I. Napoléon chez lui, ICI. — Giiillois, op. cil
ne sort plus de sa mémoire ; si le bibliothécaire ne le trouve point du premier coup, Napoléon décrit minutieusement la reliure, indique la couleur des plats et du dos, marque la place où le volume peut avoir été mis et dans quel bureau il doit se trouver. »
Dans la bibliothèque verte, Saint- Denis doit accueillir aussi tous les compagnons de l'Empereur, tout le personnel de la captivité, qui cherchent des lectures. Gourgaud demande des livres d'histoire miUtaire ; Bertrand choisit des romans pour sa femme ; Montholon surtout rend de fréquentes visites à Saint-Denis. « Je fais le désespoir d'Ali, écrit-il à la comtesse le H août 1819; il prétend que j'ai plus de cent volumes, que je ne lui rends rien; cela est vrai, mais je ne l'écoute pas. »
Ces négligences pourtant ne faisaient pas toujours rire le brave garçon qui prenait fort au sérieux sa responsabilité de garde des livres et qui tenait par-dessus tout à éviter les mouvements d'impatience, si redoutés, de l'Empereur,
A vrai dire , cette bibliothèque de six cents volumes au début, assemblés hâtivement et où
LE BIBLIOTHÉCAIRE DR LONGWOOD 22o
figuraient en très petit nombre les instruments de travail, où ne se trouvait même pas une collection du Moniteur, était bien insuffisante pour occuper les loisirs infinis de Fexil.
Aussi, dans la traversée du Northumberland Aq Portsmouth à Sainte-Hélène, Napoléon profita-t-il de la relâche à Madère pour donner une liste d'ouvrages soigneusement dressée et prier le gouvernement anglais de les lui faire parvenir contre remboursement. Mais ces volumes ne devaient arriver à Longwood qu'en juin 181G.
Jusque-là, on se contente de ce que l'on a. On fait, dès les premiers temps, de fiévreuses consommations de tout ce qui est imprimé. Lorsque la fatigue ou le mauvais temps l'empêchent de sortir à cheval, Napoléon, étendu en robe de casimir blanc sur le petit sofa de sa chambre, demande des livres, beaucoup de livres, à Saint -Denis. Jusqu'à l'heure du repas, il prend, jette et reprend encore tous ces ouvrages les uns après les autres et il en discute avec ses habituels visiteurs du matin, Las Cases, 0' Méara, Montholon. 11 trouve de l'agrément au style et aux anecdotes des lettres de M"'" de Sévigné, et, quand il en arrive au procès de Fouquet, il observe malicieusement que l'intérêt de M"'" de Sévigné est bien chaud, bien
vif, bien tendre, pour la simple amitié. Il parcourt les Mémoires de Villars qui Tamusent. Il lit Charles XII et s'inquiète davoir des précisions sur sa mort ; Las Cases lui répond tenir de la bouche même de Gustave 111 que Charles XII a été assassiné par les siens ; l'Empereur ne fait làdessus aucun commentaire. 11 relit Paul et T7rginie, qui avait charmé sa jeunesse, et dont il aime toujours la fraîche sentimentalité. Les Études de la nature le font, par contre, sourire de pitié. Dans les Révolutions de la république romaine de l'abbé de V^ertot, l'Empereur, qui trouve les harangues trop délayées , s'amuse à rayer les phrases parasites et, par ses annotations et ses ratures, donne au volume un prix inestimable. Rollin, l'auteur de Y Histoire ancienne^ lui paraît diffus et trop bonhomme. Mais il considère que Crevier, son continuateur, est franchement détestable et il se montre encore moins satisfait des Histoires de France d'alors, trop souvent « pleines de mots et vides de choses ».
11 a des appréciations plus courtoises pour r « Atlas historique de M. Lesage » (pseudonyme de Las Cases), un ouvrage qu'il utihse parfois quand il travaille. Il lit avec intérêt Le Père de Famille de Diderot ; il n'échappe point à l'enchan-
tement de Don Quichotte ; il aime Gil Blas, mais il estime que le pessimisme du livre peut avoir une mauvaise influence sur les jeunes gens : « Gil Blas, dit-il, voit tout en mal, et la jeunesse croit que le monde est comme cela, ce qui est faux. » Il hausse les épaules en feuilletant le Charlemagne de son frère Lucien qu'il juge œuvre médiocre, inutile tout au moins, d'un prince qui « aurait pu employer son activité de meilleure façon pour la gloire de l'Empire ». A la littérature anglaise, il emprunte le Paradis perdu, l'Histoire dWngle-' terre de Hume et Clarisse Harlowe.
A Longwood, on lit encore dans l'après-midi, lorsque les rafales violentes courbent les gommiers, et que de rudes averses battent les petites fenêtres à tabatières de la pauvre maison.
