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I. Le fléchissement

On sait les premières. La plus générale et la plus forte est la lassitude. Fait bien ordinaire, bien banal, au bout de presque quatre ans. On ne peut être, d'une tension continue, des héros. Les combattants eux-mêmes pensent bien rarement, au moins pour la plupart, à la « mystique » de la guerre ; ils font leur métier de soldats, comme naguère leur ancien métier, sans beaucoup le spiritualiser. A plus forte raison ceux de l'arrière, à qui l'absence de dangers et de risques ôte jusqu'au sentiment des jours que nous vivons. Accoutumance normale, bienfaisante même en partie, car elle explique l'extraordinaire insouciance des collectivités bombardées, et renouvelle des forces que l'angoisse perpétuelle exténuerait rapidement, mais qui produit à la fin la fatigue. Lassitude du corps, accrue par le vide de l'esprit. Pour supporter

avec constance, avec une résolution toujours égale, des événements aussi gros de douleurs que cette guerre, il faut avoir constamment à l'esprit le sens de ces événements. Autrement on se désespère dans la nuit. Or le nombre des âmes vraiment citoyennes, dans notre démocratie nominale, est encore bien restreint ; la plupart, repris par l'automatisme, en sont arrivés à ne plus voir de la guerre que ce qui est immédiatement perceptible et concret : les hommes partis, le fils tué, le mari blessé, ia voisine plus favorisée, le commerçant qui s'enrichit, les restrictions incommodes. Et cela ne soutient pas. On se résigne, mais bien souvent d'une résignation morne, imposée par la contrainte sociale. Comment exiger davantage, si l'on n'a pas le sentiment des hautes raisons spirituelles, plus encore que vitales, qui redressent le corps fatigué ?

Lassitude donc explicable, qui produit ou à laquelle s'ajoute l'oubli. Le temps fait son œuvre, on oublie. Autre cause de fléchissement, à ia fois fatale et en partie bienfaisante, et qui, pourtant, semble intolérable aux cœurs épris de justice. Car la vie ne serait pas possible si elle n'était un perpétuel renouvellement, et ce renouvellement ne serait qu'un flux d'illusion si la vie consciente n'était stabilité et fermeté, et si elle ne gardait la mémoire des heures décisives de l'existence.

En sera-t-il de ces heures, pour les générations qui vont venir, de plus décisives que celles que nous

vivons ? Pourtant on commence à les oublier, dès maintenant, avant même qu'elles soient révolues. On touche du doigt la misère de la nature humaine qui, puisque les raisons de tenir n'ont pas changé, devrait persister dans l'état de constance où elle se trouvait lors de l'agression, et qui ne peut pas. On oublie, en pleine guerre, quand l'élan du début ne devrait pas s'être affaibli, les causes de la guerre, et les raisons de la résistance, et le martyre des victimes, et le prix de ce qui est à sauver... On oublie ou on s'en détourne. Quelle terrible contribution cette guerre apportera, quand on aura le loisir d'y songer, à la psychologie de l'oubli ! Mais c'est à lutter contre cet oubli, à ramener dans le champ de la pensée les hautes idées explicatives des événements qu'il faut, en attendant, constamment s'efforcer.

Lassitude, oubli, ce sont là des causes physiques qui échappent en partie à toute prise morale. Il n'en est pas de même d'autres causes de fléchissement, celles-ci plus spécialement morales et sociales, sur iesquelles l'esprit a plus d'action. L'accoutumance ne produit pas seulement ses effets naturels sur les organismes, elle ramène aussi une reprise progressive de la vie sociale antérieure à la guerre. Et celle-ci, comme toute existence que n'anime pas une ardente spiritualité, déroule méca-

niquement ses habitudes, ses affaires, ses plaisirs, et ses secrètes injustices quotidiennes.

Là encore, il convient de ne pas se scandaliser naïvement. 11 y a des nécessités sociales comme des nécessités naturelles. Il faut, dans l'intérêt même de la défense', que les affaires reprennent, que le commerce « marche » , que les plaisirs mêmes détendent les combattants. Il faut, par conséquent, faire la part du jeu inéluctable des lois économiques. Pourtant la seule idée de ce rythme normal des choses jure avec la grandeur des jours que nous vivons, et il est intolérable de penser que la guerre, qui, pour les uns est souffrance et mort, se traduit pour d'autres par plaisirs et profits. La vie dite normale, pour toutes les âmes pénétrées du sentiment du juste, nourrissait déjà des tristesses et des révoltes : combien ces tristesses ne seront-elles pas fortifiées, s'il est avéré que même les heures les plus prodigieuses de la vie d'un peuple ne peuvent pas faire fléchir certains égoïsmes ?

