OU (( LES FAUSSES FENÊTRES POUR LA SYMÉTRIE
Le premier est ce qu'on pourrait appeler, si l'on avait la prétention d'ajouter à la logique, le sophisme de parallélisme. 11 s'appuie sur l'attitude des « minoritaires» allemands, et même des anciens « bellicistes » dégrisés qui font aujourd'hui de l'opposition au gouvernement impérial. Il convient, dit-on, pour être digne d'eux, de faire, en France, de l'opposition au gouvernement républicain.
Un bon exemple de cette façon de raisonner nous est donné par M. Jean Longuet dans un article du PaysV). L'auteur prend texte d'un article de Maxi-
(1) 21 avril. — Ajoutons d'ailleurs que le même journal publiait, le lendemain, un article de M. Gabriel Séailles où l'impuissance des socialistes allemands était justement soulignée.
milien Harden qui, revenu à la sagesse, a publié dans la Ziikunft une protestation contre la paix de Brest - Litowsk. Il énumère, après le président Wilson, les conditions d'une paix durable, et il ajoute : « La nécessité impérieuse de ces principes est reconnue partout ; Us ne sont contestés que par tes dirigeants des militaires et des annexionnistes allemands. » Sur quoi M. Jean" Longuet objecte :
Le célèbre polémiste berlinois oublie ici nos propres réactionnaires (et ceux qui existent chez nos amis anglais et italiens) — ou plutôt il les néglige parce qu'il sent bien que son devoir à l'heure actuelle, comme celui de tout libéral, de tout démocrate, de tout socialiste, dans chaque pays d'Europe — mais surtout dans l'Allemagne des Junkers — est de combattre ses propres cannibales, ses propres « exterministes », en laissant le soin à ses coreligionnaires de l'autre camp de combattre les siens.
Les nôtres ne méprisent cependant pas moins que ceux de Berlin les principes de la paix des peuples que Harden a si heureusement résumés.
L'idée que les « peuples et les provinces ne sont pas des pions que les diplomates poussent sur un jeu d'échec » est certainement aussi odieuse à M. Charles Maurras qu'au comte von Reventlow, à Y Echo de Paris et à M. Maurice Barres qu'à M. von Heydebrand, qu'à la Deutsche Zeitung, à lord Northcliffe et au Morning Post qu'à la Gazette de Cologne et à la Post, de Berlin...
Ainsi le raisonnement est clair. Les socialistes minoritaires font de l'opposition en Allemagne, donc il faut, pour les imiter, faire de l'opposition... en France ; ils accusent le gouvernement allemand, donc il faut, à leur exemple, accuser le gou-
vernement... français ; ils sont minoritaires outre- Rhin, donc ceux qui les admirent doivent être minoritaires chez les alliés ! Tel est l'extraordinaire raisonnement que l'on entend soutenir, avec parfois moins de nuances que chez M. Longuet. La conclusion est qu'il faut mettre dans le même sac tous les « majoritaires », et hisser sur le même pavois tous les « minoritaires ». On réalise ainsi un progrès sur le neutralisme pontifical. Le chef de l'Eglise se contentait de serrer du même cœur, dans sa paternelle tendresse, les victimes et les bourreaux ; certains minoritaires, chez les Alliés, font mieux. Ils flétrissent, avec la même virulence, les majoritaires allemands et ceux qui flétrissent ces derniers ; iis clouent au même pilori un Scheidemann et un Vandervelde, et ils transforment les socialistes qui n'ont pas oublié les différences de responsabilités en suppôts de l'impérialisme. 00 « Gardez vos hordes, disait en 1867 le chancelier Beust au comte Andrassy, lors de l'établissement du dualisme austro-hongrois, nous garderons les nôtres. » Combattez vos « cannibales », disent pareillement les minoritaires français aux minori-
(1) Au cours d'une réunion donnée à Genève par M. Hersch, professeur de statistique à l'Université, M. Henri Guilbeaux a défendu les maximalistes russes en disant qu'ils ne voulaient pas se compromettre à Stockholm « avec des impérialistes comme Vandervelde, Scheidemann, Renaudel ou Albert Thomas ». A quoi M. Hersch a répondu : « lis étaient donc en meilleure compagnie avec Kûhlmann et le général Hoffmann, à Brest-Litowsk. » (Le Temps, 30 mars.)
taires allemands, nous nous chargeons des nôtres ! Les « cannibales » et les « exterministes » français : c'est ainsi qu'on désigne ceux qui s'obstinent à dénoncer en première ligne la responsabilité capitale du militarisme prussien ! Voilà ce qu'il est donné de voir, au bout de moins de quatre ans de guerre, à des Français qui n'ont pas entièrement perdu tout sens logique et tout sens de la justice.
