‹ ArabesquesChapitre 6 sur 14 · AVANTAGES DE L ENNUI. ÏO · texte numérisé non relu

AVANTAGES DE L ENNUI. ÏO

l'air lourd. Et, parmi cet ensemble d'arbres vieux, d'eau stagnante, de parterres incultes et d'ancêtres oubliés par la mort, on peut goûter, tout à loisir, la volupté de l'ennui...

C'est quelquefois très salutaire de s'ennuyer. L'esprit détendu se refuse aux associations d'idées qui troubleraient son inertie. N'importe quelle velléité de vouloir penser, on l'écarté aussitôt, afin de mieux se disperser dans la mer ténébreuse de l'Inconscient. Les sensations flottent à fleur d'àme et ne pénétrent pas. Les regards errants s'intéressent, une seconde, au va-et-vient des branches, aux moires et aux vagules de l'onde, au frémissement des gramens, puis finissent par se perdre dans le vague des nuages dont rien ne pourra plus les distraire. On se laisse végéter doucement. On se compare, — non sans indulgence, — à ces champignons qui vivotent sous les feuilles sèches des taillis. On se dit : « Je m'ennuie... Oh! comme je m'ennuie... Mais que c'est bon de s'ennuyer... »

Et l'on s'assoupit.

Cependant, Vautre Moi, le terroir essentiel où la conscience et la volonté enfoncent leurs racines veille et profite de cette accalmie. La vie intérieure se nourrit des germes apportés naguère

par les images que suscita la forêt splendide. La sélection s'opère : tout concept faible, mal venu, est rejeté, retombe au fumier de rêves et de limbes dont les idées font leur pâture. Toute émotion en harmonie avec l'habitude d'esprit du penseur est assimilée, fermente, se transforme en élément d'art ou de science. Elle prendra part à son effort pour se manifester ; elle sera un poème ou un théorème : beautés différentes, forces équivalentes.

Au réveil, l'intelligence rafraîchie, fournie d'idées jeunes, on se sent plein de vigueur, — de nouveau propre à la guerre. On admire la façon dont le vent plus vif bouscule les nuées et courbe la cime flexible des pins. Les rayons du soleil, qui trouent les volutes de la brume, semblent des flèches d'or dardées contre les princes d'un empire de la paresse. Les heures sonnent comme un tocsin d'insurrection. Les cygnes sont des corsaires avides d'aventures. Isis se dresse au détour d'une allée, et ses yeux commandent la victoire. Un orage lointain, qui noircit l'horizon occidental, fait retentir son tonnerre —

Et l'herbe, étoilée de boutons d'or, s'étale sous les pieds comme pour un triomphe.

SUR MICHELE

Il est d'usage courant, quand on écrit sur Michclet, d'exalter, par-dessus tout, le poète qu'il fut. On l'envisage volontiers comme une sorte de voyant hagard dont les intuitions et les rêves n'offrent que de lointaines analogies avec les qualités qu'on se croit en droit d'exiger de l'historien. Ceux même qui eussent dû le comprendre ne parlent de lui qu'avec les clins d'œil et les sourires indulgents d'hommes supérieurs qui daignent s'amuser, une minute, aux jeux d'un enfant.

Carlyle rapporte, dans les notes de son voyage à Paris, que Thiers lui confia son peu d'estime pour cet u assembleur de songeries hypothétiques substituées à la narration des faits ». De la part de Thiers, un tel jugement ne doit pas surprendre.

Le petit homme sentait bien que ses grisailles faisaient piteuse mine à côlé des fresques lumineuses de Michelet. Il se devait donc à lui-même de rabaisser une œuvre aussi dénuée de « sens pratique « . Mais on s'étonne de voir l'auteur de Sartor Resartus approuver Foutriquet de Transnonain et ajouter : « Nous avons conclu que Michelet pourrait bien être un peu puéril » .

Carlyle, en écrivant ces lignes, ne se doutait pas que Taine le baptiserait un jour « le Michelet anglais ». Il obéissait à ce sentiment d'inquiétude qui nous pousse souvent à dénigrer des esprits appartenant à la même lignée intellectuelle que nous-même. Puis il était d'un génie trop impulsif pour analyser tranquillement son émule comme Taine l'a fait, à deux reprises, dans les Essais de Critique et d'Histoire. Là, Michelet fut apprécié par un philosophe dont la méthode documentaire différait en tout de la sienne, mais qui était obligé d'admettre que l'imagination, en histoire comme ailleurs, renforce le don de critique et souffle la vie aux êtres modelés par le raisonnement. Plusieurs seront de l'avis de Taine lorsqu'il dit : « Aucune sorte de talent ne pénétre le lecteur d'impressions plus vives et plus contraires. On admire l'auteur et on se révolte contre lui à la même

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page. On jette le livre de dépit et on le reprend avec enthousiasme. Il étonne en toutes choses, dans le mal comme dans le bien. Il ressemble à ces aveugles d'Ecosse dont la vue merveilleuse perçait les murs, franchissait l'espace, atteignait les secrets par une révélation prophétique, et qui trébuchaient contre la première pierre du chemin » . C'est assez exact. Mais il serait tout de même excessif de dénier à Michelet, sous prétexte que son émotion l'emporte parfois au delà du sens commun, l'art d'associer les idées selon la logique nécessaire, et de nous donner un aperçu vraisemblable des époques périmées. — Je dis vraisemblable, parce que la vraisemblance constitue à elle seule tout ce qu'on peut exiger de l'histoire. — Or Michelet dit vrai, disant ce qu'il pense. S'il va par bonds, s'il affectionne] les raccourcis, s'il se refuse à la froide énumération des traités et des chartes, c'est pour rechercher, dans les cœurs, les causes profondes des actes qu'il étudie, c'est pour surprendre, sur le vif, maints rapports entre l'àme humaine et l'àme universelle dont elle procède. D'autres parcoururent les mêmes pays que lui, décrivirent tous les accidents du terrain, notèrent les plus infimes particularités de la faune et de la flore, de la religion et des

