I. — Inscriptions du bas-relief de la Croix
Ceux de nos lecteurs qui s'occupent d'Américanisme se rappellent sans doute la planche publiée par M. de Waldeck^, dans l'ouvrage de Cabrera, sur les ruines de Palenqué, et imprimée à la suite du Rapport de del Rio^. Elle nous donne le dessin assez
' Voir ce bas-relief publié dans les Annales, t. xii, p. 448 (ire série).
' Ce Rapport, daté du 24 juin 4787, a été publié à Londres en 1822. — Voir dans les Annales, t. xi et xii (l^e série), les longs extraits du voyage du cap. Dupaix, fait en 1825, qui a suivi et complété celui de Del Rio.
exact, suivant toutes les apparences, du fameux bas-relief de la Croix *. Du reste, nous possédons un moyen de contrôle parfaitement efficace dans les belles photographies rapportées par M. Charnay. Celle qui reproduit le monument en question prouve que Tartiste a fidèlement reproduit ce qu'il avait vu. Tout au plus pourrait-on signaler l'omission d'un petit groupe de deux ou trois caractères qui ne se retrouve que dans la photographie et dont nous n'entreprendrons point de donner l'explication. Somme toute, c'est assez peu de chose, si l'on tient compte du nombre passablement considérable de caractères qui couvrent ou plutôt qui ornent le bas-relief.
Quoi qu'il en soit, au dessus de l'autel sculpté occupant le milieu de la surface de la pierre, s'élève une sorte de Croix ou d'arbre cruciforme surmonté d'un oiseau symbolique à longue queue. Nous y reconnaissons sans difficulté le Quetzal au plumage vert, animal sacré chez les peuples delà Nouvelle-Espagne, appelé Cuk par les Yucatèques. C'était, vraisemblablement, un emblème de Hunab-Ku, litt. « Le seul saint, le saint par excely> lence^ » la principale Déité du Panthéon Yucatèque, Du reste, le nom de ce volatile se retrouve dans celui du héros divin des Mexicains, Quetzalcoatl, litt. « Serpent Quetzal y>. Les Yucatèques appelaient ce môme personnage : Cukulcan, et ce terme a, dans leur langue, juste le même sens que celui de Quetzalcoatl en mexicain, dont il n'est, pour ainsi dire, que la traduction. A gauche de l'autel, on remarque un personnage richement vêtu. Un prêtre mitre et vêtu d'une sorte de longue pagne occupe la droite du tableau. Il tient entre ses bras et semble offrir à l'oiseau mystérieux un petit enfant aux traits hideux et dont les cheveux sont liés ensemble au moyen d'un bandeau terminé par une aigrette. La laideur de l'enfant semble être une preuve de sa divinité, car nous dit Landa, les Yucatèques donnaient aux statues de leurs génies, une physionomie épouvantable.
Nous découvrons ici une preuve de ce Uen intime qui unit l'art à la religion. Le Chinois, goguenard et sceptique, représente sous la forme grotesque de magots, des Déités dont il se
Actes de la Société philologique. {Essai de déchiffrement d'un fragment dHnscription palenquéenne, p. 45 et suiv.), t. 1er. Paris,
soucie peu et auxquelles il ne croit guère*. L'anthropomorphisme dominait dans l'art aussi bien que dans les croyances de la Grèce antique. Les dieux de l'Inde, produits de l'imagination déréglée des riverains du Gange présentent dans l'histoire de leur vie un caractère aussi monstrueux que les simulacres au moyen desquels ils sont figurés. L'esprit éminemment hiératique de l'ancienne Egypte, ainsi que ses tendances zoolatriques revivent pour ainsi dire dans les œuvres de ses sculpteurs.
Ces figures de saints des cathédrales du moyen-âge, si imparfaites au point de vue de la science anatomique, mais auxquelles l'expression extatique de leur physionomie donne parfois tant de charmes, ne rendent-elles pas témoignage de la foi naïve et profonde de nos pères ? Nous ne parlons pas ici bien entendu des juifs et des musulmans auxquels la rigueur même de leur Monothéisme interdit toute reproduction matérielle de la Divinité. Mais il est facile de constater qu'une loi identique a présidé aux développements de l'art religieux dans l'ancien comme dans le nouveau monde. Le culte des peuples de la Nouvelle Espagne était fondé tout entier sur la terreur, et l'on honorait par d'horribles sacrifices des Divinités aussi cruelles, aussi sanguinaires que leurs adorateurs. Aussi l'Américain indigène donnait-il à ses idoles l'expression la plus propre à insph'er l'effroi et les traits des hôtes de son panthéon rappellentils, à plus d'un égard, ceux par lesquels nos miniaturistes du 14® siècle se plaisaient à figurer le diable et les mauvais anges.