Or, nous n'en pouvons malheureusement plus douter. Aux généreuses promesses de 1914, aux élans de fraternité, de fusion des classes et des conditions a succédé une reprise des mœurs d'avant-guerre inévitable sans doute en. partie, mais peu propre à réconforter. Et le spectacle de ces deux France, l'une qui se bat, qui souffre et qui meurt, qui s'épuise dans ses intérêts comme dans sa chair, qui use ses femmes et ses invalides

et achève ses économies, l'autre qui s'enrichit ou tout au moins fait son profit de la guerre, et qui, se détachant des images importunes, retourne à ses occupations, à ses affaires, à ses plaisirs, sans trouver à donner à ceux qui pâtissent autre chose que des consolations faciles et peu ruineuses... ce spectacle, inévitable à la vérité, et qui, loin d'être particulier à la France, est peut-être chez nous plus atténué qu'ailleurs, ce spectacle, qui trouble si gravement la mystique de la justice, est quotidiennement la source de mécontentements et d'amertumes auxquels il faut prendre garde.

Que les classes possédantes, que tous ceux qui, à quelque degré, normalement et dans une certaine mesure légitimement, tirent profit de la guerre, veuillent bien y réfléchir. L'idée de la guerre totale, de la nation tout entière sous les armes, de l'effort intégral d'un peuple debout pour se sauver, est incompatible avec le spectacle de certaines inégalités. Du moment qu'on se bat pour le maintien d'une égale dignité entre les peuples, on ne peut éluder les exigences d'une égale dignité entre les citoyens d'une même nation. Dans une lutte aussi sacrée, il est inconcevable qu'on ne s'efforce pas à une plus juste répartition des douleurs, des joies, et aussi des fruits du travail. L'esprit humain aspire à la cohérence, à un minimum d'harmonie. Gomment peut-on prétendre se passionner pour la liberté des peuples, pour l'indépendance des petites nations, pour la justice internationale, et rester

insensible à ia justice entre producteurs et citoyens, aux inégalités que la guerre aggrave ou crée de toutes pièces ? Gomment peut-on exiger le sacrifice des combattants, si Ton ne se sent pas soi-même disposé à pousser le sacrifice jusqu'à l'extrême limite de ses forces et de ses moyens ? Quand on interroge autour de soi les esprits de bon vouloir, on s'aperçoit que, parmi les causes de fléchissement, il n'en est pas de plus graves que cette disproportion en partie fatale, mais aggravée par l'insouciance humaine.

Ce n'est pas à dire qu'il faille suivre sans discipline nos aspirations même les plus généreuses. Il ne suffît pas de définir le juste, il faut encore voir ses possibilités d'insertion dans le présent. Pour ne prendre qu'un exemple, celui auquel songe, en ces jours d'épreuve, le plus spontanément la conscience morale, l'idée juste et démocratique de la guerre totale eût exigé la complète mobilisation des forces nationales, tant à l'arrière qu'au combat, et la totale réquisition des choses. Mais l'application intégrale et immédiate de cette juste aspiration eût vraisemblablement donné lieu à de terribles mécomptes, et d'abord diminué dans une mesure sensible la production du matériel et des fabrications de guerre. On peut bien, par la contrainte sociale, obliger les gens à se faire tuer gratuitement ; on ne peut, s'ils n'y consentent pas, les obliger à travailler sans rémunération. On donne plus volontiers sa vie que son travail : vérité amère que démon-

trent, dans toutes les branches de l'activité économique, d'innombrables exemples, et qu'il faut accepter comme toutes les vérités de fait. Mais, s'il ne faut pas oublier ces nécessités de la nature des choses, il ne faut pas, en sens inverse, les exagérer, et faire une impossibilité absolue de ce qui n'est, dans bien des cas, qu'une nécessité transitoire. Si l'on sentait plus souvent, chez les directeurs de conscience des classes aisées, une vraie générosité et un sincère amour du juste, peut-être serait-il plus facile aux guides du prolétariat de lui enseigner la sagesse...

