‹ Après les gémissements de PascalChapitre 5 sur 9 · DE LA CONSCIENCE ET DE LA CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

DE LA CONSCIENCE ET DE LA CONNAISSANCE

OÙ est la conscience ? Est-elle chez l'homme seulement ; ou chez l'homme et quelques animaux supérieurs ; ou chez tous les êtres animés et chez eux seulement ? Est-elle commune à tous les organismes Cvégetaux et animaux) : est-elle la propriété vitale de toute cellule, la propriété élémentaire de tout atome ? D'où vient la conscience ? A-t-elle pour support la vie qui la conditionnerait, ou bien lui préexiste-t-elle et a-t-elle besoin de la forme vitale pour apparaître ? L'univers, est-ce la « matière » qui évolue jusqu'à la conscience; est-ce la conscience qui emprunte la matière pour se manifester; est-ce la conscience et la matière qui collaborent ? Personne encore n'en sait rien.

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Non seulement toutes les cellules du corps, mais la conscience aussi se renouvelle. Elle ne reste pas identique à elle-même et son identité apparente n'a rien de commun avec celle des mathématiques. A courte distance, on a déjà l'impression de n'être plus le même, d'être un nouvel être. C'est en gros que notre identité psychologique se maintient. De l'enfant que nous fûmes, il ne subsiste qu'un petit nombre d'images visuelles, acoustiques, olfactives, quelques émotions qui retraversent plus tard la conscience de l'homme comme un éclair. En un demi-siècle, que d'hommes différents on a été ! La mémoire seule, et qui s'efface, est le support momentané de tous ces êtres qui s'écroulent. Si nous vivions plusieurs siècles, ce serait la même chose, sans plus de gain, car le déchet augmenterait à proportion.

Un numéro de journal parle d'Alfred de Musset et de la Pologne. 11 y est question des Fœux stériles du poète. La vision de ces deux mots me replace immédiatement dans l'état d'émotion où j'étais, il y a plus de trente ans, quand je lisais la pièce un matin de mai, assis au pied des buissons. Je ressens, comme si c'était

la réalité, la piqûre du soleil matinal, je respire l'odeur de l'aubépine dont les branches en fleurs pendent audessus de moi. Un bref éclair, puis je ne garde plus que le souvenir intellectuel des faits. L'émotion restituée avait ressuscité un instant le jeune homme rêveur, inquiet, aux aspirations vagues, qui sentait son cœur se gonfler fphy^iologiquement) en présence de la vie ouvrant sa mvstérieuse avenue devant lui.

On a soif de connaître. Les religions, les philosophies tendent leurs coupes. Le breuvage est fait à l'avance pour tout le monde. La plupart des hommes s'en contentent ; les autres essaient de composer eux-mêmes leur boisson. Elle est longue à préparer, leur palais la trouve toujours amère, et ils meurent dans la fièvre, la bouche sèche, sans avoir pu se désaltérer.

Quand la jeunesse des sensations est passée, il reste à l'homme qui s'éloigne des plaisirs, depuis qu'ils s'éloignent de lui, la joie plus haute et moins amère de la connaissance.

Toutes ces nouvelles générations qui arrivent, un bandeau sur les yeux, enivrées d'amour, et qui vont reprendre notre chemin, — les survivants des anciennes générations les considèrent avec un sentiment de supériorité indulgente où il entre autant d'envie que de pitié.

La raison de vivre, selon Henri Poincaré, c'est la science pure et désintéressée, « la science pour la science », à la poursuite de la vérité, conquête jamais achevée. Cela est bien vrai pour les techniciens qui construisent la connaissance. .Aux autres hommes, il ne reste que la contemplation.

Nous sommes sur la terre comme des gens égarés dans un pays inconnu par une nuit d'orage. Nous n'entrevoyons le monde qu'à des lueurs d'éclairs qui font paraître les ténèbres plus épaisses.

Nous nous figurons l'homme en possession d'un imposant savoir. Tout au plus a-t-il surpris dans la nature quelques ressorts qu'il fait jouer, découvert quelques petites recettes utiles, comme de cuire un morceau de viande, de fabriquer une machine à vapeur. De l'enfant au constructeur d'une locomotive, il n'y a pas plus loin que de la cellule germinale à l'homme de vingt ans.

