‹ Arabian Godolphin Sue EugèneChapitre 4 sur 9 · LA TAVERNE DU LION-COURONNÉ · texte numérisé non relu

LA TAVERNE DU LION-COURONNÉ

Depuis plus d’un mois, Agba, Scham et Grimalkin avaient quitté le riant et paisible Burry-Hall. Pour la première fois depuis sept ans, c’est-à-dire depuis la naissance de Scham, Agba était resté trente-deux jours (car il comptait amèrement les jours) sans voir le barbe.

Chargé par le quaker d'amener Scham à Londres, Agba avait trouvé devant la porte de la taverne du Lion-Couronné un vieux groom à cheveux gris, portant des gamaches de peau et une veste écarlate, qui, prenant Scham par sa bride, avait assez brutalement signifié au Maure qu’on n’avait plus besoin de lui.

Agba restait donc à Londres, sans place, à peu près sans ressources ; mais, par suite de son incroyable attachement pour le barbe, il s’inquiétait peu de cette existence précaire, comptant d’abord pour vivre sur l’argent que le bon quaker lui avait donné, et plus tard sur la charité publique. Voulant donc à tout prix, et avant toutes choses, se rapprocher de Scham, moyennant trois pence le Maure avait acheté le droit de se retirer chaque soir dans le coin d’une écurie placée proche de la taverne du Lion-Couronné qui renfermait son trésor le plus cher. Grimalkin, grâce aux services qu’il pouvait rendre par sa dextérité dans la chasse aux souris, qui lui

redevenait une ressource, hélas ! bien indispensable, avait eu le loisir de partager la retraite qu’Agba devait à la complaisance un peu vénale de son ami le palefrenier.

La taverne, placée au milieu de Charing-Cross, étendait fort loin ses dépendances. Ses écuries se trouvaient placées dans une petite rue voisine ; en se logeant tout près, Agba avait cru que, grâce à quelques services rendus aux palefreniers de M. Roggers, rien ne lui serait plus facile que de revoir Scham tous les jours, et de l’aider, par ses soins, à supporter la mauvaise influence de l’épi, et à patiemment attendre le retour bienfaisant de la balzane : car, pour le Maure, ces deux signes étaient, pour ainsi dire, deux constellations rivales, qui, dans leurs évolutions, réagissaient tour à tour en bien et en mal sur la destinée de Scham. Maïs, hélas ! le muet s’était cruellement trompé dans ses dernières prévisions.

En effet, le lendemain du jour ou le barbe fut livré à M. Roggers, Agba s’étant muni de quelque argent afin de commencer la séduction par l’offre d’un verre de grog ou de whisky, était allé discrètement frapper à la porte de l’écurie du Lion-Couronné.

Le même vieux groom aux gamaches de cuir, qui avait pris Scham des mains d’Agba, sortit, et, sans le laisser entrer, lui demanda d’un air courroucé ce qu’il voulait.

Mais en vain le pauvre muet employa-t-il toute sa pantomime pour faire comprendre à ce cerbère qu'il désirait voir le cheval vendu par le quaker, en vain après lui avoir montré une belle demi-couronne leva-t-il son coude à la hauteur de sa bouche en incitant son pouce près de ses lèvres ; insensible à ces avances, pourtant bien significatives, le vieillard dit brutalement au Maure :

— Reconnaiïis bien cette maison, porte-malheur que tu es let s’il t’arrive jamais d’y frapper de nouveau, moi et mes camarades nous t’ôterons, par le diable ! l’envie de revenir.

Puis, fermant brusquement la porte, il disparut en grondant.

Agba, désappointé, chagrin, et ne comprenant pas la colère du vieillard, resta dans la rue pour examiner les localités, ne pouvant se résoudre absolument à perdre l’espoir de revoir Scham.

Le Maure rêvait aux moyens qu’il tenterait pour parvenir à ses fins, lorsque la porte de l’écurie s’ouvrit de nouveau ; deux hommes portant un brancard sortirent, et elle se referma aussitôt sur eux.

