‹ Arc-en-ciel et Sourcil-RougeChapitre 4 sur 66 · L'ACHETEUR D'AIGLES · texte numérisé non relu

L'ACHETEUR D'AIGLES

Je lève les yeux.

Le ciel est si haut, si léger, et d'un bleu si diaphane, qu'il semblequ'iln'y ait pasde ciel, et que seulement plane sur tout le monde l'immense douceur azurée et fraîche de rien...

Puisque le ciel, vu des montagnes, n'a plus la consistance, Topacité, à cause desquelles les antiques hommes des plaines le nommèrent firmament, pourquoi, à travers cetle transparence de rien, bleuissant à peine, par delà cette transparence, aucune forme, même de rêve, n'est-elle perceptible à notre œil pourtant acharné, éperdu, exorbité d'cs-

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poranco ? Dans les basses vallées, la perspicacité humaine peut conjecturer ce que lui cache l'épaisse voûte céleste, espérer du moins qu'elle lui cache quelque chose ; mais ici, point de voûte, nulle épaisseur, — l'infini clair et nu I el notre désolation de ne point voir s'exacerbe de l'absence de voiles. Qnoi ! le mystérieux inconnu, éternel appât des Ames, ne mériterait-il son nom que de ne pouvoir être connu parce qu'il n'existe point? Absurde idée, stupide désenchantement de voyageur pyrénéen, qui pense être monté très haut, après quelque ascension banale, conseillée par les plus prudents bœdekers, et qui voudrait bien être récompensé, par la pleine vision des Chimères, de sa courbature et des trois francs que lui coûta son bâton de. touriste. Ce qui nous semble des cimes n'est que des bas-fonds où ne se posa jamais le vol des suprêmes mystères, et ces transparences lumineuses sont de ténébreu-

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ses densités, au prix de la lumière parfaite où se manifeste la réalité de l'idéal. Il est des par-delà par delà nos par-delà ! et c'est plus loin encore, plus loin même que les mondes enfantés par les hyperphysiques hymens des esprits supra-divins, qu'enfin apparaissent, superbement visibles, palpables et vivantes de l'éternelle vie, — songes éblouissants de nos terrestres insomnies, — les Forces, les Vertus, les Amours, unifiés en l'omnisplendeur de la Beauté !

A ce moment de ma rêverie, un cri lacère la paix du ciel, un cri comme détaché de la plus haute cime de neige, — un cri traverseur d'immensité ! et un point palpitant, fait de deux ailes sombres, se précipite, plane uq instant, s'engouffre, s'évanouit dans la démesurée diaphanéité du ciel. Un aigle s'éploya, passa, et n'est plus ! Sans doute, plus heureux que nous, esprits toujours captifs en la glu de l'imbécillité et de la lâcheté

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humaines, tu l'en vas, aigle, dédaignant les hauteurs miMne où fut ton aire natale, sans doute, tu t'en vas, exemple à nos tentatives d'essor, et dépasseur de nos rôves, vers les Forces, vers les Vertus, vers les Amours, vers Tunique et omnisplendissante Beauté. 0 aigle! aigle, terrible et vaste! aigle qui feras de l'idéal ta proie ! aigle féroce et pur comme une céleste vierge guerrière ! aigle envolé, aigle disparu !

Je baisse les yeux.

Autour de moi, c'est l'auberge, dans le val étréci de rocs à pic tout chevelus de drues poussées de bruyères ; lieu fameux, point de vue illustre, que recommandent les Guides Joanne et que signalèrent des enseignes peintes sur bois le long de la route montante. Parmi les voitures dételées, les braiments d'ânes sous le hangar, les ruades lentes des chevaux las, et le patois des jeunes guides qui luttent à mains

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plates pour passer le temps, des attablcments de bourgeois venus des villes voisines, de rastaquouères en bonne fortune avec des filles de Marseille ou de Bordeaux, de cocottes parisiennes, çà et là, en groupes, pas d'hommes avec elles, Fair un peu désabusé et méprisant des belles chances qui leur furent promises, mêlent dans une drôlerie vaudevillesque d'habits alpins et de toilettes de casinos de toutes les couleurs, des exclamations à propos d'une truite fraîche, des appels aux rares servantes effarées, et des phrases bêtes qui magnifient avec des mots lus la veille avant d'arriver dans le train, le tonitruant spectacle de la cascade ruée parmi les sombres pics et les sapins Tompus. Après quelque morceau d'opéra italien, glapi d'une voix de contralto et de rogomme, une chanteuse, grave, en habit de dame provinciale, tandis que continue à crépiter la harpe du mari, et à geindre l'alto de l'enfant,

