‹ Arc-en-ciel et Sourcil-RougeChapitre 2 sur 66 · L\ NEIGE ET L'AMOUR · texte numérisé non relu

L\ NEIGE ET L'AMOUR

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Les plus vieux furent jeunes, un peu avant les autres, voilà tout ! et il n'y a pas de plus joli plaisir, les jours d'hiver, — hiver de Taulre côté de la fenêtre, hiver en soi, — que, les pieds aux chenets, de choyer en la douceur d'un cœur pas glacé encore les chosettes gaies et tendres de jadis ; c'est comme un réveil, dans leur corbeille, de petits chats joueurs; on ne les avait donc pas noyés? pas du tout. Ils sont là, qui remuent et se culbutent, aimables bestioles. On ne saurait toujours évoquer, ménagerie exécrable, les lions et les tigres de la passion dévoratrice

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et du désespoir ! D'ailleurs, ils sont méchants aussi, les petits chats; elles avaient des grifTes, les amourettes.

Où êtes-vous? êtes-vous mortes, êtes-vous — chose pire — laides, ayant vieilli, mignonnes camarades d'une heure ancienne, vous, Georgette, car je me rappelle votre nom, toi, Yvonne, car je n'oublierai jamais le tien? C'est, je pense, Tune de vous qui, l'an passé, jouait le rôle de la commère dans la Revue, là-bas, là-bas, d'un café-concert de banlieue? Engraissée. Non, ce n'était pas Georgette, surtout ce n'était pas Yvonne. Il ne faut point se reconnaître. Revenons au jour où nous nous rencontrâmes, vers la fin d'un bal à l'Opéra, dans le foyer peu à peu déserté. Inquiet adolescent à qui une pénurie presque parfaite interdit l'espoir des soupers qui coûtent cher et des baisers plus coûteux encore, je m'approchai de vous, bergère des Alpes, avec une houlette de roses.

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l Circassienne coiiïée de sequiiis. Ah ! ([iie liuie, brune, élait exquise, avec sa bouche Irop élroile et trop rouge comme crevée d'hier [lar hi poussée des menues dents qui veulent sortir ; et ([ue l'autre, aux cheveux dun blond éteint, s'alanguissait mélancoliquement entre les longs bandeaux plaintifs, et attendrissait par la délicatesse un peu longue, dans le corsage tout ouvert, des tout menus seins pâles ; et les deux jupes courtes révélaient la fine et fière sveltesse de quatre jambes gamines. Comment ? parmi tant d'hommes qui soupent dans les restaurants fameux, aucun n'avait songé à les emmener? Tout de suite, elles me dirent leurs noms, leurs âges. Georgelte, seize ans, Yvonne, dix-sept, m'expliquèrent qu'elles étaient les filles d'un menuisier de la banlieue, et que, se destinant à l'état de cocottes, elles avaient, avec l'argent de leurs

manteaux d'automne portés au Mont-de-

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Piété, loué des costumes pour venir au bal de l'Opéra. Dire qu'elles éprouvèrent une véritable joie quand je leur eus avoué que, poète pauvre, j'élais dans la totale imposslbililé de leur offrir un hôtel et deux voitures, je ne l'oserais. Mais quoi ! elles étaient si jeunettes, partant si enclines au désintéressé plaisir, et moi, selon un sonnet resté fameux, j'arborais, en ce temps-là, une si éblouissante chevelure de récent Orphée, que nous nous accommodâmes tout de suite. Elles m'emmèneraient chez elles (« Un peu loin, » dit Georgelte), et, dans la chambre où elles couchaient, nous souperions de quelque pâté et de deux bouteilles de Champagne achetées en route chez un marchand de vins. Et elles riaient de cet accord. Ah ! les ingénuités vite revenues des jeunes années ! Les pauvres petites, qu'avaient incitées au bal de l'Opéra de viles chimères de soupers lucratifs, n'étaient plus fâchées du tout (jiie leur mau-

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vaise ambition tVit déçue ; et ma jeunesse plaisait à la leur. Au vestiaire, je fus attristé ; on leur remit, en échange de morceaux de bois numérotés, deux pèlerines de lainage à jour. Grelottement de grêles épaules sous si peu d'étoffe. Je ne pouvais pas déchirer mon pardessus pour leur en donner à chacune une chaude moitié. Bah ! vite ! vile! En voilure, elles n'auraient pas froid ; et les bûches llamberaient dans la cheminée. Laquelle préférais-je ? Je ne savais. Je crois pourtant que, déjà, je préférais Yvonne, plus frôle, aux délicats seins pâles...

