-même dans son cabinet et dans la grande bibliothèque, n'excédaient pas en leur ensend)le. selon leslimation du bibliothécaire de Fontainebleau, Ch. Némard, la valeur de deux ou trois mille francs. Il est intéressant de donner, d'après l'état dressé par le bibliothécaire de la couronne, Barbier, les titres de ces livras, qui indiquent les genres de lectures auxquelles Napoléon comptait se livrer à l'île d'Elbe. C'étaient : les Traités de paix, de Koch et Martens. — Système du monde, par Laplace. — Astronomie ancienne, moderne et indienne, par Bailly. — Polybc et Folard.

— Opérations militaires, par Jomiiii. — Histoire ancienne, de Rollin. — Histoire romaine, du même . — Voyage d' Anacliarsis.

— César, de Turpin de Crissé. — Décadence de l'Empire romain, par Ferguson. — Hommes illustres, de Phitarque, traduit ])ar Ricard. — Abrégé de l'Histoire du bas Empire, par Royon. — Abrégé chronologique, de Mézeray. — Satire Ménippée. — Mémoires de Bassompierre. — Histoire de France au XV 111° siècle par Lacrelelle. — Essais sur Paris, de Sainte-Foix. — Anarchie de Pologne, — Histoire philosophique de Raynal. — Cérémonies religieuses. — Collection de décrets, du Bulletin des Lois. — Le Moniteur. — Biographie moderne.

— Histoire de l'art, par Winkclmann. — Plans des ports par Ayrouard. — Voyage autour du monde, par Fleurieu. — Atlas du Voyage de La Peyrouse. — Voyage en Suisse, par

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à son départ, la propriété de la bibliothèque communale de Porto-Ferrajo. Il se plaît davantage à par courir les journaux, les libelles et les pamphlets récents et aussi certains volumes ou écrits que condamna, sous son règne, la censure, mesures qu'à diverses reprises l'impérial lecteur avoue être peu justifiées.

Saint-Denis, qui, lors des promenades à travers l'île, galope généralement à la suite ou prend place à côté du cocher sur le siège de la calèche lorsque le premier valet de chambre Marchand n'est pas du voyage, n'a rien à voir dans les livres de l'ile d'Elbe. Il lui faudra traverser ^Vaterloo

Coxe. — Le Lycée, de La Harpe. — L'Arioste. — Boileau, de Saint-Marc. — Télémaque (Didot Jn*"). — Racine, de Luneau de Boisgermain. — Théâtre de Dancourt. — Fables et contes de La Fontaine. — (Vil Bios. — Do7i Quichotte. — Œuvres de Saint Evremont. — Œuvres de Voltaire. — Lettres de Pline.

— Lettres juives, chinoises, etc. — Géographie de Mentelli et Malte Brun. — Géographie de Busching. — Annales des voyages.

— Septune français. — Hydrographie française. — Atla^ de Banville. — Iles Britanniques. — Comptes des Finances et du Trésor. — Voyage en Egypte, par Denon. — Description de l'Egypte. — Manuel du libraire.

Soit ;j2 ouvrages complets représentant ensemble 388 volumes. D'autres lots de livres furent acquis à Fréjus pour :240 francs, ainsi qu'une Bible de Sylvestre de Sac y. en 32 volumes et un herbier acheté en passant à Lyon (Gruyer, Napoléon, roi de Vite d'Elbe).

Diverses commandes de livres, de nouveautés principalement, furent faites, en outre, à Venise, à Gênes, i"! l'aris, à Livourne.

et connaître Sainte-Hélène pour que les caprices de la Fatalité le transforment en bibliothécaire de Napoléon.

Les semaines qui précédèrent le départ pour la France, Saint-Denis, non plus qu'aucun des autres serviteurs, n'avait pu pénétrer les desseins du maître. La terrasse des Mulini où l'Empereur promenait ses méditations, le modeste jardin vert et fleuri, baigné de soleil et comme suspendu entre le ciel et la mer, est l'un de ces petits coins délicieux et calmes infiniment, tout destinés semblet-il au repos définitif d'une vie tumultueuse. Ce fut cependant là, parmi les palmiers et les dattiers d'une flore orientale, au pied de la Minerve en marbre, encore demeurée en ce lieu comme un symbole d'inutile sagesse, que, sans doute, Napoléon conçut le projet d'héroïque et funeste audace qui devait le conduire à Waterloo. Très peu de jours seulement avant le 2G février les serviteurs commencèrent de soupçonner qu'il y aurait bientôt du changement dans leur existence. Une activité insolite vint troubler l'harmonie des services dans le Palazzo et, à certains ordres qu'on lui donna, Saint-Denis put comprendre que Ton allait sans tarder abandonner la petite île, mais il ne saisit pas très bien si la volonté de Napoléon allait

214 APRÈS LA MORT UE l'eMPEREUR

diriger l'expédition vers l'Italie ou vers la France. Ce fut Saint-Denis qui, après avoir été chargé de diverses missions à Rio et à Longone, porta enfin à Pons de rUcraull la lettre qui annonçait le départ. Pons, après avoir ouvert le pli, alla vers le bord de la mer et longuement, avec émotion, fixa l'horizon comme s'il cherchait à y découvrir des voiles étrangères...

