LE CLERC
Je vous apporte, Monsieur, les vingt-cinq mille francs que vous avez demandés à M. Mer ville.
M. DORMÈRE
Ah! très bien; je les attendais pour payer la bâtisse que j'ai fait faire l'année dernière pour mon fils. Veuillez compter les billets que je recevrai et dont j'ai le reçu tout préparé. Pardon si je vous reçois en homme pressé ; je le suis en effet, parce que j'ai un travail à finir. »
Le clerc de notaire tira de son portefeuille les billets de banque ; ils étaient en deux paqtie ■ 3 de dix et un de cinq; il les remit à M. Dormère, qui lui en donna le reçu sans les avoir recomptés, le salua et sortit. M. Dormère déposa le paquet sur le bureau, et reprit son travail avec Geneviève, qui attendait dans son renfoncement. Ils rangèrent encore pendant une demi-heure.
Un domestique vint frapper à la porte.
M. DORMÈRE
Qu'est-ce que c'est? Entrez.
LE DOMESTIQUE
La note du menuisier; il attend dans le vestibule la réponse de Monsieur.
M. DORMÈRE
Donnez. — (M. Dormère examina la note.) — Faites-le passer dans mon cabinet. Je vais lui parler. »
Le domestique sortit.
M. DORMÊRE.
Geneviève, je te laisse ; il faut que je revoie cette note avec le menuisier; il me porte des prix exorbitants. Si je n'ai pas fini dans une demi-heure, tu pourras t'en aller, mais tu retireras la clef de la bibliothèque, à cause de l'argent que je laisse sur la table.
GENEVIÈVE
Oui, mon oncle; soyez tranquille, je ne l'oublierai pas. »
M. Dormère sortit; Geneviève resta seule. Peu d'instants après, elle entendit un léger bruit à la porte; elle regarda par la fente qui existait entre la colonne et le mur et vit Georges qui passait la tête et qui appelait son père. N'entendant pas de réponse, il entra.
GEORGES, se parlant à lui-même.
Tiens, ils sont sortis. Je croyais Geneviève ici avec mon père. — Tant mieux, au reste; je commence à m'ennuyer de faire la cour à cette petite
fille qui me bat froid depuis quelques jours. Mais je ne veux pas la lâcher; avec l'aide de mon père, il faudra bien qu'elle m'épouse et me rende maître de ses quatre-vingt mille livres de rente. — Avec cela j'ai des dettes qui m'ennuient. Je dois bien six à sept mille francs ; et comment les payer? Mon père serait furieux s'il le savait. Je vais l'attendre pour lui faire presser le mariage. C'est pourtant ennuyeux de m'enchaîner si jeune , mais il le faut. J'ai besoin d'argent. »
Tout en se parlant à lui-même, Georges s'approcha du bureau et aperçut les billets de banque.
« Tiens ! que de billets ! Combien y en a-t-d donc? » Il compta les billets.
« Vingt-cinq ! Que je serais heureux d'avoir tout cela! — Mais quelle imprudence de les laisser traîner dans une pièce où tout le monde peut
entrer. — Le premier venu peut les emporter
Et on ne saurait seulement pas qui les a pris.... C'est pourtant vrai — Si j'en prenais quelquesuns?... Mon père ne s'en apercevrait pas.... 11 ne sait seulement pas combien il y en a.... Il n'a pas
beaucoup d'ordre, ce cher papa Si je lui donnais
une leçon! 11 serait plus soigneux à l'avenir.... Et puis ne suis-je pas son fds unique? Tout ce qu'il a m'appartient. Je ne ferai de tort à personne. »
Georges regarda encore autour de lui ; ne voyant personne, n'entendant d'autre bruit que les battements précipités de son cœur, il prit les billets, en fit un paquet de dix, qu'il cacha dans la poche de son habit, remit le reste en un seul paquet sur
le bureau et sortit sur la pointe des pieds, tremblant d'être rencontré.
Il rencontra en effet dans le corridor Mlle Primerose, qui l'arrêta, il la regarda d'un air effaré.
prit les billets
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Où vas-tu comme cela à pas précipités? Qu'astu donc? Tu as un air tout bouleversé! Où est Geneviève? Lui serait-il arrivé quelque chose? GEORGES, effaré.
