‹ Après la Mort de l'EmpereurChapitre 8 sur 30 · Happorl (lu 20 décembre 1815. Arch. nat. F" 6G · texte numérisé non relu

Happorl (lu 20 décembre 1815. Arch. nat. F" 6G

S2 APRÈS LÀ BIORT DE l'eMPEREUR

seulement le 9 décembre 18i6 que s'effectue ce départ, ainsi qu'en témoigne une indication enfin précise : « La générale, demeurant rue de la Pépinière numéro 7G, où elle se fait appeler M"" Lévi, est partie à cinq heures du matin dans la diligence de Lille pour Cologne. Elle avait retenu trois places sous le nom de comtesse de Fre3^berg. Elle a dit que son mari était en Amérique et qu'elle allait en Allemagne. Elle a un fort accent allemand. »

Pendant cinq ans, la police n'eut plus à s'occuper des Bra^^er. Le père lutte dans l'Amérique du Sud pour l'indépendance des républiques espagnoles. La générale s'abstient de repasser la frontière. Mais survient l'amnistie du 2o juin 1821. Toute la famille rentre en France et s'installe de nouveau à Paris dans un modeste appartement au numéro 22 de la rue Briffaut. La conduite du général ne donne lieu à aucune observation défavorable. Mais sa femme « connue par son inconduite et l'exaltation de ses opinions » est signalée, plusieurs fois, à tort ou à raison, comme se livrant à des intrigues |)olitiques. La situation pécuniaire du ménage, j)rivé des dotations et obligé de vivre sur une maigre pension de retraite, est alors peu brillante. La femme est dépensière : « elle ne se refuse rien et sacrifie tout à ses goûts et à ses

penchants^ ». Le fils aîné, fort dissipé, contracte de fortes dettes qui le contraignent bientôt à s'éloigner de la capitale. Le général, continuellement tourmenté par ses créanciers, multiplie les emprunts pour se libérer des dettes les plus criardes. Il n'y a qu'une seule domestique dans la maison. Et cette impécuniosité oblige Brayer à se charger des plus petits détails de ménage. Nous aimons à croire que, dans cette besogne, il était aidé, à défaut de sa femme, par sa fdle, Régule-Philippine-Marie- Anne-Caroline-Auguste-Miclielle-Mathilde, née le 30 mars 1805 et, par conséquent, âgée à cette époque de seize ans. C'est sur ces entrefaites que Louis Marchand, revenu depuis peu de mois de Sainte-Hélène, fut introduit par Montholon dans la maison Brayer.

Montholon avait pu apprécier le caractère, l'éducation et les qualités morales de Marchand lors des interminables loisirs de Longwood, et surtout pendant les dernières phases de la maladie de l'Empereur qui, aux heures de crises, faisait fermer à tous les portes de son appartement et ne

1. HapporL de police du 16 octobre 1821, Arch. nat. loc. cit.

supportait auprès de lui que Montholon et Marchand. La différence des situations de ces deux hommes leur avait épargné l'antagonisme jaloux qui mit la discorde entre les trois généraux de Sainte-Hélène. Et, d'autre part, Montholon pouvait bien accorder quelque amitié au serviteur que Napoléon lui-même, dans son testament, daignait appeler son ami, auquel il avait voulu remettre, comme un témoignage vraiment impérial de sa gratitude, le collier de la reine Hortense, et qu'il avait, au même titre que Bertrand et Montholon luimême, chargé de l'exécution de ses dernières volontés : « Marie-toi honorablement, lui avait-il dit, près de sa fin ; fais ton choix parmi les filles des otïiciers ou soldats de ma vieille garde; il y a beaucoup de ces braves qui ne sont pas heureux. » Braver était un de ces sacrifiés et Marchand constituait un parti acceptable pour la fille d'un vieux soldat ruiné. Le général, en outre de son ancien attachement à l'Empereur, lui devait une gratitude récente pour l'avoir nommé dans son testament à côté d'un legs de cent mille francs sur lequel le bénéficiaire ne touchera d'ailleurs que soixante-deux mille francs en 1826. Bref, le valet de chambre fut bien accueilli par le général. On causa mariage et Marchand, le lu novembre 1823, épousait la