Quoi qu'il en soit, nous verrions volontiers dans ce morceau de sculpture un apothéose de Ciikulcan, dont le nom, on le verra tout à l'heure, se trouve gravé non loin de là. Devant et derrière les deux personnages placés debout se trouvent de longues files d'inscriptions dans lesquelles il conviendrait peut-
* Il faut remarquer cependant pue les anciens Chinois nommaient Dieu par deux figures ou lettres ; celle de Thomme avec les bras
étendus ta, qui signifie grand, sur laquelle ils posaient le
caractère'— ^y, qui signifie seul c'est-à-dire seul grand tF
qu'ils prononçaient Tien, Ce caractère est encore en usage en ce
jour.
être de reconnaître des litanies chantées eh Phonneur des dieux Mayas.
Passons maintenant à Tétude de quelques uns de ces groupes de lettres ou de syllabes. Parmi ceux qui se trouvent gravés au-dessous se trouve le suivant (N. i). Si nous comparons les caractères avec ceux que donne Landa, nous en rencontrerons plusieurs certainement identiques. Le premier à droite (N. t) correspond sans contredit à la syllabe ha de l'écriture Maya^ telle que la donne le vieux missionnaire. Ce mot ha pris substantivement signifie € eau o en Maya, et les points qui se trouvent au milieu du caractère pourraient bien, en effet, représenter des gouttelettes liquides. Peut-être nous objectera-t-on que dans le bas-relief le signe en question est marqué de trois points, tandis qu'il n'en a que deux dans le manuscrit de Landa, tel que l'a publié M. l'abbé Brasseur de Bourbourg. Une telle omission, résultat peut-être de la négligence soit de l'auteur du manuscrit, soit même du graveur, n'est pas, somme toute, bien considérable. D'ailleurs, le signe donné par Landa appartient évidemment non à l'écriture monumentale, comme celui du bas-relief, mais bien à l'écriture hiératique ou cursive caractérisée par l'abréviation ou la simplification des signes primitifs. Combien de fois d'ailleurs, dans les inscriptions grecques ou étrusques ne rencontrons-nous par le ®, dépourvu de sa ligne centrale et devenu par suite semblable à un ? et cependant, cet oubli de la part du lapicide, bien plus considérable que celui que nous venons de signaler, ne cause aucune difficulté, en ce qui concerne la lecture.
Le petit crochet qui termine la partie supérieure de ce signe dans Zawrfa semble fautif. Ce qui tendrait à le prouver, c'est qu'il n'apparaît pas dans la transcription du mot haa ou ha « eau », donné par le même auteur.
Maintenant, conviendra-t-il de lire le signe en question ha ou simplement h. C'est ce que l'on ne saurait décider à priori.
(N. 1) iW/J (N. 2)
car dans les écritares hiéroglyphiques, les mêmes caractères reçoivent tantôt la valeur d'une syllabe^ tantôt simplement celle d'une œnsonm ou d'une aspiration. Citons par exemple l'hiéroglyphe de la bouche qui se dit ro. en égyptien ; suivant les cas, il conviendra de le lire ro et tantôt simplement r.
Laissant de côté les signes médial et inférieur qui pourraient présenter encore quelques difficultés d'interprétation, nous passerons au dernier caractère (N. 8) que nous n'hésiterons pas à identifier avec la syllabe ku (kou) de Landa. La principale différence qui se remarque entre les deux caractères c'est que les points sont, dans l'inscription, remplacés par des lignes combinées et arrondies, mais cela nous parait de peu d'importance.
Dans les livres allemands du siècle dernier, le tréma qui surmonte les voyelles faibles se trouve figuré par une ligne circonflexe ; par exemple mdnner, , pour mànner.
Il est vrai qu'une ligne double sépare, dans le groupe Palenquéen, la partie inférieure des deux globes dont elle est surmontée. Dans Landa, au contraire, cette ligne est simple.
