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II. — V (( Amitié civique

Tel est notre esprit, tout notre esprit. On sait comment on s'eiForçait de le réaliser, aux temps lointains de la paix. La guerre venant, Y « amour actif de la vérité et du droit» imposait d'impérieux devoirs. Que devait-on faire ?

Pouvait-on continuer, comme si l'Europe n'était pas en feu et la France envahie, ces sereines discussions d'idées qu'on reprendra, le cœur meurtri,

(1) Pendant la guerre, le rédacteur en chef des Cahiers de cette Ligue a tenu à maintenir ses principes devant les faits. Voir P. B. : le Droit des Peuples : les principes à ['épreuve des faits : Entretiens des non-combattants, septembre 1916.

quand le territoire sera délivré et l'incendie éteint? On ne Ta pas pensé. Ce n'était d'abord pas possible en fait, dans la rupture générale des liens accoutumés. Et puis on ne le voulait pas. Pas un instant on n'a songé ici à se mettre « au dessus de la mêlée », non par sot chauvinisme, mais parce que la défense immédiate du droit violé exigeait un concours actif. Les périodes de crise veulent d'autres méthodes que les délibérations placides : il est inutile d'insister, une fois de plus, sur cette notion d'évidence. Il fallait agir, vivre d'abord, et remettre à plus tard de philosopher.

Est-ce à dire qu'on dédaigne de philosopher, et qu'on fasse bon marché, parce que c'est le temps de guerre, de la noblesse de la pensée ? 11 n'est pas besoin de longuement réfuter une telle insinuation. La citation du supplément littéraire du Times, insérée au premier numéro des Entretiens des non-combattants (*), soulignait notre but : « Il y a beaucoup de gens qui, en temps de guerre, accueillent mal les idées, comme si, parce que l'on se bat, on n'avait plus le droit de penser. Mais précisément, tant que l'on se bat, il faut se rappeler pourquoi l'on se bat ». Bien qu'ayant l'esprit moins libre que les Anglais, surtout à ce moment, on s'efforçait d'accomplir « le devoir spirituel des non-combattants, qui est de garder notre raison claire, et notre conscience na-

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tionale aussi ferme et inébranlable qu'en temps de paix. »

Quant au mépris de la raison ce n'est pas ici — est-il besoin de le dire? — qu'on en fera jamais profession. La devise même de Y Amitié civique en fait foi : superatur intellegendo, pour surmonter comprendre. Ce n'est pas ici qu'on s'appropriera cette parole d'un philosophe qu'on a voulu opposer, par un contraste violent qui fera sans doute médiocrement plaisir à celui qu'on en croit louer, à celles de Gaston Paris. « Si j'avais à choisir, j'aimerais encore mieux, devant le crime, m'indigner, et ne pas comprendre ». (!) Cette parole, on ne la prononcera pas, pour la simple raison que pour s'indigner du crime il est d'abord élémentaire de comprendre qu'il est le crime ; et ainsi se trouve rétablie cette primauté de la raison qu'on avait d'abord cavalièrement niée. M. Bergson en conviendrait sans doute puisqu'il ajoute tout aussitôt : « Il y a des colères qui puisent, dans l'approfondissement de leur objet, la force de se maintenir ou de se renouveler. La nôtre est de celles-là. » Que la théorie explicative dont le philosophe fait suivre cette déclaration soit de tout point exacte ce n'est pas ici le lieu de le prétendre; constatons seulement que dans ses paroles se trouvent nettement

(1) H. Bergson, discours prononcé à la séance publique annuelle de l'Académie des sciences morales et politiques le 12 décembre 19H. L'auteur qui oppose M. Bergson à Gaston Paris est M. Victor Giraud, dans la Revue des Deux Mondes du lrr mars 1918.

définies les deux attitudes de la pensée devant les grands événements de l'histoire des hommes : approfondir l'objet, c'est-à-dire comprendre, étudier les causes et les effets, creuser les notions, avec toute la probité, toute l'impartialité, toute la rigueur scientifique qu'il est possible d'atteindre ; puis juger, porter des jugements de valeur, prendre parti, et ne pas s'interdire, si la gravité du cas l'exige, l'indignation ou la colère, car l'impartialité scientifique n'est pas la neutralité morale. CU

