SUR NIETZSCHE
La doctrine de Nietzsche vient d'être fort bien ■exposée, par M. Henri Lichtenberger, dans un petit volume (i) que liront avec fruit les admirateurs du formidable Zarathustra et aussi ses adversaires.
La personnalité de Nietzsche ne se laisse pas embrasser du premier coup d'œil. Elle frappe, elle éblouit, et le grand nombre d'émotions contradictoires qu'elle soulève ne permet pas qu'on l'examine, tout d'abord, avec sang-froid. Il faut pratiquer ce philosophe, y revenir souvent, noter les mouvements d'enthousiasme et d'aversion que
(i) Henri Lichtenbcrgc*-, la Philosophie de Nietzsche, un vol., chez Alcan.
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son commerce fait éprouver tour à tour. Et c'est seulement lorsqu'on s'est rendu compte des raisons profondes pour lesquelles il passionne, qu'on peut risquer une esquisse de cette figure attrayante autant que répulsive. L'ayant beaucoup lu, l'aimant et le haïssant au même degré, je donne ici un croquis de l'image qu'il imprime actuellement en moi. Je tenterai peut-être, l'an prochain, un dessin plus complet.
L'Allemagne — mère Gigogne d'une pullulante portée d'Abstracteurs — s'ébahit d'avoir enfanté Nietzsche. De quelle semence de soleil fut-elle donc fécondée le jour où elle conçut cet archer dionysiaque qui perce de flèches lumineuses le sein flottant de sa nourrice ? Elle se voile la face, elle verse quelques pleurs gras, elle se récrie ; elle brandit le grand sabre de l'Empire. Puis, comme l'enfant terrible raille la colichemarde et s'enfuit, en chantant, vers leMidi plein de rayons, elle lance à sa poursuite ses apothicaires patentés : les pasteurs et les moralistes, afin qu'ils lui inculquent force lavements chrétiens, afin qu'ils noient, sous un flot de dogmes et de préceptes, le feu d'irrespect qui le dévore. Nietzsche fait la nique aux christolàtres ; il leur crie : « La morale est la négation de la vie! » Moralistes et pasteurs en
laissent tomber leurs seringues Ils sont sur le point de battre en retraite. Mais, reprenant bientôt courage, ils s'efforcent d'ingurgiter au révolté trois onces de soumission préparées dans l'officine du Dieu qui leur fournit des rentes et des chapeaux pointus. Et ce Dieu, ils le font apparaître comme un vague Croquemitaine.
Or Nietzsche leur répond : « Je ne croirai qu'à un Dieu qui sache danser. »
(( — Tu es fou, cher petit, reprennent les empiriques, car la sagesse exige l'obéissance, la timidité, la défiance de soi-même, le culte des traditions, la tristesse... Et tu ne possèdes aucune de ces vertus. »
Nietzsche se met à rire : « Mon plus cher moimême est ma vertu. Courageux, insouciants, moqueurs, violents, ainsi nous veut la sagesse; elle est femme et n'aime jamais qu'un guerrier ; elle m'aime. »
Découragés, les hommes de Dieu l'abandonnent et, pour se remettre, s'en vont de compagnie vider quelques calices d'hydromel et de cervoise à la taverne de l'Idéal-Méconnu.
Alors la vieille maman appelle à son aide ses premiers-nés chéris : les métaphysiciens. Mais ceux-ci se méfient. Kant se balance, en hochant
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la tète, sur ses deux béquilles : la Raison pure et la Raison suffisante. Il hésite à descendre de ce glaçon branlant où il se jucha : l'Impératif catégorique, car il se souvient d'avoir reçu en pleine figure certain brandon acéré dont la flamme le brûle encore :
« Quelle est la mission de toute instruction supérieure? — Faire de l'homme une machine. • — Quel moyen faut-il employer pour cela? — II faut apprendre à l'homme à s'ennuyer. — Comment y arrive-t-on? — Par la notion du devoir.
— Qui doit-on lui présenter comme modèle? — Le philologue : il apprend à bûcher. — Quel est l'homme parfait? — Le fonctionnaire de l'État.