LE MARIAGE DE MARCHAND 8j

jeune Michelle-INIalhilde Braver qui, dès le mois de septembre de l'année suivante, lui donnait une fille. Ce mariage aida la famille Brayer à sortir d'une situation difficile au point de vue matériel en lui permettant de rétablir quelque peu son crédit. Marchand pa3^a sans doute les dettes les plus pressantes. 11 reçut ses beaux- parents dans son domaine de Perrigny. La générale, qui paraissait s'être assez bien accommodée de son gendre, allait chez lui chaque année se reposer, pendant trois ou quatre mois, de sa vie toujours agitée de Paris où elle voyait les autres femmes fidèles à la religion de l'Aigle, particulièrement M"'" Uegnault de Saint- Jean d'Angély et iNP"" Hamelin, l'ancienne muscadine qui, môme en servant la pohce de la Restauration, conserva pour le souvenir impérial, un culte pieux et actif. Au reste, la police politique, tout en continuant de surveiller la générale Brayer, parait cesser de s'inquiéter de ses gestes : « Elle peut, dit un rapport de 1825, entretenir des correspondances avec son pa\s et sa famille, mais sa légèreté et le peu de considération dont elle jouit ne font pas présumer qu'elle serve d'intermédiaire à des communications de quelque importance. » Le policier ajoute : « Cette femme ne manque pas de finesse. »

Le général, lui, demeure très digne dans sa retraite. Il ne voit presque personne et c'est à peine si, trois ou quatre fois l'an, dans son petit appartement de la rue Briffault, il reçoit à dîner les généraux Montholon et Bertrand qui l'ont aidé à marier sa fdle, et le duc de Bassano, Maret, un vieil ami des temps heureux.

En 1828, l'aîné des fds Brayer, Lucien, alors âgé de trente-deux ans et qui, pendant l'exil de son père, avait commandé un régiment de la République de Montevideo, reprend du service, comme officier supérieur, dans les troupes de la Grèce insurgée contre la domination turque. Un autre fils du général est placé en Amérique, dans une maison de commerce. Le plus jeune des Brayer, qui n'a que quinze ans, achève ses études au collège. Celui-ci, Michel-Sylvestre, deviendra sous le second Empire, général de brigade, officier de la Légion d'honneur et sera autorisé, par décret impérial de 1869, à porter, de même que son aîné, le titre et les armes de comte.

Voici donc Marchand , par la grâce de son mariage, admis dans Tune des familles de l'aristocratie impériale. Sans doute, dès lors, lui arrive-t-il de se trouver assis, à la même table que son beau-père, en face de tels très hauts personnages du régime déchu,

ce qui Tinvite à se dégager le plus possible de ses humbles origines. Et il advient que l'ancien valet de chambre s'avise de se parer d'un litre de comle qui lui aurait été donné par l'Empereur à son lit de mort'. C'est là de la pure fantaisie. Non point que l'auguste captif eût désapprouvé l'admission dans sa noblesse de ce serviteur qu'il aima, estima et dota comme un sénateur. Emmanuel de Las Cases, dans sa relation du retour des cendres, et qui tenait peut-être le fait de Bertrand, mais plus probablement de Marchand lui-même, nous dit que Napoléon avant sa mort « entretint le grand maréchal de l'intention où il était d'écrire à l'Impératrice pour qu'elle donnât à son fidèle Marchand le titre de baron et la décoration de ses Etats ». La lettre ne fut pas écrite. Mais il n'est pas invraisemblable que, dans une conversation des derniers jours, le mourant ait dit à ce fidèle : « Si j'étais

1. Le bruit cii avait couru dès le retour en Angleterre de la petite colonie française de Longwood. Et l'information avait surpris Marchand lui-même, ainsi qu'il résulterait de ce rapport de i)olice du 14 août 1821 : « Toutes les personnes arrivées de Sainte-IIéléne ont écrit à leurs parents qu'elles attendaient un passeport du gouvernement français pour rentrer en France, et qu'elles espéraient que leur demande n'éprouverait pas de refus. jM. Marchand a dit à la fin d'une lettre : « J'ai lu dans les journaux que Napoléon m'avait nommé comle, mais c'est un conte qu'on a voulu faire, car il n'a jamais été question de cela. »