Mais il n'est pas toujours loisible de poursuivre parallèlement ces deux opérations qui exigent, pour être poussées à leurs plus extrêmes détails, des minuties infinies. Il est des cas où il faut juger rapidement, sur la connaissance des seuls faits essentiels, et agir avec la même urgence. C'est ce qui arrive dans tontes les périodes de crise ; c'est ce qui s'est produit en 1914. La seule chose dont avaient besoin, et ceux qui couraient aux armes, et ceux qui, à l'arrière, comme on a essayé ici de le faire, s'efforçaient modestement de les aider, c'était la certitude qu'en même temps qu'ils défendaient la patrie ils luttaient pour le droit. Cette certitude, il n'était pas un Français, en 1914, qui n'en fût animé, et elle était vitale. Dès lors le devoir, le plus urgent devoir, était clair. Il fallait défendre la patrie, la terre du droit, par le mode

(1) Voir, sur la distinction de ces deux notions, un article de la Revue de métaphysique et de morale, mai 4916.

d'action le mieux approprié aux forces de chacun.

Ce devoir, il ne nous appartient pas de dire comment il a été rempli. On est bien loin de prétendre que l'action de l'Union, depuis quatre ans, ait été de tout point satisfaisante. Qu'elle ait tâtonné, commis des erreurs de méthode; qu'elle n'ait pas toujours trouvé la forme pratique la mieux ajustée aux besoins du moment; qu'elle n'ait pas toujours suffisamment marqué, au nom même de ses principes, sa réprobation de certaines propagandes, nous en convenons les premiers. Nous sentons cruellement nos insuffisances. Encore ne faut-il pas se faire une idée fausse de la nature de l'action qui a été entreprise, et particulièrement de l'action de Y Amitié civique, qui en est la dernière forme. C'est ce que ne paraissent pas voir avec assez de clarté quelques-uns de nos critiques.

C'est mal nous comprendre, par exemple, que de dire, comme notre correspondant, que « les administrateurs de Y Union... se sont exclusivement consacrés [depuis la guerre] à la propagande patriotique ». Le terme de propagande est impropre, les membres des équipes de Y Amitié civique se sont toujours défendus de « faire de la propagande » au sens ordinaire et péjoratif du mot. Il n'y a qu'à lire, pour s'en convaincre, les programmes et les Courriers de Y Amitié civique. Ils ont tenu formelle-

ment à distinguer leurs méthodes des procédés grossiers qu'on croit communément assez bons pour le peuple : qu'on se rappelle seulement comment est défini le mot « instruire » au cinquième Entretien sur « l'offensive morale allemande ». (*) Peutêtre n'ont-ils pas constamment réussi à spécialiser en ce sens leur effort, — il faut avoir pris contact avec les difficultés concrètes et les différents publics pour faire les mises au point nécessaires, — mais ils l'ont fermement voulu et essayé. Par là, ils ont conscience d'être restés fidèles à l'esprit « de mutuelle éducation philosophique et civique » qui est celui de Y Union pour la vérité.

Sur le mot de patriotique même, fâcheusement accolé au terme franchement mauvais de propagande, il convient de bien s'entendre. Certes, il n'y a pas à rougir, en aucun temps, de se proposer de bien servir la patrie, et surtout quand la patrie est attaquée. On n'est pas non plus insensibles aux nécessités de la prudence politique, et la conciliation de l'idéal le plus haut, le plus généreux, avec les atténuations qu'impose la vue claire, précise, impito3rable des réalités concrètes, est notre constant souci. On n'ignore pas que la patrie a un corps, qu'il faut défendre par des moyens corporels. Cet élément charnel, substantiel, ces réalités âpres ou charmantes de la terre française, on laisse

(1) Pour une discipline civique, n* 1 de la 4e série, page 23.

aux poètes lyriques le soin de les chanter; on s'en défend ici par une sorte de pudeur; mais comme on les aime ! Pourtant ce n'est pas là peut-être ce qui nous émeut le plus, ni surtout ce qui nous détermine le plus. Il faut voir plus haut. Pourquoi éprouve- 1- on , à défendre la France, une fierté que ne peuvent pas connaître, avec cette qualité, les soldats delà Germanie? C'est que la terre française est la patrie du droit, du droit tel qu'on l'entend en Occident : thème classique qu'on nous dispensera de développer une fois de plus, et qui, malgré les réserves auxquelles on souscrit d'avance, n'en reste pas moins foncièrement vrai. C'est que la cause pour laquelle coule le sang français est une cause juste : voilà qui éclaire notre patriotisme. Et c'est bien la preuve que Y Union, qui a toujours défendu le droit, se trouve, aujourd'hui comme par le passé, dans le plein accomplissement de son objet.

