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DES SENS, DES INSTINCTS, DES DESIRS ET DES SENTIMENTS

Pascal se fâchait quand sa sœur, M^^^ Périer, disait devant des jeunes gens qu'elle avait rencontré une belle femme. 11 ne pouvait souffrir non plus les caresses qu'elle recevait de ses enfants. C'est qu'il connaissait bien la misère des sens et le pouvoir des images sur l'action. Elles mènent souvent l'homme, sans qu'il s'en doute, de telle sorte qu'il n'y a guère que des malheureux.

La recherche des aliments, la recherche du sexe, la recherche de la société, la recherche de la connaissance, c'est l'ordre dans lequel l'être humain voit successivement s'accroître en lui le besoin.

L'instinct spécifique apparaît avec le développement

des organes de reproduction. Dans la théorie d' « une pluralité de conscience », il serait la répercussion en nous de la volonté de la cellule germinale, de la volonté de l'espèce. Pour d'autres, il serait, au contraire, la volonté de l'individu, sa tendance à maintenir invariable son état physique stationnaire, en éliminant une substance continuellement produite et sujette à dégénération.

Ces explications ne sauraient satisfaire que ceux qui les ont trouvées. Ce sont des explications à tout prix. Aux questions qu'il se pose, l'homme veut une réponse ; il imagine ce qu'il ne peut pas connaître, il préfère l'erreur, le bruit des mots, à la constatation et à l'aveu de son ignorance.

Sans savoir encore ce que c'est que l'instinct spécifique, nous en subissons les effets physiques en même temps que nous sentons naître dans notre conscience des sentiments inconnus qui font du jeune être où ils s'éveillent un être nouveau, en lui révélant un monde ignoré d'aspirations, d'impulsions, en lui donnant toutes les timidités, toutes les audaces.

Les années de la grande guerre ont affermi en nous cette croyance, déjà fondée sur des observations antérieures, que l'instinct spécifique, plus que la faim, domine et opprime les sociétés humaines. Souchée sur l'animal, l'humanité a un sexe, c'est-à-dire des passions formidables. Ce sont elles qui mènent et mèneront toujours le monde. La vie est désir, spontanéité, sentiment. La raison, qui est l'expérience de l'espèce accrue de l'expérience personnelle de l'individu, ne fleurit sur la plante humaine que lorsque celle-ci va se flétrir et mourir.

L'élévation intellectuelle et morale commence avec la lutte contre l'instinct. L'intellectualité et la moralité s'affirment dans la mesure où cet instinct est réfréné soit par la volonté qui l'inhibe, soit par l'âge qui l'atténue ou l'abolit.

On n'arrive à la purification qu'au prix d'une diminution de l'instinct, volontaire ou naturelle. Chez un Bouddha et un saint Augustin, elle est une acquisition de la réflexion qui renonce au désir, dont les fruits sont reconnus amers. Elle est aussi une conséquence de l'usure des sens. La sagesse des nations nous rappelle la conversion peu méritoire du diable qui, devenu

vieux, se fit ermite. Dans les deux cas, le jugement porté sur le désir est faux. On est devenu ou plus homme, en s'éloignant de la bestialité d'origine, ou bien un autre homme. L'homme asexé n'est pas un idéal ; en fait, il apparaît à un certain moment de la vie. L'homme véritable est le vivant qui évolue, se transforme. L'idée que se fait des choses l'homme en proie au désir est aussi fausse que celle que s'en fait l'homme affranchi de tout désir. 11 n'y a pas une conception, mais des visions successives, instables et diversement colorées de la vie.

L'instinct de conservation, l'instinct d'expansion vers le dehors, d'accroissement en vue de mieux assurer cette conservation, telles sont les deux racines de notre égoïsme vital. Chacun se connaît du dedans, mais les autres êtres, le monde « extérieur », on les connaît du dehors, de telle sorte que chacun se prend pour le centre du monde et rapporte tout l'univers à soi. Nous sommes enfermés, murés, au fond de notre moi. Nous sommes seuls, nous sommes impénétrables, incommunicables. La plupart des hommes ignorent cette poi-

gnante situation. Ceux qui s'en rendent compte sentent augmenter leur misère. La sympathie, l'amitié, l'amour sont satisfaits, à l'ordinaire, des moyens par lesquels lis trouvent à s'exprimer. Le besoin individuel (sensuel ou moral) ne poursuit rien d'autre que son apaisement. On le voit, en amour, à toutes ces femmes que l'homme abandonne endolories, méditant leur revanche dans des rêves adultères.

