‹ Arabian Godolphin Sue EugèneChapitre 6 sur 9 · LA VISITE · texte numérisé non relu

LA VISITE

Rappelé à lui par ce bruit soudain, le Maure ne put exécuter son dessein.

Mais sa surprise, son embarras, ses traits altérés, et le cordon qui resta suspendu aux barreaux de la fenêtre, tout révéla à quelle extrémité ce malheureux se serait porté dans son désespoir sans cet incident.

Il était presque nuit, et les personnes qui entrèrent, brillamment éclairées par les flambeaux des porte-clefs, formèrent un singulier et étincelant contraste avec le sombre aspect de cette prison.

Au premier rang on voyait une femme d’une taille imposante ; elle venait d’atteindre sa soixante-onzième année, et pourtant ses traits nobles et réguliers étaient loin d'annoncer un âge aussi avancé. Habillée d’ailleurs très simplement d’une longue robe de satin brun, elle tenait sous son bras gauche un de ces petits épagneuls à soies blanches et orangées, devenus la souche depuis d’une race si précieuse et si connue sous le nom de chiens de Blenheïim. Son bras droit s’appuyait sur celui d’un homme jeune encore, vêtu, avec une extrême magnificence, d’un habit de velours bleu brodé d’or, à la mode française, poudré de poudre rose, et portant des manchettes de dentelles si longues et si magnifiques, qu’elles couvraient entièrement ses doigts chargés de pierreries. Enfin, des bas de soie blancs à coins brodés, un chapeau

à plumes blanches et des souliers à talons rouges complétaient le costume de ce gentilhomme, qui pouvait rivaliser d'élégance avec le plus brillant seigneur de la cour de France.

Cette femme d’un si grand air était Sarah Jennings, duchesse de Marlborough, veuve du fameux Jean Churchill, prince et duc de Marlborough, à la mémoire duquel elle était demeurée si fidèle, qu’elle répondit à lord Conningsby, et plus tard au duc de Somerset, qui demandaient sa main : « N’eussé-je que trente ans au lieu de soixante, je ne consentirais pas que l’empereur du monde succédât dans un cœur qui appartient tout entier au duc de Marlborough. »

Bienfaisante et pieuse, oubliant dans des œuvres charitables une des plus grandes existences de son siècle, madame la duchesse de Marlborough visitait souvent les prisons, s’informant des fautes ou des crimes de ceux que la loi y renfermait, et s’intéressait vivement à ceux qui tâchaient de faire oublier le passé par leur repentir, ou aux malheureux dont la triste position méritait la pitié.

Le seigneur qui donnait le bras à madame, la duchesse de Marlborough était le comte de Godolphin, son gendre, fils du fameux Sidney, vicomte de Rialton et comte de Godolphin, grand-trésorier d'Angleterre, qui joua un rôle si important dans la révolution de 1688, et mourut en 1710.

Lord Godolphin accompagnait donc ce jour-là madame la duchesse de Marlborough, sa belle-mère, dans une visite qu’elle répétait assez souvent à Newgate.

On l’a dit, le cordon de soie encore pendant, la pâleur, les traits bouleversés du Maure n’annonçaient que trop son fatal projet. Cette circonstance, jointe à son air étranger et à

l’infirmité dont il était frappé, émurent vivement la duchesse de Marlborough. Elle fit sa demande habituelle au directeur de la prison : « Quel est le crime de cet homme ? »

Heureusement pour Agba, le cousin de mistress Kokborn avait jasé ; or, l’histoire du Maure escaladant une écurie pour revoir son cheval était devenue une des touchantes chroniques de Newgate, et le directeur la raconta avec un sentiment de bienveillance pour le muet.

La duchesse de Marlborough fut émue jusqu'aux larmes, et son gendre, lord Godolphin, se transporta d’admiration pour Agba et pour son cheval.

Voyant l’intérêt qu’on prenait à son protégé, le geôlier se hasarda de dire tout bas au directeur que le quaker de Burry- Hall répondrait bien certainement de l’honnêteté du Maure ; qu’il le déclarerait incapable de tout vol ou méchante action, et qu’au besoin toute la maison du quaker appuierait cette assertion.