Quoi? Qui? Quoi arrivé?
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Je n'en sais rien; mais tu as quelque chose d'extraordinaire ! Es-tu malade?
GEORGES
Non,... oui,... je ne sais pas,... je ne me sens pas bien. Je vais dans ma chambre.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
"Viens chez moi, que je te fasse prendre quelque chose. En effet, tu es tout pâle.
GEORGES
Non, non, merci,... merci, ma cousine; ce n'est
rien J'ai trop travaillé Je vais me reposer
jusqu'au déjeuner. »
Georges la quitta en pressant le pas, rentra chez lui et s'enferma dans sa chambre.
« Dieu! que j'ai eu peur! Quel guignon d'avoir rencontré cette assommante femme ! Dieu sait ce qu'elle va dire à mon père. — Pourvu qu'il ne soupçonne rien. Cette femme est si bavarde — Heureusement que j'ai le temps de me préparer. »
Pendant que Georges se préparait, en effet, à répondre à tout, la malheureuse Geneviève était plus morte que vive; elle avait tout vu, tout deviné d'après quelques mots échappés à Georges, et plus elle entendait et voyait, plus elle tremblait d'être enfin aperçue ; elle retenait sa respiration, elle comprimait les battements de son cœur, le tremblement de ses membres. Enfin, quand elle vit la porte se refermer, qu'elle entendit les pas de Georges qui s'éloignait, elle sortit du coin obscur où elle s'était cachée et chercha à gagner un fauteuil ; elle
y parvint malgré ses genoux tremblants qui se dérobaient sous elle et elle tomba presque inanimée dans ce fauteuil.
« Quel monstre! se dit-elle. Voler son père! ce père si bon pour lui, si indulgent!... — Et mon oncle, que va-t-il penser quand il s'apercevra qu'il lui manque dix mille francs? Pourvu qu'il ne croie pas — » Et, se levant précipitamment à cette pensée qu'elle pourrait être accusée du vol, elle poussa un cri d'horreur et retomba en faiblesse. Elle se remit promptement de son effroi. « Mon Dieu, mon Dieu, protégez-moi! s'écria-t-elle. — Mon Dieu, vous ne permettrez pas que mon oncle ait cette horrible pensée!... Non, non, c'est impossible!... Impossible! » répéta- t-elle.
S'apercevant alors qu'elle se trouvait dans le fauteuil occupé par Georges quelques instants auparavant, elle le quitta brusquement, s'élança hors de la bibliothèque, mais elle eut encore assez de réflexion pour fermer la porte à double tour et en retirer la clef, qu'elle emporta dans sa poche.
Elle rentra dans sa chambre et fondit en larmes.
« Que faire? dit-elle. Que répondre à mon oncle? Je ne veux pas lui dénoncer son fils ; oh non ! plutôt mourir que dire à un père : <( Votre fils que <c vous aimez est un voleur, un scélérat ». A qui demander conseil? Je n'ai personne, personne. Oh! Jacques, où est-il? Pourquoi n'est-il pas ici pour me protéger comme dans mon enfance? Voilà un cœur honnête, une âme élevée, généreuse, tout le contraire de cet infâme Georges. 11 me donnerait
un bon conseil. Que faire, mon Dieu? que faire? Je ne peux pas rester ici, en présence cie ce misérable Je ne peux pas m'en aller.,.. Sous quel
prétexte? Que dirait ma cousine qui se trouve si bien ici?... Lui avouer tout, serait le dire à toute la terre Non, elle ne doit rien savoir. »
sgp:ne terrible
Geneviève, voyant approcher l'heure du déjeuner, se lava les yeux, but un peu d'eau fraîche, pria ardemment le bon Dieu, la sainte Vierge, son bon Ange de venir à son secours et se sentit un peu remise .
Le déjeuner fut sonné. Geneviève descendit au salon; elle y trouva réunis son oncle, sa cousine et Georges souriant et empressé. Elle eut besoin de toute sa force pour ne pas laisser paraître l'horreur qu'il lui inspirait.