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coutumes, mesurèrent la largeur des routes, calculèrent la vitesse des fleuves, énumérèrent villes, villages et hameaux, alignèrent des statistiques et bourrèrent leurs poches de petits papiers. Michelet cherche quelque sommet d'où il pourra embrasser, d'un coup d'oeil, toute la contrée. Cette cime une fois trouvée, il y vole. Et, de là-haut, il découvre des ensembles. Alors il frémit d'allégresse s'il fait du soleil, il éclate en sanglots si le temps se met à la pluie. — Et il reste conséquent avec lui-même puisque, chez lui, les idées se transforment toujours en sentiments pour s'exprimer.

Cette sensibilité, constamment en éveil, le force à prendre parti. Qu'il traite du passé ou qu'il pressente l'avenir, il devine quels furent ou quels seront les tenants des doctrines qu'il soutient. Il stimule, il met en valeur les personnages de sa revue ou de son poème divinateur. Si abstrait que soit son sujet, il l'anime, il en fait une tragi-comédie et il joue « la scène dans la salle )). S'agit-il de la querelle des réalistes et des nominaux — matière aride au possible — il sait ressusciter ces fleurs d'une rhétorique défunte. Voici la définition qu'il donne des mystiques tempérés, c'est-à-dire des catholiques

SUR MICHELET

qui prétendaient mettre d'accord la raison et la foi :

« Ceux-ci furent vraiment admirables. Les autres (les scolastiques) allaient gauchement, avec des entraves aux jambes, tristes quadrupèdes qui marchaient pourtant quelque peu. Mais les mystiques raisonnables étaient des animaux ailés ; ils donnaient l'étonnant spectacle de volatiles étendant, par moments, de petites ailes liées, bridées, les yeux bandés, sautant au ciel jusqu'à un pied déterre, et retombant sur le nez, prenant incessamment l'essorpour rasseoir leur vol d'oisons dans la basse-cour orthodoxe et dans le fumier natal(i). »

En une phrase, Michelet pose un homme; il donne les traits essentiels de sa physionomie. On dirait qu'il l'a vu, qu'il lui a parlé, qu'il a vécu dans son intimité. — Voici le cardinal d'Amboise : « Vous diriez la forte encolure d'un paysan normand; sur cette large face et ces gros sourcils baissés, vous jureriez que c'est un de ces parvenus qui, par une épaisse finesse, un grand travail, une conscience peu difficile, ont monté à quatre pattes (2). n

(i) La Renaissance, p. Sg.

(a) La Renaissance, p. 21 3.

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Et voici l'empereur Maximilien : « Cette grande figure osseuse, fort militaire, d'un nez monumental, est un don Quichotte sans naïveté. Le front est pauvre comme l'âpre rocher du Tyrol... Il était chasseur avant tout, et secondairement empereur. Il eut la jambe du cerf et la cervelle aussi. On le voyait, mystérieux, courir d'un bout de l'Europe à l'autre, gardant d'autant mieux son secret qu'il ne le savait pas lui-même. Du reste, les coudes percés, toujours nécessiteux autant que prodigue, jetant le peu qui lui venait, puis mendiant sans honte au nom de l'Empire. On le vit, à la fin, gagner sa vie comme un condottiere dans le camp des Anglais : empereur à cent écus par jour (i). »

Lisons aussi le récit de la bataille de Ravenne. Tout vit, tout marche, tout crie, tout combat sous nos yeux. On entend le cliquetis des armes et le hennissement des chevaux. Les balles volent, les blessés hurlent, l'odeur de la poudre nous monte au cerveau. Pour un peu, nous chargerions avec Gaston de Foix et nous nous ferions casser la tète, comme lui, en pleine victoire. Cet épisode : « La bataille durait entre fantassins. Les

(i) La Renaissance, p. 246.

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Espagnols, en une masse énorme, serrés, couverts et cuirassés, avec l'épée pointue et le poignard, soutinrent, sans sourciller, la mouvante forêt des lances allemandes. Le noir petit homme d'Espagne leste, maigre, filait entre deux lances; la grande, épée du lansquenet ne pouvait pas même se tirer dans la presse ; son corselet de fer lui gardait la poitrine, mais l'Espagnol frappait au ventre (i). »

Enfin Michelet sait extraire d'un paysage le symbole qui convient à son état d'âme au moment où il écrit. Son invention de la nature lui fournit des expressions poignantes qui, mieux que tout discours balancé, rendent la violence de son émotion. Les exemples fourmillent. En voici un :

u Parmi un entassement confus de roches amoncelées, au milieu d'un monde varié d'arbres et de verdures, se dressait un pic immense. Ce solitaire, noir et chauve, était trop visiblement le fils des profondes entrailles du globe. Nul feuillage ne l'égayait, nulle saison ne le changeait; l'oiseau s'y posait à peine, comme si, en touchant la masse échappée du feu central, il eût craint de se brûler les ailes. Ce sombre témoin des tortures du monde intérieur semblait y rêver encore,

(i) La Renaissance, p. 378.

sans laire la moindre attention à ce qui l'environnait, sans se laisser jamais distraire de sa mélancolie sauvage. — Quelles furent donc les révolutions souterraines de la terre, quelles incalculables forces se combattirent dans son sein pour que cette masse soulevant les monts, perçant les rocs, fendant les bancs de marbre, jaillit jusqu'à la surface? Quelles convulsions, quelles tortures arrachèrent du fond du globe ce prodigieux soupir?

