I. — Inscriptions du bas-relief de la Croix
Ceux de nos lecteurs qui s'occupent d'Américanisme se rappellent sans doute la planche publiée par M. de Waldeck, dans l'ouvrage de Cabrera, sur les ruines de Palenqué, et imprimée à la suite du Rapport de del Rio*. Elle nous donne le dessin assez
' Voir ce bas-relief publié dans tes Annales, t. xii, p. 448 (Ifs série).
" Ce Rapport, daté du 24 juin 1787, a été publié à Londres en 1822. — Voir dans les Annales, t. xi et xii (i" série), les longs extraits du voyage du cap. Dupaix, fait en 1825, qui a suivi et complété celui de Del Rio.
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exact, suivant toutes les apparences, du fameux bas-relief de la Croix ', Du reste, nous possédons un moyen de centrale parfaitement efficace dans les belles photographies rapportées par M. Charnay. Celle qui reproduit le monument en question prouve que l'artiste a fidèlement reproduit ce qu'il avait vu. Tout au plus pourrait-on signaler l'omission d'un petit groupe de deux ou trois caractères qui ne se retrouve que dans la photographie et dont nous n'entreprendrons point de donner l'explication. Somme toute, c'est assez peu de chosej si l'on tient compte du nombre passablement considérable de caractères qui couvrent ou plutôt qui ornent le bas-relief.
Quoi qu'il en soit, au dessus de l'autel sculpté occupant le milieu de la surface de la pierre, s'élève une sorte de Croix ou d'arbre cruciforme surmonté d'un oiseau symbolique à longue queue. Mous y reconnaissons sans difficulté le Quetzal au plumage vert, animal sacré chez les peuples delà Nouvelle-Espagne, appelé Cuk par les Yucalèques. C'était, vraisemblablement, un emblème de Hunab-Ku, litt. a Le seul saint, le saint par excel- » lence, ■ la principale Déité du Panthéon Yucatique. Du reste, le nom de ce volatile se retrouve dans celui du héros divin des Mexicains, Queizalcoatl, litt. * Serpent Quetzal ». Les Yucatèques appelaient ce môme personnage : Cukukan, et ce terme a, dans leur langue, juste le même sens que celui de Qtietzalcoall en mexicain, dont il n'est, pour ainsi dire, que la traduction. A gauche de l'autel, on remarque un personnage richement vêtu. Un prêtre mitre et vêtu d'une sorte de longue pagne occupe la droite du tableau. 11 tient entre ses bras et semble offrir à l'oiseau mystérieux un petit enfant aux traiLs hideux et dont les cheveux sont liés ensemble aumoyen d'un bandeau terminé par une aigrette. La laideur de l'enfant semble être une preuve de sa divinité, car nous dit Landa, les Yucalèques donnaient aux statues de leurs génies, une physionomie épouvantable.
Nous découvrons ici une preuve de ce lien intime qui unit l'art à la religion. Le Chinois, goguenard et sceptique, représente sous la forme grotesque de magots, des Déités dont il se
Actes de la Société philologique. {Essai de déchiffrement d'im fragment d'inscription palenquéenne, p. 45 et suiv.), t. i»'. Paris, ■1872.
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DÊCHlFFREMEMt DE L'ÉCRITUHE MAÏA. 7
soucie peu et auxquelles il ne croit guère '. L'anthropomorphisme dominait dans l'art aussi bien que dans les croyances de la Grèce antique. Les dieux de l'Inde, produits de l'imagination déréglée des riverains du Gange présentent dans l'histoire de leur vie un caractère aussi monsfrueux que les simulacres au moyen desquels ils sont figurés. L'esprit éminemment hiératique de l'ancienne Egypte, ainsi que ses tendances zoolatriques revivent pour ainsi dire dans les œuvres de ses sculpteurs.