On lit enfin le soir en famille , quand on ne joue pas au reversi, après diner, dans le salon. Oh ! ces monotones veillées de Sainte- Hélène, sous le maigre éclairage de quelques bougies — car le gouvernement chicane sur la cire et sur la chandelle — dans la pauvre pièce tapissée d'un papier jaune que piquent de lamentables fleurs vertes. Là, cependant, les hommes sont en tenue de cour ou en uniforme. Les comtesses Bertrand et de Montholon font un effort de toilette,
bien difficile à réussir en cet isolement. Et le pire est que l'Empereur ne leur ménage pas les sarcasmes. Un soir, remarquant leurs parures fanées, il leur dit que bientôt elles ressembleraient « à ces vieilles avares qui se pourvoient chez les revendeuses ». Et ces dames de gémir et de réclamer de l'indulgence pour Sainte-Hélène. C'est l'occasion, pour les maris, de rappeler combien l'Empereur était difficile sur le chapitre toilettes aux Tuileries. Il était, disait-on, le fléau, la ruine des ménages. Et Napoléon de rire, sans d'ailleurs vouloir convenir de la réalité de ces exigences.
« Tout cela, disait-il, avait été imaginé par ces dames comme prétexte ou justification auprès de leurs maris. »
Sur cette boutade, il plaisante leur misère commune à Longwood ; il annonce quïl a commandé à Marchand de lui présenter chaque jour, et jusqu'à complète usure, l'habit de chasse déjà fatigué qu'il porte en ce moment ; puis, brusquement, il demande des livres à Saint-Denis. Car on revient toujours aux livres, Ihabituel et le plus efficace soulagement de tous les exils. L'Empereur, dès le début, indique comment seront choisies ces lectures : « Puisque, dit-il, nous n'avons pas assez d'esprit pour faire chacun notre conte ou notre
histoire, nous devons nous condamner du moins à choisir chacun à notre tour notre lecture du soir. » Et il commence par indiquer pour son compte le poème de La Pitié, de l'abbé Delille. L'Empereur lisait lui-même tout haut et sans art ; quand il était las il passait le livre à quelqu'un, mais dans ce cas, il s'endormait régulièrement après un quart d'heure d'attention. Comme on savait le goût de Napoléon pour les tragédies, on désignait le plus souvent une œuvre de Racine, de Corneille ou de Voltaire *, mais surtout de Corneille, lorsque Corneille arriva à Longwood avec quelque relard sur les autres classiques. Les drames que Napoléon appelait « les tragédies des femmes de chambre » n'étaient pas en faveur. Mais on lisait avec plaisir et fréquemment Molière et Beaumarchais. Napoléon faisait parfois demander la Bible, ce qui, le premier jour, provoqua quelque étonnement autour de lui. On prenait et on reprenait les Mille et une Nuits. On entamait aussi beaucoup de romans que l'on ne finissait pas. On rejeta Manon Lescaut comme « un roman d'antichambre ». Les Mémoires de
1. Les œuvres de Vollaire en soixante-dix petits volumes figuraient avec la Bible, Ossian. Homère, Bossuet. dans la bibliothèque de campagne, composée de huit cents volumes et contenue dans six caisses, qui avait accompagné l'Empereur à Waterloo.
230 APRKS LA .MORT DE l' EMPEREUR
Grammont eurent plus de faveur à cause de leur esprit. Mais on jugea que le Chevalier de Faublas n'était supportable qu'à vingt ans.
Parfois, ces lectures tenaient en éveil la petite cour jusqu'à onze heures ou minuit. L'Empereur témoignait alors une véritable joie de ce qu'il appelait une conquête sur le temps, Tune de ses moins faciles conquêtes. « Nous n'avons de trop ici, disait-il, que du temps. »
A des intervalles trop éloignés pour ces reclus anxieux de nouvelles d'Europe, les journaux remplaçaient les livres.
On n'a pu obtenir au début d'être abonné régulièrement au Morning Chronicle, au Moming Post, ni à quelques journaux français. Et Ton n'a pas été autorisé à correspondre avec un libraire de Londres pour avoir directement des publications et des livres. C'est à peine si, d'aventure, on fait passer à Longwood quelques numéros dépareillés du Times.
On reçoit, le 21 mai 1816, une publication anglaise reproduisant les pièces officielles trouvées dans le portefeuille qui avait été pris à Waterloo par les Anglais avec la voiture impériale. Puis ces envois se régularisent, deviennent plus suivis et plus complets. Toutes les trois ou quatre semaines.
on reçoit maintenant un gros paquet de journaux d'Europe et vous devez penser avec quelle iièvre ils sont parcourus. On y apprend, dans leurs détails, avec des émotions diverses, toujours vives, qui se traduisent en des conversations animées où l'Empereur formule ces jugements que recueillera l'histoire, les événements et les drames de la politique; la folle aventure de Murât, essayant lui aussi son retour de l'île d'Elbe et tombant au Pizzo sous les balles de ses anciens sujets; les exécutions de Ney, de Labédoyère, de Mouton-Duvernet, de Chartran, la condamnation à mort de Bertrand, toute la rançon des Gent-Jours. L'Empereur évite de s'émouvoir. Bien des fois, dans les crises d'ennui et de dégoût, il envie ceux qui sont morts, car son sort dans cette prison rocheuse, où il doit subir les sottes vexations du geôlier, et faire partager cette misère aux fidélités qui l'entourent, lui apparaît pire que tout. Et c'est avec une anxiété frémissante qu'on dépouille les feuilles anglaises où l'on suit le duel entre les whigs et les tories avec cet espoir des condamnés qui attendent leur grâce de quelque bouleversement dans l'Etat. Ce coup de fouet agitait fort la petite société de Longwood durant quelques jours ; après quoi l'on retombait insensiblement dans le marasme.
