‹ Après la Mort de l'EmpereurChapitre 4 sur 30 · Montholon à la comtesse de Montholon, le 10 octobre · texte numérisé non relu

Montholon à la comtesse de Montholon, le 10 octobre

2. « La manie du mariage gagne Marchand. Ali, Archambault sont comme des fous. Ils frappent à toutes les portes et mettent tout en œuvre pour arriver à leur but. » {Lettre de Montholon à la Comtesse, du 3 août 1819.)

lice, après la mort de l'Empereur, des personnages qui occupent autour de Napoléon le premier plan dans Thistoire de la captivité : Bertrand, Montholon, Gourgaud, Las-Case. Nous nous sommes limités ici à l'étude de plus humbles et peut-être — si nous plaçons Bertrand au-dessus de toute comparaison — de plus sûres fidélités. Nous sommes passés des appartements des maîtres dans le logis des serviteurs, nous avons tenté de découvrir, aussi, des caractères et des âmes dans les étroits réduits sans air où Ion accédait par une manière d'échelle de vaisseau fort rapide et où, seul, l'attachement fanatique au grand homme permettait à ces pauvres gens de résister au mortel désespoir de l'exil. Et il nous a paru que telles de ces vies modestes méritent d'être silhouettées et suivies encore après la fin du drame. Ainsi avons-nous consacré ce livre au valet de chambre Marchand, à l'huissier Santini, au chasseur Noverraz, et au garde des livres Saint-Denis.

Le nom de Marchand, à vrai dire, s'est, depuis longtemps, fixé dans l'histoire. 11 a, dès l'origine, appartenu à la légende de Sainte-Hélène. Il est resté populaire presque autant que le nom de Bertrand, car l'un et l'autre sont demeurés, dans la

mémoire des foules, comme un synonyme de fiduli(é suprême au malheur. Sans doute, Bertrand et Marchand ne représentent point les mômes personnages. Bertrand, auprès de Napoléon prisonnier, c'est encore l'aristocratie militaire, le haut personnel, brodé et titré, du régime. Marchand, beaucoup plus humble, s'élève à peine par ses fonctions au-dessus de la livrée. Mais, par son caractère, l'homme domine le rôle. Marchand, pour TEmpereur prisonnier et malade, est un confident. Marchand est un ami, et c'est ce nom, plus glorieux qu'un titre de noblesse, que Napoléon lui donne dans son testament, pour l'histoire. Un jour, Napoléon, à qui Bertrand lui-môme ne sait plus dissimuler son découragement, sa lassitude de l'exil, dit à Marchand : « Ils s'en iront tous. Tu resteras seul avec moi et me fermeras les yeux. » Mais la mort vint plus tut encore qu'elle n'était prévue. Alors, l'agonisant récompense cette fidélité exceptionnelle en lui accordant un exceptionnel honneur, un témoignage vraiment admirable de confiance et de gratitude. Napoléon désigne son valet de chambre Marchand comme son exécuteur testamentaire au môme litre que le général de division, comte Bertrand, ancien commandant de corps d'armée, ancien gouverneur général d'Ill^Tie,

ancien grand maréchal des Tuileries : au même titre que le général comte et marquis de Montholon- Sémonville. C'est quelque chose cela. Il n'en faut point davantage pour transformer une condition. Ainsi en juge le lieutenant générai comte Braver, pair de France des Cent-Jours, qui accepte de donner sa fille en mariaoe à Louis -Narcisse Marchand. Ainsi en juge la générale Braver qui, issue d'une vieille famille de l'aristocratie bavaroise, accueille ce gendre avec lequel d'ailleurs elle demeurera en forts bons termes. Ainsi en juge un prince de la monarchie de Juillet, Join ville, qui, à diverses reprises, lors de la traversée de Sainte-Hélène en 1840, ne dédaigne point d'admettre ^Marchand à sa table. Ainsi en jugeront les petits-fds des ducs et maréchaux de l'Empire qui, le 22 juin 1876, dans l'éghse Sainte-Glotilde tendue de noir, iront représenter l'histoire impériale autour du cercueil de Marchand, l'ancien valet de chambre de Longwood étant devenu, il est vrai, le comte Marchand, officier de la Légion d'honneur, de par la justice reconnaissante de l'empereur, Napoléon 111, qui acheva d'acquitter les dettes de Sainte-Hélène. Cette destinée qui commença dans l'antichambre, devait, et ce fut une grande équité, finir dans l'armoriai.

De Noël Santini, dont nous parlerons ensuite, il eût été beaucoup moins aisé, évidemment, de faire un comte de TEmpirc. Nul n'y songea, au surplus, encore que les services rendus par l'homme, son rôle personnel dans la formation de la légende de Sainte-Hélène, eussent mérité la plus éclatante récompense. Santini sera, en ses très vieux jours, le gardien, décoré, du tombeau de l'Empereur, le premier gardien du Tombeau, d'abord dans la chapelle Saint-Jérôme, puis, dans le monument Visconti aux Invalides, et cette faction d'honneur, qu'on créa pour lui, pourra suffire à Ihumihté de son éducation et de son esprit.

