I. — A a temps de paix
Parmi les plaintes qui nous ont été adressées, les unes sont violentes et passionnées. Ce n'est pas une raison pour ne pas les entendre, leur véhémence même est bien souvent une preuve de sincérité. L'avouerons -nous cependant? Nous avons été remués plus à fond par les critiques sobres et mesurées, qui dénotent chez leurs auteurs le goût des disciplines de la raison. Ecoutons-les de préférence.
Voici donc ce qu'écrit un de nos amis :
Persuadés qu'en temps de guerre les citoyens se doivent tout entiers au service de la patrie, les administrateurs de Y Union, après avoir, semble-t-il, un peu hésité, se sont exclusivement consacrés à la propagande patriotique. 11 ne m'appartient pas de les en blâmer. Mais il est permis de penser qu'ils pouvaient prendre parti plus nettement et déclarer d'abord que l'Union s'effaçait provisoirement devant la Ligne civique... Pratiquement, elles vont se confondre, ou plutôt la seconde doit absorber la première.
Cette confusion inévitable me paraît fâcheuse. La recherche du vrai, vous l'avez dit vous-même dans la préface de votre Calendrier-Manuel (p. xm), est incompatible avec l'esprit de propagande. Votre Association se proposait, quand elle s'est fondée, de maintenir chez ses membres la perpétuelle liberté d'esprit qu'exige la recherche de la vérité, de faire passer dans la pratique générale les méthodes critiques (Statuts I, II, A et B). Ces maximes ne sont pas et ne sauraient être celles de la Lique civique.
Et notre correspondant, à la fin de sa lettre,
revient sur ces principes avec une insistance émouvante :
Sacrifions s'il îe faut à la patrie notre repos, nos biens, notre existence, mais non pas notre raison. Le pa3rs de Descartes, de Pascal et de Voltaire n'est pas celui de Treitschke et de Bernhardi. Dans le patrimoine sacré que nous défendons tous aujourd'hui, l'amour passionné du vrai compte au moins autant qu'une province... D'ailleurs vous savez certainement par cœur ce texte admirable que vous avez jadis justement proposé à nos méditations :
« Il faut avant tout aimer la vérité, vouloir la connaître, croire en elle, travailler si on peut à la découvrir. Il faut savoir la regarder en face et se jurer de ne jamais la fausser, l'atténuer ou l'exagérer, même en vue d'un intérêt qui semblerait plus haut qu*elle. »
(G. Paris, discours de réception à l'Académie, 28 janvier 1897, cité dans le Calendrier-Manuel, 20 mars, p. 157.)
Telle est la plainte la plus forte que nous a}rons reçue. Elle s'inspire d'un esprit, se réclame d'un patronage qui nous sont trop chers et trop familiers pour qu'on puisse laisser de telles paroles sans réponse. C'est toute l'activité de Y Union depuis la guerre qui est ici évoquée et critiquée. Il importe de s'en expliquer.
Mais d'abord réparons, dans la lettre de notre correspondant, une omission (i>. Car cette omission,
(1) Rectifions aussi une erreur de fait qui a été commise par beaucoup de nos amii. L'Union pour la vérité ne peut se con-
en vérité, est capitale. L'article II, paragraphe À) de nos statuts, auquel se réfère notre ami, dit exactement que l'objet de Y Union est de maintenir chez ses membres « la perpétuelle liberté d'esprit qu'exigent la recherche de la vérité et la lutte pour le drqit ». Le paragraphe B) ajoute que cet objet est « d'entretenir dans le public, par son exemple et sa propagande, l'amour actif de la vérité et du droit ». On saisit l'importance de l'addition. Les fondateurs de Y Union, dès le début, ont entendu ne jamais séparer la recherche de la vérité de la lutte pour le droit ; les deux objets sont indivisibles. Qu'est-ce, en effet, que le droit, sinon la discipline de la raison dans l'ordre politique et moral, de même que la recherche de la vérité exige la discipline de la raison dans l'ordre spéculatif? Sans doute, on n'ignore pas que la notion de droit est
fondre avec la Ligue civique, pour !a simple raison que eelle-ci a une organisation complètement indépendante, dirigée vers l'action immédiate et très large, tandis que l'Union reste une association « de mutuelle éducation philosophique et civique ». Si une confusion pouvait se produire, ce serait entre Y Union pour la vérité et YAmitié civique, qui est en quelque sorte une filiale de l'Union pour la vérité, orientée aussi vers l'action. Mais YAmilié civique est proprement une « mission temporaire à l'intérieur », née de la guerre et d'une durée limitée. Quand elle aura rempli son objet, YVnion, qui lui a donné naissance, lui survivra. En tout cas, les deux associations sont distinctes et leurs objets ne se peuvent confondre. Le temps de guerre, et d'une guerre longue, exige une action spéciale : c'est l'objet de YAmitié civique. Mais une guerre, et une guerre longue,*pose à la raison toute une série de problèmes qu'il faut aborder avec un véritable esprit critique. L'examen de ces problèmes, dans L'avenir comme par le passé, est le but propre de Y Union pour la vérité.