232 APRÈS LA MOUl UE I. EMPEREUR
A la fin de juin 181G, arrivèrent les livres commandés à Madère. Les indications de l'Empereur n'avaient été que très approximativement suivies; il manquait un bon nombre d'ouvrages récents que Napoléon aurait désiré avoir. Par contre, on trouva, dans cet envoi, d'utiles matériaux de travail, des sources indispensables tels que la collection si impatiemment attendue dos Moniteurs, bien que la série adressée n'allât point au delà de l'année 1807. Ce jour-là, l'Empereur employa son après-midi à déballer dans le cabinet topographique qui lui servait alors de bibliothèque les caisses de livres a|)portés par le Newcastlc. En voyant la collection des Moniteurs, il manifesta un plaisir extrême ; il entreprit aussitôt les précieux volumes et ne les quitta plus le reste du jour. Il s'en amusait comme d'un roman et, tandis qu'il parcourait les débats de la Constituante, il voyait poindre, disait-il, les hommes qui, plus tard, devaient jouer un si grand rôle.
Pendant un an> de juin 1816 à juin 1817, Hudson Lowe, qui avait eu du moins la bonne inspiration d'apporter avec lui quelques centaines de livres français, fut le seul fournisseur de la bibliothèque de Longwood, cela encore que le premier de ces ouvrages envoyés à l'Empereur et bien sottement choisi par Lowe ait été justement le livre
(le l'abbc de Pradt sur son ambassade de Varsovie, un véritable pamphlet contre Napoléon.
Les ofTiciers de l'entourage du gouverneur montraient plus de tact et savaient, en ces occasions, observer le respect, la déférence dus au vaincu et au ca])tif. Ainsi, Las Cases ayant entendu parler de y Histoire secrète du Cabinet de Bonaparte, par Goldsmith, désira se la procurer. Mais les Anglais refusèrent longtemps de lui communiquer ce livre, objectant que c'était un si abominable libelle qu'ils n'osaient le mettre entre ses mains ; ils en avaient honte eux-mêmes, lui disaient-ils. 11 fallut que Las Cases insistât longtemps; qu'il leur répétât maintes fois qu'à Longwood on était cuirassé contre de pareilles gentillesses; que celui-là môme qui en était l'objet ne faisait qu'en rire, quand le hasard les lui plaçait sous les yeux. Las Cases obtint .enfin qu'on lui prêtât ce volume où effectivement étaient accumulées contre l'Empereur les imputations les plus infamantes, viols, empoisonnements, assassinat, inceste, etc.
Le lendemain, l'Empereur ayant interrogé Las Cases sur sa lecture du moment. Las Cases lui répondit que c'était un des plus fameux, un des plus sales libelles pubhés contre lui, et il lui cita à l'instant queltjues-uns des traits les plus odieux.
Napoléon demanda, en riant, à voir l'ouvrage. En tombant d'horreurs en horreurs, il s'écriait : Jésus ! Jésus ! . . . et se signait ; ou bien il haussait les épaules avec pitié ; mais, le plus souvent, il riait de bon cœur ; quand il en vint aux pages consacrées à ses nombreuses débauches, il se contenta d'observer « que l'auteur avait voulu sans doute faire de lui un héros sous tous les rapports; qu'il le livrait du reste à ceux qui voulaient le faire impuissant, et que c'était à ces messieurs à s'accorder ensemble ».
Il n'était point rare d'ailleurs que des pamphlets tout aussi misérables prissent place dans cette bibliothèque, dont l'éclectisme était plus le fait du hasard que la conséquence de la volonté du maître, et qui se trouvait par suite fort disparate et maladroitement encyclopédique. Des envois, rares au début, nombreux à la fin de la captivité, étaient venus l'alimenter sans ordre et sans méthode. Telle qu'elle était, la bibliothèque de Longwood répondait pourtant aux besoins de la petite colonie. L'Empereur, en effet, n'était pas seul à s'en servir. Tout le monde y venait puiser. Les inutilités avaient certes afïlué dans la chambre aux livres, mais la variété des volumes envoyés à Napoléon présentait ce précieux avantage d'offrir à chacun de ses compa-
gnons une lecture en rapport avec ses goûts et son tempérament.
Car il y avait de tout dans cette bibliothèque de l'exil, de la, science et de la littérature, des almanachs, de l'histoire, des journaux, des atlas et des romans insipides.
On y voyait un Cours de Mathématiques, de Bezout* ; le Traité de Minéralogie, en quatre tomes et quarante atlas, de Hauy ; un autre Cours de Mathématiques par La Croix, à l'usage de l'Ecole Centrale des quatre Nations-; Y Histoire Naturelle de BufTon, Daubenlon et Lacépède s'alignant de toute la longueur de ses 127 tomes.