Noël Santini réalisa un acte presque incroyable et de longue portée. Contraint par Hudson Lowe d'abandonner son maître en 1817, le fidèle Corse rapporta à Londres, sous les broderies de sa livrée, l'émouvante protestation de l'Empereur qui n'avait pu encore atteindre les foules. Cet homme sans moyens réussit à provoquer une discussion historique à la Chambre des lords et à préparer un mouvement de réaction de l'opinion anglaise en faveur du prisonnier. Le rôle de Santini fut donc, à un momentdonné, presque considérable. 11 suffit, pour se rendre compte aujourd'hui derimporlance qu'on lui attribua au lendemain de la retentissante motion

de lord Holland au sujet du traitement subi par l'illustre captif, de parcourir la correspondance diplomatique de la Sainte- Alliance relative à Santini. Espionné, traqué, fouillé, chassé de partout, continuellement remis en route par les polices badoise, wurtembergeoise, helvétique, italienne qui l'empêchent de demeurer plus de huit jours au même endroit, ce juif errant de Tépopée impériale à l'agonie est enfin arrêté, retenu dans la forteresse de Mantoue, puis enfermé au secret dans une prison de Vienne, enfin mis en surveillance, jusqu'à la mort de son maître, dans la ville deBriinn, avec la perspective, s'il commet la moindre imprudence de parole, de finir sa vie dans un cachot du Spielberg. Libéré enfin, en 1821, il reprend son pèlerinage et va de ville en ville, à Trieste, à Froshdorf, à Rome, pour raconter aux Bonaparte les souffrances de l'Empereur. Il est Tun des créateurs de la Légende napoléonienne et il mérite, comme tel, l'attention des historiens. •

A vrai dire, en 1854, alors qu'il occupait le poste, créé pour lui, de gardien du tombeau de l'Empereur, une biographie de Santini, d'après ses notes, fut publiée par Joseph Ghautard, le fils du commandant de la marine de l'île d'Elbe en 1815. Mais ce travail, qui prétend en même temps cons-

lituer une réfatation de l'ouvrage de \Mlliam Forsyth sur la captivité, ne présente à peu près aucune valeur documentaire. C'est une phraséologie romanesque où se multiplient les erreurs, les confusions de dates, de faits et de noms ; un délayage de la protestation de l'Empereur et des quelques notes de Santini publiées à Londres en 1817, le tout augmenté d'une abondante déclamation napoléonienne qui n'offre aucun intérêt historique ni littéraire. II ne faut point cependant négliger complètement ce livre comme source. Chautard a connu Santini; il l'a fait parler; il l'a ce interviewé », ainsi qu'on dirait de nos jours. Sans doute même, comme il l'affirme, a-t-il obtenu du vieillard un embryon de manuscrit, un mince cahier de souvenirs, laborieusement calligraphié. Ce sont ces souvenirs authentiques, ces notes personnelles qu'il est utile de pêcher dans l'eau trouble de ce récit brouillon. Ce travail de sélection est rendu relativement facile pour les années 1817 et 1818 qui constituent la période la plus intéressante et la plus digne d'étude de la vie de Santini (départ de Sainte-Hélène, séjour à Londres, voyage en Belgique, visites à la grande duchesse de Bade et au prince Eugène, arrestation à Gùme, emprisonnement à Mantoue et à Vienne, mise en surveillance à Briinn), car l'on possède

comme moyen de contrôle pour les faits de ces deux années, comme d'ailleurs pour ceux qui se placent entre 1821, date de la mort de l'Empereur et de la libération de Sanlini, à 1825, des documents de police et la correspondance diplomatique conservée aux Archives nationales — ainsi que les notes du dossier de Santini à la Légion d'Honneur où nous trouvons en outre des indications sommaires mais précises sur rexistencc de Santini jusqu'en 1853. Pour ce qui touche auséjour à l'île d'Elbe et à Sainte-Hélène, les imprimés, les souvenirs publiés et les mémoriaux connus nous donnent des points de repère suffisants pour dégager un peu de réalité de cette abondante et naïve fiction et permettre d'établir sinon la minutieuse vérité, du moins la grande vraisemblance des quelques anecdotes que Santini seul a pu révéler à son biographe et que, pour celte raison, nous avons cru devoir utiliser.