(c Je m'assis et, de mes yeux obscurcis, des larmes lentes, pénibles, commencèrent à s'exprimer une à une. — La nature m'avait trop rappelé l'histoire. Ce chaos de monts entassés m'opprimait du même poids qui, pendant tout le moyen âge, pesa sur le cœur de l'homme; et, dans ce pic désolé, que du fond de ses entrailles la terre lançait contre le ciel, je retrouvais le désespoir et le cri du genre humain » (i).

Mais ce n'est pas seulement par de telles évocations que Michelet nous séduit ; c'est aussi par la netteté avec laquelle il aborde certains problèmes qui nous sollicitent encore. Opposant, par exemple, la Justice à la Grâce, c'est-à-dire la

(i) Histoire de la Révolulion. Introduction, p. i5.

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liberté à l'arbitraire, il affirme, dans la préface de la Révolution, qu'il n'y a pas lieu de rattacher, ainsi que beaucoup sont enclins à le faire, les Droits de l'Homme aux Commandements de l'Eglise, ni de tenir les décrets de la Convention pour des corollaires de l'Evangile, ni, enfin, de considérer la Révolution comme réalisant les rêvasseries incohérentes du Galiléen. Cette préface demeure actuelle. Il y a là une centaine de pages où l'antagonisme essentiel entre le principe chrétien et le principe de justice est nettement défini. Elles sont bonnes à méditer.

D'ailleurs Michelet ne se fait point d'illusions. Il sait très bien que la Bourgeoisie, partagée entre son désir d'un frein qui empêcherait ses esclaves de se révolter et ses traditions anticléricales, tâche de tout concilier en usant de finasseries plutôt répugnantes. Il parle avec mépris de ces Politiques qui « croient que le christianisme est encore un grand parti qu'il est bon de ménager. Pourquoi se brouiller avec lui ? Ils aiment mieux lui sourire en se tenant à distance, lui faire des politesses sans se compromettre. » D'autres, laissant de côté les rites, vantent cette lâche morale du Christ bonne à faire des résignés qui peineront docilement, qui s'humilieront dans l'attente du

règne de Dieu. Ces malins n'ignorent pas que leurs molles jérémiades touchant « l'extinction du sentiment religieux » leur vaudront force écus tirés des caisses ecclésiastiques, des couronnes de persil à l'Académie et l'estime des farceurs austères qui recommandent, après boire, la discipline et les bonnes mœurs à la démocratie. Depuis tout à l'heure un siècle, à travers différents régimes, cette engeance sévit. Elle reprochait jadis doucereusement à Michelet son esprit sec taire . Aujourd'hui, elle se met à la remorque du pape et des capitalistes alarmés qui soupirent après un Sauveur à épaul et tes. Or Michelet ne voulut entendre à rien. Il soutint toujours que la Révolution n'était pas finie, qu'elle continuait dans les idées et, par delà les ripailles de la Bourgeoisie savourant le gâteau arraché à la Noblesse, il signala « des lueurs de foudre, des profondeurs inconnues et des abîmes d'avenir » Il prétendit enfin «poser la base sur laquelle un temps meilleur pourra édifier la Justice ». C'est qu'écrivant sous Louis- Philippe, il assistait aux débuts des Industriels et des Financiers médiocrates dont les héritiers nous tiennent encore sous le joug. La Bourgeoisie formulait, dès lors, le dogme de propriété individuelle et, par là, sanctionnait le vol. Elle pro-

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mulguait, pour sa Bible et son Coran, le Code, coinpendium des ruses grâce auxquelles on peut exploiter son prochain sans courir de risques. Elle inaugurait, parmi de solennelles grimaces, ce théâtre de la foire d'empoigne qu'on nomme la civilisation contemporaine — tréteaux où des arlequins royaux et présidentiels, des paillasses de ministère, des Scapins-députés, des Trimalchio sénateurs, les Glorieux- Vaincus des Etats-Majors brandissant leur colichemarde, les magistrats portant la toque sur l'œil et la peau de lapin sur l'épaule, les prêtres agitant des crucifix agrémentés de grelots et battant, avec les os des martyrs, la marche du miracle sur le tambour de la réclame dévident leurs boniments et dansent la ronde des Gros- Ventres devant un parterre de salariés ahuris, affamés et respectueux.

Michelet put donc constater que la Révolution avait eu pour résultat immédiat le triomphe de la maison de commerce : Homais, Prudhomme et C"", et la mise en carte électorale du prolétariat. Il en éprouva quelque chagrin. Mais une foi robuste le soutenait, et il ne cessa pas d'espérer que, tôt ou tard, l'esprit de liberté créerait un nouveau monde. Dans cette conviction il assista, sans trop se lamenter, aux digestions de Para-

pluie P"', aux parades du bâtard d'Hortense Beauharnais, aux voltiges de ce fantoche-assassin: M. Thiers, et aux pataquès de Mac-Mahon dit l'Homme-à-la-fesse-meurtrie ou le Bayard des temps modernes. — Puis il mourut, ce qui lui épargna le spectacle des fdouleries ingénieuses du Grand Français et le soin de démêler les raisons pourquoi ses compatriotes se prosternent devant un chef de Kalmoucks et vénèrent, comme suprême fétiche, le panache de généraux déclarés infaillibles.