Nous demeurâmes stupéfaits.

Devant nous, au-delà de l'énorme escalier livide de gaz, plus loin que les équipages et les fiacres, plus loin que le brouhaha encore chaud des couples s'évadant, sous le ciel noir, pesant et bas, où sifflaient des passages de rafales fouettantes, tout Paris, éteint, solitaire, morne, était blanc, de l'inexorable

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blanc de l'universelle neige. L'hiver, clément, presque tiède toute la journée et toule la soirée, avait spudain, places, boulevards, rues, enveloppé Paris, et le tenait. La bergère des Alpes, indifférente à la vraisemblance que la froidure blanche offrait à son costume, etla Circassienne, coiffée de sequins d'or, peu soucieuse d'une polaire antithèse à son orientalisme, grelottaient, les pauvres, épaules sous le lainage à jour, jambes dans le coton des bas peu opaques. Déjà, honteux de ne leur pouvoir offrir un réconfortant souper dans quelque cabinet particulier, je fus plein d'humiliation à la pensée qu'elles prendraient peut-être des fluxions de poitrine. Ce qui me consolait, — égoïste ! — c'est qu'elles étaient si jolies. Allons, pas de temps à perdre. Je hélai un fiacre passant, un fiacre nocturne, à galerie, revenant de quelque course après l'arrivée matinale à la gare de Lyon ou à la gare d'Orléans. Ce fut une ruée, dans la

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voiture, de soies frissanles et de bras menus ! el, à peine m'élais-je assis, très ai^réabJcnient pressé, entre Vvonne et Georgette, que la Circassienne cria au coclier : (( Rue de Ctiartres, 4. » Le coclier, sous sa houppelande à triple étage gris, se tordit comme quelqu'un qui s'amuse énormément. « Rue de Chartres? à Xeuilly ? — Oui, dit Yvonne.

— Allons I houst ! déboulez ! en voilà des clients ! » En effet, rue de Chartres, plus loin que l'octroi... Mais, pauvre, je ne Tétais pas à l'excès. Je me souvins que j'avais dix-huit francs. « Voyons, dis-je, conduisez-nous. — Combien me donnerez- vous? — Dix francs.

— D'avance ? — Pourquoi d'avance ? — Parce que. .. Enfin, c'estcomme ça, d'avance.

— Voici », dis-je. Le cocher, encore que ravi, m'injuria, monta sur son siège ; et, après qu'il eut employé presque un quart d'heure à croiser sa houppelande, à en relever le collet, il dit : a IIop ! » Nous partîmes.

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Il ne faisait pas 1res froid dans le fiacre. Bientôtmême,unetrèsdouce tiédeur l'emplit, entre les vitres fermées, à cause de nos trois souffles qui mettaient au verre des buées pareilles à des baisers éparpillés et répandus, à cause surtout de ces émanations délicieusement écœurantes de la chair féminine qui, longtemps secouée et exaspérée par la marche et la danse, d'abord se resserre à la froidure qui l'enlace, puis, défroidie, sue, pore à pore, sa sexualité accumulée qui s'épanouit toute. Georgette, de peur de quelque rhume, se serrait contre moi ; mais, de l'autre côté, contre moi, je serrais Yvonne. Oui, oui, certainement, c'était Yvonne que je préférais, d'une sorte d'instinct ; je ne faisais pas du tout exprès de la préférer ! ce fut seulement lorsqu'elle me dit :

(( Ah ! que votre main est froide ! » que je m'aperçus de l'un de ses seins menus et tendres battant un peu dans ma main en

