‹ Arabian Godolphin Sue EugèneChapitre 7 sur 9 · GOG-MAGOG · texte numérisé non relu

GOG-MAGOG

Ignorant donc le sort que lord Godolphin, à l’instigation de Chiffney, réservait au pauvre Scham, Agba partit le lendemain pour Londres, se dirigeant joyeusement vers le nord monté sur un double pony bai, la seule robe dont la couleur n’irritât pas Scham, que le Maure conduisait en main, et sur le dos duquel Grimalkin, à la grande joie des passants, se prélassait fièrement.

Agba suivait la route du comté de Cambridge, où était situé Gog-Magos, propriété du lord. Le muet ne voyageait pas seul ; il accompagnait Chiffney qui, retournant au haras, voyageait à cheval avec un domestique, les communications par les voitures étant alors peu commodes et peu rapides.

Agba, voyant en Chiffney le représentant de lord Godolphin, tâcha de lui plaire par tous les soins qu’il put rendre, soit à lui, soit à ses chevaux. Rien d’ailleurs n’était plus méritoire que la conduite d’Agba, car Chiffney ne perdait jamais l’occasion d’accabler Scham de plaisanteries et de sarcasmes ; mais le Maure les supportait presque indifféremment et avec un fier dédain.…

Ayant vu Scham arraché déjà deux fois si miraculeusement au plus fatal destin, s’étant vu lui-même, au moment de se pendre, non moins miraculeusement sauvé par la généreuse intervention de madame la duchesse de Marlborough, la foi du Maure dans l’heureuse influence de la balzane était

décidément devenue des plus robustes, et il s’était juré de se livrer désormais aveuglément et sans crainte aux caprices du sort, quelque extraordinaires qu’ils lui parussent, certain qu’ils ne pouvaient, malgré les plus affreuses traverses, n’aboutir jamais qu’à la plus grande gloire et à l'illustration de Scham.

On doit seulement remarquer qu’en s’adonnant à une si imperturbable confiance dans la bonne étoile de Scham, Agba ignorait encore le nouveau destin réservé au barbe, odieuse particularité qui eût sans doute modifié ses radieuses espérances.

Néanmoins le Maure s’épuisait en vaines conjectures pour tâcher de pénétrer quelle serait la nature des fonctions qu’on attribuerait à Scham, ce dernier ayant trop bien fait ses preuves d’invincible opiniâtreté pour laisser croire qu’il consentirait désormais à être monté ou soigné par d’autres que par le muet. Aussi Agba ne comprenait-il absolument pas ce que lord Godolphin pouvait attendre d’un animal si indomptable.

Néanmoins, une idée radieuse, splendide, traversant la pensée d’Agba comme un trait de feu, illuminait quelquefois à ses yeux l’avenir du barbe de la gloire la plus éclatante. Mais cette idée semblait si en désaccord avec le peu de cas qu’on paraissait faire de Scham, que le muet n’osait s’y arrêter.

Pourtant la balzane ne prédisait-elle pas clairement à Scham une carrière illustre et magnifique pour lui et pour sa descendance ? En un mot, le Maure, dans ses accès d’ambition frénétique, pensait quelquefois que le lord voulait peut-être tirer race de Scham.

Cependant, tout en traitant bien et convenablement le barbe, on ne l’entourait pas de ces soins délicats et particuliers qu’on prodigue ordinairement à un étalon de prix. Puis le Maure entendait souvent Chiffney parler avec l’admiration la plus excentrique, la plus passionnée d’un certain Hobgoblin, unique sultan du haras de lord Godolphin.

Selon Chiffney, rien au monde n’était plus merveilleux, plus rare et plus précieux qu’Hobgoblin ; car les fils et les filles de ce cheval, prodiges de force et de beauté, réunissaient, comme leur illustre père, les plus divines perfections. Enfin Hobgoblin devait avoir l’inappréciable honneur de régénérer le sang de la race anglaise qui, à cette époque, commençait à s’appauvrir en perdant sa première pureté, due, selon les historiens, à l’inappréciable croisement des chevaux ramenés d'Orient lors des croisades.