— Quelle est la philosophie qui donne la formule supérieure pour le fonctionnaire de l'État? — Celle de Kant : le fonctionnaire en tant que chose en soi, placé sur le fonctionnaire en tant qu'apparence. »
\oilà le catéchisme où se résume, selon Nietzsche, la doctrine de Kant... kant n'est pas content; il secoue ses oreilles, groïne un peu, puis, refusant la bataille, s'éloigne et se dilue. Et le glaçon va se fondre, avec lui, dans une mer de néant.
Si l'on convoquait Hegel: le grand assembleur
de nuées, le Jupiter humide qui fait éternuer d'admiration les marchands d'Idée pure ? — Hegel vient; il affirme qu'il réduira l'iconoclaste. A cette fin, il accumule des vapeurs; il gronde en faisant les gros yeux. Pendant dix minutes, il pleut des noumènes, des entéléchies et des catégories. Et les syllogismes valsent comme des trombes. Mais ?sietzsche ne s'étonne pas; il darde un rayon ci, un rayon là; il crève, l'un après l'autre, les nuages ; il jette des arcs-en-ciel à travers les averses troubles... Et bientôt, Hegel se résout en un brouillard malsain au-dessus des marécages où clapotent les Fichte et les Schelling spongieux, tandis que Nietzsche s'élance dans le ciel éclairci.
Il faut pourtant venir à bout de ce rebelle qui, lorsqu'on lui affirme que le bonheur de l'homme s'appelle u je crois » ou «je rêve», répond : « Le bonheur de l'homme s'appelle : je veux. »
Voici justement que s'amènent ses précepteurs : Schopenhauer, l'ascète aux mains glacées dont les songeries s'envolent, chauves- souris lugubres, vers le Nirvana ; et Wagner qui mit en musique maints paragraphes du Monde comme volonté et comme représentation. Nietzsche les avait tant aimés, ces deux contempteurs de l'action joyeuse, qu'on pouvait espérer qu'il les écouterait.
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Schopenhauer lui dit : « Hélas! mon fils, la volonté n'exprime qu'un poignant désir de perfection dont la vie se sert pour te duper. Vouloir sans motif, toujours souffrir, çuîs mourir, et ainsi de suite dans les siècles des siècles, jusqu'à ce que la planète s'écaille en petits morceaux, tel est le sort de l'homme... Cesse de vouloir; fais cela pour moi; donne l'exemple. La volonté qui s'objective dans l'univers une fois niée, l'univers s'écroulera. Et ce sera très beau. »
Et Wagner : (( Oui, oui, renonce, cher enfant, déracine tes instincts: fais pénitence; aspire, comme mon Parsifal, mon chef-d'œuvre, à la pure imbécillité. Cela me causera tant déplaisir. »
Mais Nietzsche les repousse : u Je ne veux ni vous plaire, ni vous suivre. Quand j'ai commencé à réfléchir, vous m'avez aidé à me connaître moi-mémt . Je vous admirais, et tant que j'eus besoin de vous, je vous prônais comme je prône la grappe de raisin qui me rafraîchit la bouche en été, comme j'admire la bûche flambante qui me réchauffe en hiver. Lorsque vous m'êtes devenus inutiles, je vous ai mis de côté. Il n'en aurait été rien de plus, si vous n'aviez réclamé mon hommage perpétuel. Toi, Schopenhauer, je te garde, cependant, un bon souvenir,.
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parce que l'ai't répandu sur tes écrits nie le principe de mort que tu promulgues. Quant à toi, VN'agner, tu n'as réussi qu'à m'irriter les nerfs. Tu me fus un accès de fièvre, et le plus grand événement de ma vie a été ma guérison. C'est pourquoi je crie casse-cou à ceux que je vois se diriger vers toi. »
Les Avagnéricns prirent fort mal la palinodie de Nietzsche qui, après avoir défendu le drame musical, se mettait, tout à coup, à l'attaquer avec une vivacité non dépourvue de logique. Les uns affirmèrent qu'il voulait se singulariser, attirer l'attention sur lui aux dépens du Bouddha de Bayreuth. Les autres le déclarèrent prématurément insane. Il me souvient d'une diatribe où, à propos du Cas Wagner, quelqu'un déplorait son « gâtisme » .