On nous dispensera de redresser trop lourdement le raisonnement. Il est trop évident que, si les minoritaires allemands accusent en première ligne les Empires centraux et le militarisme prussien — et ils l'ont fait, à plusieurs reprises, avec une netteté qui ne laisse rien à désirer — ceux des minoritaires français qui prétendent les imiter leur infligent en réalité un démenti, puisqu'ils mettent en première ligne les responsabilités des Alliés. Le raisonnement ne se comprendrait qu'en cas d'égalité des responsabilités, et c'est bien la thèse générale des minoritaires. Mais que cette thèse soit inexacte, c'est ce qui est, dès maintenant, objectivement établi. Il n'est pas douteux que nous avions, que nous avons encore en France des nationalistes et des militaristes, qui ne sont pas moins réfractaires que les pangermanistes aux principes du droit des peuples. Eux aussi commettent, en sens inverse, des « raisonnements » analogues. Les Allemands sont annexionnistes, donc il faut l'être aussi. Ils veulent s'emparer des Flandres, donc il faut leur prendre la rive gauche du Rhin ; ils prétendent mettre la main
sur Briey, donc il faut leur ravir le Palatinat ; ils ont fait de l'Alsace un glacis, donc il faut en faire autant des provinces rhénanes, et de quelques autres. Ces derniers raisonnements, qui accompagnent les périodes de grande effervescence militaire, on ne les entend plus guère maintenant ; il y faudrait veiller s'ils se reproduisaient, et l'on va avoir l'occasion d'y insister. Il ne serait pas difficile de montrer, avec preuves à l'appui, que les arguments des annexionnistes sont partout les mêmes. Les doctrines des « droits historiques », des « affinités ethniques », des « glacis » ne sont pas utilisées qu'outre-Rhin.
Il v a donc de notre côté des nationalistes, et il n'est pas niable que, si la guerre eût été courte et la victoire écrasante, les sincères amis du droit eussent eu fort à faire pour remonter le courant chauvin. On aurait vu en France, en partie, ce qu'on a constaté en Allemagne après Brest-Litovsk. Mais d'abord, puisque cette ivresse guerrière est née de la guerre, il faut se demander qui est principalement responsable du déclanchement de la guerre, et par suite du déchaînement des instincts nationalistes : on est toujours ramené à la question fondamentale. Et puis, et surtout, pour condamner avec la même sévérité, pour n'établir aucune différence entre les uns et les autres, il faudrait assurer que les nationalistes étaient et sont encore aussi puissants, en France et en Angleterre, que les pangermanistes en Allemagne. Quelques « objec-
tivisles », qui trouvent M. Maurras plus dangereux que Bcrnhardi, vont jusque-là, et même plus loin * en général, cependant, on n'ose pas donner une aussi monstrueuse entorse à la vérité et au bon sons. Et il faudrait, en effet, désespérer de la vertu positive des institutions démocratiques si l'on pouvait mettre sur le même pied la France et l'Angleterre de 1914, gouvernées par les radicaux et presque les socialistes, pacifiques et pacifistes jusqu'à l'impréparation, et l'Allemagne militarisée, dont la préméditation est chaque jour attestée par de nouveaux documents. (V> Quoi qu'on pense des intentions et de l'activité de certains hommes, sur lesquels on ne sait d'ailleurs rien de précis ; quoi qu'on puisse dire du peu de réalité de la vie démocratique en France avant la guerre, — et on ne la jugera pas plus sévèrement que nous avons fait, — il reste que ces hommes se heurtaient ici à la résistance et au pouvoir effectif d'une opinion libre et souveraine, conduite par de puissants partis pacifiques, tandis que leurs « symétriques », là-bas, étaient et sont encore réellement les maîtres d'une opinion domestiquée. En vérité, sous couleur d'impartialité, sous prétexte de parallélisme, comme ailleurs sous prétexte de neutralité, c'est faire le plus sanglant affront à la 'raison et à la justice, à l'objectivité vraie, que d'oublier ou de vouloir
(1) Voir ies révélations récentes du prince Lichnowsky et du docteur Muehlcn.
passer sous silence des différences aussi capitales. (!) Jamais la flétrissure pascalienne des « fausses fenêtres pour la symétrie » n'a été plus à propos. Autant vaudrait prétendre que les étroites lucarnes des taudis laissent passer autant de lumière que les larges baies des maisons modernes !