La géographie et les voyages étaient également représentés, à Longwood : par une Géographie universelle de Busching, en seize volumes, une Statistique de la France et de ses colonies, par une Relation des voyages de Cook et par une foule d'autres ouvrages enrichis de plans, de planches
•1. L'('X|)(mI qui dressa le catalogue du libraire Bossange lors de la vente aux enchères d'une partie de ces livres à Londres après la mort de l'Empereur n'omet jamais de signaler, à propos d'un volume, les preuves que l'Empereur le tint un instant dans ses mains. « Il y a un mot, dit-il pour le Cours de Bezoul. écrit de la main de Napoléon dans le tome de la Mécani(]ue. »
2. Le volume relatif à l'algèbre renfermait trois pages couvertes de calculs de Napoléon.
236 APRÈS I.A MUUT UE l'eMPF.REL'R
et d'atlas. Les collections de Mémoires et des livres d'Histoire occupaient une large place dans le domaine de Saint-Denis. L'Empereur en faisait d'ordinaire sa lecture préférée ; il en avait d'ailleurs besoin pour ses travaux personnels. Mais quel défaut d'harmonie encore dans ce rayon ! Le département de l'histoire était, comme les autres, plein d'imprévu : les Mémoires de Bésenval, voisinent avec un traité de Bernardi sur les Quatre Concordats de M. de Pradt, et une Histoire de la Rébellion, de Clarendon. Il y avait aussi la Correspondance i?iédite officielle et confidentielle de Napoléon Bonaparte acec les cours étrangères, les Princes, les Ministres et les généraux français et étrangers, publiée en 1819'; tout auprès, se classaient une Histoire des Guerres des Gaules et des Français en Italie, de Servan et l'interminable Collection universelle des Mémoires particuliers relatifs à l'Histoire de France. Mais, à côté de ces substantiels ouvrages de fond on trouvait beaucoup d'insignifiants rebuts de librairie. Les ouvrages de littérature pure ou d'imagination étaient non
1. « Le volume contenant la campagne d'Italie, nous dit le catalogue de Londres, renferme des corrections et des renvois au manuscrit de ses Mémoires. » Et l'expert souligne bien qu'il la page 141 de l'un de ces sept volumes il y a trois lignes de la main de Napoléon.
LE BIBLIOTHliCAIRF DR LONGWOOD 237
moins disparates. Napoléon avait sans doute pris soin de n'être dépourvu ni d'un Racine , ni d'un Corneille non plus que d'un Voltaire assez complet; cette bibliothèque renfermait en outre un peu de Diderot, un Montaigne, d'autres purs écrivains français et étrangers ainsi que quelques traductions des latins et des grecs. Mais, en contraste, et parce que les expéditeurs de bonne volonté ou les fournisseurs indifférents qui, aux frais de l'Empereur, approvisionnaient de livres le cottage de Longwood avaient cru devoir sacrifier au goût du jour, on trouvait des romans qui avaient fait les délices des bourgeois sentimentaux du xviii^ siècle ou (jui entretenaient dans la moyenne société de 1815 — qui pourtant avait reçu le choc de tant de convulsions — le goût des émotions douceâtres et paisibles. Les Vœux Innéraires et les Veillées au château de M""" de Genlis, une bonne douzaine d'ouvrages en quatre tomes de Pigault-Lebrun, ou bien Maître Etienne, ou les Fermiers et les C/<rt- ^e/rtmi' d'un modeste anonyme, Charles de Valence, roman historique de M"'^ Louise Dauriat, la Jeune Ursule, conte moral, de Lemaire et Le Jeune aveugle, transposé de l'anglais par la baronne Isabelle de Montolieu, figuraient dans la liste de ces romans de tout repos.
Au nombre des pourvoyeurs de la bibliothèque de Longwood, deux Anglais au nom illustre, lord et lady Rolland, courageux admirateurs du génie malheureux, firent en 1817 un précieux envoi de livres qu'ils renouvelèrent, chaque année, jusqu'à la mort de TEmpereur. D'autres caisses de volumes et de brochures furent expédiées de 1818 à 1821, par le ministère anglais, par \Yilliam Holmes et par divers anon\'mes. Une Histoire des batailles, sièges et combats des Français, de 1792 à 1815, fait, le 14 juillet 1819, son entrée à Longwood. En septembre de la même année, avec Antommarchi et les prêtres, arrivent d'assez nombreux volumes mal choisis et constituant des doubles avec ceux que l'on possédait déjà. En 1820, les livres arrivent de tous côtés, utiles et bien sélectionnés. Napoléon reçoit la Correspondance de Bernadotte, VHisioire de laRévolution de Saint-Domingue , la Correspondance inédite officielle et confidentielle de Napoléon Bonaparte. Lady Holland envoie deux cents volumes parmi lesquels le Pape de Joseph de Maistre, les Méditations de Lamartine, les Documents publiés par Louis Bonaparte. Depuis déjà quelque temps, les Remarques critiques de Marbot sont entre les mains de Napoléon qui les a lus, relus, annotés et leur fera une gloire par deux lignes de son
LE BIBLIOTHIiGAIRE DE LONGWOOD 239
testament. Et, quand FEmpereur doit cesser tout travail, quand il s'alite, quand il agonise, les envois bénévoles se multiplient. Pour la dernière fois, le 14 mars, Napoléon pendant une accalmie de son mal, ouvre une caisse de volumes que lord Bathurst a fait parvenir à Sainte-Hélène. Napoléon mort, les livres continuent encore d'arriver. Les dernières caisses qui furent reçues à Sainte-Hélène — quinze jours après le décès du destinataire — semblent avoir été expédiées par lady Holland , le 16 mars 1821 *. Pendant la dernière période de l'exil également, de 1818 à 1821, une abondance relative de journaux avait succédé à la disette presque complète du début, et l'Empereur, à la veille de sa mort, pouvait presque aussi exactement que sir Hudson Lowe être informé de ce qui se passait en Europe-.
