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AGRESSEURS ET VICTIMES

Nous faisons une guerre juste, mais nous faisons la guerre, et nous devons employer, à peine de défaite, les armes de la guerre : telles sont les « directives » qui vont éclairer ce qui va suivre.

Après le passage qu'on a lu, le même correspondant met le doigt sur une plaie toujours vive :

Enfui reconnaissons que le gouvernement français, qui a si longtemps encouragé matériellement et moralement le régime tsariste et réprimait encore il y a un an tout mouvement d'opinion favorable à l'indépendance de la Pologne et de la Finlande, n'est pas très qualifié pour faire sonner si haut le « Droit des peuples ». M. Ch. Rivet, qui n'est pas, qne je sache, un snppôt du kaiser, n'a pas craint d'écrire dans son livre sur le dernier des RomanofJ ces lignes terribles : « Inattentive aux cris de tout un peu- « pie, îa France, de par son bas de laine, s'employa encore « à forger des chaînes en envoyant avec largesse à Péters- « bourg des économies qui allaient alimenter les caisses « de l'autocratie afin de lui permettre de se maintenir. De « cette façon la Démocratie française se faisait... le sou- « tien du despotisme russe » (p. 332-33)... Nous sied-il bien, après cela, de déclamer contre l'immoralité de la Realpolitik ?

Le réquisitoire n'est pas complet. Nous avons dû, depuis la guerre, consentir à d'autres pratiques de la Realpolitik. Il est maintenant avéré que le traité franco-italien du 26 avril 1915 renfermait des clauses non moins contraires au droit des peuples que les procédés du tsarisme, et dont quelques-unes (celle du veto) étaient vraiment inacceptables. (D Si les progrès allemands en Russie rendent nécessaire l'intervention du Japon, il ne faudra pas non plus

(1) Ce traité n'a plus aujourd'hui qu'un intérêt historique; l'accord semble s'être heureusement établi, conformément aux principes du droit des peuples affirmé par l'Entente, entre le gouvernement italien et les Yougo-Slaves.

s'attendre au triomphe du droit des peuples à la mode occidentale. Et Ton peut justifier l'intervention des Alliés en Grèce, ou la réquisition du tonnage hollandais, mais il n'en est pas moins certain qu'il y a là des mesures politiques et militaires qu'il eût été préférable, si nous vivions dans l'empyrée, d'éviter. Enfin, si le vraiment chrétien M. Paul Viollet, qui défendit avec tant de chaleur, dans les « Entretiens » de Y Union sur la colonisation, le droit des indigènes, était encore de ce triste monde, il serait sans doute épouvanté de l'emploi qui a été fait des troupes coloniales. Notre correspondant fait lui-même une allusion discrète au recrutement forcé des indigènes. Il reprend ainsi une thèse de Romain Rolland reprochant également (toujours le sophisme de parallélisme) aux « trois plus grands peuples d'Occident » d'appeler à la rescousse « les barbares du pôle et ceux del'équateur, les âmes et les peaux de toutes les couleurs ». 0) Et l'on sait le parti qu'a tiré l'Allemagne du fait que c'étaient des Soudanais ou des Cipayes qui. défendaient la « civilisation occidentale »...

Tel est le thème. On pourrait le développer abondamment, on ne nous reprochera pas de l'avoir affaibli. Et indiquons tout de suite que les amis du droit n'ont pas attendu les hostilités pour protester contre ces violations du droit. Ni les excès du

(1) Au-dessus de la Mêlée, pages 24-25. Page 163 l'auteur précise : « Ce n'est pas à celles-ci que mon blâme s'adresse, c'est à celleslà (les peaux blanches). »

tsarisme, ni la politique coloniale de certains nommes d'affaires ou de certains Etats n'avaient ce qu'on appelle une bonne presse dans les partis démocratiques. Ils ont accueilli avec confiance — confiance depuis cruellement trompée — la révolution slave. Durant la guerre les défenseurs de la justice ont été trop souvent empêchés de parler par le zèle d'une censure dont, si l'on en accepte le principe, on ne défendra pas les aberrations ; mais depuis que l'abolition relative de la censure politique a rendu quelque liberté aux écrivains, ils ont fait écho aux protestations de M. Auguste Gauvain et aux campagnes qu'il n'a cessé de mener avec une belle fermeté. Enfin c'est un terrible cas de conscience — il faut le dire sans ambages — que celui posé par l'emploi des troupes indigènes. Il est terrible de penser que des noirs ont été contraints de supporter, en partie, les conséquences du refus de procréer des races blanches. Quelles hypothèques, quand on y pense à fond, sur l'avenir I Non, ce n'est pas ici qu'on sera jamais tenté de « déclamer » sur quelque sujet que ce soit. On a trop le sentiment de ce que les choses les plus belles roulent de laideurs, de sang et de larmes pour croire à une pureté absolue d'un côté, et de l'autre à une malfaisance absolue. On est en garde contre le simplisme au cœur léger ou l'attendrissement mystique sur la guerre « moralisatrice ».