Hobgoblin n’était pourtant pas un cheval de race barbe ni arabe ; quoique beau et plusieurs fois vainqueur à New- Market, sa construction le distinguait presque radicalement de ce type incomparable. Mais tels étaient les préjugés du temps, qu’au lieu de remonter à cette source primitive et pure pour y retremper une espèce abâtardie, on se contentait d’une lointaine et pâle descendance, souvent affaiblie par

d’obscurs mélanges.

Toutefois, selon les idées de lord Godolphin, Hobgoblin réunissait les qualités nécessaires à cette régénération complète ; aussi ne pouvait-on trouver pour le sérail d'Hobgoblin de cavales d’assez noble origine ; chacune de ces fières sultanes devait réunir les formes les plus parfaites et les plus exquises à la généalogie la plus précieuse. Lord Godolphin venait même d'acheter six cents guinées une merveille de ce genre, nommée Roxana, fille de Fling-Childers et de Manica,

et citée dans les trois royaumes pour sa vitesse, sa force et sa beauté non pareilles.

D'une nature essentiellement irritable et nerveuse, Roxana, encore un peu souffrante des suites de son dernier triomphe à New-Market, n’était pas encore arrivée à Gog- Magog ; mais M. Chiffney ne tarissait pas sur les qualités extraordinaires et sur les espérances que lord Godolphin devait fonder sur la génération future de Roxana et d'Hobgoblin.

Or, de tous les renseignements précédents donnés par Chiffney à Agba, il ne résulta qu’une chose, à savoir qu’avant d'arriver à Gog-Magog, le Maure détestait cordialement Hobgoblin, auquel, à part même son affection, il eût préféré mille fois Scham pour le seul fait de l’inappréciable noblesse de son origine. Les rares qualités qu’on attribuait à Hobgoblin n’étaient dues, selon le Maure (qui en cela devinaïit juste), qu’à une goutte de ce sang si riche et si pur dont les veines de Scham étaient gonflées.

Enfin les voyageurs arrivèrent à Gog-Magosg.

Aussitôt M. Chiffney indiqua au Maure une grande et belle box, plus belle encore que celle du quaker, qui devait servir d’écurie à Scham. Agba eut sa chambre à côté, et jusque-là, aux yeux du Maure, tout était satisfaisant et conséquent à l'influence qu’il attribuaïit à la balzane.

Le haras de lord Godolphin était tenu et ordonné avec un soin et une splendeur rares ; mais ce qui excitait vivement l’inquiète et jalouse curiosité d’Agba, c'était le désir de voir Hobgoblin, l’heureux roi, l’orgueilleux sultan de ce séjour.

Le lendemain de son arrivée, le Maure fut admis à jouir de cet honneur, et ce fut M. Chiffney lui-même qui daigna le conduire à l’écurie ou plutôt au palais de ce cheval si vanté ;

car le luxe extrême qu’on déploie encore dans certaines écuries d'Angleterre était dans ce temps-là de beaucoup surpassé, et devenait même souvent très ridicule à force d’éclat et de recherche.

Avant de l’introduire auprès d'Hobgoblin, M. Chiffney, d’un air triomphant et dédaigneux, dit au pauvre Maure, avec un accent de fatuité inexprimable : « Tu vas enfin voir ce que c’est qu’un cheval... ce qu’on peut appeler un cheval. »

Agba dévora cet outrage amer et suivit M. Chiffney.

Hobgoblin habitait un vaste bâtiment séparé des écuries par une grande cour sablée d’un sable fin et épais, et destinée à ses ébats de chaque jour. Cette cour traversée, on entrait dans une sorte de vestibule surmonté à l’extérieur d’un fronton de marbre bleu turquin, supporté par deux hippogriffes, au milieu duquel était écrit, en lettres de bronze doré: HOBGOBLIN !! nom triomphal suivi de trois points d'exclamation de l'effet le plus impertinent et le plus audacieux.

Le vestibule était, comme le reste du bâtiment, pavé de briques d’une pâte si fine et d’un rouge entretenu si vif par l'huile qu’on y répandait modérément, qu’on eût dit une brillante porcelaine. Les murs étaient de stuc blanc sans autre ornement que des bas-reliefs d’après l’antique, représentant la cavalcade du Parthénon.