Les idées de Michelet n'ayant rien de commun avec les instincts rapaces des gens de gouvernance, son art étant fort au-dessus de la compréhension d'un conseil municipal, même collectiviste, on ne saisit pas trop l'à-propos des fêtes données pour célébrer le centième anniversaire de sa naissance . . . A moins qu'il ne s'agisse de lui attribuer — sous couleur d'apothéose — des opinions conformes à celles des saltimbanques que le suffrage universel hissa sur le pavois. C'est probablement ce qui aura lieu. Les pisse-froid de l'histoire officielle découvriront de multiples ressemblances entre ses écrits et ceux des Rambaud, des Hanotaux et autres gratte-papier d'ordre inférieur. Maints moralistes baudruchards, patentés par de vagues

SUR MIC HELE T.

Sorbonnes, sèmeront des filandres sur sa tombe. Des journalistes publieront d'élogieuses balivernes rédigées en patois du Boulevard. Divers vénérables de loges maçonniques et plusieurs marguilliers de paroisse — dignitaires équivalents — prêcheront en son nom, au petit bétail des écoles communales, le respect des Patrons et l'amour du totem tricolore. On boira du vin à la fuchsine ; on mangera du veau mal cuit ; au dessert, on chantera ses vertus sur l'air de l'hymne russe. Puis on palmera quelques mastroquets influents.

Cependant, nous relirons les beaux passages de son œuvre ; nous admirerons son génie tout en éclairs. Et nous le tiendrons pour une âme héroïque, au sens où l'entendait Carlyle -^ qui faisait profession de le mépriser.

Rien ne dispose à la mansuétude comme un grand ciel de juillet sans nuages. Le soleil semble content d'épandre sa chaleur sur les arbres immobiles et sur la route poudroyante. Un bourdonnement immense monte des prés fauchés et vibre dans l'air brûlant ; on dirait que la bonne terre maternelle se réjouit d'avoir sacrifié sa toison de gramens et de folles avoines. Sauf un rouge-gorge qui s'entête à égrener de petites notes tremblées, les oiseaux altérés gardent le silence. Au jardin, les capucines et les glaïeuls papillotent dans une blanche lumière d'aprèsmidi, n fait si lourd que je me sens l'âme toute somnolente et que, pour un peu, j'irais m'étendre sous ce noyer dont le feuillage frais me sollicite.

Je ne penserais à xien ; je ruminerais de vagues rêves; je suivrais, du coin de l'œil, le mouvement des branches agitées par une brise presque insensible qui sent bon le réséda, le miel et la fleur de sureau. J'écouterais le bruit soyeux que font les charrettes de foin en frôlant les murs du village. Et je voudrais du bien au monde entier.

S'irriter, s'indigner ou simplement émettre une critique, ce serait imiter ma chienne absurde qui aboie aux talons des passants en sueur, comme pour leur reprocher de ne pas faire la sieste à l'ombre, puis qui revient s'étendre devant ma porte, en haletant, la langue pendante, hère, croirait-on, de la peine inutile qu'elle vient de se donner

0 poètes, ô chers fous dont je partage infiniment la folie, je me garderai bien d'imiter ma chienne. J'aimerais mieux, puisque votre humeur bizarre vous porte à publier des vers par trente-huit degrés au soleil, vous octroyer un brevet de génie sans vous lire. 11 vous serait facile de vous en consoler à l'exemple de mon ami Signoret, lorsqu'il s'écrie : « J'ai ennobli la gloire même, l'ayant méritée. » Car Signoret n'attend pas qu'on le loue. En extase devant

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ses propres poèmes, il affirme : « Je suis quelque chose d'éclatant, de terrifiant et de pudique. Mon corps est le voile de marbre divin qui abrite et préserve le feu conquis, l'immortelle lampe d'argile où brûle victorieusement l'essentielle huile dorée qui ruissela des pressoirs quand j'eus broyé les vieilles lois et écrasé la sagesse ancienne comme les fruits des oliviers. » Phrases peut-être excessives, mais qu'on se sent porté à lui pardonner, parce qu'elles sont senties et surtout parce qu'elles s'entremêlent d'autres phrases où palpite, parfois, un peu de l'àme universelle. Celles-ci : « Lorsqu'on respire, sans répit et dans leur plénitude, les parfums des moissons, des raisins et des roses, l'on demeure paisible et l'on sait qu'en jetant son âme dans l'emportement de trop d'actions, dans des cadences immédiates ou dans des élévations de bras au ciel, on attenterait à l'enthousiasme. Que tous tes gestes soient sincères et tournés vers l'Orient. Que ton corps tout entier y participe. Vis généreusement et sans lâche souci de conservation . Vis avec tant de rapidité que tu puisses paraître immobile et glorieux comme les astres. »

Voyez- vous le petit Pégase ! Comme il bondit

dans la clarté d'une aurore héroïque; comme il s'ébroue dans l'ambroisie ; comme il crie son ivresse de vivre à la face des gens, vraiment trop pondérés, qui méditent de lui passer un licol ! — Il faut accepter Signoret tel quel, avec ses vers tour à tour rutilants et fleuris, vides et redondants, avec ses attitudes de Tartarin au Sinaï» avec ses cris d'enfant sauvage lâché dans l'énorme forêt murmurante des rythmes. Et ce ne sera jamais sans s'émouvoir qu'on relira la Maison des Rossignols, Hymne aux Poses, Vers dorés et cette strophe ;