Mais ceci dit, allons plus à fond, car il le faut.

Ces alliances ou ces procédés à base d'injustice, pouvions-nous les éviter ? On a tout dit contre le caractère politiquement contre nature de l'alliance franco-russe : n'empêche que Karl Marx lui-même, au lendemain de la dernière guerre franco-allemande, reconnaissait que la politique prussienne rendait cette alliance nécessaire, et le socialiste allemand Haase a dit la même chose, au Reichstag, au cours de cette guerre. Il ne serait pas moins facile de montrer la légitimité, la nécessité politique de l'alliance italienne ou de l'alliance japonaise. Pouvions-nous, dans la conclusion de ces alliances, prendre une attitude moins humiliée, moins « à la suite », plus conforme à la dignité, à la grandeur, aux principes de la république française? Cela est une autre question : on ne se charge pas de défendre ici les méfaits de nos diplomates, et nous serions sans doute d'accord sur bien des points avec notre contradicteur. Mais là encore, pour porter un jugement tout à fait équitable, il faudrait savoir avec exactitude les dessous politiques de ces alliances, les conditions qui nous ont été imposées, — ce que le simple mortel « qui n'a pas de tuyaux » ne pourra pas faire tant que durera la diplomatie occulte, et tant que les archives garderont leurs secrets. Ce qu'il faut seulement maintenir, c'est que, tant que durera le système de l'équilibre des alliances — et il n'est pas sûr que la société des nations elle-même ne doive pas reposer sur un certain équilibre de forces — les tracta-

tions politiques seront une nécessité. Mais qui donc encore une fois a rendu ces alliances nécessaires sinon, en premier lieu, la volonté de puissance effrénée du pangermanisme?

Quant à la Grèce, à la Hollande, et en général aux petites nations neutres qui pourraient avoir à subir la pression des Alliés, reconnaissons que, du point de vue de la justice stricte, il eût été préférable que cette pression n'eût pas eu lien. Il vau- (Irait mieux, à tous les points de vue, que les répercussions de la guerre fussent strictement limitées aux belligérants. On sent tout de suite, cependant, ce qu'il va d'utopique dans un tel vœu, car on ne brise pas à coups de désirs les liens serrés de la solidarité économique. Tout ce que l'on peut faire, c'est d'abord de réduire cette contrainte au minimum — et Ton n'ira pas mettre en parallèle, à ce point de vue, la façon dont les Alliés ont procédé vis-àvis de la Grèce et de la Hollande avec le traitement infligé à la Belgique et à la Serbie. C'est ensuite d'être bien assuré de son bon droit, de l'excellence de sa cause : voilà pourquoi il ne faut pas perdre de vue la notion de la guerre juste et des responsabilités principales, car ce qui est permis à la victime ne saurait F être à V agresseur . Quand il s'agit de défendre le droit, une violence passagère peut être nécessaire, et utile même à l'intérêt du petit pays qui paraît la subir : c'est ce que reconnaissent, dans tous les pays neutres, les esprits qui comprennent que les nations de TEn-

tente défendent, malgré leurs erreurs et leurs crimes passés, la liberté du monde.

Le même raisonnement vaut pour l'utilisation des troupes noires. Les nations alliées qui en ont fait usage, sans violer d'ailleurs, quoique prétende la propagande allemande, le droit international (2), ont contracté, vis-à-vis des indigènes, une immense dette, qu'elles devront acquitter après la guerre; mais sous le coup de la ruée allemande elles devaient ou faire appel à ce moyen, ou subir la défaite. Les noirs, comme tant de blancs d'ailleurs, n'ont été, hélas ! qu'un « moyen » au service du droit. Il faudrait enfin répéter les mêmes choses pour ce que l'on appelle parfois très inexactement les « représailles » et qui ne sont, dans la mesure où elles sont efficaces, que des moyens de légitime défense.