Venait ensuite une vaste pièce à demi lambrissée de boiseries de chêne sculpté et orné d’incrustations de bois de houx, dont la blancheur luisante étincelait comme de l’argent sur le fond brun des panneaux. Ces sortes d’arabesques, du travail le plus fin et le plus délicat, et dont le dessin avait été

donné par Keller, fameux ornemaniste français, encadraient, au milieu de leurs gracieux rinceaux, des centaures et des têtes de chevaux parfaitement rappelés dans chaque motif. Ces lambris n’ayant que huit pieds de haut, le reste de la pièce était tendu du plus fin drap vert de Lincoln, galonné aux armes du lord. Sur cette tenture on voyait un grand nombre de tableaux peints par Stubss, qui représentaient Hobgoblin dans toutes les phases de sa gloire et de ses triomphes -— à l’écurie — en liberté — avant la course -— après la course.

Enfin, à travers les vitres de deux sortes de reliquaires du même précieux travail et du même caractère que les lambris, et placés de chaque côté de la porte, on remarquait, se détachant sur un fond de velours cramoisi, dans l’un les coupes d’orfèvrerie d’or et d’argent gagnées par Hobgoblin, et dans l’autre ses fers de course à peine ternis par le contact du turf, ainsi que la bride, le mors et la selle qui avaient habituellement servi à son jockey pour le courir.

Dans cette pièce, deux palefreniers uniformément vêtus se tenaient jour et nuit attentifs aux moindres mouvements d'Hobgoblin, qu’ils voyaient continuellement à travers de larges fenêtres garnies de carreaux et grillées du côté de la box par un fil de laiton doré très serré.

Ébloui de ces merveilles, mais surtout profondément convaincu que Scham devait être mille fois plus digne qu'Hobgoblin d’habiter ce palais, Agba suivait M. Chiffney, qui lui laissait malicieusement le temps d'admirer chaque chose.

Enfin, les portières de drap aux pentes richement brodées et blasonnées aux armes du lord crièrent sur leurs tringles ; les deux portières sculptées de la porte de la box,

mues par un ressort, disparurent dans leurs coulisses (les portes étaient ainsi construites de crainte que leurs battants, saillant en dehors, ne blessassent le cheval en entrant ou en sortant), et Agba put contempler la divinité du temple.

Paresseusement couché sur une molle et épaisse litière de paille fine et dorée, Hobgoblin, après avoir jeté un regard de dédain sur les importuns qui venaient l’interrompre, se leva nonchalamment. D’une robe grise à crinière noire, Hobgoblin, comme tous les étalons consacrés à la reproduction, était d’un grand embonpoint, fruit d’une nourriture des plus substantielles. Cette obésité faisant disparaître les muscles sous la graisse, empêchait de distinguer quelle était la pureté de lignes de sa construction.

Seulement ses membres semblaient grêles pour sa taille ; mais sa tête, petite et carrée, était charmante d’expression et de caractère.

De grands coussins rembourrés de crin et recouverts d’un épais cuir de Cordoue, hauts de huit pieds, et cloués à la muraille par des clous dorés, entouraient la partie inférieure de cette box. Le reste était tapissé de drap vert, qui, se mariant harmonieusement aux tons fauves de cuir, faisait encore valoir la couleur brillante et claire d’'Hobgoblin.

Deux râteliers en bronze doré, placés à chaque angle du mur, et deux petites mangeoires revêtues (par un luxe digne du cheval de Caligula) d’étincelantes plaques d’argent assez épaisses, complétaient les accessoires de cette écurie splendide.

Enfin à travers deux fenêtres opposées à celle de l’antichambre et grillées comme elle de fil de laiton doré, on voyait une immense prairie, traversée par un ruisseau d’eau

vive et semée de petits bouquets d’arbres, qui servait de parc à Hobgoblin, lorsque le temps venait de le laisser au vert.

Une porte faisant face à celle du vestibule ouvrait sur un porche élégant, qui conduisait à ce délicieux tapis de verdure, mélangé d’un trèfle épais, ras et parsemé de petites fleurs d’un violet pourpré.

On le répète, tout en admirant cette splendeur, Agba songeait avec une amertume navrante à la modeste simplicité de l’écurie de Scham, et regardait plus décidément que jamais Hobgoblin comme un impudent et indigne usurpateur.