Mes bras sont ruisselants du sang rouge des baies, Mes piâds nus ont foulé les fraises et les fleurs, Je sais le chant sacré dos antiques douleurs Et la sève du monde a coulé par mes plaies

Mais vous qui ne vous croyez pas « éclatants et pudiques », Irouverai-je dans vos livres entassés sur mon bureau, des strophes harmonieuses dont la cadence me bercera, — sansm'endormir, — comme le tremblement des feuillages au soleil, comme le cri des grillons dans les prés crépitants, comme la symphonie ardente de l'été parmi l'azur radieux? — Peut-être... C'est pourquoi je vous lirai, mes benoîts rimeurs, avec un esprit fraternel, sans en vouloir à ceux d'entre

VOUS qui ne me ressemblent pas, sans exalter à l'excès ceux chez qui je retrouverai des sensations analogues aux miennes. Au risque d'ébranler ma réputation, — si justifiée! — de a bête féroce », je ne m'appesantirai pas sur vos fautes. Je ne vous dirai même pas avec le vieil Eumolpe de Pétrone : Multos, o juvenes, carmen decepit : nam, ut quisque versum pedibus instruxit, sensumque teneriorem verborum ambitu intexuit,putavif se continuo in Heliconem venisse, parce que je craindrais d'être accusé, une fois de plus, d'outrecuidance et de pédanterie. Je me montrerai très doux; je serai tout sympathie ; et, à moins que le temps ne se mette à l'orage, ce qui m'agacerait fâcheusement les nerfs et me rendrait grincheux, je célébrerai, de préférence, les qualités par où vous vous distinguez.

Tous ensemble, vous aimez la nature. C'est fort bien fait à vous, car Isis favorise ses adorateurs. Quelques-uns chiffonnent les bords de son voile et se gardent de le soulever, de peur d'être déçus. D'autres la pénètrent, se risquent jusqu'au bord du gouflre plein d'étoiles où grondent les Forces, tentent des synthèses. Et leur cœur bat à l'unisson du cœur de l'univers. Certains balbutient, certains s'attristent et se replient sur

DES POKTES. lag

eux-mêmes, certains s'épanouissent comme des fleurs. Beaucoup ne parviennent pas à rendre leur émotion : nous les laisserons de côté. Plusieurs chantent délicieusement : accueillons-les avec allégresse.

M. Fernand Pradel, tout bouillonnant de sève printanière, évoque la nuit d'avril et le Zodiaque splendide :

Passants mystérieux des plaines de mystère, O voyageurs penches qui fuyez dans le soir. Gémeaux, frères divins aux genoux de lumière. Dites, que portez-vous dans vos gourdes de terre. Que portez-vous dans vos besaces de lin noir?

— Un fleuve de clarté coule de nos yeux bleus Sur les seins alourdis des planètes mourantes ; Nos gourdes où bouillonne un breuvage de feu Se renversent contre leurs lèvres indigentes Et leur flanc nu palpite à nos baisers fiévreux. Dans nos gourdes bouillonne une boisson vivante, Nous portons dans nos sacs des semences de dieux.

Une main inconnue nous pousse et nous allons ; La vie morte renaît au choc de nos semelles. L'arche grise des nuits tremble quand nous passons. Secouant la stupeur qui voile leurs prunelles. Dans l'ombre, le Cancer, la Vierge et le Lion, Le chœur tumultueux des forces éternelles, L'âme obscure des mers, des pierres, des sillons. Tout ce qui dort au creux des nuits et des vallons. Les hommes, les oiseaux et les dieux, pêle-mêle. Se réveillent à la caresse de nos ailes

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Et soulovenl leurs bras frileux vers uos rayons. C'est par nous que l'amour, incessant tourbillon. Fait sortir de la mort la vie universelle Et, roulant dans ses flots les races qui viendront, Flaml» imraortellement sur les tètes mortelles (i).

Beaux vers tout imprégnés d'un souffle panthéiste. Le panthéisme prédomine, d'ailleurs, dans presque tous les poèmes que j'ai sous les yeux. Il semble que ce doive être, corroborée par la science, la foi de l'avenir.

M. Ducoté tressaille devant la vie multiforme; il chante la douceur d'exister selon les paysages changeants :

Vivre, se sentir vivre !

Ah ! jamais nous n'en saurons dire

La toute-puissante douceur.

Vivre sans le sentir, c'est la mort avant l'heure,

Et jusques à présent nous ne vivions pas.

Écouter les vois de la terre

Qui parlent par l'oiseau, par les vents, par les vagues.

Par la feuille ou le fruit qui s'arrachent de l'arbre ;

Ecouter la rumeur diverse

De tous les bruits mêlés en un même concert.

Écouter le silence même.

Aller et gonfler nos poitrines

De mille effluves salutaires,

Goûter l'âpre senteur de la brise marine,

(i) Poèmes des Mois, où l'on trouve aussi de beaux vers de MM. Viollis, Delbousquet et Lafargue.

DES POÈTES. l3l

Défaillir au parfum léger des mimosas

Et se griser de l'aromc sans nom

Formé par les œillets et les citrons.

Par les roses grimpant aux balcons des villas,

Et par les violettes semées

Au pied tordu des oliviers.

Voir ; porter ses yeux comme des miroirs

Où la féerie du monde se déroule;

Assister aux matins, aux midis, aux soirs,

A la pompe des nuits, à la fête des jours ;

Regarder un rayon, un insecte, une source,

Une ombre, un nuage ; tout voir.

Fondre son être entier dans la nature.

Frissonner du même frisson.

