‹ Aranéides des Iles de la Réunion, Maurice et MadagascarChapitre 11 sur 14 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

quelques marins qui y vont pécher des tortues ou prendre des cocos, qui croissent naturellement sur leurs rives. J’ai appris de ces hommes que les côtes de ces îles présentent une grande variété de poissons, qui selon toutes les apparences sont inconnus aux naturalistes; les rochers y sont couverts d’algues et de fucus, dans lesquels il doit se trouver une grande quantité de crustacés et de mollusques. Un naturaliste laborieux doit y faire une ample moisson, et y enrichir les domaines de l’histoire naturelle de beaucoup d’objets nouveaux.

» Les Manilles, placées dans l’Océan oriental, n’ont été visitées encore que par quelques naturalistes qui ne nous ont presque rien appris sur leur topographie.

Ces îles, aussi nombreuses que peu connues, laissent un champ vaste et immense

à parcourir dans toutes les parties de rtiistoire naturelle.

» Voilà, monsieur, les différents pays que je me propose de parcourir pour en faire Fhistoire naturelle : il m’est impossible de vous dire combien il faut de temps pour terminer ce travail. J’estime qu’il exige une durée au moins de trois ou quatre ans, à compter du moment où je quitterai l’ile de France, jusqu’à celui où je m’éloignerai des Manilles pour retourner en Europe. Si cette entreprise peut convenir au Gouvernement, si je puis mériter assez votre confiance pour être chargé de son exécution; voilà la marche que je me propose de suivre et l’ordre que je crois convenable de mettre dans mon travail :

» 1° Entreprendre des collections dans toutes les parties du règne animal;

» 2° Donner la description et faire Thistoire de chaque individu en particulier;

» 3° Faire dessiner les objets dont la description ne rend que très-imparfaitement les formes et les couleurs;

» 4° Conserver les pièces qui doivent servir à Fanatomie comparée (me conformant en cela aux instructions que Ton voudra bien me donner) ;

» 5° Envoyer dans nos colonies ou en Europe les plantes ou les graines des végétaux qui peuvent être utiles à la société^ soit comme objet d’utilité ou d’agrément (1). Collecter les végétaux qui auront un rapport direct avec le règne animal^ tels que les arbustes sur lesquels vit une espèce de chenille ou tout autre insecte.

(1) Il est remarquable de voir cette expédition inaugurer déjà le principe sur lequel s’est fondée, un demi-siècle plus tard, la Société impériale d'acclimatation. C’est un fait qu’on a déjà fait ressortir dans le Bulletin de cette société, à propos de Péron.

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» L'île de France où je réside est placée comme un centre dans la mer des Indes, d’où partent et reviennent sans cesse des vaisseaux de toutes les parties du monde, ce qui me procurerait des facilités, soit pour me rendre à ma destination ou pour faire parvenir aux administrateurs de cette île les produits de mes recherches et de mes travaux, et qui seront par eux envoyés au Muséum d’histoire naturelle.

» Quant aux dépenses nécessaires pour assurer le succès de l’entreprise, elles seront assez considérables ; M. Péron, qui connaît les localités, vous donnera tous les renseignements nécessaires à ce sujet. »

Ce projet sur Madagascar, qui ne devait être présenté à Lacépède qu’au cas où la France se serait trouvée en paix avec l’Angleterre à l’arrivée du Géographe, ne

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s’effectua pas. Et de là sans doute les résolutions futures de Dumont.

Après un long séjour à l’ile de France, poussé sans doute par la prise de cette île et sa cession aux Anglais, il vint s’établir à l’île de Bourbon et y exercer la médecine en qualité d’officier de santé. Il y épousa mademoiselle Pajot, d’une des familles les plus considérées de l’ile Bourbon. C’était se placer honorablement dans la colonie.

Qu’on me pardonne en passant une petite anecdote qui se rattache à cet événement.