Ku signifie. en Maya « sainte sacré, divinité », et M. Angrand voit, avec toute raison, ce me semble, dans le signe qui sert à représenter le mot en question, l'image de cette enveloppe sacrée qui joue un si grand rôle dans le culte de Quetzalcoatl, C'est le Tlaquimilolli des Mexicains, que l'on ne pouvait ouvrir sans commettre un sacrilège. Il a peut-être son prototype dans le fameux sac à médecine des tribus du Nord. Aux yeux des Américains, comme à ceux de toutes les races primitives, la médecine était une sorte de nmgie, un art mystérieux et tout ce qui offrait un caractère de mystère, passait pour divin.
La ligne en question figure donc le Uen au moyen duquel le sac était fermé. L'on conçoit sans peine qu'un lien, une corde se trouve représenté par une seule ligne dans l'écriture cursive, par deux dans celle des monuments.
10 Paléographie àmérigaime.
Maintenant dans quel sens se doit lire le groupe dont nous nous occupons î On a déclaré qu'il était à peu près impossible de décider quel ordre suivait l'écriture Yiicatèque. Cette timidité a de quoi nous surprendre. Un simple coup d'œil jeté sur le bas-relief de la Croix nous fait voir que la disposition des caractères varie suivant la façon dont est posté le personnage auquel ils se rapportent. S'il est placé à gauche de l'arbre cruciforme, ils iront (d'ordinaire) de gauche à droite, et de droite à gauche dans le cas contraire. En un mot, ils suivent tour à tour la disposition de l'écriture sémitique ou celle de nos écritures occidentales. Et cela n'offre rien qui nous doive surprendre.
Le système graphique du Yucatan consistait en véritables hiéroglyphes. Or, ce système formant pour ainsi dire, la transition entre les procédés alphabétiques et ceux de la pictographie dont il dérive, conserve certains traits qui rappellent son origine. Un des plus persistants, c'est précisément la liberté laissée au scribe d'aligner ses caractères de la façon qui lui convient le mieux. Ne savons-nous pas que les signes Egyptiens se peuvent lire dans les sens les plus opposés, aller par exemple de droite à gauche ou de gauche à droite ? Un motif, sans doute religieux, a décidé les sémites à imiter la marche du soleil qui se lève à l'Orient, pour disparaître à l'Occident, c'està-dire à commencer leurs lignes par la droite. Leur exemple a été suivi par les Etrusques, et cette particularité constitue à notre avis une preuve nouvelle (et non la moins importante) de l'influence exercée par les enfants de Sem sur le développement de la civilisation de l'ancienne Toscane. Au contraire, une raison de commodité décida les Romains et les Grecs à suivre Tordre inverse, et encore l'usage du Bomtrophédon * se maintint-il longtemps chez les Hellènes.
Ainsi donc, pas de doute relativement au point de vue qui nous occupe. Nous avons affaire à un groupe commençant soit par la syllabe ha, soit par la lettre h et se terminant par la syllabe ku. Or, de tous les mots du vocabulaire Yucatèque par nous examinés, il n'en est guère qu'un auquel une telle combinaison de caractères se puisse appliquer, c'est celui de Hunab-ku déjà cité.
' Voir une forme de cette écriture dans Annales, t. xvi, p. 436, et xvm, p. 305 (2^ série).
A priori y nous avons déjà droit de supposer que le caractère médial se doit lire ou et celui de dessous nab. Si nous parvenons à établir que d'autres motifs encore autorisent une pareille lecture, la légitimité du déchiffrement proposé par nous pour le mot entier pourra être considérée comme indiscutable.
Le caractère médial offre, il faut en convenir, quelques difficultés d'interprétation. Cependant, un examen attentif permet, ce nous semble, de l'identifier avec l'un de ceux fournis parLawda. Il se compose de deux parties bien distinctes, une sorte de cercle extérieur formé par deux lignes rapprochées l'une de l'autre, puis à l'intérieur une sorte d'ellipsoïde pointillé. Si nous laissons de côté le cercle extérieur qui peut bien n'être employé qu'afin d'obtenir cette forme arrondie qu'offrent à un degré plus ou moins prononcé les caractères Mayas, ceux surtout du type hiéroglyphique, ou bien être tombé dans l'écriture cursive, le caractère en question présentera, certes, quelque affinité avec le signe (N. 4 et 5} donné par le missionnaire espagnol. Si la ressemblance n'est pas plus intime, il faut se rappeler que la diversité des localités avait bien pu en amener une également dans la forme de certains éléments graphiques. Landa nous donne lés caractères des Mayas orientaux. Au contraire, Palenqtié se trouvait tout à fait à l'ouest de la péninsule ïucatèque. En tout cas, des nombreux signes donnés par le missionnaire espagnol, il n'en est aucun qui se rapproche davantage de celui que nous étudions en ce moment.