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fait Ja quètc de table en table, une petite conque marine entre le boni des doigts. Et les clameurs des gens attablés rcdoublenl sous les éparpillements de la cascade qui gronde. C'est comme une frairie, comme un coin de la fête de Neuilly, les jours cbic, posé là, autour des tables de bois branlantes, dans la sauvagerie ensoleillée de la montagne. Et tous ces gens-là, môme les belles femmes, sont si laids, si médiocres, si incompréhensifs de la réelle beauté de la nature qui les environne, que l'on se prend à sou- hailer de voir la mine qu'ils feraient, l'orageux automne venu, dans la vraie terreur des monts, entre les quatre vents hurleurs, et les bourrasques essaimeuses d'avalanches, et le retentissant effondrement des cascades qui ne se précipitent plus pour le plaisir des yeux, mais selon leur éternelle pente, effroyables ! Or, plus haut que les bavardages et les jacasseries des tables, ce cri s'élève :

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— Aigles à vendre ! Qui veut acheter des aigles? J'ai de beaux aigles à vendre.

En effet, sur chacun de ses poii)gs, l'homme qui crie ainsi, coiffé d'un béret rouge, en courte veste marron, la face noire et toute sillonnée de rides, dresse un grand oiseau, brunâtre, avec des pennes jaunes çà et là, au bec courbe. Chaque oiseau est assez gros, plus gros qu'une grosse poule ; mais son air farouche le révèle hôte de proie. De table en table, l'homme s'explique ; et, tandis qu'il parle à un groupe familial, venu évidemment de ïarbes ou de Monlrejeau, je l'écoute. Les oiseaux qu'il offre sont véritablement des aigles. De petits aigles. Ils n'ont pas plus de vingt jours de nid. Et ce n'est pas sans peine qu'il s'est emparé d'eux. Il lui a fallu, de roche en roche, se hisser jusqu'à Faire depuis longtemps guettée; il lui a fallu, rampant jusqu'à la cime sur les pierrailles, surprendre le mo-

ment où le père et la mère venaient de s'envoler vers ([iielque proie, pour metlre la main sur les petits; il y eu avait cinq clans le nid de roches; il élendit les mains pour saisir ; trois petits, ne pouvant pas encore voler, se précipitèrent du nid; il empoigna les deux qui n'avaient pas bou^é ; il ne s'allarda pas à chercher, dans les pierrailles, les autres, car le père et la mère allaient revenir, et ce sont des parents terribles et dangereux, les aigles ! Mais, du moins, il avait emporté deux petits, qu'il offrait. C'était son mélier, à cet homme, de dénicher des aigles. L'an dernier, il en avait vendu quatre à M. Gailhard, directeur de rOpéra, et trois à M. Victor Capoul, ténor. Et ce n'est pas très difficile d'élever des aiglons. Mais il a beau dire, on I s'elFraie autour de lui, à cause des becs des deux énormes oisillons. Les femmes s'inquiètent, se reculent. « Qu'est-ce qu'on leur donne à manger, à ces bètes-là ? — De la

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viande fraîche; j'ai, en petits morceaux, du bœuf et du mouton, là, dans ce sac, que je donnerai par surcroît à ceux qui m'achèteront mes aigles. Je ne les vends pas cher. Dix francs par tête. Dix-huit francs la paire. Allons, voyons, Mesdames, Messieurs, j'ai des aigles, qui veut des aigles? qui veut acheter des aigles? » Mais voici l'heure oii l'on va revenir vers le village, dans la vallée. Outre que personne ne se soucie guère d'acheter des oiseaux déjà effrayants, et qui seront féroces, on n'a plus le temps de discuter l'emplette. Déjà on remet les chevaux aux voitures, on resselle les ânes ; il y a, sous le continu tonnerre de la cascade, le brouhaha de tous les départs. On ne s'occupe plus du tout de l'oiselier. Mais, soudain, quelqu'un dit, très haut, parmi les bruits du départ : « Bien, moi, voilà, oui, moi, je vous les achète I tous les deux! Donnez-moi la viande avec. Dix-huit francs? non, un

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