A ces causes sociales s'ajoutent enfin des causes proprement politiques, qu'il faut indiquer en quelques mots. Ne parlons pas des erreurs gouvernementales ou parlementaires, qui ne sont pas de notre objet. Ne parlons pas non plus des régressions et même des violations des libertés publiques, comme on en a pu constater et comme on en constatera sans doute encore pendant la durée de la guerre. Ce sont là des nécessités inhérentes aux périodes de crise, qu'il faut s'efforcer de réduire au minimum, mais dont il ne faudrait vraiment prendre alarme que si elles avaient pour objet de ruiner les libertés normales et la notion même de la liberté ; c'est ce que ne pensera aucun esprit de bonne foi. Ce qui est plus grave et va plus profond, c'est un fléchissement, un obscurcissement de l'idéal lui-même dans les hautes « sphères » responsables

de la politique du pays ; c'est parfois un désaccord au moins apparent entre les fins officiellement proclamées et la réalité des actes qui prétendent les réaliser. Là encore, il faut un minimum de cohérence et de bonne foi. Proclamer qu'on lutte pour le droit des peuples, pour la démocratisation de l'Europe, et poursuivre en secret des négociations qui vont directement contre les principes affichés, et sacrifient parfois les petits peuples qu'on prétend sauver, c'est là un procédé qui révolte les esprits les plus judicieux et les plus vraiment politiques, et aussi néfaste pratiquement que scandaleux pour le sens moral. (!) Et si ce procédé indigne, ce n'est pas parce qu'il est occulte dans sa technique — tant qu'il existera des Etats souverains une diplomatie secrète restera aussi nécessaire qu'une stratégie secrète — c'est parce que les fins et l'esprit de cette diplomatie ne pourraient pas toujours s'avouer au grand jour.

Et ainsi, tandis qu'un engourdissement s'empare des indifférents, un vagne malaise trouble quelquesuns des plus sincères et des plus résolus partisans de la guerre du droit. Ils se demandent pourquoi la diplomatie des alliés n'est pas toujours étroitement accordée avec l'esprit de leur politique ; pourquoi elle se réfugie parfois dans des formules

(1) Voir les protestations de M. Auguste Gauvain, dans le Journal des Débats, auxquelles s'e&t associé le Courrier de Paris de A" Amitié civique.

ambiguës, qui laissent un doute sur ses intentions ; pourquoi elle laisse au seul président des États- Unis l'honneur de formuler nettement, en même temps que la conception réaliste des moyens, la large vision d'avenir qui peut seule fortifier la résolution grave des combattants, parce qu'elle est seule à la mesure d'une aussi grande catastrophe. Ils souffrent de voir la France, la France de la Révolution et des Droits de l'Homme, diminuée dans sa magistrature morale, au moment même où l'immensité de son sacrifice frappe d'admiration l'univers. Malaise qu'il ne faut pas pousser au noir, car on sait bien qu'il n'y a pas désaccord de fond entre les formules et les actes, et que tous les alliés européens sont en étroite entente avec le président Wilson, mais qui est exploité par la mauvaise foi et dont la propagande allemande, chez les neutres et parfois chez nous, tire un redoutable parti. La tâche des bons citoj^ens serait plus facile si l'on enlevait aux fauteurs de troubles jusqu'à l'ombre d'un prétexte.

Et toutes ces causes, accoutumance, fatigue, oubli, vif sentiment de l'injustice, affaiblissement de la croyance dans les fins démocratiques de la guerre — on ne saurait les épuiser toutes dans une analyse aussi rapide — produisent à la longue leurs effets sur la pensée. Ces effets ne se rattachent pas toujours très nettement à leurs causes. Ce qu'il y a moralement de plus dangereux dans

la fatigue, c'est la corruption intellectuelle qu'elle engendre. Si l'on avait le courage de se dire franchement, simplement : « Je suis las, j'en ai assez, je veux me reposer, tout le reste m'est indifférent », la situation serait claire. Elle ne serait pas dangereuse. On ferait effort pour surmonter les défaillances de la carcasse ou on se résignerait à être un déchet. Ce qui est grave, c'est qu'on répugne à s'avouer qu'on est un pauvre homme. C'est trop dur. On préfère croire que les choses sont allées plus vite que sa propre fatigue, et l'on cherche de belles raisons intellectuelles pour colorer un affaiblissement physiologique en soi naturel, mais peu glorieux. Ou bien, pour s'expliquer son propre revirement, on altère (avec quelle conscience bien fin qui le dira !) les rapports naturels de causalité. On grossit certains faits, on en atténue certains autres ; on cherche des boucs émissaires, sur qui l'on se déchargera de sa propre défaillance : pour les uns ce sera le gouvernement, pour d'autres le Parlement, pour les troisièmes l'Etat-major, pour d'autres encore le premier nom jeté en pâture au public. Cela gâte tout. Non qu'il n'y ait pas de responsabilités à rechercher, et à marquer au fer rouge ; mais on est trop heureux de déguiser sa propre veulerie derrière les campagnes retentissantes. Ainsi se perpétue l'absence de direction et de volonté.