demeuré sur le trône je l'aurais fait comte. » Quoi qu'il en fût, ce vœu de FEmpereur exprimé pendant l'agonie de Sainte-Hélène ne pouvait évidemment suffire à conférer noblesse sous la Restauration, ^larchand passa outre et se para du iilrc pour la galerie napoléonienne: « Le sieur Marchand qui se fait appeler comte Marchand, dit un rapport de police ». Ainsi, d'ailleurs, procédaient nombre d'anciens soldats ou fonctionnaires pour peu qu'ils eussent possédé un grade supérieur dans l'armée, un emploi même des plus modestes dans l'administration du Palais. Ne voit-on point le gantier Dumoulin, de Grenoble, qui, pour avoir eu l'autorisation de se mêler pendant trois mois aux officiers d'ordonnance de l'Empereur, signa pendant toute sa vie : « Baron Dumoulin » ses lettres intimes et même ses papiers officiels. Mais en réalité ce fut seulement sous le règne de Napoléon III que Marchand reçut le droit de figurer dans l'armoriai impérial, alors que, d'autre part, le testament de Sainte-Hélène recevait son exécution à peu près intégrale. Car il ne fallut pas moins de trentedeux ans et de trois changements de régime pour que fussent exécutées les dernières volontés de l'Empereur.

Ainsi, le « comte » Marchand, gendre du général de division comte Braver, pair de France des Cent-Jours, prenait rang, de par son mariage, dans le monde de l'aristocratie impériale. Mais plus encore, sa mission d'exécuter le testament de Napoléon, d'accord avec les comtes Bertrand et de Montholon, allait faire de lui un personnage notable de cette société. La tâche, en effet, était laborieuse, presque périlleuse, et soulevait de complexes difficultés. Elle intéressait à la fois la politique du moment, la diplomatie et Thistoire, sans parler, aux points de vue pratique et théorique, des problèmes juridiques qu'elle soulevait.

Le testament et les codicilles y joints contenaient des dispositions de trois ordres différents : sépulture de l'Empereur; objets mobiliers, souvenirs familiers ou reliques du mort à remettre au fils de Napoléon, à Marie-Louise et à différentes personnes; enfin, legs à exécuter.

D'abord la sépulture :

On connaît et chacun peut la citer de mémoire, la phrase par laquelle Napoléon aux premières lignes de son testament exprimait le désir que l'on transférât ses cendres en France, à Paris, « sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français qu'il avait tant aimé ». Une semaine avant sa

mort, le 27 avril 1821, étendu sur le lit qu'encombrent les objets destinés au Roi de Rome et après avoir signé son septième codicille, Napoléon entretient Bertrand, Montholon et Marchand de ce qu'ils auront à faire en arrivant en Angleterre et en France pour obtenir le transfert de son corps en Europe. Il donne à ses familiers les .instructions auxquelles ils devront se conformer pour que, selon l'expression de Marchand, ses cendres « ne restent point exilées à Sainte-Hélène ».

Ce sont à ces recommandations de l'Empereur que les exécuteurs testamentaires essayèrent d'obéir tout d'abord. Mais lord Bathurst ayant prévu comme probable le vœu suprême du captif et Déjugeant pas devoir l'exaucer en faisant transporter son corps en Europe, avait déjà depuis deux ans donné l'ordre qu'en cas de mort Napoléon fût enterré dans Tile^ Donc, le gouvernement anglais, auquel s'étaient adressés les exécuteurs testamentaires, leur répondit qu'on n'autoriserait la translation du corps de l'Empereur que sur la demande du gouvernement français. Et naturellement il ne fallait pas attendre que les ministres de Louis XVllI

I. Le marquis de Caraman. ambassadeur à Londres, au baron Pasquier, 7 juillet 1821. Arch. Affaires étrangères, corrcsp. dipl. Angleterre,, t. 614.

prissent à ce sujet une initiative diplomatique. Bertrand et Montholon ne réussirent pas davantage à obtenir, pour l'Empereur défunt, l'abri de la terre corse, la sépulture d'Ajaccio. Bertrand, néanmoins, ne se découragea pas encore et, au mois de mai 1822, il suppliait Marie-Louise, dans une lettre où il lui rappelait le dernier vœu de l'Empereur, de s'employer à le réaliser en appuyant la requête des exécuteurs leslamentaires auprès de Georges IV et de François II. Mais cette démarche était bien inutile, car la duchesse de Parme se souciait bien peu, en vérité, de voir revenir en Europe les cendres de Napoléon qui, mort comme vif, était bien mieux au bout du monde. Ainsi débutait malheureusement la tâche de Bertrand, de Montholon et de Marchand. Et les difTicultés allaient se multiplier pour eux à chaque nouvelle question soulevée pour l'exécution des dernières volontés impériales.