Ainsi vont les choses — (( humaines, trop humaines ». Qu'un indépendant refuse de prendre part, sans conviction mais avec grimaces, à tel culte dont les pontifes se recrutent chez les philistins de l'idéalisme, il deviendra l'ennemi public, et les snobs se réuniront afin de le lapider. — Pourtant Nietzsche avait raison, lui qui se donnait pour progi'amme ceci : a Je serai celui de la volonté agissante. » Or ce n'est pas auprès de
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Wagner, génie négateur, qu'il pouvait affirmer le débordement de vie qui soulevait tout son être. Comment eût-il joué le rôle de disciple prosterné, quand sa nature le portait à repousser n'importe quelle discipline sous un prophète? II ne voulait ni Credo, ni déférence. Aussi faisait-il dire à Zarathustra : « Je m'en vais tout seul, ô mes disciples ! Et vous, allez-vous-en, seuls aussi. — En vérité, je vous donne ce conseil : allezvous-en loin de moi et défendez-vous de Zarathustra. Vous êtes mes croyants : mais qu'importent tous les croyants ? \ ous ne vous cherchiez pas encore, alors vous m'avez trouvé. Ainsi font tous lescroyants, et c'est pourquoi toute croyance est si peu de chose. Maintenant, je vous ordonne de me perdre et de vous trouver. Quand vous m'aurez tous renié, alors seulement je reviendrai vers vous. ))
D'ailleurs Nietzsche, outre qu'il s'émancipait d'une tutelle devenue odieuse, n'avait pas moins raison d'attaquer Wagner au point de vue de l'art. Wagner hait la vie; Wagner se gratte et gratte ses auditeurs pour obtenir des u frissons nouveaux » selon le rêve ; )\ agner cherche l'intense, toujours l'intense, rien que l'intense, même, et surtout, au détriment du rythme, des propor-
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tions — de la beauté. Il grommelle des phrases confuses qu'il pense faire passer pour des oracles. Parmi des fusées bancroches et des feux de Bengale livides, il est le grand artificier du royaume des ombres.
Vous qui avez subi son emprise énervante, souscrivez au jugement de Nietzsche lorsqu'il déclare : « La même espèce d'hommes qui s'est enthousiasmée pour Hegel s'enthousiasme, aujourd'hui, pour Wagner... Ce n'est pas avec la musique que Wagner a enlevé les jeunes gens, c'est avec l'idée. Ce qui attire ces jeunes gens à Wagner, c'est que son art est si riche en charades, c'est qu'il y joue à cache-cache sous cent symboles; c'est la polychromie de son idéal; c'est son génie nuageux, sa manière de saisir, de glisser, d'errer dans les airs, son partout et nulle part, exactement les mêmes choses avec lesquelles Hegel les attirait et les égarait de son temps. Au milieu de la multiplicité, de la plénitude et de l'arbitraire de Wagner, ils sont, d'après leur propre jugement, sauvés. Ils écoutent en tremblant, comment, dans son art, les vastes symboles, provenant d'un lointain brumeux, tonnent crescendo... Réunis ou seuls, ils sont, comme Wagner, apparentés avec le mauvais temps... Wotan est
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leur dieu — mais Wotan est le dieu du mauvais temps... Comment pourraient-ils regretter l'absence de ce qui nous manque, à nous autres, fils de l'Alcyon, dans Wagner : la gaie science, les pieds légers, la plaisanterie, le feu, la grâce, la grande logique, la danse des étoiles, l'insolence spirituelle, les frissons de la lumière du Sud, la mer calme. — Perfection ! »
Comme cette derriière phrase, si admirable d'opposition au sublime galimatias de Wagner, exprime bien les qualités de Nietzsche à son apogée ! C'est qu'après avoir subi, en guise d'épreuve où se trempa sa conscience, le nihilisme schopenhauérien et Avagnériste, il avait enfin conquis sa propre volonté. Non sans peine, du reste, et à travers beaucoup de souffrances, car il se rendait compte de la complexité de l'âme contemporaine en général et de la sienne en particulier. « Si nous osions, disait-il, créer une architecture d'après notre âme, ce serait le labyrinthe qui devrait nous seiwir de modèle. » Et il définissait le philosophe : « Un homme qui éprouve, voit, entend, soupçonne, espère et rêve constamment des choses extraordinaires, qui est frappé par ses propres pensées comme si elles venaient du dehors, d'en haut, d'en bas, des événements et des
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éclairs... Un être qui, souvent, a peur de luimême, s'enfuit hors de lui-même, mais qui est trop curieux pour ne pas toujours en revenir à lui-même. » C'était son portrait qu'il donnait là. Mais sans se rebuter, il franchissait tous les obstacles et, peu à peu, il vit clair dans le labyrinthe.