La certitude la plus haute que puisse atteindre la raison, et qui est la certitude mathématique, repose sur des définitions d' « objets » inexistants ou d'une existence purement idéale.

Il n'y a pas de vérités démontrées qui ne s'appuient sur des notions non démontrables.

La science, dont la plupart des hommes croient l'assise si ferme, est fondée sur des inductions, des postulats.

Suprême puissance est simplicité; suprême science, humilité. L'orgueil ne s'en prend qu'aux faibles et aux ignorants.

Les postulats que la science est obligée d'admettre sans pouvoir les démontrer sont des expériences « non analysées et critiquées », des inductions « laissées à l'état obscur et spontané » (Alf. Fouillée).

La science admet ainsi le postulat de la réalité, de l'objectivité du monde extérieur. Il existe un monde extérieur supposé indépendant de la perception et cause de la perception (on peut en effet nier le monde extérieur, soutenir que la réalité n'est que dans nos sensa-

tions, qu'il n'y a que le moi, que le monde extérieur, le moi d'autrui n'est qu'apparence). Ce postulat en implique un autre qui lui est antérieur, celui de la raison. La science attribue une valeur absolue à la raison qui a pour racine le principe d'identité (et de causalité). Comprendre, expliquer la nature, c'est identifier (nécessité pour l'esprit). La nature à cela ne se prête pas toujours : principe de Carnot qui établit l'irréversibilité des phénomènes sur la dégradation de l'énergie (l'énergie invariable en quantité perd de sa tension ; or les phénomènes résultant d'une diminution de tension, plus de tension, plus de phénomènes, d'où équilibre final). Le mouvement tend à se transformer en chaleur et à se dissiper. L'univers se modifie, va vers une fin. L'hypothèse de l'énergie intra-atomique permet toutefois de suppléer à cette déperdition d'énergie. On dit aussi que le principe de Carnot régit seulement les phénomènes des corps sensibles, mais qu'il ne s'applique pas à leurs particules élémentaires (Maxwell); cela serait corroboré par le mouvement brownien des particules dans un liquide, mouvement qui ne cesse pas ou quirenaittoujourssansemprunterd'énergieàl'extérieur. La science admet également le postulat de causation;

tout a une cause et les mêmes causes sont toujours suivies des mêmes effets. L'uniformité des lois de la nature est le fondement de la science. Les théories mécaniques, le principe de conservation des forces, la forme des lois, renforcent la tendance de l'esprit à croire à l'identité. Et cependant l'identité apparaît dans notre esprit plus que dans la nature. Si l'effet est identique à la cause, il restera toujours à expliquer ce par quoi il diffère de la cause.

La science a limité elle-même le domaine de son activité, c'est le prévisible. Elle admet la domination de la loi : tous les faits lui sont soumis. La loi est un lien constant entre l'antécédent et le conséquent, entre l'état actuel du monde et son état immédiatement postérieur (Newton) ; Tensemble des lois équivaut à un système d'équations différentielles qui lient les vitesses des divers éléments de l'univers aux valeurs actuelles de ces éléments (Poincaré).

Le déterminisme (substitut de causalité) est pour la science, théoriquement, un postulat fondamental. Elle ne voit et ne peut voir que du déterminé. C'est son unique point de vue. Cela ne veut pas dire qu'elle affirme que tout soit déterminé, mais elle agit comme

si tout l'était, car si quelque chose est libre, cette chose lui échappe, étant hors de ses prises. A-t-elle raison ? S'il n'y avait pas du déterminisme, la science serait impossible. Mais n'ya-t-il que du déterminisme ? Nous n'en savons rien ; pour le savoir, il faudrait que la science fût achevée.

Pour la science, il n'y a que des phénomènes dont elle établit l'ordre et qu'elle utilise. Il y a un univers qui devient. Elle cherche à dire comment il devient.

La science n'atteint pas les choses elles-mêmes. Les choses n'existent que sous forme de concepts. Le principe de causalité crée ces concepts; le savant établit les rapports entre concepts (principe de légalité;. Quand le principe de légalité lui montre l'insuffisance de ces concepts, le principe de causalité les modifie.

Les phénomènes particuliers deviennent des concepts généraux et abstraits, et les lois s'appliquent non à la réalité mais à ces concepts. La loi est une construction idéale, c'est nous qui la formulons provisoirement en

attendant une formule plus large. Il n'y a qu'une seule loi, dit Poinsot, « celle de la constance et de l'uniformité », la science consiste à réduire à ceite loi. à cette idée, toutes les autres lois...