Je crois entendre ici, de nouveau, les objections que pourrait dresser notre correspondant : « Nécessité fait loi ! Ce sont là des arguments boches !

(1) Le Temps du 26 mars reproduit un extrait d'article du professeur Van Hamel, membre de la seconde Chambre hollandaise, qui soutient cette thèse que « c'en serait vite fini de la Hollande et de ses libertés si l'Entente, et particulièrement la Grande-Bretagne, continuait à perdre ».

(2) Voir un article de M. A. de Lapradelle : a Les troupes de couleur à la guerre » en réponse au docteur allemand Hans Belius. Revue par le monde et tirage à part.

H. de Bethmann-Holhveg ne parlait pas autrement! Il reconnaissait que l'invasion de la Belgique était contraire au droit des gens, mais il la justifiait par la nécessité où se trouvait l'Allemagne d'agir vite dans une guerre de défense. Les Allemands, eux aussi, prétendent défendre le droit et la civilisation. Où est la différence? » De différence, en effet, il n'y en a pas, si l'on admet les postulats impliqués dans un tel raisonnement, à savoir que les Allemands font une guerre juste, qu'ils ne sont pas les principaux responsables, qu'ils sont d'innocentes victimes et qu'ils défendent ce que les peuples occidentaux appellent le droit. Si l'on admet ce parallélisme, si l'on renvoie les belligérants dos à dos, encore une fois il n'est pas utile d'aller plus loin ; un tel conflit n'a plus de sens. Mais si ce qui vient d'être dit du « sophisme du parallélisme » est exact, on voit du même coup le vice de cette nouvelle assimilation. Et l'on voit comment ces principes se soutiennent et se commandent.

d) Le sophisme de la moindre résistance

De Tolstoï a Renouvier

En résumé, quand on examine les conséquences et les nécessités de cette immense injustice initiale qu'est la guerre, on ne peut qu'être effrayé des multiples injustices accessoires qu'elle entraîne, et que joindre sa voix aux clameurs innombrables

qui de tout temps se sont élevées contre elle. Sans parler des sacrifices de vies humaines, qui se chiffrent ici par millions, on constate dans tous les domaines des régressions ou des restrictions de ce que la civilisation des peuples policés considérait comme le meilleur de son patrimoine. Restrictions de la liberté, même de la liberté la plus précieuse de toutes, celle d'exprimer sa pensée. Restrictions de l'égalité, comme un ministre socialiste, M.Albert Thomas, a eu le courage de le dire aux ouvriers du Creusot. Atteintes parfois graves à ce simple et profond sentiment de justice qui est l'àme d'une démocratie, ainsi qu'il apparaît dans la question à elle seule monstrueusement ironique des « bénéfices de guerre ». Atteintes aux droits des peuples venant s'ajouter aux restrictions des droits individuels, ou du moins pressions inévitables sur les neutres et les colonies... on pourrait allonger encore la liste de ces nécessités de l'état de guerre. Encore ne comprend-elle que la violation des droits politiques. S'il fallait y ajouter les répercussions sur les mœurs, les conséquences seraient de nature à faire hésiter même le plus farouche partisan de la guerre « divine ».

Ces conséquences, il faut s'efforcer, en tout état de cause, de les réduire au minimum, mais il reste qu'on ne peut jamais les éviter complètement. Et le problème se résout, en définitive, en une alternative simple et tragique. Vaut-il .nieux les accepter, choisir de deux m ux le moindre, en gardant

malgré tout le sens des responsabilités principales et de la fin à poursuivre, avec la claire perception des moyens nécessaires pour atteindre cette fin? Doit-on au contraire ne pas s'y prêter, ne pas consentir à une injustice, même légère, au risque de favoriser la grande injustice initiale qui a déclanclié toutes les autres? C'est jusqu'à cette forme extrême qu'il faut pousser l'option, car jusque sous cette forme extrême le deuxième parti trouve des partisans. C'est la solution du christianisme à l'état pur. C'est la solution reprise par Tolstoï : Ne résiste pas au méchant.