Etre mieux qu'un passant dans les choses qui sont,

Jouer son rôle admirable et obscur

Sur une scène harmonieuse.

Acteur à la fois et témoin.

Ah! vivre ce n'est rien.

Mais sentir que l'on vit et vivre, ô vie heureuse (i) 1

Ce poème est très caractéristique. Il nous révèle une sensibilité exquise. On pourrait le comparer à un étang dans une clairière, où se mêleraient aux reflets de l'eau tranquille l'ombre mouvante des feuilles et l'or miroitant d'un rayon de soleil.

M. \ ictor Margueritte, officier démissionnaire, tant mieux pour lui et pour nous, célèbre l'océan splendide, et les cieux embrasés qui s'y mirent :

(i) Edouard Ducoté, Renaissance.

iSa ARABESQUES.

Hume le vent salé qui te fouette d'écume Et regarde : sous l'or éclatant des pressoirs, Un vin tiède ruisselle à l'occident qui fume, Et, sanglante, la mer moutonne dans la brume, La mer où le soleil se couche tous les soirs 1

Le vent tombe, les flots s'apaisent, plus de houle. Sous l'azur qui blanchit vers l'horizon nacré. Une mer encor pourpre en chantant se déroule. Je songe : tel mon cœur, ivre d'espace, où coule Le sang quotidien d'un rêve massacré.

Mais demain surgira dans les nuages roses Le soleil éternel par la mer rajeuni ; Et le rêve, dont les deus ailes, se sont closes. Sans doute renaîtra comme toutes les choses Pour s'envoler, joyeux, dans le ciel infini.

Il renaîtra, pareil à l'astre et plus vivace. D'autres avec des cris aigus, prendront l'essor, Battant des ailes, pleins d'espérance et d'audace. Sur l'océan qu'endort une immense bonace, Comme des goélands dans le matin et l'or.

D'autres, aux quatre coins du ciel, d'autres encor ! Éperdus et fendant la bleue immensité. Vous qu'enivrent les pleurs et que l'amour dévore. Allez, divins oiseaux, mes rêves, par l'aurore. Boire en pleine lumière, ivres de liberté (i)!

M. Paul Souchon dessine plus qu'il ne peint. Ses strophes, d'une cadence un peu monotone, ressemblent à des bas-reliefs allégoriques, aux

(i) Victor Margueritte, Ait Fil de Vlieure.

DES POÈTES. i33

lignes très nobles, dressés, à l'ombre des oliviers-, sous un ciel de Provence :

Le Jour s'est .-tbattu, comme un oiseau sauvage.

De son nid d'or et de nuages pâlissants

Sur la plaine silencieuse et son plumage

A froissé le sommeil des maisons et des champs —

Et toi dont la langueur m'entoure de caresses. Vent d'Orient, venu des roses et des bois. Tu m'apportais l'écho des profondes tristesses Que le matin nouveau répandait dans les bois —

Villes d'azur et frémissantes de colombes.

Accueillez-moi parmi la fraîcheur de vos murs,

Car déjà le soleil sur la pierre des tombes,

Dans la plaine a courbé l'or pesant des fruits mûrs... (i).

M. Guérin découvre de gracieuses correspondances entre son âme et les choses. Ses vers, d'un grand charme mélancolique, murmurent comme des sources sous bois :

Sois pure comme la rosée.

Comme le ciel que tu reflètes.

Sois légère aux herbes brisées. Ame tremblante du poète.

Colore-toi du sang de l'aube.

Scintille en larme au cil des feuilles Et si les roses te recueillent Qu'une vierge cueille les roses.

(i) Paul Souchon, les Elévations poétiques.

l3/i ARABESQUES.

Sois lumineuse et résignée, Rafraîchis le pied qui te foule.

Souris au soleil hostile, ourle Les rosaces des araignées.....

Il a plu. Soir de juin, écoute, Par la fenêtre large ouverte, Tomber de feuille en feuille verte Les pleurs de l'Été, goutte à goutte.

C'est l'heure adorable entre toutes Qui s'envole en efQeurant l'âme Du parfum vanillé qu'exhale La poussière humide des routes.

L'hirondelle aux ailes de soie Gazouille, le soleil se croise Avec la nuit sur les collines.

Et son mourant sourire essuie Sur la chair pâle des glycines Les cheveux d'argent de la pluie (i).

Voici maintenant des poètes que les aspects du monde extérieur intéressent à l'égal de leurs propres émotions. Ceux que nous venons de citer sont plutôt des attractifs : ils ramènent à eux leurs rêves. Ceux qui vont suivre les propagent à travers la vie multiforme. Ils sont des dispersifs. Qu'on me passe ces deux barbarismes qui rendent assez exactement ma pensée.

(i) Charles Guérin, le Cœur solitaire.

DES POÈTES. l35

M. Lafargue plaint les pauvres malades enfermés dans leur chambre triste, loin du soleil :

Le couchant a percé la brume des platanes Eclairant l'ombre au coin des meubles et des cuivres. Partir, parfois ce mot chante au coeur des malades Accélérant le sang dans les artères ivres.

Ces murs qu'on chérissait comme un peu de son âme, Ces étoffes et ces murailles sont hostiles Et l'on a trop souffert dans ces chambres de ville D'une douceur égale où nul espoir ne chante.

Partir ! et se dresser, heureux de sa chair libre. Et voir, dans les prés chauds où la lumière vibre. L'espoir monter comme un chemin ombragé d'arbres ( i).