S'il en est ainsi, si le danger est menaçant, comme le reconnaît M. Jean Longuet lui-même, surtout dans l'Allemagne des Junkers; si c'est en Allemagne, comme le proclamait quelques jours plus tard, au cours de la grande offensive, un autre socialiste minoritaire, M. Pressemane, que l'impérialisme est aie plus brutah), (2) n'est-il pas évident que c'est surtout en Allemagne qu'il doit être d'abord vaincu? On peut sans risque de se tromper lui prédire une courte carrière dans les nations démocratiques, dès que le principal foyer de l'impérialisme militariste sera éteint. Travaillons donc d'abord à cette
(1) Pendant la guerre même, et bien qu'ils soient en ce moment dans l'opposition, M. Albert Thomas a montré, en réplique au Vorwaerts, que les socialistes français peuvent lutter beaucoup plus efficacement contre l'impérialisme que leurs coreligionnaires d'Allemagne. « De grâce, que les majoritaires n'assimilent pas leur situation et la nôtre. » (Humanité, 4 avril 1918.)
(2) Discours à la Chambre, lors de la discussion sur l'incorporation de la classe 19, le 29 mars.
tâche urgente, on se retrouvera plus forts et plus libres ensuite pour accomplir les tâches secondaires, et purifier sa propre atmosphère. Mais cette tâche principale, il ne faut pas oublier qu'elle s'accomplit présentement par la guerre, et qu'il faut donc, à peine de défaite, se plier aux conditions de la guerre et aux leçons de l'expérience.
A ce point de vue il ne faudrait pas confondre, comme on a tendance parfois à le faire, les actes légitimes et nécessaires de défense avec les manifestations de l'impérialisme agressif. On a vite fait de flétrir, de la même épithête d' « impérialistes », des revendications ou des actes très différents, que le souci de l'exactitude et de la justice oblige à distinguer. Une nation de proie qui attaque, annexe des territoires par volonté de conquête, sans souci du droit des peuples, pratique l'impérialisme ; mais une nation qui, pour assurer sa conservation et prévenir le retour de l'agression, exige les réparations et les garanties nécessaires, obéit à la plus élémentaire et à la plus juste des lois de la vie. Quand on assimile indûment le droit delà France et celui de l'Allemagne, on oublie toujours la distinction fondamentale entre le fort et le faible, entre la victime et le bourreau. L'agresseur n'a pas le droit d'attaquer, mais la victime a le devoir de se protéger : il s'agit donc toujours de savoir d'où peut venir l'agression. La théorie des garanties n>st pas en soi illégitime, il faut seulement préciser que ces garanties ne sauraient désormais con-
sister dans des annexions territoriales Cl). Au surplus, reconnaissons que cette notion de garanties est une de celles qui peuvent le plus prêter à l'équivoque et à l'arbitraire, mais ce n'est pas une raison — Renouvier va tout à l'heure nous le confirmer — pour la rejeter si elle est vraie. Et qu'elle soit juste et vraie, c'est ce que les amis du droit, emportés par une générosité qui confine à l'injustice, ne paraissent parfois pas voir suffisamment.