Cette thèse religieuse, sous sa forme crue, assez fréquente non seulement en Russie, mais en Angleterre et en Suisse, on la rencontre bien rarement en France. Ce mysticisme n'entre pas dans des cerveaux français, catholiques plus que chrétiens, ou au contraire sceptiques, rationalistes ou athées. Mais la doctrine de la non-résistance prend des formes obliques qui n'en sont que plus dangereuses. Elle devient la propagande de la moindre résistance, qui paraît plus prudente parce qu'elle ne nie pas ouvertement la défense nationale, mais qui désarme en fait l'esprit et le cœur et refuse les moyens de la défense par d'émouvants appels à la sensibilité. Laissons ici parler M. Th. Ruyssen ; il décrit très exactement ce nouveau sophisme : (*)

(1) Le Pays, %•* avril.

« J'ai rencontré naguère, dans un groupement politique, un de ces avocats inconscients du défaitisme ; — inconscient, car il se défendait de vouloir la paix à tout prix ; mais il insinuait doucement que la lutte était désormais sans objet, sinon sans espoir ; il montrait les Empires centraux menacés au dehors par la révolution russe, travaillés au-dedans par la grève et l'émeute. Et surtout, avec des insinuations pathétiques, il cherchait à émouvoir la pitié de ses auditeurs, pour la jeune classe des conscrits qui s'apprête à partir. « Ces enfants de dix-neuf ans, que vous allez précipiter dans la fournaise, ces enfants ont droit à la vie. Ils aiment cette vie dont à peine ils ont goûté les premiers fruits ; ils en attendent encore toutes les joies de l'amour et les fiertés du travail ; et c'est cet •espoir que vous condamnez à la stérilité ! Assez dé sang versé, assez d'hécatombes ! »

Et c'est à M. Ruyssen encore qu'on empruntera la réfutation :

<( Argument sans réplique, car on ne discute guère les sophismes du cœur, mais argument misérable, au fond, qui procède moins d'une pitié véritable que de la lassitude de souffrir. Au 4 août 191£, les défaitistes d'aujourd'hui se levaient avec la nation tout entière pour la défense du pays attaqué. Pourquoi aujourd'hui leur pitié tardive s émeut-elle au profit de nos jeunes recrues et néglige-t-elle les aînés, dont beaucoup laissent derrière eux d'autres affections, d'autres* devoirs et d'autres intérêts ?

« Trop de sang a coulé », nous crie-t-on. Eh ! quoi ! Est-ce au cent millième cadavre que Von s'aperçoit enfin que la guerre est décidément chose ignoble et stupide ? Ou au millionième ? Nul ne saurait résoudre

un problème ainsi posé en termes absurdes. En fait, ce qui est de trop, ce n'est ni le millionième, ni le cent millième cadavre étalé sanglant sur la terre natale, c'est le premier; c'est celui du brave caporal Peugeot, assassiné dès le 2 août, veille de la déclaration de guerre, par une patrouille allemande, à plusieurs kilomètres de la frontière ; en un mot, ce qui est de trop, c'est la guerre elle-même, en tant que suprême recours des peuples en querelle ».

M. Ruyssen conclut comme on l'a fait plus haut : « Il n'}r a pas, pour quiconque se vante d'être conséquent avec soi-même, d'autre alternative que celleci » : ou la non-résistance absolue avec Tolstoï et les Quakers, ou la reconnaissance du « fait brutal que la violence une fois déchaînée ne se laisse contenir ni par les prières, ni par les pleurs »; et alors « opposer poitrine à poitrine, et rendre coup pour coup ». Tolstoï compte sur l'Amour, mais la Justice proteste.

Ce n'est pas ici — est-il besoin de le dire ? — qu'on se permettra jamais de manquer de respect au grand Tolstoï, pas plus qu'on se permettra de basses injures à l'égard de son disciple le plus authentique, Romain Rolland. CO Mais à la lumière

(1) Il a pourtant célébré Danton et écrit un « théâtre de la Révolution ». De tous ses maîtres, l'auteur d'Au-dessus de la Mêlée n'a visiblement retenu que l'enseignement du mystique

slave.