Au Roi de Rome, Napoléon ne laissait que des souvenirs personnels — un trésor inestimable il est vrai — ses ordres, son épée d'Austerlitz, ses pistolets, le nécessaire d'oi* qui lui avait servi à bViedland, ses éperons, ses effets et son mobilier de soldat, des livres, les vases sacrés de la ])etite chapelle de Longwood et quelques touchants bibelots...

Le comte Bertrand, le comte de Monlholon, Marchand, l'abbé Yignali, le chasseur Xovcrraz et le second valet de chambre Saint-Denis devaient rester dépositaires de ces reliques jusqu'à la majorité du petit prince. De tous ces souvenirs, c'était Marchand qui détenait le plus grand nombre. S'il n'avait pas la garde des épées et des sabres comme Bertrand, ou du médaillier comme Montholon, si les vases religieux des cérémonies de l'exil demeuraient à juste titre entre les mains de l'abbé Vignali; si les fusils de chasse étaient gardés en dépôt par Noverraz et les livres par Saint-Denis, Marchand avait reçu mission d'apporter au fils de son maître, outre un uniforme de chasseur de la garde, une capote grise et le fameux manteau de Marengo, le réveil-matin de Frédéric, la petite pendule dorée de la chambre à coucher, le lavabo d'argent, les lits de camp, des chemises, des mouchoirs, même une paire de bretelles, et une petite boite encore pleine de tabac, autant d'émouvants souvenirs en lesquels l'image du père effaçait celle de l'Empereur. Par ses dernières volontés, Napoléon avait également décidé que son estomac serait donné à son fds. A Marie-Louise, qui aurait mieux apprécié un legs moins sxmbolique, il voulait que l'on remît son cœur. Mais d'abord le gouverneur de

Sainte-Hélène s'opposa au départ des viscères l)Our l'Autriche. Sa conduite, à la très grande satisfaction de Metternich, fut approuvée par lord Bathurst. Pour clore cette affaire comme il convenait, Metternich ne trouva rien de mieux que de dicter à Marie-Louise une lettre dans laquelle l'ancienne Impératrice des Français informait son père qu'elle renonçait à recevoir le cœur de son époux. Outre ce cœur dont on ne voulait pas, Napoléon ne laissait à sa veuve comme à son fils que des souvenirs personnels, ses dentelles du costume du sacre et un bracelet fait de ses cheveux et pourvu d'un petit cadenas en or. C'était Marchand qui était chargé de faire exécuter ce précieux bracelet et de le transmettre à l'Impératrice. Aussi, près d'un an après l'agonie de Sainte-Hélène, Marchand, Bertrand et Montholon demandèrent-ils à la duchesse de Parme une entrevue pour lui remettre eux-mêmes les dentelles et le bracelet de cheveux. Ils comptaient l'entretenir, en même temps, de diverses questions relatives au testament. Mais ils furent informés, à la fin de mai 1822, qu'ils ne seraient pas autorisés à revoir leur ex-souveraine. L'empereur François lui-môme s'opposait à ce voyage. Quant aux objets qu'ils devaient porter à la duchesse, l'ambassadeur autrichien à

Paris pouvait les recevoir et les lui faire parvenir.

C'était encore là un pénible échec pour les exécuteurs testamentaires auxquels ce refus d'audience confirmait qu'il n'3' avait qu'hostililé à leur égard de tous côtés.

En mai 1827, trois ans après l'avènement du comte d'Artois, Marchand qui veut à toute force s'acquitter de la mission qu'on lui a réservée, témoigne de l'intention de se rendre à Vienne pour remettre entre les mains du duc de Reichstadt les différents souvenirs qui lui ont été confiés : « Mais, écrit le comte de Damas ' au ministre de l'Intérieur, le cabinet autrichien n"a pas pensé qu'il fût convenable d'autoriser le sieur ISIarchand à se rendre à Vienne ; s'il se présentait à la frontière autrichienne, il ne serait point reçu et l'ambassadeur ne visera pas son passeport. Quant aux objets dont le sieur Marchand est chargé, M. l'Ambassadeur d'Autriche est autorisé à les recevoir. 11 informera sans doute le gouvernement du roi s'il en est dans le nombre qui puissent l'intéresser. »

Le 18 mars 1832, Marchand se décide à écrire directement au duc de Reichstadt : « Prince,

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