L'homme est un être charnel. Il le reste aussi longtemps que ses organes spécifiques fonctionnent activement. Tolstoï, dans sa Sonate à Kreutier, a montré à quel point l'oisiveté, la bonne chère, les vins, l'alcool exaspèrent dans l'homme la frénésie de la possession. C'est le feu, plus ou moins apparent, qui dévore l'humanité jusqu'à l'usure des sens. Vers quarante ans seulement on incline vers le rationnel. Une différence physiologique a créé les sexes ; la différence d'âge qui sépare les hommes est une différence de virilité.

La pudeur de la femme, dont on a donné diverses

« explications», paraît bien résulter de la lutte entre l'instinct spécifique et l'instinct de se réserver à l'homme qu'elle a élu.

La gourmandise n'est plus guère un vice que chez les enfants et quelques femmes. L'homme sain est armé suffisamment contre la concupiscence. Il faut que les désirs sensuels aient tenu une grande place autrefois dans l'existence pour que certains hommes en aient poursuivi si âprement la destruction. Ceux qui boivent du vin modérément n'éprouvent pas le besoin de déclarer la guerre aux spiritueux et de signer des engage» ments de tempérance.

L'expérience de l'individu s'accorde avec la religion et la philosophie pour dénoncer l'illusion sensuelle et préconiser le renoncement. Mais les illusions, pour nous^ ce sont surtout celles des autres. C'est quand nous n'avons plus la fièvre que nous comprenons le caractère négatif, la vanité du plaisir qu'il y avait à satisfaire la soif.

Les mêmes lois qui font vivre sont celles qui font mourir. Si nous sommes organisés pour jouir, nous le sommes mieux encore pour souffrir, parce que la douleur qui nous éloigne nous est plus utile que le plaisir qui nous rapproche. Elle signale les impossibles adaptations, elle sonne la retraite à temps.

Comme la marche résulte d'une succession de chutes, comme une sonnerie électrique n'est qu'une succession d'aimantations, ainsi la vie n'est qu'une succession de besoins satisfaits. C'est à notre intelligence de démêler et à notre volonté de réfréner ceux qui ne sont pas essentiels. Les sages et les saints font a la nature la part du feu en lui accordant un minimum d'aliments.

A voir tous ces êtres jeunes emportés par le désir et qui se croient les libres artisans de leur joie, tous ces illuminés partant à la conquête de la vie , toutes ces femmes frémissantes, épanouies comme des fleurs dans

3 b APRES LES GEMISSEMENTS DE PASCAL

l'attente de la pollinisation ; à suivre toutes ces fusées de vie et de lumière qui montent comme si elles devaient s'élever toujours, mais qui retomberont, qui retombent à chaque génération dans la nuit, avec l'effondrement de la beauté et de la force, l'usure des sens et l'abolition du sexe ; à mesurer cette ascension et cette chute, on éprouve le plaisir d'un Dieu. Comprendre grossièrement le mécanisme de tout cela, c'est se figurer un peu l'avoir fait.

On est mal placé pour juger du désir lorsqu'on ne l'éprouve plus. L'eau glacée n'a plus d'attrait quand la fièvre est tombée. On a de la peine à croire que ces sensations, ces sentiments évanouis, furent un moment tout nous, comme on doute, guéri, qu'on a été lialetant devant la boisson fraîche.

Le désir qui rapproche les aimés dont les cellules germinales sont peut-être déjà de minuscules amants qui se cherchent, est-il autre chose que ce besoin d"unité qui se manifeste dans tout l'univers, au sein de l'atome

aussi bien que dans la poussière des nébuleuses, et qui fait l'attrait des êtres et l'attraction des astres ?