de l'expérience qui éprouve si formidablement les doctrines, comment ne pas apercevoir les conséquences, mortelles pour un pays et pour une civilisation, de cette évangélique résignation? Sans doute ces conséquences peuvent laisser indifférent un pur chrétien — son royaume n'est pas de ce monde. Elles ne sauraient non plus toucher beaucoup quiconque considère comme le but prochain de l'histoire non l'indépendance des peuples et la dignité des citoyens, mais le simple retournement de l'état de choses actuel par le triomphe d'une classe sur une autre classe — et c'est pourquoi les bolchevikis ont rencontré des admirateurs en Italie, et même en France et en Angleterre. Mais quand on assigne comme but à l'effort humain la réalisation progressive dès ce monde — par crainte qu'une justice parfaite, mais suprasensibie, ne soit trop problématique — de la justice dans tous les domaines, l'économique aussi bien que le politique, mais à son rang et dans son temps, comment ne pas voir qu'un tel mysticisme la ruine complètement, et qu'il apporte à l'injustice le plus involontaire, mais le plus efficace des concours ? (i)

« La non-résistance au mal, dit Tolstoï dans son Journal intime qui vient d'être publié, et où il s'élève crûment contre « le mensonge du patriotisme

(1) Voir une méditation parue dans la deuxième année, du Bulletin de l'Union pour l'action morale (1893-1894), p. 241, à propos du livre alors récent de Tolstoï : Le Salut est en vous.

et de la défense », la non- résistance au mal est importante parce que l'homme, par ce moyen, progresse dans l'amour ; mais elle est surtout importante parce

que c'est le seul remède contre le mal ; elle l'absorbe, le neutralise, arrête son mouvement. Ainsi les balles de caoutchouc jetées contre un obstacle perpétuent le mouvement. Mais si l'obstacle, en ployant, absorbe l'élasticité de la balle, le mouvement s'arrête ». (*) Sans doute, mais pendant que l'obstacle ploie, pendant que la poche se forme, des victimes innocentes meurent, et des choses irremplaçables périssent, et se perpétuent de monstrueuses violations du droit. Et ainsi, ce qu'on appelle le progrès de l'amour, c'est la pleine liberté laissée à la haine de massacrer, de brûler, d'asservir, de dominer. Quand il n'y aura plus de résistance de Y « obstacle », c'est-à-dire quand il ne subsistera plus au cœur des hommes ni sentiment de dignité, ni haine de l'oppression, ni plus rien de viril, alors, certes, la « balle de caoutchouc » — oh ! i'épouvantable, quoique involontaire ironie de cette métaphore ! — s'arrêtera ; elle s'arrête bien plus sûrement encore quand elle ne rencontre pas d'obstacle, quand elle roule jusqu'à l'épuisement de son élan, sur une surface plane qui est un désert. Mais qui voudrait vivre dans une humanité ainsi dépouillée

(1) Cité par M. J. Bcnda dans un article du Figaro, 30 novembre 1917. A Tolstoï, M. Benda oppose également Proudhon et Renouvier.

de toute dignité? Le « progrès de l'amour » aboutit au néant,..

Et sans doute encore, quand on s'assigne l'éternité du temps et l'infini de l'espace, de telles considérations touchent peu. Les révolutions et les catastrophes de ce petit monde sublunaire paraissent de simples accidents. De Sirius, l'écrasement de la civilisation occidentale et de son idéal n'a probablement pas plus d'importance que le bouleversement d'une fourmilière. Mais quand on a fait des idées-mères de cette civilisation, au point de l'évolution où l'humanité est parvenue, le but suprême de l'activité humaine, on en prend moins aisément son parti; on ne considère pas sans frémir ce qu'un tel renoncement entraînerait de pertes, de régressions définitives et de destructions irréparables. On veut bien accepter les sacrifices, mais ceuxjà seulement qui servent l'idéal, qui vont dans son sens. « Consolons-nous, pauvres victimes, dit le Théoctiste des Dialogues de Renan, CO un Dieu se fait avec nos pleurs. » Oui, mais quel Dieu? Croit- on que le but de l'Humanité soit le triomphe du Vieux Dieu allemand? S'il en est ainsi, perdons toute espérance, et laissons s'accomplir la germanisation du monde. Mais si on ne se résigne pas à cette barbarie, si on lui substitue l'idéal lumineux, fait de justice et de raison, des meilleures têtes d'occident, croit-on que c'est l'avancer que de se

(1) Dialogues philosophiques, page 143.

résigner passivement aux coups de marteau de Thor sur nos temples, nos cathédrales, nos portelumière? On voit ce qui peut se cacher de nihilisme régressif dans l'apparente beauté d'une profession d'amour ou d'un renoncement mj'stique. L'Amour, on ne nie pas sa force de pénétration, on ne se refuse pas à goûter tout ce qu'il a d'ineffable. Mais, pour une conscience formée aux sévères disciplines de la raison et du droit, qui sont la tradition du monde occidental, l'Amour ne vient qu'après la Justice, et il ne trouve tout son sens que par elle.

