‹ Arabian Godolphin Sue EugèneChapitre 5 sur 9 · LA PRISON · texte numérisé non relu

LA PRISON

Avant de raconter ce qui advint à Agba après sa comparution devant le sheriff, on doit dire pourquoi M. Roggers avait infligé à Scham le singulier traitement dont on a parlé.

Comme maître de taverne, M. Roggers, ayant toujours eu un assez grand nombre d’attelages de poste et de louage, était fort connaisseur en chevaux, et excellent cavalier.

Ce que lui avait raconté le quaker du naturel indomptable de Scham l'avait frappé, et, par amour-propre, il s’était proposé de réduire ce cheval jusqu'alors intraitable.

Son premier soin fut de ne pas permettre que le Maure approchât du barbe, afin de le déshabituer de cet homme, mais aussi de traiter d’abord le cheval avec la plus grande douceur. Malheureusement on a vu, par la triste aventure du pauvre Johny et de son camarade, que ces tentatives ne furent point satisfaisantes. Alors M. Roggers employa les moyens de rigueur, croyant abattre par l’affaiblissement physique le caractère farouche du barbe, qui, depuis sa séparation d’Agba et de Grimalkin, semblait devenir de plus en plus irascible et méchant.

Aussi, pour se défendre de ses coups et de ses morsures, commença-t-on par l’entraver rudement ; puis on réduisit peu à peu sa nourriture, et on le saigna souvent. Ces moyens extrêmes réussirent d’abord. Les forces manquant à Scham,

au bout de quelques jours il souffrit assez patiemment d’être pansé par d’autres que par le Maure, et même il se laissa monter par M. Roggers, qui le fit ainsi manéger triomphalement dans sa cour, dûment garnie de litière.

Mais lorsque, satisfait de cet essai, M. Roggers eût ordonné d’augmenter peu à peu la nourriture du barbe, la méchanceté de Scham revint avec ses forces.

Un jour enfin, après avoir en vain tenté de désarçonner M. Roggers, il renouvela la scène de Tom-Stag, c’est-à-dire qu’il se cabra, en se jetant si violemment contre la muraille, que le maître de la taverne du Lion-Couronné faillit à être étouffé.

Alors s’opiniâtrant, par un singulier point d'honneur à vaincre une résistance si extraordinaire, M. Roggers remit Scham à un régime affaiblissant, en y joignant la privation de sommeil. Le barbe était donc soumis à cette dernière expérimentation, si consciencieusement pratiquée par le vieux groom au moyen de son éternel tambour, lorsque le fatal destin voulut qu’Agba, surpris dans son escalade, fût conduit chez le sheriff.

Les faits étaient si accablants, le flagrant délit si positif, qu’Agba ne pouvait espérer d'échapper à son triste sort. De plus, singulièrement jaloux de cet ascendant que le Maure pouvait seul exercer sur ce cheval intraitable et mû par un sentiment d’envie et de rancune assez misérable, maïs fort humain, M. Roggers n’avait rendu aucun témoignage capable d’atténuer la faute du muet, en la rejetant, par exemple, sur l’attachement extraordinaire de ce malheureux pour son cheval.

Convaincu d'escalade nocturne et accusé de tentative de vol, Agba, conduit de la maison du sheriff dans la prison de Newgate, y demeura donc écroué en attendant le jour de son jugement.

Le hasard voulut qu’un geôlier se trouvât parent de mistress Kokborn, la femme de charge du quaker et que celle-ci, dans une visite à son cousin monsieur le porte-clefs, fût instruite de l’arrestation du Maure.

Bien que fort acariâtre, mistress Kokborn n’était pas absolument méchante ; aussi, lorsque son cousin lui eut appris que le muet, convaincu d’escalade, était aussi accusé de tentative de vol, la femme de charge s’écria que cela était impossible ; que sans doute le Maure était païen et qu’il serait un jour justement et éternellement brûlé comme tel, mais qu’il fallait pourtant avouer que ce païen, véritablement incapable d’une méchante action, n’avait sans doute tenté cette escalade que poussé par l’envie irrésistible de voir son cheval, dont cette malheureuse créature, ainsi que le chat Grimalkin, était affolée. Enfin, pour preuve de ce qu’elle avançait, mistress Kokborn apprit au porte-clefs une foule d’anecdotes sur le bizarre attachement du Maure pour le cheval et du cheval pour le Maure ; non sans faire observer que le pied fourchu, en d’autres termes l’ennemi des hommes, pouvait n'être pas absolument étranger à ces relations presque incroyables entre des êtres si peu chrétiens.

Ce récit, joint à la pénible position du muet, intéressèrent assez le geôlier pour qu’il conseillât à mistress Kokborn de prévenir le quaker du sort de son protégé ; mais, craignant que son maître, après avoir tiré le Maure de ce mauvais pas, ne le reprît à son service, la femme de charge ne goûta pas cette proposition, et les habitants de Burry-Hall

continuèrent d'ignorer le déplorable sort de leur ancien commensal. Néanmoins, grâce à ces renseignements donnés au porte-clefs par mistress Kokborn, cet homme s’intéressa davantage au Maure.