Reste enfin le signe inférieur qui ne paraît point se retrouver dans la liste de Landa (N. o). Il figure évidemment une main ouverte et servant de support au reste du groupe. Toutefois le ïiom de la main tel que le donnent les vocabulaires Mayas par noiisconsultés est cab, et la lecture honab-ku n'offrirait aucun sens raisonnable. Il est un autre mot, non donné dans le dictionnaire de M. l'abbé Brasseur, c'est nab qui veut dire « paume de la main » et que nous retrouvons dans le nom de jour Ezanab,
litt. « Paume enchantée ». Précisément, ici, l'artiste a représenté la main ouverte et présentant sa paume au spectateur. C'est donc bien sur cette dernière partie seule qu'il a voulu attirer l'attention. Si dans un ou deux autres groupes contenant le même nom, la main est figurée demi-close, l'on aura obéi à une inspiration purement décorative, au désir de figurer d'une manière plus frappante encore la main comme support des autres signes.
Au reste, quand même l'on voudrait, contre toute probabilité, voir dans le caractère qui nous occupe, la figure de la main toute entière et non pas seulement de sa partie interne , la justesse de la lecture par nous adoptée n'en resterait pas moins certaine. Est-ce que le latin palma dont dérive notre mot paume ne désignait pas à l'origine la main entière, et ne seraitil pas naturel de supposer, que par une métaphore inverse, wa6 signifiant à l'origine la portion interne de la main, servait chez les Palenquéens à désigner Vorgane entier ?
Enfin désireux de répondre à toutes les objections qui pourraient être faites, même à celles qui semblent les moins fondées, nous conviendrons que le mot par nous déchiffré n'est pas absolument identique à celui que donne le vocabulaire, c'est honab-ku au lieu de hunab-ku, mais on conviendra aussi que les deux sons o et w offrent phonétiquement bien peu de différence. D'ailleurs, en langue Maya ils semblent avoir été sujets à permuter. Nous rencontrons d'une part dans les prophéties de Lizana et de l'autre, dans le vocabulaire de l'abbé Brasseur^ Tulom et Tolom, qui d^ailleurs ont le même sens. Dans les vieilles inscriptions latines, ne rencontre -t-on pas fréquemment le à la place d'un u ; par exemple conml pour cowswî, sans qu'il en puisse résulter le moindre doute sur le sens du mot?
Peut-être sera-t-on surpris de ne pas trouver le caractère Nab à la place qu'il devait naturellement occuper. Des déplacements analogues sont signalés parfois dans l'écriture égyptienne, où le nom du Pharaon Menkéré s'écrit au besoin Rémenké, C'est que la syllabe ré signifiait « soleil, » Par respect pour cet astre, considéré comme le plus grand des dieux, on attribuait la place d'honneur à l'hiéroglyphe représentant son nom. Peut-être, les Yucatèques en transposant le signe nab
n'ont-ils eu en vue que Pagencement artistique du groupe de caractères. Nous croirions plus volontiers qu'ils ont obéi à un sentiment plus ou moins empreint de superstition. La main ou la paume paraissent avoir joué un certain rôle dans leur symbolique. C'est ce que prouverait au besoin le nom déjà cité d'Ezanab, Sur certains édifices de l'Amérique centrale, l'on a retrouvé une main peinte en rouge, peut-être en signe de propriété et pour écarter les voleurs. Elle aurait, dans ce cas, un peu joué le rôle d'^amulette, comme cette partie du corps humain que nous trouvons sculptée au-dessus des portes de presque toutes les habitations de Pompéî. Rappelons enfin, à ce propos, l'usage où sont les guerriers de certaines tribus de Peaux-Rouges et spécialement des loways, de se peindre une main verte sur la mâchoire, en signe de vaillance, lorsqu'ils ont tué un ennemi.
Passons maintenant à l'étude de quelques autres variantes du nom de Hunab-Ku, toutes fournies par le môme bas-relief (N. »).
L'on rencontre ici les signes nab et ku un peu plus ornementés que dans le groupe précédent. Ce dernier caractère notamment présente trois globes à sa partie supérieure au lieu de deiAx. Peut-être figurent-ils les plis que faisait le Tlaquimilolli ou enveloppe sacrée^ une fois fermé au moyen d'un lien.