Après le débarquement au golfe Jouan, le chasseur Saint-Denis assiste, à son poste d'honneur et de guerre auprès de Napoléon, à toutes les scènes d'histoire qui se déroulent au milieu des acclamations délirantes des paysans et des soldats idolâtres, pendant vingt jours : il connaît les rudes émotions de la première rencontre avec un bataillon français au défilé de Laffray; il voit, à Vizille, Labédoyère se jeter dans les bras de l'Empereur. 11 entre avec Napoléon à Grenoble, à Lyon, à Fontainebleau et à Paris le soir du 20 mars.

Il reprend son service aux Tuileries d'abord, à l'Elysée ensuite, pendant les cent jours que dure l'Empire constitutionnel. L'ancienne maison est rétablie dans tout son faste et nombre parmi les défaillants de 1814 multiplient les soUicitations

LE BIBLIOTHl':r,AIRE DE LONGWOOD 215

pour qu'on leur rende leur ancienne livrée. Roustam lui-même ose faire présenter par Marchand une supplique à l'Empereur qui, cette fois, est impitoyable : « — Xon, dit-il, c'est un lâche, jette ce papier au feu et qu'on ne m'en parle jamais ])lus. »

En juin, Ali Saint-Denis rejoint l'armée avec les équipages. 11 est constamment auprès du souverain aux batailles de Ligny et de Waterloo, et rentre avec son maître vaincu à l'Elysée. Il accompagne enfin Napoléon à la Malmaison où le service, sous les ordres fébriles du grand maréchal Bertrand et la surveillance du premier valet de chambre Marchand, prépare hâtivement les bagages impériaux pour une destination inconnue.

L'Empereur, qui prévoit et redoute les cruels loisirs d'un exil lointain, désire surtout emporter des livres, beaucoup de livres, toute une bibliothèque de travail.

Le plus grand nombre des ouvrages réunis dans les bibliothèques impériales des Tuileries, de Trianon, de Rambouillet ou de Compiègne, auxquels il faut joindre les volumes choisis et spécialement édités à un seul exemplaire et dans un format réduit, qui composaient les bibliothèques de cam-

pagne \ provenait des acquisitions personnelles, très importantes, de Napoléon pendant son règne. L'Empereur pensait donc qu'il lui appartenait de puiser largement dans ces bibliothèques pour son usage personnel et, dès 1814, il avait, nous l'avons dit, emporté à l'île d'Elbe une partie des livres de Fontainebleau qui sont actuellement conservés à la mairie de Porto-P'errajo comme un trésor dont les Elbois ont le bon goût de se montrer très fiers.

Le 25 juin 1815, de la Malmaison, quatre jours avant le départ, il écrivait à son bibliothécaire Barbier : « La grande bibliothèque devra être consignée à une maison américaine qui la fera passer en Amérique par le Havre. »

Il mandait en même temps à Barbier de lui apporter' le lendemain à la Malmaison :

1° La liste des 10.000 volumes et des gravures comme celles des voyages de Denon et de la commission d'Egypte, dont l'Empereur avait plusieurs milliers ;

2" Des ouvrages sur l'Amérique ;

J. Lorsqu'il partait pour l'armée ou pour un voyage, un peu long, l'Empereur se faisait adresser les principales nouveautés avec une analyse de chacune d'elles. Il avait aussi l'habitude d'emporter avec lui une bibliothèque de voyage. Composée de boites à compartiments, dans lesquels se trouvait l'élite des ouvrages d'histoire, de littérature ou de science, imprimés en petits formats. (Méneval.)

3" Un état particulier de tout ce qui a été imprimé sur FEmpereur pendant ses diverses campagnes.

Napoléon ajoutait : « 11 faudra compléter la bibliothèque de voyage qui doit se composer de toutes les bibliothèques de campagne et y joindre plusieurs ouvrages sur les Etats-Unis. » 11 demandait en outre « une collection complète du Moniteur, la meilleure encyclopédie, les meilleurs dictionnaires ».

Au moment du départ, les circonstances obligèrent l'Empereur à se contenter d'un bagage de volumes beaucoup plus réduit.