Agba, s’approchant, vit sur le brancard un homme qui semblait souffrir, et en même temps il entendit un des porteurs dire à son camarade :

« Au diable le cheval qui a ainsi arrangé ce pauvre Johny !

— Je l’avais bien prédit à M. Roggers, moi ! — reprit Johny d’une voix lamentable en prenant part à la conversation, qui devint alors pour Agba du plus haut intérêt.

— Et que lui avais-tu dit, pauvre Johny ? -— reprit le porteur.

— Hélas ! en voyant arriver ce méchant animal couronné qui ne vaut pas dix guinées, — dit Johny en se retournant avec effort sur le brancard, -— j'avais prévenu M. Roggers que l’air sournois et effaré de ce démon ne promettait rien de bon, ça n’a pas manqué... et ce matin j’en ai reçu deux coups de pied dans les côtes en voulant seulement l’approcher. »

Ah ! mon bon et tendre Scham, je te reconnais là ! pensa le Maure ; je savais bien que tu ne te laisserais jamais soigner par d’autres que par moi!

« Maïs, va, sois tranquille, Johny, -— reprit le second porteur, —- M. Roggers a juré par le fer de ses éperons que tu serais vengé ! Et j’aime mieux être dans ma peau que dans celle de cet animal damné.… car je n’ai jamais vu M. Roggers, qui pourtant n’est pas tendre, dans une si épouvantable furie après un cheval ! »

Puis les porteurs se turent, et Agba ne put rien apprendre davantage.

Le lendemain, à la pointe du jour, le Maure était encore aux aguets, rôdant aux environs de l’écurie. Mais quel fut son étonnement lorsqu'il vit la porte s’ouvrir comme la veille, et un second brancard en sortir ! Le muet s’en approcha, et, bien que cette fois les porteurs ne parlassent point, il devina sans peine qu’on transportait sans doute à l’hospice une nouvelle victime de Scham.

Tout en se trouvant extrêmement flatté de l’énergique persistance que mettait le barbe à repousser si nettement tout soin étranger, Agba frémit néanmoins, en songeant à quels excès M. Roggers pouvait se porter contre Scham, et

son anxiété augmenta de plus en plus.

Comme celle de la veille, cette journée fut sans résultat. Le lendemain Agba revint encore ; mais cette fois aucun brancard ne parut, et la porte demeura close tout le jour. Le Maure avait espéré qu’on sortirait au moins le cheval en main, et qu’il le verrait ; mais cet espoir fut toujours déçu.

Toutes les ruses essayées par le Maure pour s’introduire dans l’écurie de M. Roggers, ou pour y jeter seulement un

coup d’œil quand on en ouvrait les portes, furent vaines ; car le damné vieillard en gamaches de cuir et en veste écarlate se trouvait toujours là, prêt à déjouer les moindres tentatives du muet.

Plus d’un mois se passa de la sorte. Il serait impossible de peindre les chagrins et les anxiétés sans nombre qui torturèrent le malheureux Maure. Dans sa douloureuse incertitude, tantôt il croyait que M. Roggers avait sacrifié Scham à sa colère, mais alors il auraït au moins dû voir sortir le cadavre du barbe ; d’autres fois il croyait, avec une amertume peut-être plus affreuse encore, que Scham s’étant facilement habitué à recevoir d’autres soins que les siens, l’avait oublié. À cette pensée, le muet entrait quelquefois dans des accès de violence et de jalousie incompréhensibles. Mais alors, se disait-il, si le cheval était dompté, il sortirait, et depuis un mois il n’a pas paru dehors !

Souvent enfin, dans ses perplexités toujours renaïissantes, Agba se persuadait que Scham était dangereusement malade : alors ses regrets et son désespoir redoublaient. Scham malade ! et livré à d’autres soins que les siens ! à lui Agba! qui, connaissant si bien sa nature, avait apporté d'Orient des recettes miraculeuses ! Scham malade et privé des amulettes qui sont un préservatif si sûr contre tout danger !