Mlle Primerose ne tarda pas à s'apercevoir du trouble de Geneviève.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Qu'as-tu, ma petite? Tu es pâle, tu as les yeux rouges.
GENEVIÈVE
Je n'ai rien, ma cousine, qu'un peu mal à la tète; le repos le fera passer.
Pourvu que ce ne soit pas la fatigue de notre travail de bibliothèque qui t'ait fait mail ApropoS; as-tu pensé à retirer la clef en t'en allant?
GENEVIÈVE
Oui, mon oncle; la voici, ajouta-t-elle en la lui remettant.
M. DORMÈRE
Comme ta main tremble, ma pauvre enfant! Tu es réellement indisposée.
GENEVIÈVE
Ce ne sera rien, mon oncle; ne vous en inquiétez pas. »
Georges la regarda d'un air étonné. Il lui offrit un verre de vin ; elle le repoussa avec un regard qui le troubla,
T'es-tu fatiguée avant le déjeuner, Geneviève? Réponds-moi. Ta pâleur m'effraye.
GENEVIÈVE
Je vous dis que ce ne sera rien. Ce sera passé après déjeuner.
GEORGES
Que veut dire cela? pensa Georges, Elle ne me
tutoie pas; elle m'a regardé d'un air Se
douterait-elle de quelque chose?... Aurait-elle vu?... C'est impossible; il n'y avait personne.... J'étais seul. Et puis, quand même elle se douterait de quelque chose, elle est bonne, et elle ne le dirait pas D'ailleurs mon père ne le croirait pas. »
Georges acheva de se rassurer en se confirmant
dans la certitude que personne ne pouvait l'avoir vu, puisqu'il était seul.
Le déjeuner parut à Geneviève d'une longueur insupportable. Mlle Primerose l'observait avec attention et inquiétude. On sortit enfin de table et on passa au salon. M. Dormère sortit en disant :
« Je vais à la bibliothèque pour serrer l'argent que m'a apporté le notaire; il faut que je paye le menuisier; il m'a apporté une note de plus de trois mille francs et il m'attend en déjeunant. »
Aussitôt que M. Dormère fut sorti, Mlle Primerose, qui se doutait que Georges était pour quelque chose dans le trouble de Geneviève, s'approcha de lui et lui dit à mi-voix :
« Georges, qu'a Geneviève? Je parie que tu lui as dit quelque sottise que tu ne devais pas lui dire.
Moi, ma cousine; je ne l'avais pas encore vue aujourd'hui. Je suis, comme vous, inquiet de son état, mais sans en connaître la cause.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Parle-lui ; demande-lui qu'elle te le dise ; peutêtre aura-t-elle plus de confiance en toi qu'en nous autres. »
Georges s'approcha de Geneviève, assise ou plutôt tombée dans un fauteuil. Il voulut lui prendre la main ; elle la retira vivement.
GENEVIÈVE o
Ne me touchez pas; je vous le défends.
GEORGES
Ah! Geneviève, quel chagrin tu me causes par
258 aprp:s la pluie le beau temps
ces dures paroles. A moi, ton cousin, ton ami, peut-être mieux encore.
GENEVIÈVE
Je vous ai défendu de me toucher, Monsieur; je vous défends encore de me tutoyer. Vous n'êtes et ne serez jamais pour moi que ce que je ne puis empêcher, un cousin.
GEORGES
Mais, Geneviève, au nom du ciel, dis-moi ce que tu as contre moi pour me traiter ainsi. »
Avant que Geneviève eût pu répondre, M. Dernière rentra fort troublé.
M. DORMÈRE
Geneviève, te souviens-tu du montant de la somme que m'a apportée le clerc du notaire?
GENEVIÈVE
Oui, mon oncle; c'était vingt-cinq mille francs.
M. DORMÈRE
Figure-toi que je n'en trouve plus que quinze mille. »
Geneviève ne répondit pas.
M. DORMÈRE
Geneviève,... quelqu'un est-il entré pendant que tu étais seule dans la bibliothèque? »
Geneviève ne répondit pas.