A plus forte raison ne jugera-t-on pas à propos de réfuter un autre grief directement porté contre les missionnaires de Y Amitié civique. Quelques amis véhéments de Y Union sont allés jusqu'à les accuser, aimablement, de s'être « vendus au gouvernement ». On a eu beau spécifier, formellement, que des « auxiliaires volontaires » n'étaient pas des « émissaires », que l'engagement « de se conformer à la politique officielle des Alliés, quant à la détermination des buts de guerre », n'entraînait pas, pour les

membres du groupe, l'aliénation de « leur droit de citoyens à signaler les fautes et à promouvoir des réformes » (D, leur affaire a été claire. Vendus ! ce sont des vendus! on ne le leur a pas envoyé dire. Quelque déplaisant qu'il soit de paraître d'accord avec les « puissants du jour », on fera aux membres de r Amitié civique l'honneur de croire que, s'ils se sont spontanément offerts au gouvernement français comme « auxiliaires bénévoles » — est-il

besoin de dire qu'ils n'en ont retiré aucun profit d'aucune sorte, et qu'il leur eût été plus agréable de se tenir cois? — ce n'est pas parce qu'ils entendaient faire des déclarations gouvernementales la mesure de la vérité et la règle du droit, mais parce que les déclarations gouvernementales, sur les points les plus essentiels, — qui n'empêchaient pas de graves réserves de détail, — leur paraissaient elles-mêmes conformes à la vérité et au droit. La vérité et le droit, voilà toujours leur suprême objet. Et s'il se trouve que la vérité, par une bonne fortune assez rare, est d'accord dans ses grands traits avec des thèses officielles, loin d'en éprouver du chagrin il convient d'en prendre acte et de s'en réjouir.

Plus troublant, parce que plus discret, est un grief voisin du précédent, qu'on trouve exprimé dans la lettre de notre ami :

(1) Manuel de V Amitié civique, pages 10 et 11.

Dans cette croisade où vous engage le seul zèle de la vérité, la perspective des contraintes séculières vous nuit plus que vous ne pensez; et vous avez mauvaise grâce à nous demander notre confiance quand vous avez pour vous la complaisance visible du monde officiel, et qu'il faut affronter le conseil de guerre pour oser publiquement vous contredire. Votre apologétique ressemble à celle des catholiques rationalistes : ils pensent librement, mais doivent conclure comme les autres. La raison, qu'ils consultent, doit toujours finalement s'incliner devant le dogme infaillible. Ne vaudrait-il pas mieux se passer d'elle?

Il est vrai, la menace de la contrainte suffit à vicier radicalement les discussions d'idées. On aimerait mieux s'en tenir, comme au temps de paix, sans se soucier de la complaisance ou de l'hostilité du « inonde officiel », à la confrontation libre et franche des thèses adverses. Mais précisément nous ne sommes plus au temps de paix, et la question est de savoir jusqu'à quel point le plein exercice de la liberté est compatible avec l'état de guerre. On ne pense pas qu'il le soit absolument ; on estime que lorsque la Liberté est en péril les libertés des citoyens doivent provisoirement, pour la sauver, subir quelques restrictions (') : au surplus l'exemple delà Russie suffit à montrer ce que peut produire l'abus de la liberté, en face d'adver-

(1) Voir notre appel de décembre 1916 : alors interviennent les simples citoyens, page 19. Voir aussi, pour plus de détails, une étude publiée dans la Revue de métaphysique et de morale de décembre 1917 : de la liberté en iemps de guerre.