Saint-Denis et Noverraz n'ont eu, après Sainte- Hélène, que fort peu d'histoire et l'on en peut conclure, selon le vieil adage, qu'en leur retraite bourgeoise, dotée par le testament de l'Empereur, ils vécurent à peu près heureux. Aussi les chapitres dont ils sont le sujet se rangent-ils assez mal sous

le titre général de ce volume, puisque, dès avant la mort du maître, nous entrerons avec Noverraz dans la chambre de Napoléon tandis que nous pénétrerons, avec Saint-Denis, dans sa bibliothèque.

Un dossier des Archives nationales, quelques papiers de l'hôtel de ville de Lausanne, le carnet d'un reporter en 1840, les souvenirs d'un officier de l'état-major du brick ÏOreste, mouillé à Jamestown lors de l'exhumation historique, nous fournissent quelques intéressantes notes inédites ou peu connues sur la vie — avant et après Sainte-Hélène — de Noverraz, le bon géant suisse que Napoléon appelait son ours d'Helvétie et qui, à Longwood, représentait la fidélité vigoureuse et aveugle, la force physique mise au service du dévouement qui ne discute pas.

Ali Saint-Denis, mameluk, second valet de chambre, garde des livres de Napoléon à Longwood, parait avoir fait preuve d'une intelligence plus active. 11 n'était point le parfait illettré que représentait Noverraz. Il aimait les livres et, dès Sainte-Hélène, il tenta de compléter son instruction rudimentaire. Il a môme laissé un manuscrit dont sa famille consentira sans doute un jour à se dessaisir. Le manuscrit a-t-il été rédigé d'après des notes prises à Longwood ou bien fut-il

35; APliÈS LA MORT DE L EMPEREUR

entièrement composé avec le simple secours de souvenirs lointains et sans doute affaiblis ? L'une et l'autre version peuvent être soutenues.

Le docteur Poumiès de la Siboutie dont les mémoires ont été publiés par M"'"' A. Branche et L. Dagoury, ses filles, avec une introduction et des notes de M. Joseph Durieux, archiviste de la Légion d'honneur, a écrit : « J'ai été longtemps le médecin de la famille Saint-Denis. Le père, mort dans un âge très avancé, avait passé des écuries de Louis XVI dans celles de Xapoléon où il remplissait les modestes fonctions de piqueur. Le fils faisait partie de la maison impériale ; son intelligence, son dévouement, sa bonne mine lui valurent les bonnes grâces de l'Empereur quiTatlacha plus parliculièrement à sa personne et le désigna pour l'accompagner à Sainte-Hélène. Saint-Denis n'avait reçu que peu d'instruction. Il eut cependant l'idée d'écrire jour par jour ce qu'il voyait et ce qu'il entendait. Son service l'appelait à chaque instant chez l'Empereur; il a entendu de sa bouche des choses bien curieuses. Ce journal forme quatre gros cahiers dont l'écriture n'est pas mauvaise, mais qui, sous le rapport de l'orthographe et de la grammaire, laissent beaucoup à désirer. J'ai pu les parcourir et ils m'ont vivement intéressé. . . (Suit une citation que

Ton Irouvcra plus loinj. C'est dans ce style gro- Icsque, souvent expressif, toujours énergique, que son journal est écrit, depuis 1801 jusqu'en 1821. Il devient surtout plus intéressant à partir de 1814 où le maître, plus rapproché du serviteur, a eu moins de secrets pour lui. »

Qu'est devenu ce journal vu par le docteur Fournies, il y a une soixantaine d'années ? On n'a point, dans la famille Saint-Denis, conservé le souvenir de son existence ; et le manuscrit dont les descendants du mameluk bibliothécaire sont actuellement détenteurs, ne se présente pas sous la forme précédemment décrite. Ce n'est {)lus un journal et le style est à peu près correct. D'autre part, Saint-Denis, dans une lettre à Pons de l'Hérault en 1847, se défendait d'avoir réuni des notes à Sainte-Hélène, affirmation quil répète dans le manuscrit non encore publié et à peine entr'ouvert. Cependant, le docteur Fournies, dont le témoignage est si précis, a bien dû voir i|uelque chose et la date de la documentation écrite (lu texte actuel ainsi que le point de savoir s'il fut l'objet d'une rédaction nouvelle ou d'une rédaction spontanée prêtent à discussion. Quoi qu'il en soit, ce manuscrit, avec les lettres et papiers intimes mis sous nos yeux par la famille Saint -Denis, témoignent que leur auteur, dans la seconde par-

tie de sa vie du moins, possédait une culture relative qu'il n'avait pas eu le temps d'acquérir au début lorsque, par les singularités du destin, le mameluk de Napoléon fut chargé de tenir l"emj)loi de bibliothécaire à Sainte-Hélène.

Marchand , Santini , Noverraz , Saint - Denis , exemples émouvants de la plus rare abnégation, humbles assistants d'un auguste martyre, à vous dont le pur dévouement passa sans une défaillance du faste des Tuileries dans la misère deLongwood, à vous qui donnâtes une si grande leçon de dignité aux anciens grands dignitaires du souverain déchu, à vous qui fûtes l'honneur du cœur humain, je consacre et je dédie ce livre.