Il n'est pas juste ni prudent non plus, pendant que cette tâche de libération se poursuit, d'être plus sévère pour des compagnons de lutte, avec qui l'on a malgré tout un patrimoine de commun, que pour l'ennemi qui menace ce patrimoine. Au temps de l'Affaire non plus les défenseurs du droit ne choisissaient pas toujours leurs compagnons, et i!s en avaient qu'ils ne désiraient pas ; pourtant la circonspection mutuelle n'empêchait pas l'action concordante vers un but déterminé (2). Pareille-
(1) Cf. Albert Thomas, article cité : « Nous nous opposerons aux idées de destruction, d'extermination de l'ennemi, quand nous aurons nous-mêmes sécurité et garantie. »
(2) « On eut des compagnons qu'on n'aurait pas choisis : d'autres, qu'on eût attendus, manquèrent. Bon, cela, bonne démonstration de l'irréalité de nos catégories, bonne leçon de liberté de jugement. Lorsque Zola se fut révélé fougueusement honnête et très brave, quelques-uns se crurent obligés à goûter ses précédents romans, puis à glorifier ceux, didactiques et de circonstance, qu'il produisit dans la suite. Nous comprîmes qu'il fallait rester libres de n'aimer pas les romans d'un très admirable citoyen. Clemenceau nous parut rayonnant de bon sens, et même d'humanité ; cela ne faisait pas que Cornélius Herz n'eût pas existé. Nous serrâmes la main à des tripoteurs anciens, qui se
ment, pour délivrer le territoire, n'est pas trop de l'effort de tous les Français, même de ceux dont on se sent sur quelques points le plus éloigné. Mais cette collaboration, toute provisoire et conditionnelle, n'est pas une confusion. Elle n'empêche pas de maintenir ferme l'idéal de justice dont la défense du territoire est en ce moment le premier et le plus pressant devoir, et de protester avec vigueur contre l'altération de cet idéal si les compagnons de lutte, usurpant les termes du pacte, essaient de le déformer, de le bafouer ou de le ruiner. D'ailleurs, aux heures de crise extrême, quand la nécessité de l'union se fait le plus vivement sentir, c'est toujours cet idéal que ses adversaires eux-mêmes, consciemment ou spontanément, prennent comme mot de ralliement ou symbole mystique. On l'a vu en 1914, on le reverra peut-être encore 0). On ne saurait donc trop protester contre la malhonnêteté intellectuelle qui consiste à faire passer les défenseurs du droit pour des nationalistes forcenés, et plus généralement ceux qui travaillent, en vue d'une fin commune, à côté de certains autres, pour tes mêmes que ces autres.
retrouvaient braves hommes cette fois-là; nous la leur serrâmes avec l'arrière-prévision qu'ils étaient encore des tripoteurs futurs. La salubre méfiance, ou plutôt l'attentive limitation de la confiance, nous entrait, par une belle expérience, dans le jugement. » Regard en arrière, Bulletin de l'Union pour la vérité (fin de décembre 1905. page 471).
(1) Cela s'est vu de nouveau, en effet, dès les premiers jours de la grande offensive. Il faut faire exception pour l'Action française, qui n'a pas cessé de bafouer la «mystique révolutionnaire ».
De toute façon, d'ailleurs, il est impossible aux amis de la justice d'envisager la fin même victorieuse de la guerre sans un affreux serrement de cœur. C'est entendu, il ne sera question ni d'annexions territoriales, ni d'indemnités pénales ; on se contentera des justes réparations, des retours attendus, des garanties indispensables. La paix ne sera pas empoisonnée, elle ne contiendra pas de nouveaux germes de guerre. Mais il faudra constater que nous aurons été injustement attaqués, que pendant quatre ans et davantage nos enfants auront été massacrés, nos filles violées, nos frères déportés, nos monuments détruits, notre sol dévasté, sans que ces abominations aient été châtiées. C'est entendu, nous ne crierons pas vengeance, nous ne pratiquerons pas la loi du talion, nous ne nous ravalerons pas au rang de nos bourreaux. C'est entendu, c'est entendu ! Mais un pareil traitement, dont la victime sera seule à pâtir, et pour combien de temps ? — osera-t-on dire qu'il est juste ? Il sera une nécessité, une tragique nécessité, mais ne prostituons pas à la nécessité la justice. Puisque l'Affaire vient d'être évoquée, c'est encore un mot de Zola qui me revient en mémoire, lorsqu'il disait, après la grâce de l'innocent : ne nous félicitons pas ! C'est qu'en effet la grâce n'était pas la justice ; la résignation ne l'est pas non plus. Osons dire qu'en n'exigeant rien au delà des garanties strictement nécessaires nous ferons à nos enfants, au monde, à la paix future, l'immolation de
nos révoltes, le sacrifice de nos douleurs, mais ne prétendons pas que la justice sera satisfaite. N'entonnons ni te deum, ni chants de victoire. Ne nous félicitons pas...