Le Maure ignorait toujours l’emploi qu’on réservait au barbe. Du reste, à part sa haine méprisante contre Hobgoblin, jamais Agba ne s’était trouvé plus heureux. Il soignaïit et montait Scham à sa guise ; il lui avait religieusement remis ses amulettes et sa généalogie au cou. Enfin le barbe, sortant de l’état de maigreur et de misère qu'il devait aux expérimentations de M. Roggers, reprit, ainsi que Grimalkin, un embonpoint raisonnable, et leurs robes brillèrent bientôt d’un nouveau lustre.

Quelques mois se passèrent ainsi. Ce ne fut que lors de l’arrivée de la sultane Roxana à Gog-Magog, que les terribles et nouvelles tribulations de Scham et d’Agba atteignirent leur apogée.

ROXANA

Le printemps de 1733 commençait à couvrir de verdure les environs de Gog-Magosg ; le temps était radieux, lord Godolphin et quelques-uns de ses hôtes de Gog-Magog attendaient l’arrivée de Roxana avec une grande impatience. On doit donner d’abord quelques particularités des plus bizarres et des plus excentriques sur le caractère de cette beauté célèbre.

Impressionnable et fantasque à l’excès, Roxana, sans être nullement vicieuse, était d’une organisation si délicate et d’une si grande susceptibilité nerveuse, qu’on ne pouvait prendre avec elle trop de ménagements. Timide et presque farouche, un son de voix trop rude, un mouvement trop brusque lorsqu'on s’approchait d'elle, la rendaient tremblante et ombrageuse... Remplie d’ardeur et de feu, jalouse, impatiente d’un orgueil presque féroce, une fois arrivée sur le turf, et reconnaissant ses rivaux et ses rivales aux jockeys qui les montaient, elle se serait montrée envers eux (rivaux, jockeys et rivales), avant ou après la course, dans des dispositions si hostiles, qu’on était obligé de ne l’amener au point de départ que la dernière et les yeux bandés.

Une autre particularité du caractère de Roxana, qu’on expliquera bientôt, nécessitait d’ailleurs impérieusement cette dernière mesure. Mais une fois le mot sacramentel —

Partez ! prononcé, toutes ces fureurs jalouses, toute cette ambition dévorante, se concentraient en un immense désir de vaincre, servi par une force puissamment nerveuse, par un courage de lionne et une vitesse d’oiseau ; aussi Roxana était-elle toujours sortie victorieuse des luttes les plus acharnées.

Une circonstance fort singulière peut d’ailleurs donner une idée de son caractère, d’une pénétration, d’une intelligence et d’une activité vraiment incroyables.

Les chevaux que l’on destine à courir sont préalablement soumis à un régime et à un traitement d'hygiène particulier. Entre autres habitudes, on ne les exerce journellement que soigneusement couverts de caparaçons et de camails chauds et moelleux qui les enveloppent entièrement ; puis de temps à autre, afin de faire une répétition de la course, on les découvre, et on les monte à peu près dans les mêmes conditions que le jour où ils doivent concourir pour le prix. Enfin, à des époques déterminées par le système de leur constitution, on augmente le nombre des couvertures, et on les fait galoper ainsi une distance donnée, afin de débarrasser leurs muscles de tout embonpoint superflu par cette transpiration forcée.

Roxana se soumit une première fois à ces formalités, ainsi qu’à toutes celles qui complètent le régime de course, et gagna brillamment le prix de New-Market.

Mais telle était la pénétration de son instinct et l’ardente vivacité de ses impressions, que lorsque, l’année suivante, on mit de nouveau Roxana au même régime, devinant à ces préparatifs qu’on la destinait à courir encore, sa tête s’exalta

tellement’, soit par le souvenir de son premier triomphe, soit par l’impatience d’en remporter un nouveau, soit par la crainte de n’y pas réussir, que Roxana, continuellement préoccupée de cette idée, inquiète, agitée par une incessante excitation fébrile, perdit bientôt le sommeil et l’appétit ; puis ses forces s’épuisant peu à peu par cet état d’anxiété perpétuelle, lors d’un premier essai préparatoire, on la trouva, avec le plus grand étonnement, tout à fait au-dessous d’ellemême.