La Chambre des représentants, après une lettre du bibliothécaire Barbier au président du gouvernement provisoire, accorda à Napoléon par un vote spécial la bibliothèque de Trianon. C'est donc là ', et sauf peut-être 30 ou 40 volumes provenant de la Malmaison, que furent choisis les 588 volumes armoriés que nous retrouverons à Sainte-Hélène. C'était peu pour les appétits de l'exil. Et encore s'en fallût-il de rien que l'Empereur ne fût privé de cette pauvre satisfaction, de ces insignifiants reliefs des bibliothèques constituées par lui. Bliicher,

1. Anloiiio Guillois, Les BihUollièques partie a Hères de l'Empereur Napoléon.

en effet, dès qu'il connut le désir exprimé par Napoléon et la décision de la Chambre, se hâta d'envoyer à Trianon un parti de cavaliers pour s'opposer au transfert des livres de Napoléon qu'il tenait sans doute à conserver à Louis XYllI. Ces soldats n'arrivèrent qu'après le départ de la première voiture, mais ils eurent la consolation d'arrêter ce qui devait encore partir. Ainsi s'explique comment, sur les 1.929 volumes que contenait la bibliothèque, 550 seulement purent arriver à la Malmaison, et, de là, suivre les bagages à Rochefort et sur le Norlhimiberland,

Ce fut le premier fond de la bibhothèque de l'exil.

Les mémorialistes de Sainte-Hélène nous ont dit ce que fut « l'ennui » de Longwood où l'existence, restreinte et surveillée, des proscrits est affreusement monotone. Le matin, l'Empereur ne sort guère. L'après-midi, vers les deux heures, il prend assez régulièrement, dans les premiers temps, une leçon d'anglais avec Las Cases ; il se promène ensuite dans le maigre jardin où, parfois, mais très rarement, quelques personnes lui sont présentées.

Après quoi, on fait une petite course en calèche, en grand appareil, le chasseur Ali, vert et or, piquant en tête de l'attelage de six chevaux '. Car, naturellement, Saint-Denis avait voulu être de Fexil, et, même, lorsque, à Tîle d'Aix, il avait été question de fuir sur des chasse-marée, le brave garçon avait eu la joie de s'entendre désigner, seul avec ^Marchand de tout le personnel domestique, pour accompagner son Empereur. Mais Napoléon s'était résigné à se livrer aux Anglais et l'on s'ingéniait maintenant, dans File de la captivité, à tuer ce maussade et impitoyable ennemi : le temps. Avant le repas du soir, l'Empereur ou dictait, ou

1. Une anecdote, retenue par Las Cases, témoigne de la sollicitude de l'Empereur pour les gens de sa maison, particulièrement pour Ali Saint-Denis. Le 30 janvier 1816 l'Empereur ayant dirigé sa promenade du côté de la Vallée du Silence, on trouva le passage bouché par des broussailles mortes et une espèce de barrière pour arrêter le bétail. Le chasseur Saint-Uenis descendit de choval comme c'était son rôle pour ouvrir la route. Mais, pendant ce temps, sa monture s'enfuit et alla s'embourber dans un marécage. Ali dut prévenir les compagnons de l'Empereur qu'il restait pour délivrer l'animal. Un instant après, Napoléon entendant parler de l'accident du chasseur fut mécontent de ce qu'on n'eût point attendu Saint-Denis et voulut que le grand maréchal et le général Gourgaud retournassent vers lui. L'Emi)ereur mit pied à terre pour les attendre. Bertrand et Gourgaud revinrent en annonçant que sans eu.\ le cheval n'ei"it jamais pu s'en tirer. Assez longtemps après, l'Empereur remarqua que Saint- Denis n'avait pas encore rejoint l'équipage et ne fut rassuré qn'en arrivant à Longwood où il apprit que son chasseur était rentré par une route différente.

revisait, avec Las Cases au début, les campagnes d'Italie ou d'Egypte écrites à bord du Northumberland. Napoléon dictait très vite. Il fallait le suivre presque à la parole. Aussi Las Cases avait-il dû se créer une espèce d'écriture hiérogh'piiique, une manière de sténographie à son usage. Il était assez adroit et assez prompt pour recueillir à peu près littéralement toutes les expressions de l'Empereur. Il courait ensuite dicter lui-même ce qu'il avait noté à son fils Emmanuel qui dut bientôt remplacer son père auprès de Napoléon lorsque le mauvais état des yeux de Las Cases lui eut rendu ce service trop difficile.

L'n autre copiste bénévole ne tarda pas à s'offrir et à être utilisé, qui, après avoir passé de l'écurie à la chambre, passait de la chambre aux archives. . . Saint-Denis avait d'abord commencé par mettre au net les feuillets du Mémorial que composait Las Cases au jour le jour.