La vie est courte, même celle de l'humanité, et la science est longue. Combien ne nous a-t-il pas fallu de temps pour faire du feu, soulever un peu le voile du mystère de la génération, mettre la terre à sa place dans le monde solaire !...

La seule explication possible des phénomènes est la constatation d'un rapport causal (principe de causalité, qui est le principe d'identité appliqué au temps). On appelle cause un fait auquel est lié un autre fait ; on appelle effet le rapport du second au premier. Nous constatons ce rapport ; et cette observation faite par nous, faite déjà un grand nombre de fois avant nous, nous incline à considérer cette séquence comme constante et à l'ériger en loi universelle (jugement universel dépassant l'expérience, jugements synthétiques a priori

deKant). Les concepts de cause et d'effet sont remplacés par les notions de fonctions pour traduire les rapports, les relations des choses, une fois qu'elles sont mesurables.

Nous voyons le monde devenir, sans savoir ce qui le fait devenir, pourquoi il devient. Il ne nous suffit pas de constater que les faits s'enchaînent, nous voudrions savoir pourquoi, expliquer « l'enchaînement de l'être selon la loi »,

Oui, pour la science, il n'y a pas d'autre explication qu'une explication causale. Or l'humanité exige une explication efficiente. Et cependant la première doit nous contenter, remplir notre besoin de connaître.

Il n'y a rien entre les phénomènes matériels qui puisse expliquer comment ils se produisent les uns les autres. L'esprit n'est pas satisfait de savoir qu'un fait est invariablement antécédent et un autre invariablement conséquent, il veut savoir pourquoi, il assimile les cas de causation à des actes intentionnels. Si la science réussit à faire sortir le psychologique du biologique par l'intermédiaire du nerveux, le biologique du physico-chimique, tout réduire au mouvement, elle aura épuisé tout le savoir prévisible. Les angoissants problèmes d'origine et de fin demeureront les mêmes.

Nous ne voyons pas la petite aiguille d'une montre se déplacer, une feuille d'arbre pousser. Nous ne voyons pas non plus entre ce que nous appelons la cause et l'eflFet la série innombrable des phénomènes intermédiaires qui les relient et qui doivent, l'un après l'autre, promouvoir ce par quoi l'effet différera finalement de la cause.

L'homme, c'est la nature devenue consciente d'ellemême. Les phénomènes dont elle se compose se succèdent dans le temps et ils coexistent dans l'espace. Il y a donc un ordre dans la nature. Cet ordre, l'homme le trouve ou plutôt le retrouve en analysant ses sensations, car l'ordre de nos sensations c'est l'ordre de la nature.

Nous avons beau analyser nos perceptions, il arrive un moment où nous nous heurtons à des éléments physico-psychiques indécomposables, tout au moins provisoirement (couleur, son, odeur, etc ). La science prend ces « données immédiates », ces éléments irréductibles.

ces groupes d'éléments, ces « choses », et elle atteint les relations, les modes de relations de ces éléments entre eux, qui sont la connaissance du réel humainement accessible. C'est tout ce qu'elle peut faire.

Le désordre de la nature mouvante et indéterminée est un ordre lui-même qui nous échappe. Où il n'y a pas de loi, c'est une loi qu'il n'y en ait point.

Si l'ordre que nous voyons dans le monde n'était que l'ordre de notre intelligence, il n'en resterait pas moins que notre intelligence est un produit du monde, et ce qui vient de notre intelligence nous vient du monde.

Il y a un certain accord entre l'ordre de la « matière» et celui de l'esprit. Notre intelligence commence une phrase, et la suite, elle la lit dans les faits. Cet accord toutefois n'est pas parfait ; s'il l'était, la nature serait déductible, c'est-à-dire réductible à des identifications spatiales et temporelles, et elle s'évanouirait.

Les sciences avec des chiffres tracent le schéma du monde. Sans être la réalité, il est pour nous la seule réalité accessible. C'est la traduction d'un texte que nous pourrons toujours serrer de plus près, une traduction que nous pourrons toujours corriger et améliorer.