Non, le temps n'est décidément pas à relire Tolstoï. S'il faut recourir à des maîtres, en voici un de chez nous, moins attraj-ant, et d'abord rude et difficile, mais dont on éprouve la force substantielle. C'est, avec Proudhon, le grand philosophe français du droit, Charles Renouvier. (!) Celui-ci, s'il a un idéal sublime, ne nie pas îa réalité. Il reconnaît, tout franc, que l'infirmité humaine — qu'on l'explique comme on voudra — entraîne comme conséquence la persistance d'wn état de guerre qui, tant qu'il dure, rend impossible l'ap-

(4) Rappelons que Renouvier, fondateur du néo-criticisme, est un disciple très libre de Kant. Et ajoutons simplement, avec ceux qui ne se laissent pas entraîner par un chauvinisme démagogique et ont gardé quelque respect de la vérité, que la philosophie du droit, chez Kant, est le contraire du prussianisme.

plicatioii stricte d'un altruisme absolu, car cet altruisme devient duperie et renforcement de l'égoïsme. Examinant, dans la Science de la Morale et dans l'introduction à la Philosophie analytique de l'histoire, les rapports de la Justice et de l'Amour, Renouvier opte pour la Justice, en termes qu'il convient de rappeler. Y aurait-il, se demande-t-il, « obligation stricte à conformer la pratique à l'absolu de l'idée du Juste, et à rejeter toute considération de l'Utile?. Ceci paraît pratiquement impossible. Avec l'autre théorie, nous reconnaissons qu'il y a dans l'humanité un mal radical, et, quant à présent, ou dans le tout, irrémédiable ; que V injustice et la guerre sont les noms de ce mal ; que puisqu'il existe partout, sourd et latent quand ce n'est point à découvert, exiger de moi la justice et la vérité sans restriction équivaudrait à me faire accorder leurs droits à ceux qui, libres, détruiraient les miens : que je serais ainsi tenu de me sacrifier, et que cela n'est point juste ». CO

Renouvier reconnaît les inconvénients de cette doctrine, imposée par « la nécessité des choses », mais « dont on ose rarement sonder le fond ». Elle « a contre elle, dit-il, l'abus qui peut s'en faire et qui

(1) Introduction à la Philosophie analytique de l'histoire, cit. dans les « Opinions d'un philosophe sur les questions actuelles» introduction de Gabriel Séailles, éditées par V Union pour l'action morale en 1904. Ajoutons que « cela n'est point juste » non pas pour l'individu, en tant que tel, mais pour la cause qu'il sert, qui est celle du droit.

s'en fait actuellement ; car il est aisé de prétexter le mal dans autrui pour se dispenser de faire le bien soi-même, et la distinction au* on est amené à établir entre la moralité pure et la moralité possible ou pratique, entre Vidêal et le réel, sert excellemment à couvrir la mauvaise volonté et toutes les compositions de conscience. Mais cette objection n'est pas valable : une vérité ne cesse pas d'exister parce qu'elle offre des occasions d'erreur et des armes à la mauvaise foi ; et, dans une cause dont le for intérieur décide, le motif peut être inattaquable en principe, lors même que, interprété et appliqué, il laisse le champ libre à la corruption du juge. »

Cet aveu loyalement fait, Renouvier montre enfin que cette doctrine, qui paraît sacrifier au plus vil opportunisme, est au contraire celle qui respecte le mieux la moralité idéale, et il souligne l'immoralité de la thèse contraire.

« Au lien d'avouer que la société humaine est incomplète et viciée par l'état réel des âmes, l'extension rigoureuse du droit impossible pour les meilleurs à cause de sa violation habituelle chez les autres, et la parfaite justice inapplicable individuellement si elle n'est universelle, et elle ne l'est pas ; au lieu d'étudier et de développer sainement ce principe, où du moins subsiste sans altération la morale idéale, où les phénomènes subversifs sont à leur place, place d'exception et de flétrissure, on cherche une justification de l'injuste et une sanctification de la force; on fausse l'idée du droit en prétendant y trouver la source

de faits contradictoires avec cette idée; on retombe enfin sans le vouloir dans les théories politiques dites de droit divin, ou dans ces arrangements de morale sophistique qui reviennent tous à introniser la violence ou l'amour, ou l'odieux mélange des deux, sous le nom usurpé de la justice (*) ».