Avec cette persévérance et cette sagacité d'observation naturelle aux gens qui, aimant les chevaux avec passion, étudient attentivement leurs instincts et leurs mœurs, le maître de Roxana, après plusieurs expériences, pénétra la cause de l’état maladif de sa favorite, et s’arrangea de façon à ce qu’elle ne sût jamais qu’elle était en condition de course, en retranchant de son régime tout ce qui aurait pu lui apprendre qu’on la destinait à courir de nouveau. Ainsi les galops en couvertures, la privation d’eau, le ferrage avec des plates, et jusqu’à l’élégant nattage de sa crinière, tout fut supprimé.

Aussi quelle joie ressentit le maître de Roxana lorsqu'il la vit, cessant d’être absorbée par la pensée de courir, reprendre son sommeil, l'appétit et la santé. Puis un jour, jugeant ses forces suffisamment rétablies, il l’amena brusquement sur le terrain d’essai.

2 La célèbre Miss Annette, appartenant à lord Henry Seymour, et qui a gagné 120,000 francs de prix, était particulièrement sujette aux mêmes symptômes, et offrait la même analogie de caractère.

Prête à partir comme ses concurrents, Roxana n’eut pas le temps d’user ses forces par les stériles élans d’une impatience physique et morale ; aussi, concentrant tant de volonté, d'énergie et d’ardeur dans un effort de vitesse, elle battit ses rivaux. Mais pour avoir été éludée, l’espèce de révolution que causaient à Roxana toutes les anxieuses péripéties d’une course n’en fit pas moins ressentir sa réaction, qui, suivant l'essai au lieu de le précéder, rendit Roxana souffrante pendant quelques jours.

Comprenant alors cette extrême susceptibilité d’organisation, mais confiant dans sa force et dans son énergie, son maître continua de tromper l’impatiente ardeur de Roxana en lui déguisant ses projets jusqu’au moment solennel, ne la soumit à aucun essai, et le jour de la course de New-Market, l'ayant fait conduire sur le turf les yeux bandés, il ne lui ôta son bandeau qu’au moment du départ.

Or, ce qui était arrivé lors de l’essai se renouvela : Roxana gagna ce nouveau prix royalement, mais une assez longue maladie suivit ce second triomphe.

Ce fut donc après avoir été rétablie des suites d’une troisième victoire que Roxana, alors appartenant à lord Godolphin, arriva soigneusement accompagnée à Gog-Magosg, afin d’être la sultane favorite de l’heureux, trois fois heureux Hobgoblin.

On dit trois fois heureux Hobgoblin, parce que la merveilleuse beauté de Roxana, qu’on va tenter de peindre, l’eût rendue digne de l’amour du cheval de Mahomet lui-même.

Roxana arrivant, conduite par Chiffney, s’arrêta donc devant la porte de Gog-Magog, coquettement encapuchonnée dans son camail de drap vert, comme une femme dans

ses coiffes. Tout ce qu’on voyait d’elle c'était d’abord, à travers les œillères du chanfrein, deux yeux noirs à fleur de tête, bien brillants, bien ouverts, et, quoiqu’un peu étonnés, remplis d'intelligence et de feu; puis deux naseaux bleuâtres, nuancés de rose, qui, dans leurs mouvements continuels pleins de grâce et de mutinerie, laissaient apercevoir, de temps à autre, des lèvres du plus tendre incarnat ; enfin le jeu de ses larges hanches et de ses jambes déliées et nerveuses qui faisaient onduler doucement les pans armoriés de sa housse, ainsi qu’en marchant l’Andalouse fait tressaillir les plis de sa courte basquine.

En tâchant de deviner la beauté de Roxana sous les vétements qui la cachaïient, les amis de lord Godolphin, qui ne la connaissaient pas encore, devaient à peu près ressentir ce désir curieux et irritant qu’on éprouve, lorsqu’au bal on a rencontré deux grands yeux étincelants à travers l’immobilité du masque, et qu’à chaque pas d’un pied charmant

on a vu voluptueusement tressaillir le satin noir du domino.

Un instant lord Godolphin fut indécis ; il ne savait s’il devait faire assister ses amis à la toilette de Roxana, et jouir de leur surprise, de leur extase croissante, à mesure qu’on découvrirait à leurs yeux charmés chacune de ses beautés idéales, ou bien s’il la leur montrerait tout à coup rayonnante de ses seuls attraits, comme une autre Vénus aphrodite... Ayant pris ce dernier parti, le lord dit quelques mots à l'oreille de Chiffney, et l’heure du déjeuner sonnant, tous entrèrent au château.