Que dire enfin ? la position du Maure devint insupportable. Après avoir passé trente-deux jours dans cette cruelle incertitude, ne pouvant résister plus longtemps à son besoin impérieux de s’assurer par lui-même de l’état de Scham, espérant pouvoir lui mettre au cou les amulettes qui devaient adoucir ou changer sa destinée, Agba se décida, s’il le pouvait, à escalader le mur de clôture de l’écurie.

Le Maure, pour cette aventureuse expédition, avait choisi une nuit du commencement d’octobre, nuit noire et pluvieuse ; la petite rue était déserte. Sur les dix heures du soir, Agba s’approcha de la porte et prêta attentivement l’oreille ; il n’entendit rien, sinon par intervalles une sorte de bruissement sourd et éloigné.

Ne croyant pas encore le moment opportun, il s’éloigna.

Telle était d’ailleurs la disposition des lieux : de chaque côté de la porte de l’écurie s’étendait un assez long mur chaperonné et haut de huit pieds environ, aboutissant à deux autres corps de logis. Comme cette muraille n’offrait aucune aspérité, Agba, pour l’escalader, s’était construit une espèce d'échelle aussi simple qu’ingénieuse. Au moyen d’une tringle de fer assez forte qu’il avait recourbée en forme de large crochet, et au bout de laquelle il avait fixé une longue et forte corde garnie de gros nœuds de distance en distance, il comp-

tait, jetant ce crochet assez ouvert sur le chaperon du mur, s’y guinder ensuite à l’aide des nœuds. Agile et vigoureux, rien n’était plus facile pour le Maure.

Muni de cette corde, et ignorant que s’il était surpris dans son escalade il s’exposait aux peines les plus graves, Agba attendait le moment favorable pour exécuter son projet.

Onze heures sonnèrent, et presque aussitôt la voix du watchman retentit. Aussitôt le Maure se blottit dans le renfoncement d’un mur, le garde-nuit passa, et le muet revint à son poste.

Ne pouvant résister plus longtemps à son impatience, après deux ou trois vaines tentatives il parvint à fixer son crochet au sommet du mur ; puis, en ayant atteint le faîte avec agilité au moyen des nœuds de sa corde, il s’y arrêta un instant et tâcha de reconnaître les localités. Mais la nuit était si noire, qu'il ne put rien distinguer autour de lui ; pourtant, à tout hasard, il se laissa glisser de l’autre côté de la muraille.

En touchant le sol de cette cour, son cœur battait à se rompre ; il prêta l'oreille : le bruit sourd qu’il avait déjà entendu devenait plus distinct ; il s’avança donc à tâtons.

Suivant toujours le mur, il arriva à l’entrée d’une sorte de passage, au fond duquel il aperçut quelques rayons de lumière à travers les ais mal joints d’une porte. Indécis, le Maure s’arrêta un moment ; pouvant alors entendre plus distinctement le bruit dont on a parlé, il reconnut le son d’un roulement de tambour qui résonnait par intervalles.

À la faveur des lueurs qui éclairaient faiblement le fond du corridor, suspendant sa respiration, le Maure arriva près

de la porte, et, profitant d’une ouverture qui s’y trouvait, il regarda.

Quelle fut sa joie, puis son épouvante et sa rage contre M. Roggers, lorsqu'il eut reconnu Scham, mais dans quel état !

Attaché de si près au râtelier par une chaîne de fer, que la tête du barbe demeurait continuellement levée ; il était entravé solidement des quatre jambes, et avait sa croupe assujettie par une forte plate-longe dont les bouts étaient attachés au sol par des anneaux de fer, afin sans doute d’empêcher le cheval de ruer.

Le malheureux Scham était maigre à faire pitié ; de plus, son poil paraissait marbré de coups de fouet ; il semblait si faible qu’il pouvait à peine se tenir. Enfin, le barbe avait probablement été malade, car plusieurs épingles, entourées d’un nœud de crin, et fixées, soit au cou de Scham, soit sur le trajet de la veine de l’éperon (les Anglais la saignaient quelquefois), témoignaient que le barbe avait dû perdre beaucoup de sang.