Sans rien négliger de son service auprès de l'Empereur ni de l'ordre de sa bibliothèque, Ali Saint-Denis n'avait pas échappé à la contagion matrimoniale qui sévissait à Longwood. « Ali, Archambault, sont comme des fous, ils frappent à
1. Les ouvrages envoyés par lord et lady Holland portaient sur la couverture ces mots à Napoléon : From E. V. Holland by Lord BaUmrst' s permission.
2. V. Ph. Gonnard, Les Orifjiaes de la légende napoléonienne, p. 4o.
•240 APRÈS LA MOHT Dli i/eMPERECR
toutes les portes », écrivait Monlholon à la comtesse le 3 août 1810. Peu après d'ailleurs, Saint- Denis, qui avait découvert en Betzy Hall — une jolie fille envoyée à Sainte-Hélène comme gouvernante par la tante de M"'' Bertrand, lady Jerningiiani — l'élue de son rêve de l'exil, put, avecrautorisalion de TEmpercur, se constituer un foyer. La fiancée venue d'Angleterre — que dans la famille Saint-Denis on appela Marie ou Mary — était vraisemblablement une brave et simple fille, que Xapoléon voyait sans inconvénient se mêler plus intimement à la vie de la petite colonie. Elle donna à son mari une fillette dont l'Empereur accepta d'être le parrain et qu'il gratifia le jour de son baptême d'une chaîne en or, religieusement conservée par les descendants. C'était une Française de plus à Longwood et le captif se plaisait à la caresser lorsqu'on la promenait sur sOn chemin.
Mais on approchait de la fin de l'exil. Bientôt Xapoléon ne sortit plus. Son mal faisait des progrès rapides et ce fut très promptement l'agonie. La bibliothèque cessa dès lors de donner du souci au garde des livres. Personne ne lisait plus à Longwood. Une date se préparait pour l'histoire où chacun dans une dernière exaltation de dévoue-
LE lîIBLIOTHKCAIRE DE I.ONGWOOD 241
ment se prodiguait, priait ou pleurait autour de l'illustre mourant.
Après que son maître eut été conduit à la Vallée du Tombeau, Saint-Denis, avec sa fillette et sa femme, gagnèrent l'Europe sur le mauvais transport Camel où tous les exilés avaient pris passage. L'Empereur n'avait pas oublié dans son testament le fidèle mameluk devenu son garde des livres de l'exil. 11 lui léguait par différents codicilles une somme totale de 135.000 francs et il le chargeait de garder « quatre cents volumes choisis dans sa bibliothèque parmi ceux ayant servi à son usage » et de « les remettre à son fils quand il aurait seize ans ». Ce prélèvement fait, les exilés, en abandonnant Longwood, emportèrent dans leurs bagages le meilleur de la bibliothèque, surtout les livres de Trianon qui étaient reliés aux armes impériales. La plus grande partie des autres volumes, provenant d'Angleterre et brochés, fut d'abord vendue en bloc à un libraire de Londres, Bossange, qui après avoir fait un choix dispersa le reste aux enchères publiques dans cette même ville'. Un cer-
1. L'expert qui procéda à code vente prit soin, nous l'avons (lit, de publier un catalogue, devenu très rare et dont la bibliothèque nationale possède un exemplaire, côté A 14229 qui lui vient de la collection Julien.
lain nombre d'aiitres volumes furent vendus en 1873 par la famille Bertrand à un marchand de la rue du Pont-de-Lodi. Quelques-uns d'entre eux furent recueillis par M. Victor Advielle qui nous en a donné la description. On sait que les objets destinés au roi de Rome par son père n'arrivèrent point à destination. Parmi les volumes laissés en dépôt à Saint-Denis, d'aucuns parvinrent à la famille impériale, d'autres furent légués par leur détenteur à la ville de Sens où Saint-Denis se retira et mourut : notamment un Atlas des guerres des Gaulois et des Français en Italie^ dressé par Lapré en 1805, un Atlas classique et universel de Géographie an' cienneet moderne, du même auteur ; une carte de l'ilc de Sainte-Hélène ; un volume in-folio portant ce litre : Tableau historique des campagnes d'Italie ; un volume in-8° des Mémoires pour servir à l'histoire de France en 1815 ; les Mémoires en deux volumes in-8° de Fleury de Chaboulon, pour servir à l'histoire de la vie privée du retour et du règne de Napoléon en 1815'.