Pendant les féeries du désir, nous apercevons la femme dans un éblouissement. Mort le désir, — elle perd pour nous sa puissance de rayonnement, elle devient un corps comme il y en a d'autres, un ensemble de lignes susceptibles peut-être d'intéresser notre goût esthétique, — jusqu'à ce que notre amour ait revivifié la statue. Le prestige de la femme était en nous. Nous teignons tout à la couleur, à la nuance, de notre désir.

Désirer, satisfaire le désir ; ne pas désirer ou ne plus désirer, même chose. Nous nous retrouvons placés, après le désir satisfait, donc après la souffrance abolie, dans le même état de quiétude qu'avant le désir. Nous ne som.mes pas plus avancés ni plus heureux qu'auparavant. C'est pour cela que les religions, les philosophies, prêchent comme sagesse le renoncement. Ce n'est qu'un idéal. 11 faut vivre, donc avoir des désirs. Ce qui importe pour notre bonheur c'est de déterminer

exactement la mesure dans laquelle on doit satisfaire aux désirs,

« Tu peux t'abaisser aussi bas que la brute, dit à l'homme Pic de la Mirandole, mais tu peux par ta décision t' élever jusqu'à la divinité. Toteris in inferiora, quœ surit hriita, degenerare, poteris m superiora, quce sunt divina, ex tin animi senteniia regenerari » (23 .

Comme celle de l'animal, notre conduite est déterminée par des instincts ; mais nous la dirigeons aussi, nous la réglons, par notre pensée, par notre raison. Au vouloir-vivre le plus et le mieux possible qui autorise tous les excès, il faut répondre par le vouloir-vivre de plus en plus raisonnablement, c'est-à-dire humainement. Ne nous demandons pas pour agir ce que nous devons faire, mais faisons ce que, dans une telle circonstance, l'homme idéal dont nous portons en nous le modèle que nous perfectionnons sans cesse, — ferait.

Pascal estime le moi haïssable, mais son effort vers la sainteté n'est que l'élévation suprême de son égoïsme.

(23) Commentatioms de hominis dignitate.

Il n'a plus de passions parce que toutes n'en font plus qu'une seule en lui : le désir de ce moi qui voudrait toujours être et qu'il a soin de placer — pour le soustraire à la destruction — dans l'éternité.

Pour vêtir les soldats dans les tranchées, la mode, pendant la grande guerre, a déshabillé les femmes, leur découvrant la gorge, les épaules, les bras, les jambes jusqu'aux genoux, donnant aux veuves en grand deuil un air de danseuses de corde. La vague de sensualité qui a suivi est maintenant étale : tout s'équilibre, s'adapte, mais on la verra repasser quand s'allongera la jupe.

Les forces mystérieuses de la vie entraînent la jeunesse vers la sensation et la jouissance. La naïveté animale qui se manifeste avec la gourmandise se retrouve dans l'exercice des autres sens. Plus tard, l'ivresse dissipée, on mésestime , on dit alors que les illusions tombent.

Tous ces êtres qui sont les instruments passifs de

la vie, qui ne comprennent pas qu'ils sont « agis », que leur restera-t-il une fois redevenus de sang-froid, sans désirs, vieux, usés, s'ils n'ont pas su se préparer les joies de la connaissance? Rien.

On cherche vainement, au delà de l'amour physique qui rapproche sans les confondre nos émotions individuelles, à atteindre la pleine communion du sentiment et de la pensée. On est seul à aimer, comme « on est seul, a dit Pascal, pour mourir ».

On cherche un au-delà pour la jouissance, pour le sentiment, pour la pensée, et il est impossible de franchir les bornes assignées à notre nature humaine et fmie. La raison si chétive nous aide pourtant à comprendre cela, à l'accepter.

Après les sensations et leurs joies, il reste à l'homme la connaissance qui nous révèle que le vrai bonheur c'est sortir de soi, aimer, s'impersonnaliser, se fondre.

