‹ Après la Mort de l'EmpereurChapitre 26 sur 30 · Masselin : Sainte-Hélène · texte numérisé non relu

Masselin : Sainte-Hélène

NOVERRAZ 26i

chambre : « On prétend, dit-il en riant à Las Cases, que Marchand est installé comme une petite maîtresse. » Et l'Empereur grimpe l'échelle, passe devant les mansardes ouvre les portes brusquement. 11 entre chez Marchand. La chambre est petite, mais presque agréable. Marchand, peintre ingénu, y a collé du papier qu'il a lui-même enluminé. Mais son lit n'est point garni, car le premier valet de chambre ne couche pas si loin de la porte de son maître. Il y a là des armoires contenant le linge et les habits de l'Empereur, le tout peu considérable, encore que l'on y trouve un habit du Premier Consul en velours cerise brodé soie et or et le glorieux manteau de Marengo.

Marchand s'est plu à parer sa mansarde, afin d'y vivre moins tristement sa vie d'exil dont il ne peut prévoir le terme. Mais que nous sommes loin de la grasse et confortable existence des premiers valets de chambre des Tuileries où Constant, et Marchand lui-même pendant les Cent-Jours, outre 8.000 francs de gages et l.oOO francs pour l'habillement, disposent d'un appartement de sept pièces, d'une table de quatre couverts, d'une voiture attelée, sans compter les indemnités de campagne et de voyage, les cadeaux de janvier, les gratifications incessantes du maître.

A Longwood, Marchand, assisté de Saint-Denis ou de Noverraz, continue de présider au service de la chambre.

Ici, comme d'ailleurs aux Tuileries, Napoléon, du moins tant que la maladie ne l'a pas abattu, demeure le soldat qui à l'aube quitte son lit de camp, gaillardement, sans flânerie.

■ Marchand remonte les châssis des deux petites fenêtres à tabatière. Un peu de jour filtre par les rideaux blancs sur les murs tapissés d'un nankin brun à bordure verte S sur la petite cheminée de bois peinte en blanc sur laquelle est un buste en marbre du roi de Rome. Au-dessus s'éclaire le visage jeune et inexpressif de Marie-Louise et quatre ou cinq portraits de son fils dont l'un brodé parla mère. Un peu plus à droite, dans la pénombre, sourit discrètement une gracieuse miniature de Joséphine. A gauche, les yeux mieux exercés distinguent le réveille-matin du Grand Frédéric que Napoléon a pris à Potsdam. Et il y a encore, fixée au nankin par une tresse de cheveux de Marie-Louise, la montre dont se servait l'Empereur quand il était Consul. Un mauvais tapis qui

1. Qui, dans les derniers temps de la captivité sera remplacé par une agréable mousseline rayée d"un nettoyage plus lacile.

avait autrefois servi à la salle à manger d'un lieutenant d'artillerie de Sainte-Hélène couvre le plancher ; une commode se loge entre les deux croisées ; à droite, contre le mur, est placé le petit lit, de' camp en fer de Marengo et d'Austerlitz. Marchand tire les rideaux de soie verte. Vite éveillé, Napoléon se dresse coifîé d'un madras rouge bariolé. Il prend aussitôt son bain après lequel il se fait donner de rudes frictions à l'eau de Cologne ou à l'eau de lavande. « Allons, fort comme sur un âne ! » commande-t-il au solide Noverraz qu'il gratifie ensuite, en plaisantant, d'une bonne tape sur les oreilles. 11 plonge sa tête dans le lavabo d'argent de quinze pouces de diamètre qu'il emporta de l'Elysée. Puis il se rase à côté de la cheminée, dans l'embrasure de la fenêtre qui donne sur le camp de Deadwood. Marchand lui présente le savon et le rasoir; devant lui, un second valet de chambre, Saint-Denis ou Noverraz, tient une glace du nécessaire. Napoléon, pendant ces diverses opérations, bavarde facilement quand il est de bonne humeur. Il s'amuse à se faire conter les histoires de la ville, môme les querelles de l'office, et sa chambre, pendant l'heure de la toilette, devient une étrange potinière. C'est l'instant que l'on choisit pour obtenir défini-

tîvement du maître une grâce que déjà Ton aura fait solliciter par Bertrand ou par Montholon, par exemple Tautorisation d'épouser quelque fille de chambre de qui, dans cet isolement, et sous l'action irritante de ce climat, l'on est devenu follement amoureux. Les choses ne vont point toujours toutes seules. L'Empereur rit, plaisante, se fâche. Deux fois, il se laisse attendrir et donne le consentement attendu, tandis qu'on achève de l'habiUer.