A Sainte-Hélène, le 20 mai 1821, dix-sept jours a[)rès l'inhumation de l'Empereur près de la fontaine Torbett, dans cette vallée du Géranium qui désormais, pour l'histoire, prendra le nom de Vallée du Tombeau, la petite colonie française de Longwood, le grand maréchal Bertrand, la comtesse Bertrand et leurs quatre enfants, le général de Monlholon , le médecin Antommarchi , l'abbé \'ignali, le premier valet de chambre Marchand et une dizaine de serviteurs parmi lesquels deux femmes, avec une fillette, et deux Chinois qu'on emmenait, élait prête au départ. Un transport léger, le storesiiip Camel (Chameau) devait recevoir, le môme jour, les passagers à destination de Plymoulh. Sous la direction du comte de Montholon et la surveillance immédiate de Marchand, on avait, dès le lendemain des funérailles, commencé

d'emballer les meubles transportables, la précieuse argenterie, une grande partie des livres, toute la û'arde-robe de Texil, les uniformes fanés, et les livrées à l'aigle qui ne resserviraient plus. Pieusement, avec mille soins, on avait enfermé, dans leurs reliquaires de voyage, le linge de corps et les armes du grand mort, son épée d'Austerlilz, ses pistolets, ses éperons, destinés à son fds; les dentelles du Sacre qui devaient être remises à sa femme; les autres souvenirs qui se disperseraient dans la famille impériale; les ornements de la petite chapelle et les objets du culte confiés à la garde du prêtre, et jusqu'aux rideaux de soie verte du lit de camp où le captif agonisa, jusqu'à la mousseline blanche rayée dont s'égaya sa chambre les derniers mois, jusqu'au drap noir qui fut tendu, après la mort, pour la chapelle ardente. La maison de Longwood, dévastée, privée de son âme, avait ces convulsions désordonnées qui précèdent le grand repos. Longwood, aussi, allait mourir après celui qui, pendant cinq ans, l'anima de la dernière parcelle de son activité prodigieuse, de la suprême flamme de son rayonnement. Dix-neuf ans après, on retrouverait, transformés en moulin à orge et en écurie, le salon et la chambre à coucher de la pauvre demeure où s'exhala le dernier souffle

LA FIN d'un exil 41

de Napoléon. Et ce sera, de par le monde, une longue stupeur indignée. Mais, à cette heure de l'abandon, nul parmi ceux qui hâtent les préparatifs du départ ne s'inquiète des destinées de cette maison de l'exil, odieuse, mortelle et d'où l'on a hâte de fuir. Cependant, chacun, au dernier moment emplit ses yeux d'une suprême vision du logis et du site morne où les âmes se sont aigries, où les fidélités se sont exaspérées en attendant l'issue récente du grand drame. Mais peut-être parce que l'horizon s'entr'ouvre maintenant, le paysage dans son linceul de brume, avec son sol couleur de cendre, sa végétation indigente, ses pins phtisiques et ses gommiers ployés par les rafales du large, son gazon rare et ses immortelles sauvages qui balancent au vent, comme frappée de folie, leur tète jaunâtre, paraît moins lugubre. Il y a même, sans doute, des regards attendris pour les jardins du domaine, pour le potager mis en valeur par tant d'efforts, pour la tonnelle dont le captif aimait la fraîcheur verte, pour les bassins en miniature dessinés par lui, avec le jet d'eau improvisé par l'un des serviteurs, pour le mur de gazon auquel l'année précédente il se plut à faire travailler la colonie entière. Et tous le revoyaient dans ces allées, ranimé, traînant une pioche comme une canne, allant de l'un

à l'autre, en tenue de travail lui aussi, avec son costume de nankin et son chapeau de paille à larges bords. Mais, presque aussitôt, Tesprit évoquait après quelques mois le malade, essayant quelques pas dans ces mêmes allées, en pantalon à pied et en pantoufles, grelottant dans sa redingote usagée, le visage décomposé sous le chapeau rond, tandis qu'il avançait, un petit quart d'heure, au bras de ^lontholon, parmi les fuchsias et les géraniums des plates-bandes. Une autre vision encore, c'était l'Empereur, plus mal, assis en robe de chambre dans les coussins de son fauteuil devant une fenêtre ouverte et tenant entre ses mains une fleur qu'il respirait longuement en songeant peut-être au temps des roses de la Malmaison. Puis, l'image pâlissait, devenait blême effroyablement, se couchait sur un lit mortuaire, le visage seul visible, le corps dissimulé sous le drap qu'on avait tiré jusqu'au menton et sur lequel était placé un crucifix. Enfin, le captif mort reprenait son aspect de l'histoire dans l'exposition de la chapelle ardente, où il reparaissait maigre, jeune, impérial, dans l'uniforme vert des chasseurs de la garde. Une fin et une résurrection.