Pour exprimer nos plaisirs et nos maux, nous avons la langue matérielle, lourde, sensuelle qui convient ; et c'est dans cette même langue que nous sommes obligés de traduire nos joies les plus suaves, nos douleurs les plus nobles. C'est aux effets grossiers produits par l'alcool sur l'organisme, c'est à l'ivresse brutale, que l'homme compare et ramène l'état prestigieux qui naît pour l'amant de la possession de celle qu'il aime, pour le savant d'une grande découverte longtemps poursuivie, pour le croyant de son absorption dans son Dieu.

Amour est fusion, absorption, annihilation, passage ou retour du moi au non-moi, — comme disent les métaphysiciens. Amour liumain, amour divin, c'est la même communion, là poursuivie vainement par de pauvres êtres en mal d'absolu, ici réalisée — à ce qu'il croit — par le croyant qui aspire à se fondre dans son Dieu. Le sentiment est le même et, pour l'exprimer, la langue aussi reste la même, avec le matérialisme des

images dégoûtantes que le mysticisme le plus éthéré est obligé d'emprunter à l'amour charnel.

Le joueur suit sa bille, sa boule qui roule, comme s'il pouvait encore agir sur elle, son geste en augmeiiter ou ralentir l'impulsion, la diriger à droite ou à gauche. Ainsi l'âme du pécheur de Vauvenargues « se détache pour suivre un poisson sous les eaux et le pousser au piège que sa main lui tend ». Ainsi les répons de Mallarmé, sous la voûte des églises. « projettent les fidèles à la hauteur où va leur cri ». Des exemples de ce genre nous aident à comprendre la délicatesse de ces hommes qui, lorsque la femme désirée vient à toucher un objet qui leur appartient, se sentent défaillir.

Dans les organismes inférieurs, qui absorbent plus de nourriture qu'ils n'en ont besoin pour réparer leurs pertes, il ya accroissement corporel, d'où fragmentation. Reproduction est excès de nutrition. Il en est ainsi généralement dans les animaux supérieurs. Chez l'homme, nous disent les biologistes, ce qui pousse à l'union, c'est une sensation de plénitude, de surabondance de vie, un besoin de se répandre. Dans l'émotion où s'apaise ce qu'Emerson appelle le tourment d'amour, la femme élue se transfigure aux \ eux de l'amant cultivé. Elle est à ce moment la forme parfaite de la beauté ; elle est l'amphore mystique de la vendange dyonisienne : elle est la plus grande joie qu'il pourra connaitre si leur amour aspire à la fécondité. Lui-même, dans l'exaspération de son ardeur, prend l'apparence du

dieu. Pour se délivrer du tourment, leurs désirs douloureux s'étreignent, se fondent. Et c'est l'amour avec son rythme : souffrir, jouir, puis la quiétude innocente qui naît de ce que momentanément on n'a plus de sexe, jusqu'au retour d'une nouvelle souffrance, jusqu'à la pacification qui suivra la nouvelle et courte joie.

Ce sont la misères de grands seigneurs, dirait Pascal. Pour les éprouver, il faut raffinement de la sensibilité et de la pensée. L'homme inculte qui peine dans les gros ouvrages est tout à la sensation brutale, sans au-delà. C'est que l'amour a deux faces : l'une physique, l'autre psychologique et morale, et qu'il ne connaît, heureusement, que la première.

Deux êtres qui « s'adorent », vivent ensemble, ne se quittent pas, éprouveront tôt ou tard ce sentiment intolérable qu'ils sont deux, qu'ils ont deux vies, deux mentalités différentes , qu'ils forment deux mondes distincts. Ils ne peuvent pas sentir la même sensation, penser ensemble en même temps la même pensée. Et cette constatation suffit pour empoisonner leur bonheur.

L'amour se traduit par un partage des mêmes choses,

aussi bien des petites que des grandes, par exemple : ne pas manger un fruit, ne pas assister à un spectacle, l'un sans Tautre. Mais le partage ne peut pas être poussé jusqu'au bout. 11 y aura toujours des choses impartageables entre eux, plaisir ou peine, ou sensation quelconque , sans parler de toutes les pensées incommunicables qui surgiront entre eux et malgré eux. Ils continueront de s'aimer non-seulement sans se comprendre , mais portant des consciences étrangères qui devront s'ignorer.