Au mur étaient accrochés plusieurs objets qui parurent aux yeux d’Agba autant d’effroyables instruments de torture, à savoir : des lanières à doubles passants, un caveçon à scie, un torche-nez, etc., etc. Mais ce qui sembla surtout au Maure le comble de la barbarie, ce fut l’impitoyable opiniâtreté avec laquelle le vieux groom qu’il avait déjà vu faisait résonner lugubrement son tambour, dès que Scham, brisé de fatigue, vaincu par le sommeil, fermait les yeux pour s’endormir, quoique debout.

Aux yeux du Maure, l’existence misérable de Scham, à Paris, chez le porteur de bois, avait été une vie de délices,

comparée à cet enfer où son mauvais sort venait de le jeter. Aussi, en voyant le cheval dans un état si déplorable, Agba, atterré, écrasé, ne put faire un mouvement ; deux grosses larmes coulèrent lentement le long de ses joues, et il demeura comme anéanti dans cette contemplation douloureuse.

Tout à coup le muet fut arraché de sa stupeur par le bruit des pas de plusieurs personnes qui s’avançaient vers le corridor. Impossible de fuir : Agba se trouvait dans une impasse terminée par la porte de l’écurie où était renfermé Scham.

À la réverbération soudaine qui vint éclairer le mur de ce passage, Agba vit, pour comble de malheur, que les nouveaux arrivants avaient une lanterne.

De moment en moment les pas devenaient plus distincts. Le Maure comprit tout le danger de sa position s’il était découvert. Mais que faire ?... Un instant il eut la pensée de se précipiter dans l’écurie et de s’y blottir ; il n’était plus temps : la lumière qui s’approchait donnait alors en plein sur la porte, et il entendit la rude voix de M. Roggers qui disait, avec un accent d’horrible moquerie : — Nous allons voir si ma dernière ordonnance l’aura calmée, cette bique si récalcitrante…

Agba, se voyant pris, voulut tenter un dernier effort. Par un mouvement aussi rapide que la pensée, il se précipita sur M. Roggers, comptant renverser sa lanterne et lui échapper dans l’obscurité. En effet, au moment où le maître de la taverne du Lion-Couronné, apercevant enfin dans l’ombre un objet inconnu, disait : « Que diable est ceci ? » Agba, bondissant comme une panthère, le renversa contre le mur et gagna l'issue du corridor. Mais malheureusement celui des gens de M. Roggers qui tenait sa lanterne, ne la laissa pas échapper,

et cria : « Au voleur ! » Un autre domestique courut après Agba ; le vieux groom au tambour, entendant cette alerte, sortit de l’écurie. M. Roggers, sa première surprise passée, se joignit à ses gens, et tous se mirent à la poursuite du Maure, qui, ignorant les êtres, s’était égaré dans une vaste cour en cherchant le mur auquel pendaït sa corde. Enfin, après s’être mille fois heurté, Agba la trouvant enfin, commençait à y grimper, lorsque, l’apercevant opérer son ascension, M. Roggers le saisit par la jambe, et le muet se sentit serré comme par une main de fer.

Aussitôt le vieux groom et les autres palefreniers arrivèrent ; le Maure, terrassé, fut d’abord cruellement battu ; puis M. Roggers, l’arrachant des mains de ses gens, et approchant sa lanterne de la figure du muet, le reconnut aussitôt.

« Ah ! ah! c’était donc toi, misérable mendiant, qui rôdais depuis si longtemps autour de ma taverne pour faire ce beau coup, et me voler sans doute ? Allons, allons, une bonne potence et une bonne corde, voilà ce qui t'attend, et ton compte ne sera pas long.

Puis, s’adressant à ses domestiques : « Attachez-le bien avec une longe, car il vous glisserait des mains comme une anguille, et conduisez cet honnête homme chez le sheriff. »

Et le pauvre Agba, saisi, lié, fut aussitôt emmené chez le sheriff, accompagné de M. Roggers, qui portait la corde à nœuds comme pièce de conviction d’une tentative d’escalade nocturne, grave délit dont le Maure allait avoir à répondre devant la justice.

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