Au mois d'octobre 1912, les huit volumes reliés des œuvres de Molière qui avaient été emportés
1. Deligand. Notice sio' divers objets ayant appartenu à l'empereur Napoléon /"' et qui font partie du Muse'e de la ville de Sens.
par l'Empereur à Sainte-Hélène, ont été généreusement offerts à la bibliothèque du Théâtre-Français par le comte Primoli, arrière-pelit-neveu de Napoléon, par l'une des filles de Lucien Bonaparte, et possesseur d'un grand nombre de reliques impériales. M. Jules Claretie nous a donné une description de ce Molière doré sur tranches, à reliure pleine. « L'élat dans lequel Napoléon l'a laissé, nous dit-il, prouve que l'Empereur avait grand soin de ses livres. Ce tome V contenant le Tartufe qu'il lisait lorsque Las Cases note qu'il s'arrêta fatigué, porte, cependant, des taches d'encre. Il y a une page d'Amphitryon tachée de roux et la tache pourrait bien provenir du tabac que l'Empereur puisait constamment dans la poche de son gilet. » Ce Molière de Sainte-Hélène est marqué du timbre impérial et de l'ex-libris de son dernier possesseur Ex-Iiôris Joseph-Nap. — Com. Primoli, avec cette devise : ]7//« Lait a. Libro Pace.
L'ancien bibliothécaire de Longwood demanda, en 1840, à se joindre à la mission qui allait solennellement chercher les cendres de l'Empereur à Sainte-Hélène et il participa;» l'apothéose du retour. Après quoi, il rentra dans sa [)aisible maison de
2f4 Al'Ri:S LA .MnltT DL L EMPEREUR
Sens où l'attendaient sa femme et ses trois filles \ et où il se plaisait à perfectionner, par des lectures et des exercices, ses connaissances en histoire et en mathématiques. Parfois même, il discutait ses livres, ou bien — à Texemple peut-être de son « collègue » des bibliothèques impériales, le très érudit Alexandre Barbier, qui nous donna une dissertation sur soixante traductions françaises de l'Imitation de Jcsits-C/trist — il prenait des notes sur les difficultés historiques et religieuses que peut soulever la lecture des Quatre Évangiles. Quelques années après, il s'occupa de la rédaction définitive de ses souvenirs, soit d'après des notes contemporaines de la captivité, soit avec le simple secours de sa mémoire que, cependant, il déclarait fort mauvaise dans sa lettre à Pons de l'Hérault en 1847. 11 apparaît d'ailleurs qu'il eut soin de faire contrôler ses propres souvenirs par ceux de ses anciens camarades et il y eut, à ce sujet, entre Marchand, l'ancien premier valet de chambre,
1. Dont une, nous l'avons dit, naquit à Sainte-Hélène. Les trois filles de Saint-Denis se sont mariées. L"ainée et ses enfants sont morts sans postérité. Il en est de même pour la troisième. La seconde est morte laissant un fils marié sans enfants, une fille non mariée et une seconde fille qui a eu une fille unique mariée avec un maître de conférences à la Faculté des lettres de Paris. L'enfant, né de cette union, est Tarrière-petit-fils de Saint-Denis.
et lui, une correspondance caractéristique. Le manuscrit conservé témoigne, d'ailleurs, d'une mémoire visuelle très nette, par exemple pour les scènes évoquées du voyage en Espagneen 1809, et il révèle, en outre, qu'à Sainte-Hélène, notamment dans les rapports avec Monlholon, l'humeur d'Ali ne fut pas toujours d'une constante souplesse. Saint-Denis avait continué, en sa retraite, de bonnes relations avec un ancien valet de chambre des Tuileries^ Hubert', et quelques-uns de ses
1. Auquel il écrivait (en premier ijrouillon) cette lettre de condoléances dont il est intéressant de comparer, pour contraste, les termes avec ceux du Journal cité par le D'' Fournies : « Mon cher Hubert, votre billet m'a annoncé une bien triste nouvelle. Au moment où j'en ai lu le contenu, je ne pouvais en croire mes yeux. Pauvre ami ! Vous venez de faire une perte irréparable et qui sera vivement sentie par tous ceux qui, comme moi, ont eu le bonheur de connaître M"» Hubert, et effectivement elle était si bonne, si excellente, et était douée de tant d'autres belles (lualités qu'elle restera comme le plus parfait modèle des vertus sociales dont chacun conservera bien longtemps un doux souvenir. Hélas ! nous devons nous incliner devant la volonté du ciel et accepter les rigueurs qu'il lui plaît d'exercer sur nous autres, pauvres humains. Oh! combien il vous faut de courage pour supporter la dure épreuve de vous voir maintenant séparé à tout jamais d'une épouse chérie et que vous vous plaisiez à environner de tous les soins que peut suggérer la plus tendre amitié. Je sens tout ce que doit avoir de pénible votre... » Ici. au bas de la première page, Saint-Denis sesl arrêté. Et probablement mal satisfait de sa lettre, il l'a barrée d'un trait de plume pour en écrire une autre. i)eut-èlre plus naturelle et allégée de ces formules qui rappellent un peu trop celles des Manuels du Petit Secrétaire ou des Modèles de correspon-
•246 APRÈS LA MUHT Ulî l'eMPEREUR
camarades de Sainte-Hélène, notamment l'ancien chef d'office Pierron dont une lettre à l'ancien mameluk semble bien témoigner que, de par ses fonctions à la bibliothèque de Longwood, Ali faisait figure de petit savant à la table d'office.