C'est dans l'amour des sexes qu'éclate toute l'angoisse du solipsisme de la conscience ; c'est là que le drame de l'emmuré revêt le caractère le plus tragique. Pourquoi ? Parce que c'est dans l'amour que l'être humain cherche à réaliser l'union, la compénétration physio-psychologique la plus intime. En vain. Les amants demeurent isolés, étrangers, presque hostiles l'un à l'autre. Us ont des pensées, des sentirs, des vouloirs différents et irréductibles. De l'extase la plus profonde, ils sortent séparés, en mal d'un bonheur qu'ils n'ont pu atteindre, qu'ils sont condamnés à poursuivre et qui les fuira inexorablement. La vraie communion des amants, la seule possible, c'est la fusion biologique

de deux parcelles d'eux-mêmes. Et quand elle s'opère, c'est à leur insu.

L'amour, la mort, les deux crises sont sœurs. Dans l'amour, en vue de la grande émotion qui se prépare, il semble que la vie psychologique devrait s'illuminer. La conscience au contraire se vide de représentations, se décolore, toute l'attention retenue par quelques sensations tactiles, musculaires et vitales. C'est ce qui donne cet air absorbé, ce regard lointain, aux amants qui, dans la délectation de la chair, poursuivent la chimère de l'unité. Parvenus sur le seuil d'un monde inaccessible, ils ne peuvent franchir la limite au delà de laquelle s'ouvre l'abîme où ils sentent qu'ils se confondraient. Et, après un court vertige, ils retombent sur la terre, ouvriers désespérés d'une œuvre inachevable.

Dans l'amour, ce n'est pas la femme, c'est bien l'homme qui se donne, sort de lui, se diminue en livrant la substance la plus intime de son être. La

femme, elle, s'abandonne. Désirer et ne pas céder, ne pas se donner, pour l'homme est un signe de force. Et la chasteté prolongée accroît encore cette force. Les travailleurs intellectuels exécutent leurs meilleures œuvres au moment où ils se possèdent tout entiers, comme ces fleuves qui vont à la mer sans pertes.

Ne dederis miilieribiis suhstantiam tuani. Si tu veux être fort, concentre-toi, ne te répands pas. Aie la volonté d'être fort et tu recueilleras le fruit de ta force.

La cruelle jalousie consiste en ce qu'il n'est pas possible pour un amant d'admettre que le système de sensations, d'émotions, de sentiments et de pensées qui constitue un être cher ait pu être « agi » par un autre que lui.

Ce qui devrait atténuer la souffrance de notre jalousie, c'est de penser que, neuf fois sur dix, l'infidèle ne recherche dans un autre amour que le moyen d'être heureux. La pire des afflictions serait qu'au lieu de le prendre comme un instrument de bonheur, il aimât ce

nouvel être pour lui-même , en le prenant comme une fin.

Parvenir à posséder l'être qu'on aime paraît le souverain bien ; mais la première possession ne fait que rendre plus désirable la seconde, qui appelle la suite nécessairement limitée des autres. Et c'est ce qui engendre l'inquiétude et le désespoir des amants, atteints dans leur passion par la folie de l'absolu. Il ne leur suffit pas d'aimer un très grand nombre de fois ; ils voudraient que cetamour fût inépuisable. Leur bonheur, à sa source, se trouve donc corrompu.

Si les amants pouvaient réfléchir, ils comprendraient qu'aimer un jour c'est comme aimer toujours. Et non seulement on ne peut aimer qu'une fois le même être, malgré la multiplicité des possessions, mais Don Juan, dans ses recherches, ne pourra jamais connaître que le même amour. A supposer qu'il pût aimer toutes les femmes l'une après l'autre, il souffrirait alors de ne pas pouvoir les posséder toutes ensemble, pour se consumer dans une grande flamme sur le bûcher d'un unique amour.

A la douleur que cause aux aimés l'impossible fusion de leurs êtres, la nature semble offrir une compensation : la joie des tendresses fécondes, celle de survivre, de revivre dans l'enfant.