M. Van de Putte, en une langue un peu barbare, chante les jeunes filles aux yeux doux et les joies enfantines :

Ils se sont dénudés dans la clairière — Du frais soleil ruisselle en le feuillis — Ils sont dix gosses nus dans la lumière Qui coule du feuillis.

Et houp! c'est une courbe brusque, ensoleillée. Qui les jette tète première.

D'un saut, Dans le calme de l'eau ensommeillée...

Joli tableau. Mais pourquoi M. Van de Putte

(i) Marc Lafargue : le Jardin d'où l'on voit la Vie.

l36 ARABESQUES.

prodigue-t-il des vers aussi exécrables que celui-ci :

Un spleen amer navrait mon cœur saumâtrement (i).

M. Lebey est un poète fécond — trop fécond peut-être — car, à force de répéter les mêmes choses il finit par lasser le lecteur. Toutefois il réussit quelquefois à nous évoquer maints paysages urbains :

La ville est toute bleue, il semble, dans le soir Où la brume engourdit les rayons du soleil Qui saigne, sur les toits, au loin, le désespoir D'un adieu que bénit son calice vermeil.

La ville est toute grise, il semble, dans le soir

Où scintillent déjà les premières étoiles

Vers qui ne fumeront, hélas! nuls encensoirs (atroce cheville I)

Dans les cœurs où plus rien ne sait mettre à la voile.

La ville est toute trouble, il semble, dans le soir Traversé d'un grand vent de fièvre aventurière Sur la foule entassée au long des boulevards Où ses flots réunis coulent en fleuve noir.

La ville est toute d'or, il semble, dans le soir Par l'éclat épanché de toutes ses lumières Et de la volupté sème du nonchaloir Par-dessus son sanglot de houle et de poussière.

La ville est comme un feu qu'attiserait la nuit Où va chanter, bientôt, un rire ténébreux...

(i) Henri Van de Putte : Poèmes confiants.

Voici déjà sur le pavé battu d'ennui

La fille aux cheveux roux qui fait signe des yeux (i).

C'est d'un style assez médiocre, mais justement, à cause de sa veulerie, ce style convient aux sujets traités par M. Lebey.

M. Pioch est amoureux. Son amour le transporte tellement qu'il en fait part, un peu confusément, à tout l'univers. C'est d'une bonne âme :

Heures d'amour, Heures de joie. Heures de rêve : O^calmes oasis dans le désert des jours, Flores lourdes d'oiseaux, flots chanteurs dont le cours Mène paisiblement aux lieux (?) de bonne trêve.

f^ Heures que l'on rêva de toute éternité :

Printemps définitifs, azurs soumis, ô mondes ! Triomphe de clartés, de chants, de moissons blondes Où s'offre cette fleur des âmes : la Bonté (2).

jNI. Maurice Magre a beaucoup de talent. Des trois ou quatre poètes qui crurent urgent d'arborer l'étendard du naturisme, il est celui qui publia les meilleurs vers. Il fait chanter les laboureurs, les forgerons, les vagabonds. Il partage leurs joies et leurs tristesses. Il célèbre aussi,

( I ) André Lebey : (es Poèmes de l'Amour et de la Mort. (3) Georges Pioch ." le Jour qu'on aime.

l38 ARABESQUES.

avec une tendresse émue, le culte de la terre et du soleil :

O Soleil, dieu des champs, des fleuves et des hommes. Seigneur fécond et pur qui fit pousser pour nous Les maïs et les blés, les raisins et les pommes Sur la glèbe éternelle et vaste aux sillons roux.

Puissant dispensateur des germes et des forces, Qui conduis le ruisseau fragile au flanc des monts Et la sève des bois sous les rudes écorces, Toi qui fis la chair brune et forte et le cœur bon.

Toi qui mis chaque soir, chez le laboureur juste, La soupe, le pain bis, le vin ou le tilleul. Toi qui brillas sur le berceau des fils robustes Et répandis la paix dans l'àme de l'aïeul.

Nous t'invoquons, Seigneur, nous tes fils misérables Dont la plainte vers toi, monte des labours noirs. Les grands bœufs familiers beuglent dans les étables Et nous jetons des grains dans le vent et le soir... (i).

Maintenant voici deux paysagistes : M. Henri Ghéon et M. Montais. — M. Ghéon est connu pour avoir déclaré qu'il admirait ce qu'il n'avait pas vu dans les vers de M. Mallarmé. Comme critique, il s'est prouvé plutôt... aveugle? Non : borgne seulement. Gomme poète, il ne manque pas d'une certaine valeur. Il énumère, avec conviction. Il s'entend à merveille à chanter la chèvre

(i) Maurice Magre : la Chanson des Hommes.

DES POÈTES. i39

etaussi le chou. Delui, cette petite description qui n'est ni prose ni vers : « Aux sous-bois transparents, on abat les gros arbres, afin que dans leurs troncs on taille des poutres massives ou de longues planches, et que, sous la terre, on cuise, jusqu'à en faire du charbon, les brindilles et les branches. . . Sur les fûts coupés, à la tranche nette, ont repoussé de jeunes rameaux; les frênes, les chênes, les hêtres sont maintenant des arbrisseaux ; la forêt rase la terre : on la croirait plantée d'hier. Mais trop doux encore pour être frappés, dominent les bouleaux blancs; leurs troncs grêles partent en fusée comme des sources qu'on ignore et que révèle leur jet d'argent. Dès qu'ils sont las, les feuilles ruissellent en gouttes vertes un peu allongées ; ce sont de petites averses qui restent suspendues là, ne demandant qu'à tomber : attente vaine (i). «

Qu'on essaye de restituer le rythme et la disposition de ces soi-disant vers : je défie qu'on y parvienne. — Sous prétexte de vers libres, M. Ghéon et plusieurs autres écrivains prennent peut-être un peu trop de licences.