Où sont les âges de foi scientifique? Une synthèse des sciences semble de moins en moins possible. A mesure que la connaissance s'accroît, nous connaissons mieux aussi nos limites. Pour un grand savant doublé d'un philosophe, la seule tentative avouable et qui lui serait tolérée, ce serait d'essayer, à un moment donné, d'accorder les résultats des quelques sciences où il est compétent.

Intervalles entre les astres, intervalles entre les atomes, discontinuité partout que corrobore la théorie des quanta. Une loi plus générale rendra compte peutêtre de l'attraction newtonienne et du groupement moléculaire. On ramène tout aujourd'hui au point électrique. C'est affaire de substitutions. Les difficultés demeurent les mêmes.

Des faits, rien que des faits qui se succèdent et que nous pouvons parvenir à coordonner. Par-ci par-là, on aperçoit que des séries sont connexes avec des transformations de mouvement ; il y a mouvement et il y a phénomène, mais il pourrait en être autrement. Pas d'identification possible.

Il y a un rapport entre les phénomènes psychiques et nos états organiques, mais il n'est pas établi qu'il soit causal. Le qualitatif est jusqu'à présent irréductible. Tout ce que peuvent rechercher et découvrir parfois les savants, c'est une variation quantitative qu'on puisse considérer comme parallèle et équivalente à une qualité.

Nous rencontrons le psychique allié au biologique, mais peut-on ramener à des mouvements atomiques, parce que ceux-ci les accompagnent, nos idées, nos sentiments., notre volonté ? Selon la théorie néo-posi-

tiviste, de même que les propriétés chimiques se transforment dans certaines conditions (énergie vitale) en propriétés organiques, ainsi les images, les faisceaux de sensations, se transforment dans certaines autres conditions (énergie sociale) en groupes d'idées, en faisceaux d'abstractions. Mais quand la preuve de cette transformation serait faite, serions-nous plus avancés dans la connaissance que lorsque nous savons en histoire naturelle que la chenille, la chrysalide et le papillon sont les trois formes successives du même être ? Si nous établissons que le psychique" sort du biologique, il n'y a pas identité entre eux; il restera toujours dans le psychique ce qui le différencie du biologique, des propriétés nouvelles, irréductibles aux premières, et dont on ne peut pas rendre compte.

Interférence, polarisation, mouvement brownien sont dans le sens de l'hypothèse cinétique, que renforce encore la théorie physiologique de la spécificité des sensations (le même mode d'énergie donne une réaction différente suivant l'organe). Nous construisons le savoir avec des systèmes provisoires, théories, hypothèses...

Le corpuscule de Lucrèce est devenu l'électron. On essaie de ramener le chimique, le mécanique lui-même, au phénomène électrique. Le dynamisme atomique aboutit sous les phénomènes divers à des modes d'énergie qu'on cherche à unifier. Bien plus, certaines formes de l'énergie qui échappent à nos sens et qui nous sont révélées par l'expérimentation (rayons ultra-violets, rayons de Rœntgen, ondes hertziennes, radio-activité) nous font penser qu'il peut y en avoir d'autres. La science aura beau identifier, unifier, nous resterons toujours en face du mystère de l'être.

Transformation des forces physiques, substitutions chimiques, synthèses..., la science de la vie ne désespère pas de briser la cellule, de jeter un pont entre le monde inorganique et le monde organisé. Belle découverte 1 Mais aurions-nous établi que tout se ramène au mouvement, à l'électricité, l'univers en serait-il devenu moins mystérieux, plus en mesure de nous renseigner sur nous-mêmes, sur notre pensée, une fois qu'il serait prouvé que tout est phénomène électrique.

Il faut, comme Renan, avoir confiance dans la science, mais ne lui demander que ce qu'elle peut donner : quelques certitudes relatives, quelques courtes visions d'enchaînement cosmique, beaucoup de petites recettes utiles pour tous les hommes. Elle nous apprend à construire une locomotive, à télégraphier sans fil, à voler dans l'air, où nous transportons tout de suite nos fureurs d'en bas. La science ne sait pas grand'chose et elle l'avoue loyalement. Elle est étrangère aux passions humaines, et nous lui en voulons quand elle ne sert pas les nôtres. Contentons-nous cependant de ses insuffisances, ne nous laissons pas séduire par la voix des sirènes, religion, métaphysique, qui prétendent tout savoir. En elles, c'est l'individu qui rêve; dans la science, on l'a dit, c'est l'espèce qui mesure.

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