Comme il y a loin de l'amour qu'éprouve la femme sentimentale, sans désir, pleinement heureuse de se trouver auprès de celui qu'elle aime, à l'amour brutal de l'homme qui, pour être satisfait, tranquillisé, veut être conquérant I Et cependant, ne soyons pas dupes. Il arrive toujours un moment où la plus éthérée souhaitera que l'amour qui l'enveloppe, sans la blesser, d'une tendre, d'une respectueuse caresse, devienne agressif et pénétrant.

Quelle disproportion souvent entre l'état d'enthousiasme où nous transporte l'amour et la qualité de l'objet générateur de cet état I Nous devenons des dieux et croyons étreindre des déesses. Ce qu'il y a de spécifi-

quement humain dans l'amour procède cependant de notre nature sensible. Nous pensons nous élever, planer ; ce qui est nouveau, ce qui s'ajoute à la sensation, nous le détachons, nous le portons bien haut ; mais toute cette merveilleuse floraison psychologique ne pousse pas dans l'air, elle a en bas des racines profondes. Et, pour faire revivre l'enchantement, nous retournons aux sources animales avec une parfaite candeur, sans qu'en soit blessée notre susceptibilité sentimentale et morale.

Vanini considérait comme perdu tout le temps qui n'est pas dépensé en amour : perduto tutto il tempo che in amor non st sp:;nde. Nous aimons dans les philosophes ces éclairs de sagesse. C'est quand on est très vieux, lorsqu'on n'a plus de désirs, qu'il est bien assez tôt de penser. Il est dans l'ordre que la sensibilité précède l'entendement.

On ne peut aimer qu'un seul être dans la vie. Quel malheur quand cet être n'est pas le premier auquel

on s'est donné ! Après, dans un autre amour, on se répète. On a beau s'ingénier à varier, on se découvre à soi-même, tout à coup, dans la passion, celui ou celle qu'on a été auparavant ; on se revoit, on retrouve ses gestes, ses phrases, ses intonations. Et le sentiment qu'on joue un rôle d'amant ou de maîtresse, qu'on est le prisonnier de ce personnage créé la première fois pour toutes et qui sera toujours le même pour exprimer notre nature changeante et insatiable, — cela déchire un cœur sincère de remords.

L'amour a deux faces : l'une organique qui est besoin, l'autre psychologique qui est sentiment. Le besoin et le sentiment s'accordent, ou bien l'un l'emporte sur l'autre, ou bien l'un des deux fait défaut. Il y en a qui prennent leur besoin pour du sentiment, d'autres qui dans l'amour voient surtout ou voient seulement le côté sentimental. C'est le mode excellent d'aimer. Les désirs et leur satisfaction sont accessibles à tous; ils préparent notre ascension, une intimité plus pure. Quand la "fonction s'éteint, nous restons toujours à cet étage supérieur où elle nous a portés.

La possession n'est pas le but, mais l'aboutissement de l'amour. L'abandon d'elle-même est la plus grande marque de confiance que puisse donner la femme. La sensation renforce, en le prouvant, le sentiment moral. Sans la vie du cœur, que serait, réduite à ses petites crises passagères, la vie des sens ?

Pour attacher deux êtres l'un à l'autre, il y a des liens plus durables que ceux de la chair, ce sont les liens du cœur et du cerveau. Et cependant l'homme n'en fait l'expérience qu'à regret.

La passion d'amour est souveraine. Ne dites pas à Juliette que les baisers de Roméo peuvent la contaminer, elle ne vous entendrait pas. La bouche aimée a toujours le souffle pur. Quand le regard s'arrête sur un visage chéri aux défectuosités de l'épidermie, quand l'odorat analyse l'haleine qui soupire, c'est signe qu'on n'aime plus ou qu'on a passé l'âge d'aimer.

Passé un certain âge, quand on n'est plus le jeune être commissionné par l'espèce et auquel l'opinion pardonne tout, la passion pour elle-même parait excessive. On ne tolère pas au sentiment son indépendance des sens.

Si Pascal est bien l'auteur du « Discours sur les passions », il n'a pas traité de l'amour par ouï-dire. « Quand on est loin de ce que l'on aime, l'on prend la résolution de faire ou de dire beaucoup de choses, mais quand on est près, l'on est irrésolu ». Il faut avoir aimé, éprouvé soi-même l'angoisse de cette succession indéfinie de velléités impuissantes, pour écrire cela.

