‹ Aranéides des îles de la Réunion, Maurice et Madagascar (volume 2)Chapitre 4 sur 32 · XXXVII · texte numérisé non relu

XXXVII

si bien classées autrefois ! Mais la méthode de Walckenaer ayant rayé ce genre établi sur des caractères trop peu anatomiques, j’ai dû un moment me résoudre

à mettre ces espèces curieuses comme on

les trouve dans la nature, à la suite des Épéires dont elles imitent les formes, la beauté et l’élégance sous de plus petits volumes. J’avais, instinctivement et sans le savoir, obéi aux idées de Walckenaer en les rapprochant des Épéires, puisque cet Aptériste leur donne le surnom Épéirides joint au nom de Linyphie (d’où Linyphies épéirides); j’avais également subi sa propre hésitation en cherchant un moment à en former un genre nouveau. Walckenaer était à l’égard de leur classification en proie à quelque incertitude dont il semble chercher à se justifier par ces mots :

« C’est uniquement d’après la forme de la

— xxxvin —

» bouche de cette espèce (la Linyphie zo- » 7iéé), que je conclus qu’elle appartient » au genre Linyphie, avec toutes celles » de cette famille dont la bouche a la » même forme (1).» — Seulement le carré oculaire avancé porté sur une sorte de rostre me causait, comme à lui, quelque gêne, et je m’ouvris de cet embarras à l’excellent M. Léon Dufour, auquel j’envoyai des dessins très-exacts et des documents sur tous les points de ce problème arachnologique. «La seule distribution des yeux, » si identiques dans les deux espèces, »

m’écrivait ce vénérable savant, « a une » valeur générique incontestable. Quoique » cette distribution et ce nombre placent » votre Aranéole parmi les Epeira, cepen- » dant je ne vois rien d’analogue dans » celles-ci et les genres adjacents avec ce

(l) Walckenaer. ïlist. des Insectes Aptères. Tome II, p. 282.

» carré éloigné des autres yeux gémi- » nés et subcontigus. C’est sans doute la » forme atténuée de la partie antérieure » du céphalothorax qui a rendu nécessaire » pour l’acte de la vision cette position » du carré oculaire au bout de cette sorte » de rostre. Celui-ci, envisagé en profil, » rappelle singulièrement la tête de notre Fulgora Eiiropæcij et l’abdomen de vo- » tre seconde espèce est l’image de Y E- » 2wira conica. Mais je ne vois rien ni » dans Walckenaer, ni dans Savigny qui » puisse se rapporter à vos aranéoles quant » à la distribution des ocelles;... quant à » la forme et à la composition de la bou- » che , on les retrouve dans toutes les » Epéires lînyg)Mes, etc. »

En raison de leur conformation, de ce carré avancé des yeux, de leur habitat singulier, de leur petit cocon jaune ou rouge.

mais toujours bi-conique, suspendu à un fil et flottant comme un ballon (1), je pense que j’aurais pu séparer ces trois aranéoles des Linyphies ordinaires, et former un genre nouveau. Mais, guidé par la Linyphie zonée, j’ai rangé la Linyphie parasite (Linyphia i^armita, Vins.) dont il s’agit, et sa congénère, la Linyphie argyrode (Linyphia aryy rodes, Walck.), à laquelle la seconde espèce que j’ai rencontrée paraît se rapporter, dans le genre des Linyphies épéirides de Walckenaer.

J’arrive à un genre qui n’offre, pour les îles de la Réunion et Maurice, qu’une seule espèce, légèrement variée en blond pâle, c’est le Sphase (Sphasus'). Pour la forme, le volume et un peu pour la disposition singulière des ocelles, j’ai trouvé

(1) J’ai figuré ce cocon : il est commun à la Linyphie parasite, à la Linyphie zonée et à la Linyphie argyrode. On aperçoit d'une manière assez confuse les œufs qu’il renferme. V. PI. xi, fîg. k.

toujours que ce genre avait quelque analogie (du moins pour l’espèce particulière à ces deux îles) avec le genre Attus ; mais il n’en est plus de même pour les beaux Sphases aux longues pattes et aux riches couleurs, répandus sur tous les points de Madagascar.

Aux îles de la Réunion et Maurice, le genre Lycose (Lycoscî) est représenté par de petites espèces, mais l’île de la Réunion, particulièrement, en renferme deux plus grandes. Ces dernières habitent nos zones intérieures et occupent une station fort élevée au-dessus du niveau de la mer.