une de celles qui prêtent le plus à l'équivoque et au sarcasme. Les réalistes de l'école de Marx la tiennent pour une « idéologie bourgeoise » périmée* ceux de l'école de Machiavel la prennent pour une fameuse « nuée », les comtistes de stricte observance ne voient en elle qu'une dangereuse abstraction métaphysique. Ce n'est pas le moment de disputer de ces thèses. Ce n'est pas non plus le moment de prouver que l'idée du droit, sainement entendue, n'est incompatible ni avec l'expansion normale de la vie, ni même avec ce qu'il peut y avoir de légitime dans un certain mérite de la force; elle ne vise qu'à soumettre à une discipline rationnelle l'expansion de cette vie et de cette force. Sur le fond même de la notion, sans se perdre en définitions laborieuses, ce qu'il faut seulement affirmer, c'est que, à V Union pour la vérité, on a toujours tenu pour essentiellement raisonnable, pour moralement vraie, l'idée du droit telle qu'elle travaille, non pas sans doute absolument depuis 1789, mais plus efficacement pourtant depuis la révolution française, les sociétés les plus civilisées que nous offre jusqu'à ce jour la planète Terre, c'est-à-dire les vieilles nations policées et démocratiques de l'Europe occidentale. Il est permis de penser autrement, mais quiconque, pour parler encore comme notre déclaration initiale, n'a pas pensé ces propositions, « n'a rien à faire avec nous ; quiconque les pense doit venir à nous, ou, ce qui est équivalent à nos yeux, faire la
même chose que nous ». La France, notre correspondant a raison de le rappeler, est le pays de Descartes, de Pascal et de Voltaire ; il convient de ne pas oublier non plus qu'elle est celui de Montesquieu, de Renouvier et de Proudhon. On s'en fera ainsi une image plus exacte et plus riche.
Que d'ailleurs, en fait, l'idée du droit n'ait jamais été absente des préoccupations de Y Union, c'est ce que montre un rapide coup d'ceil sur son passé. A quelle occasion s'est produite, dans l'ancienne Union pour l'action morale, la première scission, qui fut douloureuse et profonde? A propos d'une question de droit : l'affaire Dreyfus. U Union pour la vérité, bien qu'elle préexistât à cette crise nationale, est née, sous sa forme actuelle, de cette affirmation de la conscience juridique. Suivons ses travaux. On peut lire, dans le fascicule-programme des éditions de Y Union, à la fin des séries des « Libres Entretiens », l'indication d'un numéro « hors série. Lutte pour le droit, Finlande, Alsace, Pologne. Compte rendu des entretiens de Pontigny. 1911 ». La neuvième série des Libres Entretiens (1912-1913) est consacrée à la colonisation; et c'était encore, au moins autant qu'une étude spéculative, une « lutte pour le droit ». La Correspondance de l'Union a parlé comme il convenait de la situation
des jeunes Egyptiens et de celle des Juifs russes. Faut-il ajouter que l'enquête «sur le rapprochement franco-allemand », parue dans la même Correspondance la veille même de la guerre, est toute dominée
par l'idée de droit? C'est enfin dans le local de l' Union que s'est constituée, en 1913, la Ligue internationale pour la défense du droit des peuples, qui a tout de suite, comme aujourd'hui la Ligue civique, vécu d'une existence indépendante, mais dont quelques-uns des fondateurs étaient aussi ceux de Y Union 0). A aucun moment on n'a donc séparé ici le souci du droit de celui de la vérité. Et si nous écoutons les avis de notre conscience, beaucoup plus sévère pour nous que les plus sévères de nos censeurs, ce n'est pas ce reproche que nous entendons : avons-nous eu tort de nous soucier du droit? mais bien celui-ci : avons-nous assez fait pour le droit?