Voilà une doctrine virile, qui a des muscles et des os, en même temps qu'une âme, qui sauve la pensée des déliquescences où elle s'abandonne quand elle se laisse choir dans les rêves amorphes de la sentimentalité ou les immorales promiscuités de l'amour déréglé. Un peu excessive, peut-être : il y a dans la justice une part de générosité désespérée et d'acceptation de l'inévitable. Le juste sait bien qu'il donnera toujours plus qu'il ne reçoit (qui aura plus donné que la Belgique, la Serbie, la France, crucifiées pour le salut du monde, sans compensation qui puisse approcher de la grandeur de leur sacrifice ?). Le juste sait bien qu'il sera toujours dupe, qu'il sera toujours, dans une certaine mesure, victime. Il y consent. Il n'attend pas de réciprocité absolue du tyran qui, s'il l'accordait, ne serait plus le tyran. Il laissera la liberté à celui qui la lui refuse, la vie à qui l'aurait privé de la vie. Ainsi il se montrera vraiment fort. A une condition cependant, à condition que, par ce déta-

(1) Ibid., pp. 79, 80.

chement, le juste ne favorise pas un triomphe plus grand de l'injustice qu'il se proposait de vaincre; car s'il peut faire bon marché de sa personne, il n'a pas le droit de détruire sa cause. « Le droit, dit un pénétrant critique de Renouvier, ne manifeste sa nature propre qu'en laissant à ceux qui le combattent la faculté de le nier. » (4) De le nier, oui, mais non de l'étouffer, à moins d'aller jusqu'au tolstoïsme. Toute la question est de savoir où s'arrêtera le sacrifice. 11 doit être total, répond le tolstoïen, car la justice n'est pas de ce monde. Mais quand on veut l'y mettre? ou quand on veut, comme le font chaque jour les valeureux chrétiens qui se battent, rendre à César ce qui est à César, en même temps qu'à Dieu ce qui est à Dieu? La question est, strictement, insoluble ; mais si l'on suit le vieux mystique slave on est aussitôt pris de vertige, on perd pied.

La doctrine rationnelle du droit, au contraire, redresse. Elle n'est pas hostile aux effusions de la charité ni aux sublimités du sacrifice, — le troisième ordre de Pascal reste toujours infiniment plus élevé — mais elle les oblige à se discipliner d'abord et empêche qu'elles se tournent au détriment de la justice. Et bien qu'il ne faille pas nier la grandeur du mysticisme slave ni même du mysticisme germanique, où l'esprit humain aura

(1) B. Jacob. Devoirs, p. 232.

encore à puiser, elle porte par sa précision, sa franchise, son sens des réalités, l'empreinte de la tradition gréco-romaine, qui constituera toujours l'indispensable ossature delà pensée occidentale. (D Cette base assurée, la voie est ouverte à tout ce qui adoucit, assouplit, enrichit. Le droit peut se fondre dans l'amour, comme la science se prolonge dans l'art, comme la spéculation philosophique s'achève dans la profondeur subtile de l'intuition, comme le dessin savant d'un Carrière sait se nover dans ses indéfinissables clairs obscurs. Mais sous l'apparence évanescente les principes, le droit, la science demeurent...

Traduisons en termes actuels et concrets. Devant une violence aussi préméditée, aussi implacable, aussi « organisée » que l'agression germanique, la victime qui prétendrait, pour se défendre, — car si elle ne veut pas se défendre, tout est dit, — ne froisser en rien la justice ; la victime qui s'obstinerait à n'appliquer que les règles de l'état de droit, alors que sévit dans sa plus affreuse intensité l'état de guerre, cette victime s'exposerait inévitablement à être dévorée, et sa chute entraînerait la défaite du droit. Nous voulons, sans haine et sans vociférations, mais avec la fermeté sereine de la cons-

(2) C'est d'ailleurs aussi, en ce qu'elle a de juste , la doctrine de Ihering, qui a bien montré que le droit ne se mérite et ne se conserve que par la lutte. Mais de là à conclure que la force crée le droit, il y a un abîme.

cience juridique, que le droit ne soit pas vaincu. Il faut pour cela que ne triomphe pas le militarisme germanique. Ensuite, mieux avertis, nous nous remettrons à écouter Tolstoï...

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