La femme, être passif, s'adapte plus aisément que l'homme à l'infidélité ; quelques-unes même y trouvent dans le mariage, un plaisir pervers. La soumission inévitable de leur corps donne plus de charme à son offrande. L'amant qui connaît le partage adore et souffre; son imagination, comme le renard du Spartiate, le

ronge lentement, sans qu'il ose crier. C'est la rançon de la coutume et la vengeance du propriétaire.

Dans l'adultère, l'amant que n'aveugle pas l'amourpropre en voudra toujours à la femme aimée de ne s'être point contentée d'un unique amour. Ainsi la cause à laquelle il doit son bonheur devient le virus qui l'empoisonne.

Et voici, pendant l'absence, ce que l'amant écrit à la bien-aimée :

Nous nous sommes séparés sans savoir où ni quand nous nous reverrons, dans quelques jours, demain, peut-être plus tôt. Me voici balloté sur une mer dont je n'aperçois pas les bords. Rien de plus angoissant que cette incertitude. Dussé-jè ne te revoir que dans un mois, je souffrirais moins de ce terme éloigné mais où ma pensée aborde, que d'un terme tout proche mais toujours fuyant et insaisissable.

\ Tes petites oreilles cachées sous les bandeaux de

tes cheveux que je soulève, elles sont à moi tout seul. Et cette possession me rend moins insupportable la pensée que ton visage, ta forme, qui se meut parmi les hommes, composent à leur insu leur joie.

L'amour que j'ai pour toi m'aide à comprendre celui du dévot qui épuise son ardeur dans des exercices de piété. L'élancement de mon être vers toi va te chercher comme une prière.

Aujourd'hui, je me suis levé avec le soleil. Et dans la douceur de ce matin d'été parfumé par les foins et rempli de chants d'oiseaux, j'ai éprouvé tout à coup une détresse. Il m'a semblé que je vivais sans toi, car à ce moment-là tu dormais encore, et je souffris intolérablement de goûter un bonheur que tu ne pouvais pas connaître.

Du moment où l'amour unit deux êtres, il y a deux égoïsmes qui poursuivent chacun une fin personnelle puisqu'ils ne peuvent pas se fondre dans un désir unique. Dans l'antiquité, la plus séduisante des appropriations pour l'homme était celle d'un beau corps de femme,

d'une sensibilité et d'une pensée toujours subordonnées à son vouloir de maitre. Homo miiUeri deiis. Cette conception de la femme ne s'accorde pas avec les idées de respect qui s'attachent de plus en plus, en dehors du sexe, à la personnalité humaine. Deux êtres qui prétendent « vivre leur vie » font deux tristes amants. De nos jours encore, pour qu'il y ait un grand bonheur, il faut que l'un aime à se sacrifier à l'autre : il faut que l'un tire sa joie non de son fonds, mais de la contemplation de celle de l'autre. Le rôle de « sacrifié » qui, dans l'antiquité, incombait à la femme, est aujourd'hui tenu par celui qui aime le plus. C'est lui le plus heureux.

Ce qui pousse l'homme moderne a de nouvelles liaisons, c'est sans doute la recherche du plaisir, mais c'est surtout l'attrait d'une physio-psychologie inconnue à découvrir et conquérir, la volupté intellectuelle, en se l'appropriant par l'amour, d'en pénétrer les secrets.

Pour les meilleurs, une maîtresse n'est plus une personne tout à fait et devient un peu une chose.

Combien de liaisons d'amour qui ne sont qu'une expérience qui n'a pas réussi.

La femme — il y a des gens qui ne s'en rendent pas compte — c'est un homme comme nous, mais dont le sexe est différent.

Les sages placent l'amitié d'une femme au-dessus de son amour. L'amour procède par crises, c'est une suite de petites catastrophes où le bonheur chaque fois risque de rester enseveli. Leur préférence a donc la meilleure part, la moins fragile, la plus durable.

Quand l'amour cesse d'être une passion pour l'homme, uneautre passion s'y substitue, celle de la connaissance.

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