Le directeur fit part de cette nouvelle circonstance à madame la duchesse de Marlborough, qui, de plus en plus satisfaite de pouvoir dignement exercer sa bienveillance, le pria de lui donner quelques notes sur Agba, tandis que lord Godolphin jura tous ses serments que le Maure et son cheval, une fois retirés, l’un de Newgate, l’autre de la taverne du Lion-Couronné, ne quitteraient jamais son haras de Gog- Magog, du comté de Cambridge.

Inquiet, tremblant, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, parce qu’il s’y croyait absolument étranger, le Maure debout, les yeux baïissés, s’appuyaïit contre le mur, car il se sentait très faible.

« Ce pauvre malheureux entend-il l’anglais ? —- demanda la duchesse de Marlborough.

— Oui, Votre Grâce, — répondit le directeur, -— il l’entend assez bien. »

Alors s’adressant à Agba, la duchesse lui dit avec un accent rempli de douceur et de bonté : « Vous avez manqué de devenir bien coupable en attentant à vos jours, mon ami; vous doutiez de la Providence, et vous voyez pourtant qu'elle est venue à votre aide... Ce qu’on m'a dit m'intéresse à vous. Comptez sur mon appui et sur la justice de vos juges. Tenez, voilà pour vous... Reprenez courage et bénissez Dieu.

Et ce disant, la duchesse lui donna deux guinées, que le Maure reçut d’un air stupide.

« Et moi, mon garçon, je te jure, de par Dieu ! qu’une fois hors des griffes de tes juges, puisque tu aimes tant ton cheval, tu trouveras toute la vie un abri pour toi et pour lui à Gog-Magosg ; car, par le ciel, ta conduite sera un exemple vivant à donner aux gens de mon haras, qui verront ce que doit être l’affection de l’homme pour le cheval. Aussi, tiens, voilà deux guinées pour acheter une bride neuve à ton cheval ; je ferai venir Roggers, et, par le diable ! je lui payerai ton barbe ce qu’il voudra, car je ne veux pas que vous soyez jamais séparés. »

Puis, sur un signe de la duchesse, lord Godolphin lui offrit de nouveau son bras.

Les lumières disparurent avec les geôliers, les portes se refermèrent, et Agba, se retrouvant seul dans l’obscurité avec Grimalkin, crut d’abord fermement avoir fait un rêve.

Pourtant, sentant les guinées tinter dans sa main, Agba fut bien forcé de croire à la réalité de cette scène ; puis il vint à se rappeler quelques mots confus, entre autres : « Tu ne quitteras plus ton cheval; je l’achèterai à Roggers. » Ces mots surtout résonnaient si délicieusement à ses oreilles, que le pauvre muet ne voulut plus douter qu’ils fussent vrais.

Enfin, si tant d’espérances si peu attendues se réalisaient, pensait Agba, l'influence de la balzane n’était-elle pas miraculeusement démontrée ?

Que dire de plus ? les promesses de madame la duchesse de Marlborough et de lord Godolphin se réalisèrent. Traduit devant les juges et défendu par le bon quaker, qui était venu en hâte de Burry-Hall avec le révérend ministre

Harisson, au premier avis qu’il avait eu de l’arrestation du Maure, Agba fut acquitté à la demande même de M. Roggers, d’ailleurs enchanté de se défaire avantageusement d’un animal aussi intraitable que Scham, qu’il vendit vingt-cinq guinées à lord Godolphin.

Agba, mis en liberté, dut donc aller remercier son bienfaiteur. Ce dernier avait réservé au Maure le plaisir d’aller lui-même chercher Scham chez M. Roggers, mission dont les palefreniers du Lion-Couronné témoignèrent une grande joie, car le sort du pauvre Johny et de son camarade leur était toujours resté présent à la mémoire.

On pense avec quel bonheur Agba se rendit à la taverne de M. Roggers, quelle fut son émotion et ses larmes lorsqu'il revit Scham, et qu’il put ôter un à un tous les indignes liens qui entravaient les mouvements de ce noble animal.