Une d’elles, la plus grande et dont l’aspect sinistre rappelle son singulier habitat, a été recueillie, à notre intention, sur le dôone même du volcan par notre ami et compatriote le docteur Jacob de Cordemoy.

Au sein des appartements, outre l’Olios

leucosie, on rencontre plusieurs Aranéides dont les couleurs sans éclat semblent indiquer que leur vie se passe à l’ombre et dans les recoins obscurs : ce sont, dans le genre Ulobore {Ulohorus')^ une espèce nocturne, aux teintes cendrées, s’étalant sur sa toile à tissu lâche, et différente de celle dédiée à Walckenaer : deux autres espèces habitent les jardins et les vergers.

A côté de la première (l’Ulobore de Bourbon, Uloborus BorbonicuSy Vins.), nous avons rencontré, toujours dans le même habitat, deux Pholques nouveaux : le Phol- Gus Borhonicus dont les longues pattes, de la couleur du talc, rappellent le Pholque phalangide, mais qui n’en constitue pas moins une espèce distincte, à laquelle j’ai donné le nom de mon pays, où elle est si commune, qu’elle habite les chambres et les appartements, en compagnie de l’homme.

pour le délivrer des insectes nuisibles ou incommodes; puis une autre espèce beaucoup plus grêle.

Dans les mêmes lieux se trouve aussi la Scytode thoracique (Scytodes thoracica, Latr.) et sa congénère la Scytode amarante (Scytodes cmiarantea, Vins.). La première se présente dans notre île sous de si forts volumes et est si commune, qu’on est porté à croire, comme le pensait Walckenaer, qu’elle est originaire des pays chauds, et qu’elle a été accidentellement importée en Europe, car elle ne peut dépasser la zone des climats tempérés. Quant à la Scytode amarante , elle est entièrement nouvelle, fort répandue à l’île de la Réunion, et d’un volume supérieur à celui de la thoracique. Maurice, la Réunion et Madagascar possèdent chacune un Sélénops spécial ; celui de l’île Maurice est d’un

brun foncé : il est signalé dans l’ouvrage de Cuvier.

Dans la division naturelle que nous allons faire connaître, les Aranéides dont je viens de parler, c’est-à-dire les Olios, les Pholques, les Scytodes et les Sélénops, vont être l’objet de détails particuliers qui nous dispensent de nous étendre maintenant sur leur sujet.

Parmi les Aranéides des îles de la Réunion et Maurice, aucune n’a jusqu’à ce jour produit d’accident appréciable. Je n’ai jamais constaté les effets de la morsure de notre grosse Epéire elle-même, dont les mandibules sont si fortes et les crochets si aigus. L’Olios leucosie est quelquefois, à tort peut-être, accusé de s’être laissé aller à la tentation de mordre les bras de nos jolies dormeuses, et d’y avoir un moment éveillé les roses sur les lis; mais n’est-ce

pas là une accusation calomniatrice? Disséquant un jour une Araignée ordinaire, je me touchai la partie latérale du cou avec le doigt humecté sans doute du liquide venimeux, j’éprouvai presque en même temps une brûlure ; une rougeur survint, puis une ampoule qui creva et me laissa la partie au vif ; mais là se horna cet incident. — 11 n’en est pas de même pour quelques Aranéides de la grande île Africaine.

On sait, d’après de Flacourt et tous ceux qui ont écrit sur Madagascar, que c’est dans les Aranéides qu’il faut placer les animaux les plus venimeux de cette île. Ces Araignées dangereuses, au dire des habitants, sont de deux sortes : une noire, petite, à l’abdomen bombé et rond; sa longueur est de dix millimètres, elle porte une tache d’un beau rouge de feu à sa partie postérieure et une bande de même cou-

leur, mais transversale sur le devant de l’abdomen. Entre ces deux taches rouges, neuf petits points blancs sont disposés symétriquement sur trois lignes formées chacune de trois points. Les pattes sont fines : la première paire et la quatrième sont les plus longues. Cette Araignée porte à Madagascar, parmi les Hovas, les Bétanimènes et les Betsimsaracks, le nom de Menavoucle (qu’on écrit Ména-vodi) et qui signifie cul-rouge. Un accord unanime sur le danger de sa morsure existe dans tous les lieux que nous avons parcourus, bien que le nom sous lequel on désigne cette Aranéide diffère dans quelques provinces.