« Toutes les fois, dit Las Cases, que l'Empereur entrait dans ma chambre, il y apercevait le fidèle Ali, dont la complaisance dans ses moments perdus était employée à recopier discrètement ce journal. D'ordinaire, l'Empereur venait alors jeter les veux sur le travail d'Ali, et, après en avoir parcouru deux ou trois lignes, c'est-à-dire après l'avoir

reconnu, il s'en éloignait ou parlait d'autre chose. » H n'empêche que Napoléon conserva le souvenir (le ces aptitudes d'Ali qui, par la suite, dut s'appliquer à calligraphier les brouillons rapides des dictées de l'Empereur ou, du moins, d'une grande partie d'entre elles, car INIarchand, qui mit au net les Guerres de César, eut également une grande part dans ce travail de secrétariat qu'il savait même compléter, lorsqu'il fallait tracer des schémas ou des plans, par ses talents de dessinateur. A force de recopier les mémoires des autres, Ali Saint-Denis fut-il, dès ce moment, atteint par la contagion et imagina-t-il d'écrire, lui aussi, son journal de Sainte-Hélène. Il s'en est défendu plus tard, dans une lettre '■ à Pons de l'Hérault qui cherchait à réunir des souvenirs sur l'île d'Elbe. Par contre, le D'" Poumiès de la Siboutie qui fut longtemps le médecin et l'ami de la famille Saint-Denis, raconte, en ses souvenirs, qu'il eut l'occasion de voir et de feuilleter « les quatre gros cahiers » d'un journal tenu à Longwood par l'ancien mameluk et dont il cite un fragment ingénu ^, le fidèle Ali n'ayant pas encore eu le temps

1. Saint-Denis à Pons dcl'Hérauit, de Sons, le 7 octobre 1847. Souvelle revue rélrospeclive 1894-1895.

2. Voici ce fragment : « — Sire, (\\\\ dit Monlliolon, j'ai ou

222 APRliS LA MORT DE L EMPEREUR

d'acquérir, par ses efforts personnels et ses lectures appliquées, la modeste instruction qu'il se donna par la suite. Si l'on admettait comme exacte Taftirmation du D' Poumiès, tellement opposée aux dires de Saint-Denis lui-même, il faudrait croire que l'ancien garde des livres ne voulait pas révéler l'existence d'un manuscrit conservé secrètement pour soi et pour les siens, que sans doute l'Empereur lui avait interdit de publier, et qui aurait été détruit après avoir donné sa substance documentaire précise au texte transformé et défmilif des mémoires actuellement détenus par la descendance.

Quoi qu'il en fût, on aimerait assez s'imaginer, au temps de la captivité, le brave garçon, alignant gravement ses notes quotidiennes, très appliqué à son ouvrage, dans la bibliotiièque peinte en vert dont les deux fenêtres et la porte s'ouvrent sur le triste jardin et qu'un coffrage en bois appliqué contre le mur tourné vers l'est garantit un peu de l'humidité des murs.

loccasion de voir beaucoup les Anglais, de vivre au milieu d"eux, et je puis vous dire qu'ils sont bons enfants tout de même. » « — Oui, qui dit l'Empereur, mais leur gouvernement ne vaut pas le diable, et il savait bien ce qu'il faisait en me donnant pour geôlier la plus grande canaille de l'Angleterre. » (Souvenirs d'un médecin de Paris.)

Chaque jour, à moins que son service ne l'appelle aux équipages ou dans la chambre de l'Empereur, Saint-Denis s'occupe du classement et du rangement de ses livres, des entrées et des sorties, établit, sans doute sur les indications de Montholon, un catalogue systématique, et, bien que la bibliothèque soit peu considérable, la fonction de bibliothécaire n'est pas une sinécure.

Il faut d'abord servir l'Empereur qui se fait toujours porter à la fois un nombre considérable de volumes. Si l'un de ces ouvrages l'intéresse plus particulièrement, il en couvre les marges de notes. Tout ce qui présente un degré d'utilité est, même après avoir été lu, strictement conservé. L'Empereur entend qu'aucun volume ne s'égare. A la Malmaison, à Fontainebleau, à Trianon, le livre, après Tinscription au catalogue, était frappé d'un timbre portant la mention « Cabinet de l'Empereur ». Ce timbre à Longwood fut remplacé par un cachet barbouillé d'encre, ou par une empreinte de cire où l'on distinguait vaguement les armes impériales. Pour le classement dans les armoires, l'Empereur exige un ordre absolu, méthodique. « l'n livre qu'il a vu et lu, dit M. Frédéric Masson^^

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