M. DORMÈRE
Geneviève, que veut dire ce silence? Je f adjure de me dire si quelqu'un est entré dans la bibliothèque après que j'en suis sorti.
GENEVIÈVE, (Vu ne voix éteinte.
Oui, mon oncle.
Qui était-ce?
GENEVIÈVE, de même.
Je ne puis vous le dire, mon oncle.
M. DORMÈRE, IVrlié.
Comment, tu ne peux pas me le dire? Tu dois me le dire; je veux que tu me le dises.
GENEVIÈVE
Je ne dois pas et je ne veux pas vous le dire, mon oncle.
M. DORMÈRE, dc mcmc.
Tu veux donc te faire complice de ce vol en refusant de me nommer le voleur?
GENEVIÈVE
Moi, complice d'un vol! Moi! Oh! mon oncle!
M. DORMÈRE
Écoute. Encore une question à laquelle tu dois répondre sous peine de me faire porter plainte contre ce clerc qui a déposé les billets sans que je les aie recomptés après lui.
GENEVIÈVE
Pauvre homme! il est bien innocent. Il est parti après avoir compté et déposé les vingt-cinq billets sur votre table.
M. DORMÈRE
Crois-tu que les dix billets qui me manquent aient été pris par la personne que tu as vue entrer?
GENEVIÈVE, après quelque hésitation.
Oui, mon oncle.
M. DORMÈRE
L'as-tu vue les prendre, les emporter?
GENEVIÈVE
Oui, mon oncle, après les avoir comptés.
M. DORMÈRE
Et tu ne veux pas me la nommer? Tu veux me laisser soupçonner tous les gens de ma maison, plutôt que de dévoiler un misérable, un voleur, qui me volera encore probablement. »
Geneviève ne répondit pas.
Pendant cet interrogatoire Georges était plus mort que vif. Il comprenait enfin que Geneviève avait tout vu et entendu, et qu'un mot d'elle pouvait le perdre à jamais près de son père; il tremblait qu'elle ne prononçât ce mot; sa fermeté le rassura un peu, mais ne finirait-elle pas par céder devant une insistance à laquelle pouvaient se joindre de la colère et des menaces !
Un silence, effrayant pour le coupable, dura quelques minutes; après quoi M. Dormère, se tournant vers Mlle Primerose et Georges, leur dit d'une voix très agitée :
(c Ma cousine, Georges, faites-lui comprendre qu'en voulant faire de la générosité, elle fait un mal réel; comment puis-je vivre tranquille sachant que j'ai dans ma maison un voleur, un assassin peut-être, car il n'y a pas loin d'un vol aussi impudent à un meurtre? Et comment puis-je faire à des gens honnêtes, à d'anciens serviteurs comme Rame, Julien, Pierre et les autres, l'injure et l'injustice de les soupçonner, de les chasser, pour une action si vile, si abominable? — Je ne puis pourtant pas rester dans cette incertitude; parlez-lui,
faites-iui comprendre la faute qu'elle commet. »
3Ille Primerose s'approcha de Geneviève, la pria, la supplia de parler, de nommer le voleur. Geneviève résista à toutes les supplications; elle pleura, elle sanglota en embrassant sa cousine qui pleurait avec elle, mais elle persista dans son refus.
M. Dormère, outré de cette inexplicable persistance, dit avec colère :
<c Eh bien, Mademoiselle, puisque vous vous obstinez à taire un nom qu'il vous serait si facile de prononcer, je vais prendre un moyen qui me répugne, mais auquel vous mo forcez d'avoir recours : je vais de ce pas déposer ma plainte et mettre l'affaire entre les mains du procureur impérial.
Et il s'avança vers la porte. Geneviève poussa un cri, s'élança vers lui, se jeta à ses genoux en lui barrant le passage et s'écria :
« Au nom de Dieu, au nom de tout ce qui vous est cher, n'exécutez pas votre menace. Mon oncle, écoutez-moi, voyez-moi, la fille du frère que vous aimiez, prosternée à vos pieds, vous suppliant de ne pas salir l'honneur de votre maison.