On examina au Conseil d'Etat, le 17 mai 1853, une pétition adressée par Louis-Etienne Saint- Denis pour obtenir la croix de la Légion d'honneur. Le 19 mai, la Chancellerie, consultée, répondit que le grand nombre des demandes ne permettait pas d'accueillir, pour le moment, celle du vieux serviteur impérial. Saint-Denis n'en fut pas moins décoré peu après, le 23 février 1854, en même temps que Pierron, le chef d'office de Sainte-Hélène. La réception d'Ali, devenu citoyen de Sens, eut lieu le 10 juin 1854 à l'hôtel de la sous-préfecture et ce fut le sous-préfet Gustave Lapérouse qui lui donna l'accolade au cours d'une touchante petite fête à laquelle assistèrent quelques vieux soldats de TEpopée. Moins de deux ans après, le 3 mai 1836, l'ancien mameluk impérial, l'ancien garde des livres
liances dans toutes les circonstances de la vie. — Plus exacl serait le témoignage d'un projet de note à la presse, d'un tour moins empliatique, mais instinctif et vif. réponse à un article où l'on aurait, semble-t-il, rappelé, en termes offensants, les anciennes fonctions de Saint-Denis comme valet de chambre de l'Empereur.
de Napoléon, décédait à l'âge de soixante-huit ans. Dans son testament olographe du 6 juillet I800, il manifestait sa reconnaissance à la ville qui Tavait accueilli et où il avait vécu en bourgeois paisible et considéré la fin de son existence, en léguant au musée de Sens, outre les quelques ouvrages cités plus haut, quelques précieuses reliques : un habii d'uniforme de TEmpereur avec les épaulettes et la plaque de la Légion d'honneur ; une cocarde de l'un des chapeaux légendaires ; un morceau du cercueil dans lequel l'Empereur avait été inhumé à Sainte-Hélène, et un fragment du tronc de l'un des saules qui ombrageaient la tombe — tout un petit trésor du Souvenir.
« L'OURS D^IIELVÉTIE »
NOVKRKAZ
« L'OURS D'IIELVÉTIE »
En 1809, un grand garçon solidement bâli, sympathique d'allure et de visage, vint de Suisse à Paris pour trouver quelque emploi domestique dans Tun des fastueux hôtels de l'aristocratie impériale. Il était né vers 1790, aux Granges-sur- Riex, dans le canton de Vaud, tout près de Lausanne, et se nommait Jean-Abram Noverraz. Son étoile autant qae sa bonne mine servirent ses débuts et d'utiles recommandations lui permirent d'entrer dans les services des Tuileries. Il y sut plaire. On l'utilisa comme courrier du cabinet en 1811, et il suivit, avec la Maison, en qualité de valet de pied à 960 francs de gages, les campagnes de 1813 et de 1814. A Fontainebleau, lors de la première abdication, il fut choisi pour remplir à l'île d'Elbe les fonctions de chasseur, ce qui lui donnait le
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droit de se coiffer du bicorne à plumes de coq et de porter le couteau à la ceinture. Son service devait être le même que celui de Saint- Denis, le Versaillais transformé en mameluk et rebaptisé du nom, plus égyptien, d'Ali. Noverraz fit le douloureux voyage de Fontainebleau à Fréjus sur le siège de la voiture de FEmpereur. On sait qu'à l'une des étapes de ce calvaire, à Orgon, l'équipage de Fexilé fut entouré par une populace fanatique et hurlante qui voulait à toute force ouvrir les portières et arracher de sa voiture l'Empereur pour lui faire subir le sort auquel, l'année suivante, à Avignon, ne put échapper l'infortuné maréchal Brune. Même, un misérable à figure d'assassin, armé d'un vieux sabre qu'il brandissait furieusement, avait réussi, de l'autre main, à saisir l'anneau d'une portière. Xoverraz jugeant que son maître était en péril lira son couteau de chasse et s'apprêtait à en frapper l'énergumène lorsqu'il fut arrêté à temps à la fois par le commandant de la garde urbaine. M. de Montagnat, dont l'énergie et la force musculaire sauvèrent la vie de Napoléon en cette circonstance, et par l'Empereur lui-même qui, retenant son chasseur par la basque de son habit, lui ordonna de rester tranquille.
A rUe d'Elbe, soit dans le très humble « palais » des Mulini S soit dans la toute rustique villa de San-Marlino, Noverraz continua son service avec la même allure et la même dignité qu'aux Tuileries oîi, quelques mois après, il se retrouva sans surprise. Il partit en campagne avec Napoléon au mois de juin et se tenait auprès de son maître, en même temps que Saint-Denis, à Waterloo.