Ces figures de saints des cathédrales du moyen-âge, si imparfaites au point de vue de la science anatomique, mais auxquelles l'expression extatique de leur physionomie donne parfois tant de charmes, ne rendent-elles pas témoignage de la foi naïve et profonde de nos pères? Nous ne parlons pas ici bien entendu des juifs et des musulmans auxquels la rigueur même de leur Monothéisme interdit toute reproduction matérielle de la Divinité. Mais il est facile de constater qu'une loi identique a présidé aux développements de l'art rel^ieux dans l'ancien comme dans le nouveau monde. Le culte des peuples de la Nouvelle Espagne était fondé tout entier sur la terreur, et l'on honorait par d'horribles sacrifices des Divinités aussi cruelles, aussi sanguinaires que leurs adorateurs. Aussi l'Américain indigène donnait-il à ses idoles l'expression la plus propre à inspirer l'effroi et les traits des hôtes de son panthéon rappellentils, à plus d'un égard, ceux par lesquels nos miniaturistes du 14« siècle se plaisaient à figurer le diable et les mauvais anges.
Quoi qu'il en soit, nous verrions volontiers dans ce morceau de sculpture un apothéose de Cukulcan, dont le nom, on le verra tout à l'heure, se trouve gravé non loin de là. Devant et derrière les deux personnages placés debout se trouvent de longues files d'inscriptions dans lesquelles il conviendrait peut-
' 11 Caut remarquer cependant pae les anciens Chin on ma ent Dieu par deux figures ou lettres ; celle de l'homme a l 3 bra étendus ta, qui signifie grand, sur laquelle 1 po nt I
caractère y, qui signifie seul c'est-à-dire seui j and ^^
qu'ils prononçaient Tien. Ce caractère est encore en usi^e en ce
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8 PALÉOGRAPHIE AHÊHICAmE.
être de reconnaître des litmies ckantées en l'honneur des dieux Hayas.
Passons maintenant à Tétude de quelques uns de ces groupes de lettres ou de sjUabes. Parmi ceux qui se trouvent gravés au-dessous se trouve le suivant (N. t). Si nous comparons les caractères avec ceux que donne Landa, nous en rencontrerons plusieurs certainement identiques. Le premier à droite (N. •) correspond sans contredit à la syllabe ha de l'écriture Maya, telle que la donne le vieux missionnaire. Ce mot ha pris substantivement signifie e eav, d en Maya, et les pointe qui se trouvent au milieu du caractère pourraient bien, en effet, représenter des goutlelettes liquides. Peut-être nous objeetera-t-oQ que dans le bas-relief le signe en question est marqué de trois potras, tandis qu'il n'en a que deux dans le manuscrit de Landa, tel que l'a publié M. l'abbé Bra&smr de Bourbourg. Une telle omission, résultat peut-être de la négligence soit de l'auteur du manuscrit, soit même du graveur, n'est pas, somme toute, bien considérable. D'ailleurs, le signe donné par Landa appartient évidemment non à l'écriture monumentale, comme celui du bas-relief, mais bien à l'écriture hiératique ou cursive caractérisée par l'abréviation ou la simplification des signes primitifs. Combien de fois d'ailleurs, dans les inscriptions grecques ou étrusques ne rencontrons-nous par le ®, dépourvu de sa ligne centrale et devenu par suite semblable à un ? et cependant, cet oubli de la part du lapicide, bien plus considérable que celui que nous venons de signaler, ne cause aucune difficulté, en ce qui concerne la lecture.
Le petit crochet qui termine la partie supérieure de ce signe dans Landa semble fautif. Ce qui tendrait a le prouver, c'est qu'il n'apparaît pas dans la transcription du mot haa ou ha « eati », donné par le même auteur.
Maintenant, conviendra-t-ii de lire le signe en question ha ou simplement h. C'est ce que l'on ne saurait décider à priori.
(N. 1) PkO (N. 2)
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DÉCHIFFREMENT DE L'ÉCWTURE MAïA- 9
car dans les écritares hiéroglyphiques, les mêmes caraclères reçoiTent tantôt la valeur d'une syllabe, tantôt simplement celle d'une consonm ou d'une aspiration. Citons par exemple i'hiér(^lyphe de la bouche qui se ditro. en égyptien ; suivant les cas, il conviendn de le lire ro et tantôt simplement r.