M. Montais est triste. Il ne peut pas, croit-il,

(i) Henri Chcon : ta Solitude de t'Eté.

l4o ARABESQUES.

s'accommoder de la vie telle qu'elle est, ce qui fait qu'il se lamente. Mais quand il daigne oublier, un moment, ses rêveries maladives, il écrit de jolis vers de nature :

Parmi les roseaux dont les vents Courbent les panaches mouvants, Pareils à des ilanimes de cierges, L'étang tout bleu miroite et dort.

Ainsi que sous leurs longs cils d'or Brillent les yeus calmes des vierges.

Les lauriers et les tamaris Et les vieux saules rabougris.

Sur le miroir des eaux dormantes Courbant leurs troncs gris et tordus, Semblent des amants éperdus Penchés sur les yeux des amantes.

Des papillons sur l'eau qui dort

Entre les genêts fleuris d'or

Qui flambent aux crêtes des berges.

Vont et se croisent en tous sens

Comme les pensers innocents

Qui passent dans les yeux des vierges.

L'insecte, la fleur et l'étang.

Tout vit, palpite, espère, attend Avec un frémissement d'aise :

Soudain l'orient violet S'empourpre d'un sanglant reflet • L°aurore naît, le vent s'apaise.

Sous les flèches d'or du soleil.

L'étang tout bleu devient vermeil.

Comme ,les yeus chastes des vierges L'étang luit, mn-oile et sourit :

Un cadavre de chien pourri Là-bas à la surface émerge (i).

Et M. Francis Jammes? M. Francis Jammes^ on se chamaille autour de lui. M. de Régnier, qui étudie la nature en jouant de la flûte sous les fenêtres de l'Institut, le trouve sublime. Maurice Leblond le trouve déplorable. Rémy de.Gourmont, ce petit manteau bleu des génies inconnus, le trouve virgilien. Et Stuart Merrill « n'accepte pas son esthétique » . Comment s'y reconnaître?. . . Pour moi, M. Francis Jammes est un phénomène surprenant. Je me le figure comme un vieux petit Chinois exilé chez nous. Il porte un uniforme de lycéen, trop court aux poignets et aux chevilles. Un bouquet d'iris mauves fleurit sa boutonnière. Il se fourre les doigts dans le nez, puis fait de l'aquarelle, assis sur un tas de fumier, à l'entrée d'un village en bois peint, pareil à ceux qu'on trouve dans les boîtes de joujoux qui viennent de Nuremberg. Son àme sent la fleur de bambou, la fumée des paquebots, un peu l'opium; dans ses yeux flottent des rêves bariolés, enluminés comme des chromos.

(i) Albert Montais : Etapes vers le Crépuscule.

Il a du talent, mais un talent hétéroclite : costume de gala d'un pavillon-jaune. Il est ridicule et parfois charmant. Voici de ses vers :

...J'ai réfléchi. J'ai lu des romans

et des vers faits à Paris par des hommes de talent.

Ah ! ils n'habitent pas auprès des sources douces

Où vont se baigner les bécasses en feuilles mortes.

Qu ils viennent avec moi voir les petites portes

des maisons des bois abandonnées et crevées.

Je leur montrerai les grives, les paysans doux,

les bécassines en argent, les luisants houx.

Alors ils souriront en fumant dans leur pipe.

Et s'ils souffrent encore, car les hommes sont tristes,

Ils guériront beaucoup en écoutant les cris

dps éperviers pointus sur quelque métairie (i).

Décoction de thé faible qu'on absorbe, sans enthousiasme, les jours où l'on se sent un peu gâteux.

Il est plein de cœur :

Ce petit chat m'a rempli d'une tristesse grise : il miaulait sous la grande porte de la mairie...

C'était affreux ce pauvre petit veau qu'on traînait tout à l'heure à l'abattoir et qui résistait. ..

Cette personne a dit des méchancetés :

Alors j'ai été révolté...

Citations pour M"^ Séverine et pour la Coppée clapoteuse

(i) Francis Jammes : De V Angélus de l'aube à l' Angélus du soir.

DES POÈTES. iki

Eh bien! ce Jammes n'est tout de même pas le premier venu.

Tels de ses poèmes : Un jour, la Naissance du Poète et surtout celui qui commence par ces mots : la gomme coule, l'unique du volume ou le rythme soit perceptible, contiennent des vers exquis que li>i seul pouvait faire. Alors? — Alors, lisez-les...

Il me semble que je n'ai pas observé jusqu'au bout la règle indulgente que je m'étais imposée. C'est qu'aussi le temps vient de se mettre à l'orage. Le vent souffle par bouffées ardentes; la poussière valse; comme une folle, sur la route. Les bouleaux et les peupliers s'épouvantent et sanglotent. Là-bas, au sud-ouest, un nuage noir gronde comme un pédagogue

N'importe, je vous aime tous, chers poètes chimériques. Ne vous laissez pas décoi*er, ne fondez pas d'écoles, ne fréquentez pas chez les journalistes influents, n'envoyez pas vos livres aux vieillards mous des Académies, restez les parias radieux que vous devez être, ne vous prenez pas pour des Eschyle ou des Salomon, — et je vous distribuerai, encore un de ces jours, des brins de laurier cueillis, spécialement pour vous, au bord d'un Permesse que j'ai découvert et qui a bien son mérite.

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