Dans le recueillement de ces évocations, la petite colonie, au jour fi.\é pour le départ, se rendit une

dernière fois dans le val gazonné et ombreux où reposait le grand homme. On emportait avec soi toutes les fleurs du jardin de Longwood. Il y eut, dans la grande paix silencieuse de ce lieu, sous les regards distants et respectueux des soldats anglais du poste, de longues méditations agenouillées, des sanglots, un adieu suprême. Autour des dalles, les tubéreuses, les géraniums, plantés par M""® Bertrand au lendemain des funérailles avaient pris racine dans ce sol favorable et promettaient pour des années la parure de leur floraison. On ébrancha une fois encore le saule qui pleurait sur la sépulture et les églantiers d'alentour. On emplit quelques flacons de F eau glacée de la fontaine et Ton s'éloigna pour toujours.

Ces Français ne pouvaient plus rien, ici, pour Napoléon. Ils prirent la route de Jameslown comme Ton s'évade d'une geôle, pressés de fuir ce sol de cimetière et ces arbres funèbres dont les flancs ouverts, mangés d'une mousse brûlée, avaient une couleur de sang, comme si — nota plus tard un visiteur impressionné — v la nature elle-même avait voulu dénoncer le lent assassinat commis dans ces lieux ».

... Dès lors, le petit groupe noir se met en marche, avec ses voitures, ses chevaux, ses der-

4i- .VPRtS LA MORT DE L EMPEREUR

niers bagages, sur la route aride et sans joie qui descend à Jamestown. Il contourne durant une demi-lieue ce vaste goufîre sans parapet que les Anglais appellent le Bol à punch du Diable. Au sémaphore d'Alarm House qui guette la mer, il trouve un peu de verdure avec de maigres troupeaux de chèvres, puis il redescend à travers les sites morts, par un sol de mâchefer et de scories volcaniques, jusque sur un plateau sans abri, presque froid, où l'on est souffleté par le vent du sud-est et d'où Ton entrevoit une première fois, à mille pieds, la ville de Jamestown réduite aux dimensions d'un jeu de cubes minuscules. De ce plateau trop frais une pente raide jette le convoi dans la gorge surchauffée et morne qui s'ouvre cependant sur le sourire des Briars, verts et fleuris de roses blanches et de géraniums sauvages. Les Briars, le premier asile de Napoléon prisonnier, le cottage des petites Balcombe, ces fraîcheurs ingénues, les espiègles aux yeux de chat qui adoucirent de leur grâce d'enfants mutines les débuts de la captivité. Mais les Briars eux-mêmes sont abandonnés maintenant. Les Balcombe ont quitté Sainte-Hélène. Betsy, que préférait l'empereur et qui pleura lorsque Napoléon laissa le cottage pour Longwood, est maintenant avec sa famille dans la

Nouvelle-Galles du Sud, en Australie, très loin...

En ce lieu mémo où chante une cascade, c'est encore de la mélancolie qui vous étreint. Il vaut mieux ne point s'arrêter et continuer la route au long du parapet de grès brut qui borde le vide, les gouffres, où, de nouveau, des coulées énormes de cailloux remplacent toute végétation. Par-dessus la rampe basse, on voit peu à peu maintenant se rapprocher les maisons et les arbres de Jameslown, le clocher de la petite église, le port. Parmi des barques est ancré le Camel^ le bâtiment de la délivrance... On aspire, à nouveau, la vie. Les [)aysages d'enfer s'éloignent dans le lointain d'un affreux rêve. On presse les chevaux. On a, maintenant, une hâte fiévreuse d'en finir...

Et, cependant, on ne pourra encore ce soir-là quitter Tile maudite.

Une partie des bagages avait précédé sur le port la petite caravane, mais les caisses étaient tellement nombreuses, et certaines arrivèrent si tardivement, (pie l'on ne put songer à embarquer le jour môme. Le départ, en conséquence, fut remis au lendemain, lludson Lowe qui avait enfin recouvré le repos de l'esprit et lady Lowe retinrent les Français à dîner à Plantation llouse. « Le banquet fut magnifique », a dit Antommarchi. Lowe multiplia les prévenances

et les amabilités. On sentait qu'il n'avait plus ses clefs. Peut-être aussi avait-il comme un pressentiment de l'accueil que lui réserverait l'opinion à son retour en Europe et tenait-il en ces derniers instants à se concilier ceux qui auraient tant à dire sur Sainte-Hélène.