« L'Empereur, a raconté plus tard Noverraz ^ était tellement sûr du succès que l'idée d'un revers ne l'avait même pas abordé. Quand la défaite fut déclarée, l'Empereur, moi toujours auprès de lui,
1. Où l'on retrouve dans leur état primitif l'office et les cuisines de 1815 tout en longueur, avec leurs fours en terre, le four à pain et la grande cheminée pour les grosses pièces. Quand nous les avons visitées, on nous a même montré le mécanisme d'un vieu.x tourne-broche, que Ton nous a juré être du temps. Mais, à l'Ile d'Ellie, autant et plus qu'ailleurs, il faut se méfier de l'authenticité des reliques du séjour impérial. C'est ainsi qu'à San-Martino, on vous présente avec conviction un lit de Napoléon, un bureau de Napoléon, des chaises de la chambre de Napoléon, qui ne sont venus là que beaucoup plus tard, ou qui, du moins, n'ont jamais servi à l'usage pers|onnel de l'Empereur.
2. Noverraz s'est parfois prêté à l'interview (Magasin pittoresque, janvier 1840). mais il n'a point laissé de mémoires comme Marchand (non encore édités, mais utilisés en partie par M. Henri lloussaye dans ISI') (la Seconde Abdication) et par M. f'^rédéric Masson dans Napoléon à Sainte-Hélène), comme Santini (cjuelques brouillons délayés sans mesure et sans contrôle par Joseph Chautard), ou comme Saint-Denis (le manuscrit non publié qui fait robjet d'une discussion dans notre précédente étude : Le Bibliolhécaire de Sainte-Hélène).
reprit la roule de Paris avec son état-major. Jamais spectacle plus horrible que cette déroute ! Nos soldats fuyaient dans un affreux désordre, et comme frappés d'une terreur panique ; ils couraient pêle-mêle avec égarement sans que rien fût capable de les arrêter. Je me jetai moi-même au travers du chemin, je leur criai, en montrant TEmpereur, de se rallier autour de lui pour protéger sa retraite ; mais ils me regardaient d'un air stupide et fuyaient encore plus vite. Je crois à la trahison comme à mon existence ; personne parmi nous n'en doutait. Voici un fait peu connu, qui nous donna fort à réfléchir. En rentrant à Charleroi nous tombâmes au milieu d'un encombrement de chariots jetés au travers des rues et de la route pour embarrasser notre fuite ; et, en sortant de la ville, chose encore plus extraordinaire, nous fûmes assaillis par un escadron de cavalerie*. »
Bien entendu, on retrouve Noverraz à l'Elysée, à la Malmaison, à Rochefort. Il accompagne son Maître sur le Bellérophon. Il le suivra tout natu-
1. Goiirgaud ne relate point ce dernier incident. Il dit seulement qu'après avoir traversé la ville et passé la Sambre, l'Empereur s'arrêta quelque temps dans la prairie qui est au débouché du pont à droite pour y rallier quelques cavaliers. Mais ce furent de vains efforts, les hommes que l'on faisait entrer d'un côté s'échappant de l'autre.
NOVERRAZ 2yo
Tellement jusqu'à Longwood où il sera de ceux qui, en 1821, entoureront l'agonie impériale.
Tandis qu'il s'installait à Sainte-Hélène avec Napoléon et son infortune, ce très humble ne se doutait point qu'il était le sujet d'une vive alerte au ministère de la police et que, à cause de lui, une perquisition allait troubler la quiétude d'un paisible oiïicier de santé de Versailles. Un rapport de police avait, en effet, communiqué à la préfecture la dénonciation suivante : il y avait à Versailles, en service chez M. Judello, médecin, logeant rue de Provence (lequel était un enragé bonapartiste, bien que sa femme fût royaliste) une fille nommée Marie Pasdeloup, amie de Noverraz, valet de chambre de Buonaparte. Le dénonciateur prétendait que cette fille avait depuis peu reçu une lettre de son amoureux, datée de Gibraltar, et qu'elle s'en était vantée dans une maison de Versailles. Cette lettre ne lui était point parvenue par la poste, mais bien par une main tierce. Et cette fille disait partout que Noverraz lui annonçait le retour de Buonaparte au printemps prochain.
11 est curieux de constater combien ce rien, un billet d'un aussi modeste serviteur de l'exilé, par-
lant en manière de boutade ou de consolation à une fille de chambre d'un retour possible de Napoléon, causa de trouble et d'inquiétude dans les sphères policières, voire gouvernementales.
« On espère, écrit au ministre de la police le secrétaire général de la préfecture, M. de Brivazac, pouvoir me remettre la lettre autographe. Toute ridicule que soit une pareille nouvelle il n'en est pas moins dangereux de la laisser circuler; comment ce médecin Judelle n'empèche-t-il pas sa servante de colporter d'aussi grossières sottises qui n'en font pas moins un grand mal ! ' »
Donc, le 22 janvier 1816, à quatre heures de relevée, conformément aux ordres que la police générale avait adressés au préfet de Seine-et-Oise, le sieur Pierre-Toussaint Locart, commissaire de police de Versailles, arrondissement de l'Est, se transporta chez M. Judelle, médecin, rue de Provence, n° 7. 11 trouva le médecin et sa femme assez émus de la visite, et, avec l'importance qui convenait à un homme chargé d'une mission d'où dépendaient peut-être les destinées du régime, leur demanda de faire comparaître leur domestique. Marie Pasdeloup fut appelée et voici l'interrogatoire :