B) Le sophisme de confusion de plans
Impérialisme européen et colonial
D'autres ne vont pas jusque là. Ils se contentent de rappeler l'impérialisme des Alliés vis-à-vis de leurs colonies. C'est la thèse, notamment, d'un correspondant de l'Union pour la vérité :
Pacifiques et libéraux, les Alliés? En face delà puissante et redoutable Germanie, assurément. Mais il faudrait là-dessus connaître le sentiment véritable des Indous, des Boërs, des Tripolitains, des Tonkinois et des Marocains. Je n'ose ajouter : des Congolais, par déférence pour l'infortunée Belgique... Et cependant — Mais la prospérité
des pays conquis justifie la conquête — Prenez garde !
Ce sont là des arguments boches. Ce sont précisément ceux qui nous révoltèrent sous la plume d'un Ostwald, ceux dont n'ont cessé de jouer les Tartuffes pédants d'Outre-Rhin, qui parurent si contestables aux interlocuteurs des « Libres Entretiens » en novembre 1912 (p. 28 sqq), dont il serait enfin difficile d'user encore en présence du recrutement forcé dont nous avons, depuis quelques mois, gratifié nos colons indigènes.
Objection importante, qui mêle plusieurs problèmes. Envisageons-les séparément.
S'agit-il des responsabilités delà guerre, la grande question, encore une fois, qui domine tout? On ne
voit pas comment cette évocation de l'impérialisme colonial des Alliés s'y rattache directement. Elle renferme ce qu'on pourrait appeler le sophisme de confusion de plans qui consiste, pour faire oublier un fait précis, à en invoquer d'autres qu'on estime aussi graves ou plus graves, mais qui ne sont pas du même ordre. Accordons que l'impérialisme colonial des Alliés soit aussi grand qu'on le voudra : est-ce lui qui explique l'agression de l'Autriche, poussée par l'Allemagne, contre la Serbie en 1914? La question des responsabilités précises de la guerre est là, et pas ailleurs. Allons même plus loin. Les visées de la Russie sur Constantinople et les détroits étaient certaines, puisqu'il plusieurs reprises, au xixe siècle, les Alliés occidentaux durent y mettre le holà : sont-ce cependant ces visées qui ont déterminé la guerre, ou celles de r Austro-Allemagne sur les Balkans? Quand on pose la question à des « minoritaires » — je l'ai fait — il n'est pas rare de les entendre répondre que l'Autriche avait le droit de se débarrasser d'un peuple qui la gênait, et qu'au surplus les Serbes ne sont pas intéressants (j'ai même entendu des propos plus odieux, d'une inconscience monstrueuse). Alors on est fixé, on touche aux divergences radicales de sensibilités, et la conversation ne va pas plus loin. Mais que vient faire en tout cela l'impérialisme colonial des Alliés?
Cet impérialisme, d'ailleurs, il n'est pas douteux. On n'aura pas la naïveté de nier l'impérialisme
anglais, ni l'impérialisme colonial français. On accorde qu'il eût été nécessaire, un jour ou l'autre, par le simple effet de la croissance des nations, par ce qu'il peut y avoir de légitime dans le droit même de la force, de procéder à des modifications dans la répartition des colonies. Mais ces modifications devaient-elles s'accomplir, suivant la formule de Bismarck, par le fer et par le feu, ou pouvait-on les attendre du jeu normal des ententes internationales et de l'arbitrage? De la réponse à cette question dérive tout l'avenir des relations internationales, car, suivant qu'on y répondra par l'affirmative ou par la négative, on croit ou non à la fatalité et à la perpétuité de la guerre, ou à la possibilité de la confédération européenne et de la société des nations. La question n'est pas simple ; on n'en soupçonne pas toujours toutes les difficultés ; elle revient, comme on l'a bien vu, à se demander si toutes les questions de droit public et de puissance peuvent se résoudre, en définitive, en termes juridiques. 0> Problème délicat, de caractère à la fois métaphysique et social, qui n'est pas résolu par la guerre, mais qui ne l'est pas non plus entièrement, dans sa profondeur métaphysique, par l'arbitrage.