La petite colonie, le lendemain, éprouva quelque déception en s'embarquant sur le Camel. C'était un vivrier sale, étroit, utilisé d'ordinaire pour le transport des bœufs, des porcs et des moutons que consommait l'île. Les caisses couvraient le pont. Ce n'était, de la poupe à la proue, que meubles et ballots, et les autorités avaient encore embarqué sur ce faible bâtiment quelque deux cents soldats qu'on renvoyait en Europe, On s'entassa comme l'on put. Xul n'aurait consenti à séjourner une semaine encore sur cette terre maudite pour attendre un plus agréable convoi. Le temps était beau d'ailleurs, sans nuage, avec un vent favorable. Un peu avant le crépuscule on leva l'ancre.

Les Français, demeurés sur le pont, regardaient s'éloigner la gorge de Jamestown, avec ses pentes ardues, ses sentiers de chèvres, les énormes quartiers de roc pendus sur les toits des maisons blanches, le clocher carré et les quelques

LA FIN d'un exil 47

arbres de la petite ville, presque aimable, la seule blancheur de ce décor infernal. Les casernes parurent, les dernières, au faîte des deux versants arides ; puis ce fut le sombre rempart de la cèle vertigineuse, dressant à pic ses assises de basalte. Tandis que le vent du sud-est qui règne en maître dans les parages de Sainte-Hélène obligeait les voiles venant d'Europe à faire un circuit par Touest et à s'avancer considérablement dans le sud pour appuyer davantage ensuite vers Test jusque sous le vent de l'île qui devait les rabattre au mouillage, les navires, au départ, se dirigeaient pour conserver le vent arrière sur le point opposé de l'horizon. Les aspects qui s'offraient aux passar gersdu retour en Europe étaient un peu moins désolants que la vision, à l'arrivée, de l'immense briselames des basaltes perpendiculaires et inabordables. Du cùlé abrité contre le vent, la cote s'adoucissait en plusieurs ravins aux pentes accessibles. Mais, dans les brèches de ces masses rocheuses, les Français cherchaient moins une illusoire oasis de verdure que les aspects voisins des lieux abandonnés. De temps à autre, quelques fortifications, les canons d'une batterie se profdaient dans les crêtes aiguës. Enfin, on crut apercevoir, parmi les sommets, sous la course grise des nuages, dans une

baie du roc, le plateau de Dead\vood où, quelques semaines avant, à pareille heure, se profilaient les tentes et s'allumaient encore les feux du 66% Longwood qu'on ne pouvait entrevoir était là, tout auprès, avec la maison vide, les jardins dévastés et l'enclos d'où s'étaient évadées même les sentinelles. Et voici, maintenant, que s'élançait dans le ciel le piton de Flagstaff auquel semblaient accrochés les escarpements anguleux de la longue masse noire de Barn Hill. Après quoi, la nuit tomba, le navire prit du large, le géant de l'île, le pic de Diane, disparut dans les nuées et les brumes épaissies enveloppèrent, comme les draperies lourdes d'un appareil de mort, ce sépulcre : Sainte-Hélène.

La traversée, très dure sur ce bâtiment encombré et sans aucun confort, dura soixante-six jours. On supporta les fatigues et les souffrances, avec toute l'énergie que donnait à ces âmes d'exilés la joie du retour en France. Il fallait d'abord toucher à l'Angleterre et, le 2 août au matin, le Caniel ieia l'ancre dans la rade de Spithead. Les retours de proscrits sont toujours accueiUis par la sympathie des foules. La population anglaise qui déjà depuis trois semaines connaissait, par les rapports d'Hudson Lowc parvenus au roi Georges

LA F[N d'un exil 49

le 6 juillet, les détails sommaires de la mort de Napoléon, apprit avec une curiosité passionnée que les derniers fidèles de Bonaparte, ceux qui lui avaient fermé les yeux et qui demeureraient pour l'histoire les seuls témoins du drame, encore mystérieux, de Longwood, venaient d'atteindre les côtes anglaises. Une multitude de gens se porta sur les quais ou couvrit de barques les eaux de Spithcad pour assister au débarquement de « la suite de Bonaparte ». Mais ce débarquement ne put être immédiat. Il fallut d'abord qu'un officier s'en allât porter à Londres les dépêches d'Hudson Lowe. Après, seulement, arriveraient les ordres du ministère. On les attendit pendant trois jours. Du moins, le petit groupe de rapatriés re«,'ut-il, pendant ce temps, et pour rassurer son impatience, un témoignage caractéristique de la bienveillance de Georges IV qui se rendait en Irlande avec une escadre. Lorsque le yacht royal doubla Spithead et qu'il se trouva en vue du Ctunel, le souverain britannique envoya un de ses officiers, sir William Keppel, s'informer de la santé de M'"" Bertrand et de sa famille ainsi (pie des conditions dans lesquelles s'était accompli le voyage. Le geste royal était une indication. Aussi, dès que furent parvenues les ins-

tructions du ministère donnant permission de communiquer et de débarquer, les visites des officiers des bâtiments affluèrent sur le Camel^ et comme, précisément, le N ortlumiberland qui, cinq ans auparavant, avait conduit le grand prisonnier à Sainte-Hélène, se trouvait ancré à Spitliead, ses officiers ne furent point les derniers à venir présenter leurs compliments à M""*^ Bertrand, au grand maréchal et au comte de Montholon. L'heure venue de gagner la terre, le vaisseau amiral envoya deux grandes chaloupes pour prendre les Français.