L’habitude d’occupations longuement poursuivies ou une vocation décidée se réveillent instantanément au moindre incident qui les provoque. Un des assistants au mariage de Dumont m’a raconté que, durant la lecture de l’acte de célébration, l’attention du marié en fut tout

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à coup et vivement détournée par le bruit d’un insecte bourdonnant qui venait de s’introduire dans l’appartement. Était-ce un dernier adieu à l’entomologie ou la destinée venait-elle par ce messager ailé annoncer à Dumont qu’il allait renoncer en devenant çréole à la gloire des Péron^ des Michaux et des Bory de Saint-Vincent?

A partir de ce jour, Dumont fixa sa résidence dans la commune de Sainte-Marie, et, comme on le dit figurément des Européens qui renoncent à jamais à la France pour l’île Bourbon, il eut les jjieds soudés à la lave.

Là il exerça la médecine en qualité d’officier de santé. Il s’occupait néanmoins d’histoire naturelle, car il avait chez lui une collection entomologique très-étendue.

Dumont avait les qualités requises d’un vrai naturaliste : il observait bien, décrivait

parfaitement, dessinait d’une manière remarquable et avait un talent particulier pour la taxidermie. On conserve encore dans sa famille un oiseau empaillé par lui il y a plus de quarante-deux ans et qui se trouve dans un parfait état de conservation.

Dumont est mort à Saint-Denis (Réunion) au mois d’août 1822, sans laisser d’enfants. Sa veuve, qui est allée se fixer en France, vient de mourir à Paris dans un âge fort avancé.

Les notes manuscrites trouvées après la mort de Dumont étaient nombreuses, mais ne paraissaient se rattacher à aucun plan d’ouvrage terminé. Toutefois Y Entomologie de Vile de France semble avoir été pour lui le projet d’un travail spécial : malheureusement les notes qui y sont relatives, faites pour l’intelligence de l’au-

teur, demanderaient, pour être appliquées aux sujets que Dumont avait en vue, un travail des plus difficiles et qu’il faudi’ait faire sur les lieux mêmes, à l’île de France.

La médecine coloniale a été de sa part l’objet de quelques observations écrites :

il s’était occupé de la dyssenterie et des moyens indigènes employés dans l’île pour triompher de cette maladie. Je n’ai point eu connaissance de ces travaux, et je suis redevable de ces dernières notes à la bienveillance de son neveu, M. Élie Pajot, mon compatriote.

Il me reste à dire maintenant de quelle manière je devins l’héritier d’un des manuscrits de J.-B. Dumont.

J’avais commencé depuis plusieurs années déjà l’étude des Aranéides de l’île de la Réunion, lorsque me trouvant un jour chez Mezière Lepervenche, je lui fis part

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de mes observations sur les insectes Aptères, que j étudiais suivant la méthode de Walckenaer, et de quelques dessins que j’avais exécutés. Ce créole distingué était idolâtre des sciences naturelles; il venait d’écrire le premier mémoire fait sur le grand oiseau de Madagascar l’Epiornis, et qu’il proposait de nommer Megalornis, ne sachant pas que Gray avait employé ce nom pour désigner un oiseau du genre Ardea.

Ce galant homme m’encouragea vivement dans la voie que je suivais, et voulant me donner une preuve de l’amitié, de l’estime et de la sympathie qu’il m’a toujours témoignées jusqu’à sa mort, il disposa en ma faveur du manuscrit de J.-B. Dumont, qu’il avait lui-mème reçu des mains de la veuve de ce naturaliste. Il avait la certitude que, livré aux mêmes études, je mettrais en lumière, si je parvenais un

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jour à m’en procurer les moyens^ les travaux de cet entomologiste. Je crois dans mon travail avoir fidèlement rempli le devoir qu’on attendait de moi. Tontes les fois que je l’ai pu^ j’ai fait usage des descriptions de J.-B. Dumont^ en rappelant la source qui les avait produites et en les indiquant avec une scrupuleuse franchise.

Je m’estimerais heureux, si par cette notice et par ces citations je pouvais contribuer à relever un peu de l’oubli le nom de l’émule, ou tout au moins de l’ami de Bory de Saint-Vincent, de Michaux et de l^éron, et d’un homme qui, comme médecin, a fait beaucoup de bien à mon pays.

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