M. DORMÈRE
Ma maison? En quoi ma maison serait-elle entachée par une plainte en justice? Ma maison! »
Il réfléchit un instant; un sentiment de colère se peignit sur son visage; repoussant Geneviève avec une violence qui la fit tomber la face contre terre, il s'écria :
« Malheureuse ! c'est ton Rame ! Je le chasse ! je le livre aux tribunaux !
Rame! Rame! Mon Dieu, ayez pitié.... « Geneviève n'acheva pas et perdit connaissance. « Vous êtes cruel, Monsieur! s'écria à son tour
Mlie Primerose, en relevant Geneviève et en la
posant sur un canapé.
M. DORMÈUE.
Cruel ! cruel envers une malheureuse qui se rend complice d'un vol pour sauver un misérable !
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Ne flétrissez pas de ces accusations un rnge de vertu, de courage, de dévouement.
M. DORMÈRE
Et qui donc puis-je accuser, si ce n'est Rame? D'après ses propres aveux, une seule personne est entrée dans cette malheureuse bibliothèque, et elle refuse de me dire le nom de cette personne qui, dit-elle, a volé les dix mille francs qui me manquent.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Cela veut-il dire que ce soit Rame qui les ait pris ou plutôt volés, car le mot est juste?
M. DORMÈRE
Cela veut dire que si elle avait nié avoir vu entrer quelqu'un, il devenait trop clair que c'était un ami ou elle-même qui était la voleuse. Et, une fois cet aveu échappé à sa h^ayeur, elle n'a pu nommer personne, parce qu'il eût été trop facile de la confondre en la confrontant avec l'individu désigné par elle.
MADEMOISELLE PRIMEROSE, aVCC mcpris.
ToLijours injuste, toujours aveugle; vous l'avez
« Mon Dion, nyo;' pitic
été, vous l'êtes et vous le serez. — Veuille:? m'envoyer Rame pour m'aider à la monter dans ma chambre, et si vous touchez à Piame, si vous dites un mot de votre injuste soupçon, vous tuez votre nièce; voyez si vous avez le courage de supporter ce remords de toute votre vie : c'est la dernière parole que je vous adresse.
M. DORMÈRE
Georges, aide Mlle Primerose à transporter cette fille chez elle. »
Georges voulut s'approcher. Mlle Primerose l'empêcha d'avancer.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Ne la touchez pas. Monsieur; elle vous l'a défendu. Sortez et appelez Rame. »
Georges s'empressa de quitter l'appartement; M. Dormère le suivit.
Peu d'instants après, Rame entra; quand il vit Geneviève étendue sur le canapé, pâle comme une morte et sans mouvement, il se précipita vers elle en poussant un cri.
« Petite Maîtresse morte! Petite Maîtresse pas bouger, Morte, morte!
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Pas morte, mais évanouie, mon bon Rame; emportez-la dans ma chambre et envoyez-moi Pélagie. »
Rame prit Geneviève dans ses bras et l'emporta en courant, suivi de Mlle Primerose. Arrivé dans sa chambre, il la déposa doucement sur le lit, sortit en pleurant et appela Pélagie à grands cris.
Pélagie accourut très effrayée,
« Qu'y a-t-il? s'écria-t-elle. Pourquoi pleures-tu, Rame? Où est Mademoiselle?
RAME, sanglolant.
Froide, pâle, bouge pas, regarde pas. Morte, morte, dans sa chambre. »
Pélagie poussa un cri à son tour; elle aperçut Geneviève inanimée, et, la croyant réellement morte, comme le disait Rame, elle se jeta sur elle, la couvrit de larmes et de baisers.
(( Ma fdle, mon enfant, disait-elle, ma joie, mon bonheur, ma vie, est-il vrai que le bon Dieu t'ait appelée à lui, que je ne verrai plus ton charmant regard, que je n'entendrai plus ta douce voix?
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Que dites-vous là, Pélagie? Elle n'est pas morte; elle a perdu connaissance. Aidez-moi à la faire revenir; déshabillez-la. Rame, mon ami, apporteznous des bouteilles d'eau chaude pour la réchauffer. Pélagie, bassinez-lui les tempes, le front avec du vinaigre, tandis que je lui fais res[)irer de l'alcali et que je vous aiderai à la déshabiller. »