Ensuite de la plainte portée par M. Roggers, la justice informa. Le palefrenier qui permettait au muet de loger dans son écurie fut interrogé, et ce que possédait Agba mis sous les scellés. Ce pauvre inventaire se termina bien vite : il se composait du vieux caban oriental d’Agba, de ses deux paires de gants en crin et en velours destinés à panser Scham ; enfin, d’un peigne et d’une sorte de composition onctueuse destinée à lisser l’ondoyante crinière du barbe. Quant à la généalogie et aux amulettes de Scham, Agba les portait sur lui, en regrettant amèrement de n’avoir pu les replacer au cou de son cheval, et de le laisser ainsi désarmé à la merci du mauvais sort de l’épi.

Lors de leur descente domiciliaire dans le coin d’écurie occupé par le Maure, les gens du sheriff avaient trouvé Grimalkin bravement couché sur le caban et sur le vieux sac de poil de chameau où étaient enfermées les richesses de son maître, et fort disposé à le défendre. Mais en vain Grimalkin jura, se cramponna au caban, et donna même un assez violent coup de griffe à l’un des policemen ; Grimalkin, débusqué de sa position, fut fait prisonnier et emporté à Newgate dans le sac qu’il avait voulu si vaillamment disputer aux gens de loi.

Tout est consolation pour le malheureux ; aussi la joie d’Agba fut grande lorsqu’après le départ du sheriff qui était venu lui demander s’il reconnaissait comme sa propriété les objets saisis dans l’écurie, le geôlier entra tenant Grimalkin, et qu’il lui rendit ce fidèle compagnon.

Sans doute cette société fut douce et précieuse pour Agba ; mais bientôt la mélancolie la plus noire et la plus désespérée vint accabler le Maure. En vain le porte-clefs lui apportait de temps en temps quelques douceurs secrètement envoyées de Burry-Hall par mistress Kokborn, qui, tout en gardant le silence envers le quaker, avait à sa manière pitié du malheureux muet. Grimalkin profitait seul de ces bonnes choses ; le Maure mangeait à peine, et dépérissait à vue d'œil.

Sa prison était petite et sombre ; une lucarne grillée, étroite et fort élevée, y jetant une lumière vive et rare, l’éclairait à la manière de Rembrandt. Le Maure passait tristement ses jours accroupi sur son lit de bois, sa tête appuyée sur ses genoux, ses yeux noirs et perçants, souvent baignés de larmes involontaires, attachés sur l’ouverture par laquelle il voyait au moins quelquefois un coin de ciel bleu. Pendant cette contemplation extatique, d’une main il caressait machinalement Grimalkin, et de l’autre il froissait quelquefois avec rage contre sa poitrine les amulettes de Scham.

Jamais le Maure ne s’était trouvé dans une position si affreuse. Seul au monde, loin de son pays, accusé d’un crime des plus graves, ignorant ce dont on l’accusaïit, incapable de se défendre, et ne pouvant d’ailleurs offrir qu’une justification inadmissible, parce que personne n’eût compris le sentiment excentrique qui l’avait fait agir ; torturé par le souvenir de la terrible position de Scham, se croyant pour toujours séparé du barbe, subissant enfin l'influence énervante du malheur, de la solitude et de la prison, le Maure perdit bientôt tout espoir.

Alors, avec une résignation stoïque, il se courba sans murmurer sous le joug de la fatalité qui l’écrasait, bien con-

vaincu que, l’épi l’emportant décidément sur la balzane, Scham ne devait pas survivre aux horribles traitements dont l’accablait M. Roggers. Aussi le Maure, malgré l’horreur des Orientaux pour le suicide, se résolut-il d'abandonner une vie si malheureuse. Selon sa croyance, il espérait alors retrouver bientôt et pour toujours, dans les riantes plaines du paradis de Mahomet, son beau Scham, plus fier, plus ardent que jamais.

En un mot, Agba prit le parti de se pendre avec le cordon de soie qui supportait la généalogie de Scham.

Pourtant il donna encore une dernière pensée à son cheval, à son pays, aux radieux souvenirs de la première gloire de Scham. Alors le barbe lui apparut comme une vision magique, tout étincelant d’or ou d’acier sous sa housse de pourpre ; il le vit encore hennissant, tendant ses naseaux enflammés à la brise odorante et fraîche qui courbait la cime des palmiers ; il le vit encore heurtant de son pied libre et impatient le sable du désert, ou mollement couché à l’ombre de la tente du bey ; il le vit une dernière fois régner en maître et en sultan sur une troupe de blanches cavales, empressées, amoureuses, et jalouses de devenir les glorieuses mères de ces rejetons illustres que le capricieux destin avait semblé promettre à Scham en le douant d’une balzane blanche.

Puis, ces souvenirs douloureux augmentant encore la frénésie d’Agba, il monta sur son lit, attacha le cordon de soie à un des barreaux de la lucarne, et passa sa tête dans le nœud coulant qu’il y avait ménagé.…

À ce moment la porte de la prison s’ouvrit brusquement.

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