Le pauvre Agba avait admiré plus que personne ce qu’on pouvait admirer de Roxana : pour la première fois depuis son départ d'Afrique, il s’était même senti profondément remué par cette sensation inexprimable, mais familière à ceux qui,

aimant ou cherchant le beau par passion ou par instinct, n'importe où il se trouve, ne pouvant vaincre une sorte d’extase lorsqu'ils le rencontrent.

Ceci fut fatal ; car le Maure s’était si complètement identifié à son cheval, qu’il fut presque effrayé en s’apercevant qu’il commençait d'admirer Roxana et de la désirer pour Scham avec un emportement qui tenait de la passion... Non qu’Agba pensât que le barbe n’était pas digne d’une telle alliance.. jamais à ses yeux, au contraire, plus de convenances, plus de conditions de noblesse et de valeur ne s'étaient rencontrées réunies ; mais le Maure pressentait avec désespoir que, favorisé par l’aveugle destin, ce parvenu d’'Hobgoblin amblerait de prime saut une si rare et si précieuse fortune.

Ce fut donc avec un sentiment de tristesse et de jalousie amère que le muet alla s’enfermer avec Scham et Grimalkin, croyant d’ailleurs agir sagement en n’assistant pas à l’exhibition de Roxana, dont les charmes incomparables eussent peut-être tout à fait altéré sa raison, en lui faisant regretter plus éperdument encore qu’on regardât Scham comme indigne d’elle.

Lord Godolphin s'était conduit avec la plus savante coquetterie en faisant apparaître Roxana ainsi qu’elle apparut, non le jour de son arrivée, mais le lendemain, aux yeux éblouis des hôtes de Gog-Magocg.

Il était dix heures du matin ; le soleil éclairait splendidement une assez vaste prairie sur laquelle lord Godolphin avait ordonné d’amener Roxana, sachant combien le grand jour et la verdure avantagent les chevaux.

Arrivant menée en main par Chiffney, enfin Roxana parut devant les hôtes de Gog-Magocg.

Après un contemplatif et long silence, une sorte de murmure d’admiration allant crescendo finit par éclater par les louanges les plus excessives.

Roxana, absolument nue, était conduite en main par Chiffney, au bout des rênes d’une légère bride de soie orange seulement ornée de chaque côté du frontail de deux houppes de même couleur.

Inondée de lumière, il serait presque impossible de peindre la couleur changeante de la robe de Roxana ; d’un blanc de lait à reflets argentés ou vermeils, selon qu’elle était dorée par le soleil ou voilée par le clair-obscur, ses flancs se nuançaient de rose, tandis que des tons d’un gris d’azur, d’une délicatesse extrême, dessinaient le tour de ses grands yeux et de ses naseaux ; enfin ses crins ondoyants, d’un gris sombre et sanguin, qui teignait aussi ses extrémités nerveuses, faisaient encore ressortir la blancheur de son cou.

À mesure que la vue de l’espace et de la prairie animait Roxana, à mesure qu’elle sentait l’air vif et frais soulever la frange soyeuse de sa crinière, ses veines, commençant à se gonfler, marbraïent le satin de sa peau de leur réseau bleuâtre.

Arrondissant alors son beau cou comme un cygne qui veut mettre sa tête sous son aile, marchant, se cadençant avec tant de grâce et de légèreté sur l’épais et vert gazon, qu'il se courbaïit à peine sous l’ivoire de ses pieds ; Roxana, voulant sans doute exprimer à sa manière l’épanouissement de vie, de joie et de jeunesse qui, rayonnant en elle à la vue du soleil et de la verdure, la soulevait pour ainsi dire de

terre, fit entendre un long hennissement, maïs fier, mais retentissant comme le son d’une trompette d’airain…

Presque aussitôt un hennissement lointain, et non moins fier, non moins retentissant, lui répondit.

Ce n’était pas Hobgoblin ; car, après avoir gloutonnement vidé sa mangeoire d’argent, il sommeillait paresseusement couché sur la litière de son palais.