Laissant de côté les signes médial et inférieur qui pourraient présenter encore quelques difficultés d'interprétation, nous passerons au dernier caractère (N, »j que nous n'hésiterons pas à identilier avec la syllabe ha (kou) de Landa. La principale différence qui se remarque entre les deux caractères c'est que les points sont, dans l'inscription, remplacés par des lignes combinées et arrondies, mais cela nous parait de peu d'importance.
Dans les livres allemands du siècle dernier, le tréma qui surmonte les voyelles faibles se trouve ûguré par une ligne circonflexe ; par exemple mânner, , pour mdnner.
11 est vrai qu'une ligne double sépare, dans le groupe Palenquéen, la partie inférieure des deux globes dont elle est surmontée. Dans Landa, au contraire, cette ligne est simple.
Ku signifie en Maya • saint, sacré, divinité », et M. Angrand voit, avec toute raison, ce me semble, dans le s^ne qui sert à représenter le mot en question, l'image de cette enveloppe sacrée qui joue un si grand rôle dans le culte de Queizalcoall. C'est le Tlaquimilolli des Mexicains, que l'on ne pouvait ouvrir sans commettre un sacrilège. Il a peut-être son prototype dans le fameux sac à médecine des tribus du Nord. Aux yeux des Américains, comme à ceux de tojites les races primitives, la médedne était une sorte de magie, un art mystérieux et tout ce qui offrait un caractère de mystère, passait pour divin.
La ligne en question ligure donc le lien au moyen duquel le sac était fermé. L'on conçoit sans peine qu'un lien, une corde se trouve représenté par une seule ligne dans l'écriture cursive, par deux dans celle des monuments.
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10 PALÉOGRAPHIE AHÉRICAINE.
Maintenant dans qael sens se doit lire le groupe dont nous nous occupons t On a déclaré qu'il était à peu près impossible de décider quel ordre suivait l'écriture Yucatèque. Ceue timidité a de qnoi nous surprendre. Un simple coup d'œil jeté sur le bas^dief de la Croix nous fait ïoir que la disposition des caractères varie sulTant la façon dont est posté le personnage auquel ils se rapportent. S'il est placé à gauche de l'arbre cruciforme, ils iront (d'ordinaire) de gauche à droite, et de droite i gauche dans le cas contraire. En un mot, ils suivent tour à tour la disposition de l'écriture sémitique on celle de nos écritures occidentales. Et cela n'offre rien qui nous doivesurprendre.
Le sjstème graphique du Yucatan consistait en véritables hiéroglyphes. Or, ce système formant pour ainsi dire, la transition entre les procédés alphabétiques et ceux de la pictographie dont il dérive, conserve certains traits qui rappellent son origine. Un des plus persistants, c'est précisément la liberté laissée au scribe d'aligner ses caractères de la façon qui lui convient le mieux. Ne savons-nous pas que les signes Egyptiens se peuvent lire dans les sens les plus opposés, aller par exemple de droite à gauche ou de gauche à droite î Un motif, sans doute religieux, a décidé les sémites à imiter la marche du soleil qui se lève à l'Orient, pour disparaître à l'Occident, c'està-dire à commencer leurs lignes par la droite. Leur exemple a été suivi par les Etrusques, et cette particularité constitue à notre avis une preuve nouvelle (et non la moins importante) de l'influence exercée par les enfants de Sem sur le développement de la civilisation de l'ancienne Toscane. Au contraire, une raison de commodité décida les Romains et les Grecs à suivre Tordre inverse, et encore l'usage du Bouslrophédon ' se maintint-il longtemps chez les Hellènes.
Ainsi donc, pas de doute relativement au point de vue qui nous occupe. Nous avons affaire à un groupe commençant soit par la syllabe ha, soit par la lettre A et se terminant par la syllabe ku. Or, de tous les mots du vocabulaire KwcoW^Mepar nous examinés, il n'en est guère qu'un auquel une telle combinaison de caractères se puisse appliquer, c'est celui de Huw&i-ku déjà cité.
' Voir une forme de cette écriture dans Atmales, t. xvi, p. 436, et xvui, p. 305 (2e série).
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