Lorsque Scham se sentit tout à fait libre, il regarda fixement Agba, puis il tressaillit sous sa longue crinière, coucha ses oreilles, et s’approcha peu à peu du Maure, d’abord avec une sorte de défiance ; puis, s’arrêtant tout à coup, il fit entendre un petit hennissement craintif, en plissant ses larges naseaux ; mouvement qui, joint à la mobilité expressive de ses grands yeux bruns, inquiets et étonnés, donnait à sa belle tête la physionomie la plus intelligente.

Enfin, Agba ayant frappé dans ses mains d’une façon particulière, le cheval fit un bond : il n’avait plus de doute, c'était lui, son ami; alors se cabrant à demi, puis bientôt courbant son cou nerveux, il s’approcha d’Agba, et vint frotter sa tête contre sa poitrine pour lui demander une caresse.

Cet accès de sensibilité passé, le premier soin du Maure fut de remettre pieusement au cou du barbe ses amulettes et

sa généalogie, et de baiser religieusement la balzane, source de tant de prospérité.

Après quoi, Scham quitta la taverne du Lion-Couronné, sans y laisser, il faut le dire, de regrets. Le Maure le monta fièrement pour aller rejoindre lord Godolphin, qui l’attendait dans la cour de ses écuries. Quoique faible encore, Scham, semblant heureux et fier du poids qu’il portait, piaffait et se cabraïit. Ce fut ainsi qu’il arriva devant lord Godolphin.

Il faut le dire, lors même que le préjugé qu’on avait alors presque généralement en Angleterre contre les chevaux race barbe et arabe n’eût pas été aussi prononcé, l’état de maiïgreur de Scham et les stigmates des souffrances qu’il avait supportées n'étaient pas faits pour triompher de cette antipathie.

Lorsque le Maure arriva triomphant sur Scham, lord Godolphin causait avec un petit homme, jeune encore, maigre, nerveux, et vêtu d’un habit de drap vert de Lincoln, galonné en argent, portant des culottes de daim et des bottes de voyage. Sa physionomie était fine, railleuse ; mais la perte presque absolue de ses dents donnait quelque chose de hideux à son sourire moqueur, qui découvrait des gencives presque dégarnies.

« Arrête-toi là, » — dit lord Godolphin à Agba. Le muet s’arrêta fièrement campé en empereur romain.

« Regarde un peu ce cheval, Chiffney, — dit lord Godolphin au petit homme vêtu de drap vert, qui n’était autre chose que le chef du haras de Gog-Magosg.

— Eh bien ! Chiffney ? — dit lord Godolphin.

— Votre Grâce m’a dit, je crois, qu’il ne se montaïit nine s’attelait qu'avec la permission de cet homme ?

— Sans doute ; mais comment le trouves-tu ?

— Des membres assez beaux, une carcasse passable et une vilaine tête ; de plus c’est un véritable fils de Barbarie. Qu'est-ce que Votre Grâce pense faire d’une pareille bête ?

— Ma foi, je n’en sais rien. Ce pauvre diable et son cheval m'ont intéressé, voilà tout, et je n’ai pas songé à ce que j'en pourrais faire. Mais, comme le cheval n’est bon à rien, on le lâchera dans les prés de Gog-Magos, et tu emploieras l’homme au haras ; avec un tel amour des chevaux, il ne peut qu'être utile.

— Votre Grâce me permet-elle de lui faire une observation ?

— Parle.

— Votre Grâce sait qu'il faut remplacer l’agaceur d'Hobgoblin! ; si milord y consent, ce barbe fera parfaitement l’affaire.

— Ah ! pardieu ! Chiffney, tu es un homme merveilleux ! Eh ! mais, sans doute, ce pauvre diable en servira ! »

1 Agaceur, boute-en-train.

Puis s’adressant à Agba : « Tu suivras monsieur, — et il montra Chiffney, — et tu lui obéiras comme à moi. »

Le Maure salua profondément et suivit Chiffney.

Et pourtant si Agba eût été instruit du triste et odieux rôle qu’on destinait à Scham, il eût préféré mille fois voir le barbe de nouveau renfermé dans l’écurie de M. Roggers, ou peut-être mort de la mort la plus cruelle.

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