Toute la petite colonie, en grand deuil, comprenait, maîtres et serviteurs, une vingtaine de personnes. La comtesse Bertrand, Anglaise par sa mère, ne dissimulait point sa joie de se retrouver sur ce sol familier à son enfance. Elle en oubliait les fatigues du voyage, terribles, surtout pour elle qui avait passé dans son lit d'éternelle malade la moitié du temps de l'exil. Elle parut, en touchant le port, très animée, alerte et vive. Ses enfants, Napoléon, Henri, Hortense et Arthur, un peu troublés par le mouvement de foule que provoqua leur arrivée, furent trouvés charmants. Une grande tendresse du peuple alla vers ces petits qu'avait caressés l'homme extraordinaire et dont l'espièglerie ingénue fut le sourire de la captivité. Le

prêtre aussi, ce jeune abbé Vignali qui s'apprêtait, en passant par T Italie, à rejoindre la Corse où quelques années après il tomberait sous les coups d'un assassin, fit bonne impression par la dignité de son attitude et la douceur de son visage.

Lorsque les embarcations eurent abordé, on conduisit les Français à l'hôtel Saint-Georges où de nombreux visiteurs furent aussitôt annoncés à la comtesse Bertrand : ainsi lady Gordon, lady Brice, sir Georges Cooke, le major Harriss et d'autres personnalités. A tout ce monde, la comtesse montra les souvenirs qu'elle avait rapportés pieusement de Sainte-Hélène et les tiges du saule qui ombrageait la sépulture. Ces tiges avaient pris racine dans plusieurs pots remplis de la terre qui recouvrait les restes. Désormais, tous ceu.x qui, retour des Indes et arrêtés à Jamestown, auront fait le pèlerinage de la vallée du Tombeau, rapporteront^ eux aussi, des feuilles de saule, avec un peu de cette terre sacrée. Le prince de Joinville, en 1840, ne manquera point d'en composer un reliquaire pour sa sœur, la princesse Clémentine. De ces souvenirs, l'invalide gardien de la sépulture fera commerce malgré les instructions du gouverneur, et à ce point que, lorsqu'on enlèvera le corps de la Vallée pour le transporter aux

Invalides, le vieux soldat joindra ses protestations à celles de la famille Torbett qui avait ouvert une auberge près du Tombeau et réclamera une indemnité à ceux par qui sera désormais tarie la source de ses profits.

Antommarchi, également, avait, dans une petite malle couverte en peau, et contenu dans une boîte verte, un émouvant souvenir du mort, le masque en plâtre du visage de l'Empereur que le médecin corse s'était, apparaît-il, indûment approprié et sur lequel le chirurgien anglais Burton, dès le retour des exilés à Londres, allait prétendre des droits \ Mais Antommarchi se gardait pour le moment de parler du moulage dont il ne se décidera à tirer profit qu'en 1837, quelques années après la mort du D' Burton. Pour le reste, maintenant que l'opinion semble fixée sur la vanité et la nullité du personnage ", on devine ce que dut être son inlassable bavardage. Antommarchi, très questionné, parla sans aucun doute tant qu'on voulut. Il avait à créer pour le public, la légende de son rôle à Sainte-Hélène ; à quoi

1. Voir Frédéric Masson : « Le cas du chirurgien Anlomniarchi » (Autour de Sainte Hélène, 1" série).

2. Ibid. — Conf. Paul Frémeaux, Les derniers jours de l'Empereur et Dans la chambre de Sapoléon mourant. — Xoiv in fra : Soverraz, l'ours d'Helve'lie.

l'aidèrent bénévolement les autres Français, Bertrand surtout qui devait, par la suite, lui faire bon accueil dans sa propriété de Ghâteauroux et qui même, avant son départ d'Angleterre, lui fit don d'une caisse d'argenterie contenant 48 cuillères, couteaux ou fourchettes, une théière dont s'était servi FEmpereur à Sainte-Hélène, un sucrier, une pince à sucre avec quatre godets en cristal et deux petites cuillères à sel en vermeil.