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révasemenl du corsage. D'ailleurs, je ne laissai pas d'avoir pris, de l'autre main, le genou de Georçette, sous la jupe, un genou frêle, grêle et dur, un genou de jeune mule qui aurait des bas bien tendus ; bas qui ne montaitMit pas trop haut. Une lisse tendresse de chair, la jarretière dépassée, enchanta tout à coup la paume de ma main droite ; et, la haussant, je faillis croire que je préférais Georgette. Non, le sein, si doux, si fragile, si chastement vierge, triompha de la cuisse déjà un peu grasse, — que, pourtant, je n'eus garde d'abandonner irrévérencieusement — et, landis que la Bergère des Alpes et la Circassienne, dans la voiture tout à fait chaude enfin, bavardaient par devant moi, disaient que ce n'était pas drôle, le bal de rOpéra, qu'on ne les y reprendrait plus, contaient les histoires des ateliers oia l'une était dcntelièrc et l'autre casquetière, je m'abandonnais, un peu gris peut-ôtre de quelques

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verres de Champagne au foyer de TOpéra, à charmer l'oreille d'Yvonne, — dont le sein battait dans ma main — des plus tendres propos qui puissent enivrer une jeune personne encore rebelle et déjà docile. Je parlais si bien que, extasiées par la poésie, toutes deux se turent, peut-être endormies... « Oh ! Yvonne, songez que, si jeune et si jolie, et renonçant aux vaines espérances que vous ont données de mauvaises femmes, à tout ce luxe menteur, à toute l'hypocrisie de l'amour, vouspourriezêtreadoréeparun amant jeune, beau, robuste, qui vous donnerait en joie tout ce qu'il ne pourrait pas vous donner en opulence!... » Je parlais beaucoup mieux, alors, que je ne saurais écrire aujourd'hui. Yvonne, je le sentais bien, s'alarmait, s'inquiétait, s'allait pâmer, me refusait mal ses lèvres où elle espéraitrabandondemonâme.

Car on a l'âge qu'on a, et, malgré les mauvaises leçons des Premières et des Trottins,

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l'atelier n'est pas beaucoup plus coupable que le couvent. Enfin : « Oh ! ta bouche ! » lui dis-je. Elle me la donna toute.

La voilure s'arrôta.

— Eh bien ! quoi?... Qu'est-ce?... Déjà? Le cocher, après avoir lapé à la vilre :

— Pas moyeu de marcher. Quatre pieds de neige, el pas gelée. On enfonce. La neige monte jusqu'au ventre du cheval. Je vais tout laisser là, cheval et voiture.

Et il s'en alla.

Nous descendîmes.

Devant nous, derrière nous, à droite, à gauche, partout, les Champs-Elysées, arbres, avenues, restaurants, cafés-concerts, étaient entièrement blancs. Je fis un pas : la neige m'enveloppa jusqu'au jarret ; et le pauvre cheval, laissé là, grelottant, hennit plaintivement, s'abattit. Georgette avait sauté de la voiture, et Yvonne après elle. Les suivant, je m'enfonçai dans la blanche épaisseur.

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— Ah ! bien ! en voilà une histoire, dit Georgette ; et c'est encore rudement loin, la rue de Chartres, à Neuilly.

Yvonne me demanda :

— Si on allait dans un hôtel ?

J'avais donné dix francs au cocher, il me restait huit francs. Je ne répondis point. Yvonne comprit ce qu'avouait mon silence.

— Ce qu'il y a à faire, c'est d'aller à pied, dit-elle.

Le ciel était tout noir, la terre était toute blanche ; chaque fois qu'on avançait le pied, on entrait profondément dans la neige. Nous marchions cependant. Ah ! les pauvres petites ! L'une était en bergère des Alpes, l'autre était en Circassienne, — et un lambeau sur les épaules. Nous suivions, tout droit, le chemin vers la rue de Chartres, et elles n'avaient que de si légers bas à leurs pauvres petites jambes. Elles avaient rêvé sans doute de beaux soupers dans de belles chambres,

et do luxciises avoiiliiros. Nous mardi ions. C'était terrible, colle neige, où l'on entrait, et qui vous montait le long des jambes, cl ce n'était pas fini, et il faudrait marcber encore. D'un bras à la taille de cbacune, je les menais, je les soulevais, je les emportais. J'avais au coMir une borrible froidure, à imaginer la douleur que leur devait causer, à elles, sans manteau, à elles, sans jupes longues, les rafales froides et la froide neige où l'on enfonce.