Les mémorialistes de Sainte-Hélène nous ont dit comment, en arrivant à Longwood, l'Empereur avait substitué à son petit uniforme vert de la garde un habit de chasse, également vert, dont on avait ôté les galons. 11 lui allait assez mal, note Las Cases, et celui qu'il avait en 1816 commençait à être fort usé. Mais Napoléon n'aimait point à modifier la tenue qu'il avait une fois adoptée à Longwood et il ne consentait pas facilement à changer ses vêtements coutumiers même lorsqu'ils étaient fatigués par l'usage pour des vêtements neufs. Marchand devait s'ingénier à tenir en état, autant que possible, l'habit de chasse qui était constamment en service. Au mois de mai 1821, après la mort du captif et avant le départ pour l'Europe de la petite colonie française, un Anglais qui venait

d'assister aux funérailles obtint de visiter l'appartement de TEmpereur à Longwood, et Marchand, qui conduisait le curieux, poussa la bonne grâce jusqu'à lui montrer la garde-robe impériale : « C'était, a noté le visiteur', le plus mauvais assortiment que j'aie jamais vu ; elle était composée de vieux habits, chapeaux et pantalons qu'un midschipman aurait à peine consenti à porter à bord ; mais Marchand me dit qu'il était presque impossible de lui faire mettre un vêtement nouveau et qu'après l'avoir porté une heure il l'ôtait et reprenait toujours l'ancien. » Des bottes, quand l'Empereur avait l'intention de monter à cheval et des pantalons à pied de grosse serge ou des culottes de nankin brun avec bas de soie quand la fatigue ou le mauvais temps l'obUgeaient à rester au logis, une étroite cravate noire et un gilet blanc complétaient le costume avec le légendaire chapeau à trois cornes dont plusieurs exemplaires lui furent volés dans l'île. Combien de fois d'ailleurs les compagnons ou serviteurs de l'exilé furent persécutés par les plus éminents visiteurs de Sainte-Hélène, des Anglais surtout, pour obtenir un bouton do

1. Lettre écrite de la rade de Sainte-Hélène, le 7 mai, à bord du vaisseau Le Vigo ; publiée par le Journal du Commerce, le 15 juillet 1821.

266 APUÈS LA MORT DE l'eMPEREUR

l'habit du grand homme, un fragment d'épaulette ou toute autre reUque.

Le service de Noverraz changeait dans l'aprèsmidi quand l'Empereur accueillait des visites. Après le départ de Santini pour l'Europe, lors des réductions imposées par Hudson Lowe dans le personnel de Longwood, Noverraz eut à remplir les fonctions d'huissier de cabinet. 11 prenait sa faction à la porte de la pièce où Napoléon recevait, tandis que, dans l'antichambre qui précédait, un aide de camp, Gourgaud ou Montholon, botté à l'écuyère et l'épée au côté, recevait et entretenait les visiteurs démarque.

Tous les voyageurs qui, venant du Cap, lors de l'escale de Sainte-Hélène, eurent la faveur d'être reçus par Napoléon, ont conservé le souvenir du géant galonné qui défendait sa porte, l'huissier correct et de si belle mine en son habit vert brodé d'or au collet, avec parements et baguettes, son gilet de Casimir blanc, ses culottes de soie noire, ses bas de soie blancs, et ses souliers aux boucles étincelantes.

Par exemple, il n'aurait pas fallu que l'on tentât d'approcher Napoléon sans qu'une autorisation eût été accordée après une demande régulière d'audience au grand maréchal Bertrand. Celui que

TEmpereur nommait en riant son « ours d'Helvétie » n'était point d'iiumeur égale pour tous les visiteurs, et il menait un peu rudement ceux qu'il pensait devoir déplaire à son maître. Tous les anecdotiers de Longwood ont rapporté comment le contreamiral Cockburn, accompag-nant Hudson Lowe, lors de la première visite du gouverneur au captif, se vit refuser — sans égards et sans douceur — l'entrée par Noverraz qui n'avait pas entendu appeler le nom de l'amiral. Lorsque, peu après, on osa entretenir Napoléon de cet incident, le captif qui n'y était pour rien s'en amusa fort. 11 en rit aux éclats, se frotta les mains et manifesta « la joie d'un écolier qui vient d'attraper son régent ». D'ailleurs, il envoya un de ses officiers faire des excuses à l'amiral.

« Il ne faudrait pas jouer avec ce bon Suisse, observait Napoléon à ce propos. Si j'avais le malheur de dire qu'il faut se défaire du gouverneur, il serait homme à le tuer à mes yeux. » Et c'était vrai.

Napoléon disait encore une autre fois, en parlant du règne de la force :

« Où en serions-nous, nous autres tous ici, si l'on en était encore au bon temps où la force du bras était le véritable sceptre ? Voilà Noverraz qui nous sert. Il serait notre roi à tous. »

Le bon géant, à l'enconlre de la plupart des membres de la petite colonie de Longwood, prend assez bien son parti de l'exil. L'Empereur, qui a un faible pour son ours d'Helvétie, n'a fait aucune difficulté pour favoriser ses honnêtes amours, lorsque, comme à tous les autres de l'office, de l'antichambre et des écuries, le goût du mariage est venu à Noverraz. Le gaillard s'était mis au mieux avec une femme de chambre de M"*^ de Mon- Iholon. Joséphine, que ses sentiments retinrent à Sainte-Hélène après le départ de la comtesse. 11 obtint l'autorisation de l'épouser en juillet 1819 : « Le mariage de Joséphine, écrivait Montholon à sa femme, a été célébré avant-hier dimanche dans ton parloir. Ce soir grand festin où l'union la plus parfaite a régné parmi tous les partis ; — les trois belles, la mariée, Esther *, M"' Oile, paraissent les trois inséparables. On a bu aux unions réciproques. Aujourd'hui, tous ces ennemis de quelques jours avant sont, à les entendre, des amis éternels . Tant mieux , tant mieux si cela dure; mais l'ennui, le malheur, sont de terribles moteurs de discorde*. »

Xoverraz et Joséphine avaient à eux deux

Page 1