Dans la vie politique intérieure les divergences

se creusent. L'unanimité du début s'est rompue. Les partis politiques, les grandes associations, les « pouvoirs spirituels » de la démocratie, ont vu se former des minorités qui peu à peu grandissent, et sont même devenues par ci par là des majorités de fait, comme on a pu s'en rendre compte en suivant les congrès de la Ligue des Droits de l'Homme, du parti socialiste, des s}rndicats ouvriers. L'action de ces minorités est ardente, les luttes intestines âpres, on se croirait revenu aux jours les plus aigus de la France divisée, où l'ardeur des polémiques intérieures faisait presque entièrement oublier que la France n'est pas seule dans le monde. Et certes ces luttes sont, dans leur principe, la vie normale d'une démocratie. Pourtant il est grave qu'elles puissent se dérouler comme si la vie était normale, comme si la France n'était pas encore sous le coup d'une monstrueuse agression. Et quand elles se rapportent, ce qui est le cas général, à la conduite ou à l'orientation de la guerre, il est grave qu'elles accusent un affaiblissement croissant du sens de la justice et de l'exacte proportion des choses. ïi est grave que les défenseurs du droit total, du droit des peuples comme du droit des citoyens et des producteurs, se sentent débordés, en pleine guerre des peuples, par des coreligionnaires qui estompent jusqu'à l'effacement les contours du premier pour se donner un prétexte de ne plus songer qu'à la guerre des classes dans l'intérieur de chaque nation, ce qui amènerait iné-

^vitablement le triomphe du germanisme. Il est grave, enfin, que, pour justifier une telle attitude, on mette en circulation une série de sophismes derrière lesquels on est bien aise de s'abriter...

Sophismes, dira -t- on, c'est bientôt dit ! C'est ainsi qu'on qualifie, toujours, les raisonnements par quoi on n'est pas convaincu. Mais il est trop facile d'attribuer à la lassitude, ou à l'aveuglement, ou à la mauvaise foi, des changements d'attitude qui peuvent s'expliquer par des raisons intellectuelles très sérieuses, par des constatations de fait nouvelles ou par des argumentations irréfutables. — Il est vrai, ne faisons pas de procès de tendance. Si plusieurs des objections qu'on entend sont frivoles, il en est d'autres qui sont plus troublantes, et qui émanent d'esprits réfléchis et de consciences scrupuleuses. On ne les croit pas décisives, mais il faut les regarder en face, et les comprendre. Si ce sont des sophismes, montrons clairement pourquoi. Montrons surtout, aussi impartialement qu'on le pourra, comment se posent les problèmes, quels sont les intérêts en jeu, la force relative des divers facteurs, ce à quoi l'on s'engage en optant pour un parti ou pour l'autre. Contre la dépression physique , il n'est d'autre remède qu'un traitement médical et le raidissement de la volonté. Des luttes politiques en tant que telles on n'a pas à s'occuper ici directement : on ne prend parti que pour la raison et le droit. Mais on voudrait s'efforcer de

penser avec virilité et probité. Expliquons- nous donc, entre nous, avec une angoisse lucide.

IL Les Sophisme s

Mais avant d'entrer dans le vif de la discussion il est indispensable de rappeler certains faits ou de poser certains principes qui la domineront, et qu'il ne faut pas perdre de vue. Suivant qu'on les a toujours présents à l'esprit, qu'on les accepte ou qu'au contraire on les rejette, tout le reste de la discussion s'en trouve facilité ou rendu inutile.

Le premier est le fait simple que nous avons été attaqués, et que dans cette guerre les responsabilités principales incombent à V Allemagne. Ce n'est pas affirmer, encore une fois, que les autres nations n'ont rien à se reprocher. Mais il faut maintenir fermement la distinction des responsabilités principales et des responsabilités secondaires. On en verra tout à l'heure l'intérêt.

Le second est le principe non moins simple qu'étant attaqués nous devons nous défendre, le fait que nous faisons une guerre de légitime défense. Il amène à envisager les nécessités positives de la guerre juste, et il oblige en définitive à opter entre la non résistance au mal, avec toutes ses conséquences, et la lutte pour le droit, avec ses obligations parfois dures.

Le troisième enfin est le principe que si nous faisons la guerre, et si nous devons employer les

moyens de la guerre, cette guerre est la guerre du droit. Principe parfois voilé par des erreurs ou des fautes d'ailleurs grossies par la passion, mais qui n'en est pas moins, au fond, aussi évident qu'il y a quatre ans, et qui impose les mêmes devoirs. Ils vient fortifier le droit de légitime défense et pose à la conscience le problème capital : qu'est-on disposé à supporter pour le droit?

Ces principes admis et ces faits rappelés, la définition des sophismes et la discussion des arguments en découleront.

A) Le sophisme de parallélisme

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