Mais Yvonne me dit :

— Au moins, tu m'aimes ?

0 divine parole ! ô instinctif élan d'un cœur glacé vers le cœur qui réchauffe ! J'aurais voulu pouvoir projeter hors de moi, vers elle, toutes les hyperboles de la passion incendiaire. Je la serrai, je la pressai, je l'obligeai à courir, malgré le sol pâle toujours cédant sous la semelle ; et Georgette nous suivait, silencieuse, comme aquiesçanle à un mystère su-

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blime où elle n'availpas le droit de pénétrer.

Par quel effort, par quel miracle, montâmes-nous toute Tavenue des Champs-Elysées, suivîmes-nous toute l'avenue de la Grande- Armée, et, l'octroi passé, arrivâmes-nous (ah ! comme elles devaient avoir froid ! les épaules nues ! les jambes presque nues !) à une maison dans la rue de Chartres, à une maison de bois, de bois ajouré, chef-d'œuvre d'un menuisier-artiste? « Tu as la clef? « demanda Georgette. — « Oui », dit Yvonne. La porte ouverte, nous entrâmes, et ce fut, au premier étage, une très vaste chambre où il y avait deux lits, celui de Georgette et celui d'Yvonne; enfin, après l'affreuse Sibérie traversée, ce serait un peu moins de froid, et des bûches flamberaient dans la cheminée.

Mais, dès qu'Yvonne eut allumé une bougie, je demeurai interdit. Gomme elles avaient oublié de fermer la fenêtre de leur chambre en partant pour l'Opéra (rien ne présageait une

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lelle tomp'.Mo liivernalc I), la neige, poussée par le vont vers les deux couchelles, leur avait mis, à chacune, une courte-pointe de neige, à peu près haute de trois pouces.

Oui, sur chaque lit, trois pouces de neige, dans la chambre de bois, — chef-d'œuvre de la menuiserie paternelle, que berçait la rafale nocturne.

Mais j'élais à l'âge des vigoureuses amours, que rien ne saurait interrompre. « Ah ! si tu veux ! » dit Yvonne, éperdue enfin. Je le voulais, el, tous nos vêtements arrachés (tandis que Georgette essayait de faire flamber deux bûches surchargées aussi de gel en Heur), nous nous ruâmes dans la couchette, sous la couverture de neige... qui fondit bientôt.

Cependant, la pauvre Georgette, que je n'avais point préférée, où donc dormit-elle ? dans l'autre lit, seule, sous la couverture de neige.

Mais elle nous écoutait nous aimer. Puis,

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que se passa-t-il ? Je Tignore. Fus-je pris, durant les dernières minutes de la nuit, du remords, tandis quTvonne et moi nous n'avions plus froid du tout, que Georgetle souffrit si cruellement de l'hiver? n'essayaije point, par un lent et minutieux rapprochement d'un lit le long d'un autre, d'attiédir un peu la courte-pointe hivernale qui, vraiment, aurait pu geler, toute, Georgette, — oh ! quel dommage c'eût été ! Mais le matin, il n'y avait plus du tout de froidure dans la chambre, et le soleil d'hiver, — soleil tout de même, magnifique et clair comme les Lohengrin d'argent, — nous enveloppait, nous illuminait, nous enorgueillissait des draps radieux d'où le triple baiser, nacre à la nacre, perle à la perle, et dents cassant les dents, fit éternellement s'écouler, en un seul goutle-à-goutte jamais tari, tout le délice de la neige fondue en amour !