C’était la voix de Scham, toujours inquiet, agité, nerveux, auquel ce hennissement, sans doute, venait de rappeler une des blanches favorites de son harem de Tunis.

À ce bruit, Roxana devint admirable d’expression, d'intelligence, de geste et de couleur.

S’arrêtant brusquement elle tressaillit... tourna lentement sa belle tête du côté du haras, et la prunelle de son grand œil noir à moitié caché par la longue mèche de sa crinière, se détachant sur le blanc nacré de l’orbite, prit une indicible expression d’étonnement et de stupeur... puis... dressant la conque veloutée de sa petite oreille, elle parut écouter avec une agitation ardente et silencieuse.

Aucun nouveau bruit ne s’éleva... le vent bruissait dans les feuilles de mai, tandis que le lord et ses hôtes attentifs suspendaient leur respiration.

Rendue plus inquiète peut-être par ce silence profond, Roxana fit entendre un nouveau hennissement, mais plus contraint, plus timide, plus court, et presque interrogatif.…

Appesanti par sa digestion, Hobgoblin continuait de sommeiller ; mais Scham, qui avait sans doute discrètement entendu cette seconde interpellation, pour y répondre, fit à deux fois résonner les échos de Gog-Magog du cri le plus

fier, le plus éclatant, le plus terriblement passionné qui soit jamais sorti de la vaillante poitrine d’un cheval de désert !

Alors Roxana parut être sous l'influence d’une obsession nerveuse. Elle demeura immobile et tremblante ; sa respiration se précipita ; ses larges flancs battirent convulsivement, puis sa robe naguère lisse, blanche et argentée, devenant bientôt humide d’une moiteur fiévreuse, cette tiède vapeur l’ombrant çà et là de tons plus sombres, irisa aussi son cou, ses épaules et ses robustes hanches des mille nuances de la nacre et de l’opale.

Assez longtemps confuse et interdite, Roxana paraissait hésiter encore entre un désir ardent de répondre à Scham, et peut-être un instinct naturel de contrainte et de retenue... par deux fois sa poitrine gonflée sembla prête à laisser échapper un cri retentissant, et par deux fois elle sut impérieusement le contenir.

Tout à coup un autre hennissement, mais lourd, mais gêné, mais étouffé, et presque insolent à force de brièveté, attira l’attention de Roxana.

C’était le sultan Hobgoblin, qui, s’éveillant enfin, avait prêté l’oreille, et avait répondu tant bien que mal à une provocation qu’il s’attribuait présomptueusement. Il serait impossible d'exprimer l’air de fier mépris avec lequel Roxana, redressant sa belle tête, alors mutine et dédaigneuse, écouta cet appel essoufflé.

Mais lorsqu'elle eut entendu de nouveau les nobles hennissements de Scham, rendus cette fois plus puissants encore par un cri sauvage de courroux et de haïne qui s’y joignait, comme un sanglant défi jeté au présomptueux Hobgoblin, Roxana ne se contint plus, perdit toute retenue ; et, déver-

gondée, rayonnante, impérieuse, elle répondit à Scham, à l’heureux Scham, par des accents d’abord doux et plaintifs, puis de plus en plus passionnés.

Ce fut en vain que le sultan Hobgoblin tâcha de placer son mot dans cette conversation si tendre ; car chaque fois qu’il s’y hasardaiït, il était accueilli soit par le complet et impertinent silence de Roxana, soit par les cris injurieux de Scham, qui étouffaient sous leur bruyante explosion les hennissements embarrassés d’Hobgoblin.

Cette scène avait beaucoup amusé lord Godolphin et ses hôtes ; seulement il dit à Chiffney, lorsqu'il reconduisit la belle Roxana :

« L’agaceur braille déjà comme un âne ; c’est signe que le pauvre diable fera bien son ridicule et insipide métier. »

Puis, le soir, après dîner, lorsque les flacons de cristal, remplis d’un pur et précieux vin de Bordeaux, circulèrent entre les convives du lord sur l’acajou poli de la table, de nombreux toasts furent portés aux prochaines épousailles d’'Hobgoblin et de Roxana, et surtout à leur illustre postérité sur laquelle lord Godolphin fondait pour l’avenir les plus magnifiques espérances.

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