Alors, il instaura sa doctrine, la basant sur ce qu'il appelle « la volonté de puissance » . 11 soutint qu'il fallait non seulement accepter la vie mais encore l'aimer, avec toutes ses splendeurs et toutes ses horreurs. 11 affirma que l'homme, doué d'une pensée robuste, devait la vivre selon un maximum d'énergie et, par conséquent, vouloir, sans souci des préjugés tenus pour principes fondamentaux par le grand nombre, ce que son caractère et son tempérament lui imposent. Ayant aboli, en lui, tout sentiment d'obéissance à une religion, à une morale ou à un maître pour n'écouter que ses seuls instincts, l'homme s'efforcera de s'élever au-dessus de lui-même en se créant une image de beauté dont les éléments seront pris dans la vie actuelle, mais dont l'ensemble devra la surpasser. C'est ce don de création, cultivé, développé, même au détriment d'autrui, que Nietzsche appelle « la faculté apol-
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linienne ». Mais l'homme n'étant pas isolé, sa volonté dépendant de la volonté universelle, il épandra, aux jours d'exaltation où il se sentira vivre avec plénitude, son âme par le monde, afin qu'elle communie avec la puissance étemelle qu'il perçoit sous le flux changeant des phénomènes. C'est ce que Nietzsche appelle « l'état dionysien ». En résumé, l'homme doit se concentrer et se disperser tour à tour, d'après un type de beauté, conforme à sa nature première, débarrassée de toute entrave, et supérieur, à force de volonté, aux types fournis par l'ambiance. Ainsi sera obtenu le Surhomme — c'est-à-dire une planète qui deviendrait soleil (i). Ce n'est peutêtre pas possible selon l'astronomie, mais ce l'est selon la poésie. Et Nietzsche est, avant tout, un poète, soit : un être qui connaît en lui un univers dont il est le seul Dieu.
Dans cette sombre épopée : Ainsi parla Zarathustra, dans cet hymne à la volonté impitoyable : Par-delà le Bien et le Mal, Nietzsche a porté sa conception aux dernières conséquences. Pour lui, notre société obéit toujours à la « morale d'es-
(i) Ibsen a souvent exposé des idées analogues. Voir, notamment, Empereur et Galilêen, surtout l'acte III delà première partie, p. 80 à 85 de la traduction Casanovo.
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claves » apportée par le christianisme. Il faut y substituer la « morale de maîtres » qui, appliquée, soumettrait l'humanité, la détruirait même au bénéfice d'un petit nombre d'individus doués de sens nouveaux, plus affinés que les nôtres, aussi supérieurs à l'homme que l'homme passe pour l'être à l'animal (i).
« Je vous enseigne le Surhomme, dit Zarathustra au peuple assemblé. L'homme est quelque chose qui doit être dépassé. Qu'avez-vous fait pour le dépasser?
« Tous les êtres ont, jusqu'ici, créé quelque chose de plus haut qu'eux-mêmes et vous voudriez être le reflux de cette immense marée, et plutôt revenir à la bête que dépasser l'homme?
« Qu'est-ce que le singe pour l'homme? Un objet de risée ou de honte et de douleur. Et c'est là, aussi, ce que l'homme doit être pour le Surhomme : un objet de risée, de honte et de douleur.
« Voyez : je vous enseigne le Surhomme.
« Le Surhomme est la raison d'être de la terre.
(i) Passe pour l'être est de moi, car Nietzsche ne met pas en doute la supériorité de l'homme sur les animaux.