LES LAUMES BKLLEES

Que les poètes, même les plus médiocres, soient, en ce qui concerne leur élat, c'est-àdire le Rêve, l'Amour et la Piliépour les misérables, pourvus d'un entendement tout particulier, et aussi d'une science refusée à papes, empereurs, rois, rabbins, docteurs et autres omnipotentes ou omniscientes personnes, c'est une vérité qui, contestée, sortirait, du conteste même, plus éclatante ; et, si on leur peut refuser l'art de la politique ou de la guerre, des théologies ou des inventions scientifiques, — à mon sens, on le leur refuse

à tort, car la seule possibilité d'un beau son-

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net ou d'un rondel aimable implique, en effet, la connaissance et le pouvoir de Tout, — on ne saurait nier que, de nature, ils excellent en la divination des sublimes chimères, en Tadoralion des splendides songes, et en les larmes qui consolent les douleurs humaines. Les ingénieurs feignent d'ignorer que le moyen de locomotion communément appelé Chemin de Fer fut imaginé par le poète persan Ferduci, comme on s'en peut convaincre en lisant dans le Livre des Rois la description des éléphants à vapeur que le roi Iskender ruait contre l'armée du roi Phur ; mais ils sont bien obligé^ de reconnaître que la bonne nouvelle de l'espoir du Beau et de la Miséricorde fut apportée aux hommes par ceux qui font des vers. De sorte que vous n'éprouverez aucun étonnement à apprendre de moi (j'en tiens la certitude d'une légende gravée sur une feuille de palmier par un poète-mendiant au temps de Marie

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l'Egypliaque) que, depuis bien des siècles, les peines infernales dont se préoccupent si justement les âmes dévotes, furent abolies en fait, sinon en droit. Il n y a plus de géhenne, il n'y a plus d'éternels supplices ; et, à vrai dire, le paradis est accordé, — tout aussi aisément qu'aux simples fillettes mortes en innocence avant même la jupe courte qui est un commencement de damnable perversité, — aux pires pécheurs de la terre. Voilà un bel encouragement pour les personnes enclines aux sept péchés capitaux, et notamment à celui de luxure, qui est le plus fréquent, étant le plus doux à commettre et le plus pareil au Bien à cause de la Beauté des bras et des seins qui vous y convient ! N'importe, il en est comme je dis ; et, précisément par un excès d'antithèse qu'explique l'infini de la miséricorde, c'est à Notre-Dame Marie, parangon des vertus célestes, que nous devons le sûr espoir de ne pas être châtiés de nos

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crimes sur terre. Mais il faut dire le conte de cet heureux changement ; et je le ferai en translatant pour vous, en prose française, le poème inventé par le mendiant-poète au moment môme oii l'Egyptienne repentie traversait le Nil sans enfoncer dans l'eau ses pieds nus qu'adoraient les crocodiles I

C'est une chose de tout temps avérée et bien conforme aux plus authentiques textes sacrés que, de même qu'aux portes de nos villes, il y a un octroi à la porte du Ciel.

Au commencement des temps, des anges, gabelous aux ailes mi-éployées, demandaient aux âmes venues de la terre après la mort corporelle : « Qu'avez-vous à déclarer? » et, selon ce qu'elles .déclaraient ou ne déclaraient point, on leur permettait l'entrée ou bien on la leur refusait : mais il y eut des abus. Des esprits pécheurs dissimulaient

leurs péchés, comme il arrive quotidiennement que des contrebandiers adroits n'avouent point les bouteilles d'alcool cachées sous leurs blouses ou, dans leurs voitures, sous les légumes que l'on porte à la halle. Et la fraude peuplait le Paradis d'âmes peu recommandables et tout à fait propres à adultérer la pureté des Elues de naguère et des antiques Elus. Pur comme un ramier, mais malin comme un singe, le Saint- Esprit trouva moyen de pare»' à un aussi grave inconvénient. Il y eut désormais des balances à l'huis du bienheureux séjour, balances que saint Pierre tenait en l'air et oii, les péchés sur un plateau et les vertus sur l'autre, on pesait le mérite et le démérite des âmes qui voulaient entrer dans l'éternelle Joie. Celui des plateaux qui, plus lourd, descendait, décidait du sort des candidates ; elles s'élevaient ou s'engouffraient, dès l'épreuve, vers le ciel ou vers l'enfer. Voilà qui était