saires ou d'ennemis qui ne la pratiquent pas. Ce n'est pas à dire qu'on donne toute licence à l'arbitraire ; quand la guerre devient si longue qu'elle s'est insérée dans la vie normale d'un peuple, il faut respecter le plus possible les libertés des citoyens, et les restrictions, quand elles s'imposent, doivent être égales pour tous, sans considération de classes, de partis, ni de personnes. Quand on sert la cause du droit, il faut veiller à ce que soient observées, dans l'exercice de la justice, les garanties juridiques. Les protestations fondées contre les violations de la loi, nous les faisons nôtres, i) Mais, ceci dit, il faut bien observer que la pente est glissante, dans les périodes de crise, de l'exercice d'un droit légitime à l'action favorable à l'ennemi : bien habile qui pourra établir une démarcation précise. Et d'autre part, et surtout, si, dans le doute, les droits individuels sont respectables, les droits de cette grande personne morale qui s'appelle la France, et la France servante du droit, la France toujours piétinée par la violence, le sont peut-être davantage. Dans les discussions présentes sur les droits, on oublie presque toujours ce fait simple et effroyable qu'z'/ y a encore la guerre. Ou verra tout à l'heure d'autres conséquences de cet oubli.

(1) C'est dire que nous n'approuvons pas les irrégularités qui ont pu se produire dans les procès en cours, si ces irrégularités sont établies.

D'ailleurs, il convient peut-être de ne pas exagérer cette tyrannie et d'être équitable, même vis-àvis de M. Georges Clemenceau. Au bout de quatre ans de guerre, par le seul fait que nous en arrivons presque à ne plus sentir le caractère anormal d'une telle crise, la plume, sinon la parole, connaît une liberté dont elle avait été jusqu'à présent sevrée. Si la censure politique n'est pas abolie complètement, et ne peut pas l'être, même par un gouvernement dont il ne faut tout de même pas oublier qu'il a pour chef un vieux libertaire, — et cela seul est une leçon bien frappante — il n'en est pas moins vrai que les conceptions et les jugements les plus hardis peuvent s'exprimer, sans être blanchis, dans les journaux. Les rédacteurs de la Vague ou du Journal du Peuple, tant qu'ils se bornent à exprimer des opinions, ne passent pas en conseil de guerre. Tout ce que l'état de guerre peut supporter de liberté de la presse s'est implanté dans nos mœurs. Il y a donc quelque exagération dans le grief de notre correspondant.

Il en faut retenir pourtant un fait vrai. Les rédacteurs ne passent pas en conseil de guerre, mais quelques-uns de leurs lecteurs vont s'asseoir au banc des accusés. Les auteurs de brochures ne sont pas inquiétés, mais les distributeurs paient pour les auteurs. La plume est libre, mais la parole est étroitement surveillée. La censure continue à prévenir les écarts de l'une ; la prison frappe, parfois avec excès, les imprudences de l'autre. Cette dis-

proportion choque la raison et la justice, < *) d'autant plus que le mal que produisent les sous-entendus de la parole imprimée, par la diffusion du journal ou de la brochure, est certainement plus grand que celui causé, dans un cercle restreint, par un propos même franchement séditieux. On se contente ici de poser le problème, de souligner le contraste, sans autre objet que d'attirer l'attention, d'une part sur la nécessité de l'équité dans les poursuites, d'autre part sur la responsabilité morale de l'écrivain. C'est un difficile problème que celui de la liberté; ce n'est pas toujours une chose aisée que d'en accorder le principe avec le salut public.

Quoi qu'il en soit, c'est sur ce terrain de la liberté restaurée que nous nous plaçons aujourd'hui. Mais on voit qu'elle a ses risques et ses dangers. Elle permet de véhiculer toutes les doctrines, aussi bien celles de renoncement et de dissolution que celles de noblesse et de salut. Elle doit donc avoir pour correctif une sévère discipline spontanée, dont le manque peut entraîner des catastrophes. C'est à maintenir ou à établir cette discipline, à ne pas laisser défaillir'le sens du droit qu'on voudrait ici travailler.

(1) Tel parait avoir été le sentiment des juges d'Hélène Brion, qui ont accordé le sursis à la condamnée. — On n'entend pa* approuver, d'autre part, toutes les condamnations prononcées par les tribunaux pour propos subversifs ; certaines ont été très sévèrement appréciées par des esprits très pondérés.

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