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Votre volonté dira : Que le Surhomme soit la raison d'être de la terre. »
C'est de l'anthropocentrisme à la seconde puissance, une conception d'autant plus spécieuse qu'elle semble s'appuyer sur la doctrine de l'évolution. Au point de vue de la métaphysique, on pourrait l'admettre — en métaphysique, on admet tout. Mais au grand jour de la science, cela ne tient pas debout. En effet, il ne nous est nullement démontré que l'homme — ou le Surhomme - — soient la raison d'être de la terre, la pensée de la planète, dirait M. Paul Adam. Plusieurs personnes le croient... Qui le prouve? D'autre part, prétendre que l'humanité a pour destin d'engendrer une espèce supérieure à ellemême, c'est donner une valeur de certitude à une hypothèse purement gratuite. Car évolution ne signifie pas nécessairement progrès, mais bien : changement d'état — rien de plus. Toute espèce se subdivise en variétés qui tendent à s'écarter, toujours davantage, du type primitif dont elles sont issues. Au bout d'un laps de temps, plus ou moins long, si le milieu leur est favorable, elles forment de nouvelles espèces très différentes de celle qui les produisit. L'espèce originaire s'éteint quelquefois, détruite par ses descendants; d'autres
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fois, elle subsiste, intégrale ou modifiée. Mais, en tout cas, le critcriam manque qui permettrait d'établir la supériorité d'une espèce nouvelle sur l'espèce qu'elle supplanta ou à côté de qui elle se développa.
Exemple : Soit un parterre où je cultive des pensées jaunes et des pensées violettes. Au moment de la floraison, maints insectes — surtout les abeilles — transportent le pollen d'une fleur à l'autre. Je recueille la graine, je la sème et, l'année suivante, j'obtiens un certain nombre de pensées panacbées, mi-jaunes, mi-violettes, et d'autres où les deux nuances se combinèrent pour produire des nuances nouvelles. Si j'opère une sélection, si je prends des graines aux plants les mieux venus, j'obtiendrai, par mes semis ultérieurs, des variétés de plus en plus difl'érentes des pensées que j'avais semées tout d'abord. Serai-je autorisé pour cela, à soutenir que ces fleurs sont supérieures à celles que je semai la première année? Nullement : une pensée jaune est aussi belle, aussi parfaite en ses organes qu'une pensée panachée.
Il en va de même pour les races humaines. Les Blancs exterminèrent les Peaux-Rouges ; mais si, au lieu de les poursuivre à outrance, de les em-
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poisonner d'aleôol, il les avaient laissés se développer selon leurs propres tendances, en leur fournissant même de quoi se perfectionner — comme on le fait pour les taureaux, les moutons, les chiens, mais non pour les hommes — en quoi les peaux-rouges seraient-ils inférieurs aux blancs?
La supériorité de l'homme sur le singe n'est pas plus facile à établir. D'abord, les singes ne sont pas nos pères, mais bien, au dire de Darwin, nos cousins issus de germains. Ils descendraient, comme nous, d'une espèce aujourd'hui éteinte. Ensuite, comme les diverses variétés humaines, les diverses variétés de singes prospèrerit et se développent quand elles s'adaptent aux conditions de vie que leur fournissent les production et le climat des pays où elles résident. Un singe bien portant vaut donc un homme bien portant Il peut arriver qu'un gorille étrangle un voyageur ou qu'un voyageur tue un gorille. Partirat-on de là pour affirmer que celui-ci £st supérieur à celui-là, ou celui-là supérieur à celui-ci? Qui l'oserait? Il n'y a que les gens de la Révélation pour accorder, a priori, et en toutes circonstances, la supériorité à l'homme. Mais nous savons que la Révélation est un conte de bonne femme.
Il faut donc entendre par évolution les varia-
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lions constantes de formes par quoi la vie se manifeste dans l'univers. Plus une espèce fournit d'individus bien nourris, vigoureux, doués de beauté, plus elle est apte à varier. Si, au contraire, elle fournit seulement quelques individus avides, attirant à eux toutes ses ressources aux dépens de la collectivité, il se produit des hybrides, parfois très beaux pendant une courte période,, mais stériles, bientôt monstrueux, et dont V exagération cause le dépérissement de l'espèce devenue moins apte à varier.