A Londres, comme à Portsmouth, on laissa discourir les exilés, séduits d'ailleurs par mille prévenances et que leur situation encore incertaine conviait à la prudence. Les gouvernements avaient un intérêt évident à ce que les compagnons et le médecin de l'empereur rétablissent exactement pour l'opinion les circonstances de la mort du captif qui, sur le premier moment, passait pour avoir été empoisonné. Les PVançais n'ignoraient pas et on sut les en avertir qu'ils étaient tenus pour le reste à la plus grande réserve. L'exemple de Gourgaud, expulsé d'Angleterre quelques années auparavant, leur devait ôlre à ce point de vue un souvenir salutaire. Au reste, et bien que M""® Bertrand eût à son débarquement manifesté l'intention de résider définitivement en Angleterre, le grand maréchal et sa famille ainsi que le comte de Montholon profité-

rent de l'aranislie qui leur rouvrait les portes de France.

La vie toute droite de Bertrand, après le retour au pays, celle, plus agitée, de Montholon, ne sauraient bien entendu être présentées en un raccourci de quelques lignes et nous prévo\'ons qu'elles feront avant peu, l'une et l'autre, l'objet d'une éminenteet minutieuse élude. D'autre part, M. Frédéric Masson s'est plu à suivre en ses pérégrinations à Parme et à Rome le chirurgien Antommarchi, quémandant sans succès, auprès de la veuve de Napoléon et de la famille impériale, un emploi et une pension. L'abbé Vignali, qui n'avait pas non plus réussi à se faire attacher comme aumônier à la Cour de Marie-Louise dont les soucis étaient ailleurs, se retira en Corse d'oîi, quelques années après, on apprit la fin tragique de ce prêtre insignifiant et doux.

Avec le valet de chambre Marchand, le garde des livres Saint-Denis et le chasseur Xoverraz dont il sera question dans les prochains chapitres, le groupe des serviteurs rapatriés comprenait : le maître d'hôtel Pierron, le cuisinier Chandelier, le piqueur Archambault, et le domestique de Bertrand, Etienne Bouges. A l'exception d'Etienne Bouges qui d emeurera attaché à son maître, tous les braves gens

ramenés de Longwood vivront en petits rentiers de leurs économies et des libéralités du testament impérial, Jacques Chandelier à Ménilmontant où il dut soigner sa santé compromise, Archambault à Sannois, Pierron à Fontainebleau, Saint-Denis à Sens, le Suisse Noverraz près de Lausanne. Archambault et Pierron se joindront; en 1840, à Marchand, à Saint-Denis et à Xoverraz pour aller chercher à Sainte-Hélène l'illustre mort dont on avait levé la proscription, et ils recevront, Archambault en I80I, Pierron et Saint-Denis en 1854, la croix de la Légion d'honneur, plus heureux que le bon géant Noverraz, dont l'admirable charpente semblait indestructible et qui fut le premier à disparaître.

Le 23 août 1821, Louis-Joseph-Narcisse Marchand, ex-valet de chambre de l'empereur Napoléon décédé depuis trois mois à Sainte-Hélène, se présentait aux bureaux de la préfecture de poHce de la rue de Jérusalem et solhcitait un visa de passeport pour Auxerre. Venu de Calais où il avait débarqué d'Angleterre, il logeait à "Paris depuis quelques jours.

Marchand avait alors trente ans. Son visage inteUigcnt était agréable. Ses façons courtoises, élégantes même, son attitude, discrète sans humilité, sa haute silhouette vêtue de deuil faisaient un ensemble sympathique. Il arrivait au terme d'un long voyage qui paraissait beaucoup intéresser la préfecture où son signalement était parvenu avant lui.

En 1821, robhgation des passeports était impo-

sée dans toute sa rigueur. La ciiculaire du 23 octobre I8I0, confirmée et précisée par celle du 4 mars 1818, rappelait à l'Administration générale des Messageries, aux maîtres de poste, ainsi qu'aux directions et entreprises particulières, que nul ne pou\ait être admis dans les voitures publiques ni obtenir de chevaux s'il ne justifiait d'un passeport ou d'une feuille de route en l'èglc. La mesure s'appliquait aussi bien aux femmes qu'aux hommes. Et si, lors des essais de libéralisme du ministère Decazes, la Restauration avait laissé un moment fiéchir l'usage du passeport, la réaction qui suivit l'assassinat du duc de Berry rétablit en leur pleine sévérité ces précautions de police à l'égard des voyageurs. Il faut bien reconnaître d'ailleurs que ■ce n'était point là une précaution tout à fait inutile, malgré son caractère vexatoire. Elle permettait à l'administration d'avoir l'œil constamment sur les ennemis du régime, les demi-soldes, impérialistes €t libéraux de province, qui ne pouvaient se réunir ou multiplier les voyages dans les grandes villes sans que la police en fût avertie et ne les mît en surveillance. Grâce aussi à cette formalité, on était informé à temps du retour en France de proscrits ou d'amnistiés auxquels il importait, pour la sécurité de la monarchie, d'envoyer des

Page 1