On ne l'abordera pas ici. Contentons-nous de
(1) Voir sur ce point les judicieuses reflexions de M. G. Àillet dans la Revue de métaphysique et de morale de janvier 1918, à propos des ouvrages de MM. Edgar Milhaud et Maxime Leroy sur la Société des Dations.
penser qu'au point de vue social, le seul qui intéresse les relations des collectivités comme celles des individus, les décisions des organes juridiques en voie de formation pourront progressivement résoudre les difficultés les plus épineuses du droit international, même celles d'honneur et de puissance. On peut croire — c'est l'acte de foi de « l'ère Wilson », elle-même héritière de notre ère révolutionnaire — qu'une société des nations lihres et égales en dignité disciplinera un jour les égoïsmes nationaux. Mais qui donc s'opposait obstinément, avant la guerre, au développement de l'arbitrage, au nom d'une force ivre d'elle-même qui ne voulait se soumettre à aucune règle du droit? Qui donc s'oppose aujourd'hui à l'avènement d'une confédération de nations égales et libres, et n'admet les Etats-Unis d'Europe que pour « en prendre la tête » et réaliser l'égalité des autres nations dans la servitude ? On laisse au lecteur le soin de consulter les faits pour articuler la réponse.
Enfin peut-on sérieusement, quand on parle d'impérialisme, ne pas faire de différence entre les peuples européens et les peuples colonisés ? Peuton mettre sérieusement sur le même pied, quand on parle de droit des peuples, les peuples de vieille histoire et les indigènes encore inorganisés? L'Entretien sur « le droit de coloniser », auquel se réfère notre correspondant, ne laisse pas de doute dans ses conclusions. Ce que les nations colonisatrices doivent aux races encore inférieures, c'est la
possibilité d'atteindre à tout le développement intellectuel, économique et politique dont elles sont susceptibles : on ne saurait trop flétrir les atrocités dont certains individus, certaines cornpagnies ou certains Etats se sont rendus coupables a l'égard des indigènes. Mais cela ne fait pas qu'on puisse parler d'un Hottentot ou d'un Indien comme d'un Serbe, d'un Polonais, d'un Belge ou d'un Alsacien. 0)
Et quant à l'argument de la « prospérité des pays conquis » comment notre correspondant n'en voit-il pas l'équivoque ? Ce qui est « boche », pour parler comme lui, c'est la prétention de justifier la conquête par le succès exclusivement matériel, F« organisation » exclusivement économique. Mais la résistance tenace des Polonais, des Alsaciens, aujourd'hui des Flamands, à la germanisation prouve qu'il y a dans l'âme d'un peuple autre chose que des aspirations au bien-être matériel. Bien que la notion politique et morale de l'indépendance et de la dignité ne puisse entrer dans l'entendement d'un marxiste ou d'un « moniste »
d'Outre-Rhin, elle n'en est pas moins la moelle de
l'idée démocratique. Et l'on n'ignore pas les péchés du tsarisme, ni ceux de la France, ni ceux de
<\) Cf. G. Séailles : « N'y aurait-il pas un véritable danger à étendre aux populations indigènes le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ? La colonisation ne se justifie que par le devoir de protection des peuples civilisés envers les races inférieures ou retardées. » (Le Pays, 12 janvier.)
rAngleterre. Mais les uns ont été rudement payés, et les autres pèsent encore sur l'histoire. Et il ne faut pourtant pas oublier que le Home Rule avait été accordé à l'Irlande à la veille de la guerre, et que, si la situation actuelle en Irlande est presque insoluble, la faute n'en est pas exclusivement au gouvernement anglais. Il ne faut pas oublier non plus que, moins de dix ans après la conquête du Transvaal par l'Angleterre, un ancien chef des Boërs gouvernait la colonie au nom de l'Empire. Que la justification ne soit pas suffisante, soit ; mais on accordera qu'on n'a jamais rencontré ni en Alsace, ni en Pologne, ni au Slesvig, ni dans les parties éparses de la monarchie austro-hongroise, même ce commencement de justification. Comment de plus passer sous silence le concours spontanément apporté par les Dominions à la métropole ? Il est équitable de tenir compte de ces différences qui sont pins que des nuances, si l'on ne veut pas confondre l'impérialisme à base de puissance pure, comme est l'impérialisme allemand, avec celui qui porte malgré tout la marque d'une politique libérale.
c) Le sophisme de confusion de rôles