Supposons que le rêve de Nietzsche se léalise^ que les plus intelligents, les plus volontaires d'entre les hommes se donnent pour but la création de quelques types où s'absorberaient toutes les énergies de l'espèce au détriment absolu du grand nombre. Il arriverait que l'humanité dégénérerait, ne lutterait plus pour vivre et serait primée ou détruite par une autre espèce animale.
D'ailleurs, Nietzsche ne s'illusionnait guère à cet égard. Il se rendait compte qu'il serait impossible de désigner les individus propres à préparer le Surhomme. Il prévoyait que maints dégénérés se serviraient de sa doctrine pour justifier leur impuissance à vivre selon leur pauvre volonté ; qu'ils se considéreraient, dès lors, comme
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des êtres à part dont le développement fut entravé par le milieu hostile ; qu'ils invoqueraient enfin le Surhomme, en tant que bourreau destiné aies venger de ceux qui ont l'audace de mieux se porter qu'eux-mêmes.
Zarathustra les gourmande ces mal-venus : « Es-tu une force nouvelle et une nouvelle loi? Un premier mouvement? Une roue qui tourne d'elle-même? Peux-tu contraindre les étoiles à graviter autour de toi? Tu te dis libre; moi, je veux savoir la pensée qui te domine et non quel joug tu as secoué ! »
Et Nietzsche avouait, dans une lettre à sa sœur, datée de 1878, que le Surhomme n'était qu'un fruit de son imagination, nullement un être viable.
C'est précisément comme fantôme grandiose, chimère d'une intelligence surchauffée par l'amour de la vie, que le Surhomme nous intéresse. Nietzsche, brisant les portes de la noire prison où Schopenhauer l'avait enfermé, niant l'humilité, le renoncement et la mort de la volonté, devait, mù par la violence de son tempérament, affirmer la splendeur d'agir selon les instincts déchaînés et rêver le colosse en qui s'incarneraient son orgueil terrible, son goût de la
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force, son individualisme effréné. Son Moi hypertrophié se donna carrière, et l'humanité hii apparut, désormais, comme un grouillement de pygmées.
Il y a autre chose dans son œuvre. Il y a, j'y reviens, l'acceptation joyeuse de l'univers, l'adoration quand même de l'existence. Là se trouve, à mon sens, la partie féconde de ses enseignements. C'est grâce à ces deux vertus qu'il ohligea son corps maladif de recouvrer plusieurs fois la santé et qu'il parvint à écarter ces avalanches d'inquiétudes et de doutes toujours suspendues sur la tête de ceux qui ne craignent pas de se colleter avec la pensée. Accablé, un moment, de douleurs morales et physiques, il ne fléchit pas. N'admettant point que la souffrance puisse jamais être un bien, se suggérant que le pessimisme ou u la foi dans un monde meilleur » sont des indices de misère physiologique et de diminution intellectuelle, il voulut guérir, — il guérit.
« Je découvris de nouveau la vie ; je me retrouvai moi-même; je savourai toutes les bonnes choses, même les petites, comme d'autres pourraient difficilement les savourer. Je fis de ma volonté de guérir, de vivre, ma philosophie.
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Qu'on y prenne garde, en effet : les années où ma vitalité descendit à son minimum furent celles où je cessai d'être pessimiste. L'instinct de conservation m'intçrdit une philosophie de l'indigence et du découragement, n
Admirable victoire de l'àme sur elle-même, triomphe de la volonté qui lui fait dire, lorsqu'il eut écrit la Gaie Science : « Ce livre est un cri de joie après de longs jours de misère et d'impuissance, c'est un hymne d'allégresse où chantent les forces qui reviennent, la croyance au lendemain et au surlendemain, le sentiment d'un avenir ouvert devant moi, d'aventures prochaines, de mers libres, de buts nouveaux vers qui je pouvais tendre, à qui je pouvais croire. »
Voilà qui surpasse la sagesse glacée des stoïciens. Marc-Aurcle, tout résigné, réprouverait une telle exubérance. Epictète ferait grise mine à Nietzsche. Mais Epictète comme Marc-Aurèle ne voulaient pas vivre ; ils se regardaient mourir.