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fort bien imaginé I Mais on ne tarda pas à s'apercevoir, dans le Ciel, que le Diable, fort désireux d'accroître la population de son empire, et qui — c'était de toute justice — avait obtenu d'assister à l'épreuve de la Balance, y trouvait moyen d'accaparer un grand nombre d'àmes qui ne lui étaient point dues. 11 chicanait sur l'égalité des balances, affirmait que l'on sauvait l'humanité morte à faux poids ; et, à l'entendre, le seul péché véniel d'une nonne qui avait soupiré en voyant passer le jeune vicaire, aurait dû l'emporter sur le tas d'innocences, d'oraisons, de jeûnes et de pénitences, accumulés sur l'autre plateau. Et, en outre, il trichait. Sournois, à demi détourné, l'air, eûton dit, de penser à autre chose, d'un bout de griffe il accrochait le plateau vers l'enfer. Saint Pierre, bonhomme, et la vue un peu trouble du serein qui tombe au troisième chant du coq, ne voyait goutte à ces mani-

gances : le ténébreux empire s'emplissait d'une faijon démesurée au détriment du céleste Eden.

Ah ! que Notre-Dame Marie en était chagrine ! Car elle est la Mère des âmes élues, et plus elle a d'enfants, plus elle est contente. Comme Dieu le Père n'a rien à lui refuser, — il lui doit bien celte compensation, — elle obtint facilement d'assister à Tépreuve de la Balance, à cette seule condition qu'elle serait toute cachée d'un voile, d'un voile de nuées, d'un voile d'étoiles, d'un voile qui, à force d'eblouissements, ne laisserait voir ni son visage de vierge, ni son sein divinement maternel ; car il ne convient pas que le Mal contemple la Beauté ; et, pour être Dieu, on n'en est pas moins jaloux.

D'abord, les choses, devant les deux plateaux, se passèrent assez équitablement ; Lucifer n'aurait pas osé avocasser sournoisement devant la rayonnante simplicité de

Marie ; et même il renonçait au subterfuge, ne se hasardait pas à la tricherie de la griffe qui fait pencher la balance, à cause des yeux sous les voiles, qu'il sentait, d'être si purs, si perspicaces ; et l'équité longtemps présida au Jugement.

Mais que la sainte Vierge Marie avait de peine de tant d'âmes, dont les péchés, par le poids, l'emportaient sur le poids de leurs vertus ! Elle avait tant de miséricorde qu'il lui en coûtait d'avoir de la justice. Hélas! c'est si long l'Enfer, et si long aussi, malgré Tespoir de la fin, le Purgatoire ! Est-ce qu'il fallait vraiment que, pour un peu trop de Colère ou d'Envie, ou de Paresse ou d'Orgueil, tant d'âmes descendissentdansles formidables tortures du châtiment? et même, ces tortures, elle les aurait voulu épargner, Elle, la Vierge des vierges, aux coupables âmes issues de corps libertins ; le ciel, c'est de l'amour aussi ! et elle ne savait pas bien quelle faute il peut y

avoir dans le baiser, n'en ayant pas connu le plaisir. Clémente, elle tenta, toujours d'épais voiles célestes voilée et si belle dessous, d'entrer en accommodement avec le Diable. Elle essaya de lui persuader qu'il n'était pas juste d'être si juste, et que, enfin, cela ne lui porterait pas un grand tort, si quelques âmes qui auraient du être à lui, étaient à Elle, un peu indûment ; elle avait surtout, étant si pure, des tristesses à cause des courtisanes châtiées, et elle avait pour la boue inconnue une condescendance de neige.

Mais le Diable persistait en son droit strict et tirait vers l'enfer les pieds des âmes trop lourdes sur le mauvais plateau.

Alors, il arriva que Lucifer ne trichant plus, ce fut Notre-Dame Marie qui tricha à son tour.

Oh ! comme elle y mettait, sans en avoir l'air, de malice ! Debout, à côté du plateau des mérites, quand tout espoir qu'ill'emportât était perdu, elle feignait, sous ses longs voiles, de

s'en désintéresser presque et s'en détournait comme iiidifférenle (car, cette fois, il n'y avait pas à dire, le Diable avait raison) ; mais, de l'adroit abandon de l'aile de sa manche, elle alourdissait le plateau dont l'inclinaison eût décidé de l'élection d'une âme ; ou bien, du bout de l'ongle de son petit doigt, elle essayait d'accrocher et de faire descendre la trop légère élévation des mérites chrétiens. Lucifer n'est point de ceux qu'on daube; d'ailleurs, il avait remarqué que non contente du poids de l'aile de sa manche et de la subtilité lourde de son petit doigt, madame Dieu, — c'est ainsi que nomment Marie les méchantes langues de l'enfer, où il y a des jour- * nalistes, — hasardait l'impudence de sa clémence jusqu'à laisser choir dans le plateau sauveur, tantôt une bague (l'une de celles que TEternel lui avait mises aux doigts), tantôt l'un des diamants des pendants d'oreilles, qu'elle avait aux lobes roses de ses oreilles, ou.