Étienne de Flacourt, le premier auteur qui en parle, s’exprime ainsi : « Il y a une » autre espèce d’insecte que l’on nomme » Vcmcoho, c’est une Araignée qui a un » gros ventre rond et noir, qui est la plus

» dangereuse bête qu’il y ait; car quand » elle a piqué un homme, il tombe aussi- » tôt en syncope et est pire que le scor- » pion. Il y a eu de nos nègres qui en ont » été piqués, qui ont été deux jours en » pâmoison, froids comme glace (1). » Les indigènes, pour combattre ces phénomènes, qui, suivant eux, produisent la mort, prescrivent des infusions de plantes du pays et exposent le malade à un très -grand feu. Cette médication, toute diaphorétique, ferait penser que le poison serait éliminé par les sueurs, en même temps que la réaction se produirait. A Tananarive, on assure que l’on peut conjurer tous ces accidents en faisant immédiatement une incision sur la piqûre et en cautérisant avec un fer rouge. Je pense

(1) Etienxe de Flacol'rt. Eist. de la grande île de Madagascar j page 156.

qu’avec rammoniaque , comme pour la morsure de la vipère, on parviendrait au même résultat. Nous avons été assez heureux pour nous procurer quelques-unes de ces Araignées ménavoiides : elles étaient indéterminées encore dans la science.

Certainement je ne sais que penser du danger qu’on attribue à la morsure de

cette Aranéide, et je n’ai pu vérifier quel

en était l’effet; mais je suis arrivé à un résultat bien curieux en cherchant à classer cet insecte. C’est que cette ménavoude prend place à côté du Ladrodecte malmignatte de l’île d’Elbe et de la Corse, dont la piqûre est réputée aussi pour être mortelle, et à côté du Ladrodecte assassin de la Martinique dont le venin présente une égale malignité. Il est bien certain qu’en formant leur opinion sur le Ménavoude et sa piqûre, les naturels de Madagascar igno-

raient les faits particuliers aux Ladrodectes d’Europe et d’Amérique.

L’autre Araignée de Madagascar, dont la piqûre est aussi réputée mortelle ou dangereuse, est le Fouque (qu’on écrit Fokci^. Elle a la forme d’un petit Crabe long de onze millimètres ; le céphalothorax est fort et bombé : l’abdomen aplati est trapézoïde, plus rétréci en avant ; tout le corps est tuberculeux; les pattes courtes, fortes, ramassées, sont semées d’aspérités à la manière d’un Crustacé du genre Parthénope. Sa morsure est, dit-on, suivie d’enflure qui commence par la partie lésée et se propage à tout le corps. Les Malgaches, dont la superstition en toutes choses est grande, sont arrivés jusqu’à penser que le souffle seul de l’animal suffisait pour produire cet effet. M. H. Lucas, auquel j’ai montré une de ces Aranéides singulières,

a reconnu qu’elle appartenait au genre Thomise ( Thomisus) .

L’Araclinologie de Madagascar est assurément la partie la plus neuve de l’entomologie de cette grande île. La majorité des Aranéides sont les mêmes qu’à l’île de la Réunion et à l’île Maurice. On y trouve les belles espèces de ces deux îles ; mais autour de ce lot commun vient se ranger pour Madagascar une faune spéciale où chaque découverte est une nouveauté. Il n’en peut être autrement, car pendant que les autres branches de l’histoire naturelle y étaient plus ou moins étudiées, celle-ci était complètement délaissée. Les côtes de Madagascar sont d’abord peu riches en Aranéides; elles doivent cette pauvreté relative, je le suppose, au nombre des oiseaux insectivores très-abondants dans cette partie du litto-

ral. Souvent de Tamatave à Andévourante, où l’on chemine dans les bois de la côte, j’ai vu de grandes toiles veuves de l’insecte qui les avait tissées, et largement déchirées par leur centre. A mesure qu’on s’élève, et surtout en gravissant dans la forêt, cette faune s’enrichit davantage.

On trouve d’abord, comme nouveautés à Tamatave, une Gastéracanthe noire avec des bandes blanches; un Atte dont la livrée rose est charmante; un autre d’un beau noir foncé et brillant avec un losange d’un blanc pur sur le corselet; une Épéire qui se rencontre dans toutes les parties de Madagascar, que j’ai nommée Épéire livide {Epeira livicla, Vins.) : elle est commune et se montre sous de beaux spécimens à Andévourante , dans les villages de l’intérieur jusqu’à Tananarive. Sur la côte j’ai aussi trouvé parmi les espèces

Page 1