Cependant, cette confiance dans la vie, cette invention du Surhomme, cette irradiation dans la lumière ne constituent pas seules les dominantes de la personnalité de Nietzsche. Lorsqu'il se concentre, c'est pour opposer, par une contradiction nécessaire, le jeu impassible des forces qui mènent
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les mondes aux élans de tout son être vers une beauté toujours plus haute. Le temps étant infini et le nombre des forces, si considérable qu'on le suppose, étant limité, Nietzsche prétend qu'en vertu du déterminisme universel la série totale des combinaisons de forces doit produire, sans cesse, les mêmes causes et les mêmes effets. Par suite, « l'évolution universelle ramènerait indéfiniment les mêmes phases et parcourrait éternellement un cercle immense ». C'est ce que Nietzsche entend par le Retour Éternel, et voici comment il explique cette vue sur la fatalité : « Tous les états que ce monde peut atteindre, il les a déjà atteints, et non pas seulement une fois, mais un nombre infini de fois. Il en est ainsi du moment où nous vivons : il fut déjà une fois, beaucoup de fois, et de même, il reviendra, toutes les forces étant réparties exactement comme aujourd'hui. Et il en est de même du moment qui a engendré celui-ci et du moment auquel celui-ci donne naissance. — Homme, toute ta vie, comme un sablier, sera toujours à nouveau retournée et s'écoulera toujours à nouveau — chacune de ces existences n'étant séparée de l'autre que par la grande minute de temps nécessaire pour que toutes les conditions qui t'ont fait
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naître se reproduisent dans le cycle universel. Et alors, tu retrouveras chaque douleur et chaque joie, et chaque ami et chaque ennemi, et chaque espoir et chaque erreur, et chaque brin d'herbe et chaque rayon de soleil, et toute l'ordonnance de toutes choses. Ce cycle, dont tu es un grain, brille à nouveau. Et dans chaque cycle de l'existence humaine, il y a toujours une heure où chez un individu d'abord, puis chez beaucoup, puis chez tous, s'élève la pensée la plus puissante, celle du retour éternel de toutes choses — et c'est chaque fois, pour l'humanité, l'heure de midi (i). »
La figure de Nietzsche se dresse, maintenant, devant nous, en ses traits essentiels. Niant ridéal-en-soi considéré par les métaphysiques et la religion comme un monde abstrait dont le monde sensible ne serait que l'apparence, l'épreuve mal venue ou la pierre d'attente, il affirme que tout homme porte en lui son propre idéal, susceptible de se l'éaliser formellement.
(i) Il est à signaler que, par celte conception du Retour Éternel, Nietzsche, l'aristocrate, se rencontre avec Blanqui le révolutionnaire. Voir les passages du livre de Blanqui : l'Éternité par les astres, cités par M. Geffroy, dans son beau livre : l'Enfermé, p. Sgo à 4o3.
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Pour formuler cet idéal, il abolit la foi aux entités, le respect de la souffrance, la notion de péché et.de châtiment, celles de justice et de solidarité. Puis sur cette table rase, un peu mieux rabotée que celle de Descartes, il édifie la confiance en soi-même, manifestée par l'orgueil, la volonté de puissance, la dureté, le mépris des faibles et des crédules tenus pour un troupeau d'esclaves et destinés à peiner, dans les bas-fonds, au profit des forts, afin que ceux-ci préparent un type d'espèce supérieure : le Surhomme. Ce Surhomme ne sera d'ailleurs pas définitif, il doit se détruire et se reconstruire sans cesse selon l'évolution perpétuelle des forces qui le produisirent, le produisent et le produiront à l'infini.
Tel fut ce rêve d'un Moi gigantesque que rien ne pouvait satisfaire, hormis son développement sans limites...
Il trouva pourtant la borne où il se brisa. Les yeux pleins de soleil et du reflet des mers miroitantes, les oreilles bourdonnantes d'un chant de lyre, les lèvres embaumées de miel attique, les narines palpitantes à l'odeur du sang et des roses, Nietzsche bondissait au sommet d'une Alpe radieuse et farouche, quand le vertige le prit. Il trébucha, roula sur la pente, parmi les