Vuno après Taiilre, les perlos-éloiles ilo Ui Voie Lactée qu'elle avait sous ses voiles autour élu cou !

Et le Diable se fàclia.

Coutumienleparieravecle Seigneur depuis le prologue dans le ciel du Faust de Gœlhe, il exigea, — le Tout-Puissant qui est le Tout Juste dut lui obéir — que Notre-Dame Marie n'assistât aux opérations de l'Octroi paradisiaque que dépourvue des lumineuses pierreries propres à alourdir tel ou tel plateau de la Balance.

La mère toujours apitoyée du tendre Jésus n'eut plus (le joyaux sous ses voiles. Maintenant que ferait-elle ? comment tricher ? par quelle ruse surcharger le plateau décisif du Salut? et, à cause d'une pauvre fille qui, pour avoir trop aimé ici-bas, allait souffrir éternellement, elle pleura, elle pleura, elle pleuratant de larmes, tan t de larmes ({ue les larmes alourdirent le plateau et sauvèrent l'amoureuse.

Et, depuis ce moment, elle n'employa plus, pour soustraire à l'enfer les âmes, que le seul stratagème, si sincère, de sa pitié.

A chaque épreuve, dans le plateau qui menaçait de ne pas être assez lourd, pleurait son amour des déshérités, des abandonnés, des coupables.

Or, le Diable n'avait rien à dire. Empêcher de pleurer la Vierge, il n'en avait pas le droit, en somme !

Mais qui sait si, torturé enfin de son éternelle haine, il ne connut pas, lui aussi, la pitié pour ceux qu'il torturera ? Soit naturelle clémence, souvenir de la divinité ancienne, soit subterfuge suprême, — j'incline à cette seconde hypothèse — il se mit à verser des larmes abondantes et plus lourdes, ah ! combien plus lourdes, dans le plateau qui s'incline vers l'enfer. A tricheuse, tricheur et demi. Le mal l'emportait par les pleurs, — ou par la simulation des pleurs.

Li:S LAUMES HUILÉES Gl

Kl loules les àmos tombaient vers la géhenne. Va il n'y aurait plus pour les âmes, môme repenties, la joie du Ciel.

Noire-Dame Marie conçut sa défaite, et le Paradis sans élus, et la supplication des mains jointes qui se heurtent aux portes fermées de la Justice ! et Marie regarda Lucifer. Il élait beau encore, d'avoir été uu Ange ; il était impossible qu'il ne subsistât point, en son orgueil vaincu, un peu de la tendresse de sa félicité ancienrie.

Sublimisé par l'habitude du Ciel, un souvenir du triomphe de ses charmes s'éveilla en sa pure àme de jeune fille complaisamment regardée naguère par les jeunes hommes quand elle apportait, vers midi, le repas au bon forgeron qui sourit de sa belle épouse; et elle pensa que l'on pouvait tenter le Diable, puisque le Diable avait tenté Dieu?...

Pendant que tombaient sur le plateau

d'enfer les adroites larmes damnatrices, elle écarta brusquement tous ses voiles de nuées et d'étoiles, et, la face et le sein nus, elle regardait Lucifer. Lui la regardait aussi, oubliant d'être affreux, — rayonnant d'être ébloui. Douce, elle pleurait toujours vers le divin plateau de la Balance ; mais lui, la regardant, la contemplant, la possédant de ses yeux où revivait Tardente aurore des antiques matins, il ne pouvait plus pleurer, ses larmes brûlées par la radieuse apparition de la Gloire virginale... — et depuis longtemps ils sont ainsi, l'un en face de l'autre, et c'est pourquoi toutes les âmes sont sauvées.

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