N^oublions pas d'ailleurs que l'hiéroglyphe, par sa nature même, tient, à vrai dire, le milieu entre la représentation matérielle de l'objet et le caractère d'écriture. L'artiste qui le traçait, sûr que la valeur de la figure serait toujours comprise, se permettait de l'enjoliver un peu à sa fantaisie, et il jouissait, à cet égard, de bien des libertés que n'oserait se permettre un écrivain de nos jours.
Reste maintenant le !«' caractère de gauche qui ne figure pas dans la liste des signes de Landa, mais nous savons à l'avance qu'il représente la syllabe hu on ho. Il n'y a là rien
14 PALÉOGRAPHIB AlfÉRlGAINE.
qui nous doive étonner, tout au contraire. Ho veut dire « citéy ville » en Maya. Or, précisément, l'hiéroglyphe représente bien une ville avec son enceinte circulaire et ses deux principales artères qui se coupent à angle droit. C'est par erreur que dans notre premier essai de déchiffrement, datant, on l'a déjà dit, de 1872, nous avions attribué à l'hiéroglyphe en question, la valeur de hUy litt. « livre, papier ». Le t* du Yucalèque^ au moins dans une syllabe initiale, semble s'être fréquemment transformé en o bref, chez les Palenquéens.
Le troisième groupe qui se lit également hunab-ku ou honabku, diffère à peine du précédent. Les signes ou points transversaux qui se trouvent à Tintérieur du signe hu ne figuereraient-ils point les maisons des ruelles coupant à angle droit l'une des grandes artères de la cité ? Le caractère ku se trouve en partie caché par la main que, par un motif artistique, sans doute, l'on a représentée demi-close. En tout cas, cela ne saurait jeter aucun doute sur la lecture du groupe entier.
Ce qui augmente les difficultés du déchiffrement des écritures calculiformes , c'est l'enchevêtrement des caractères les uns dans les autres. Ici encore le génie propre à Tidiome paraît avoir déteint sur le système graphique. Bien que le système hiéroglyphique nous représente la première période de l'écriture , il n'en est pas moins , par excellence , l'apanage presqu'exclusif des peuples faisant usage d'idiomes à tendances plus ou moins nnonosyllabiques. C'est chez eux qu'il a dû prendre naissance et qu'il a pu se perpétuer à travers les siècles. Dès les plus anciens temps, les Chinois, les Egyptiens se sont servi A'^ hiéroglyphes, et il n'est pas vraisemblable que les habitants du Céleste-Empire soient, d'ici longtemps, disposés à les abandonner pour recourir aux caractères alphabétiques*
Si certains peuples à langues monosyllabiques, tels que les Siamois, les Birmans, les Cambodgiens possèdent des alphabets, c'est qu'ils les ont reçus tout faits des Indous et qu'auparavant ils ne connaissaient aucune sorte d'écriture. Au contraire, les nations à idiomes agglomérants, tels que les Japonais, qui ont reçu leur civilisation du Céleste-Empire, ne tardèrent pas à transformer les idéogrammes chinois en signes syllabiqties. C'est que la nature même de leur langue répugnait à l'emploi des hiéroglyphes. Un motif analogue détermina les anciens Sémites
à tirer un alphabet approprié à leur propre idiome de l'hiératisme égyptien.
La langue Maya, de son côté, présente comme celle des vieux habitants de la vallée du Nil, une tendance bien marquée du monosyllabisme, A cet égard, elle diffère profondément des dialectes du Mexique , des Etats-Unis ou du Canada. Il suffisait donc que la civilisation prît quelques développements chez les peuples du Yucatan pour qu'ils se trouvassent tout naturellement amenés à la découverte d'un nouveau système d'écriture hiéroglyphique. D'un autre côté, par une sorte d'antinomie bien digne d'être signalée , le Maya possède encore des traces de cette tendance à Vencapsulation qui caractérise d'une façon plus ou moins prononcée la plupart des dialectes américains. Considérant, par exemple, le fronom personnel , moins comme un mot ayant son existence propre que comme une forme du substantif ou du verbe, il intercalera volontiers entre les dilBférentes syllabes. pronominales, la racine substantive ou verbale. Nous verrions, pour notre part, volontiers un reflet de cet organisme linguistique, de cet enchevêtrement des diverses parties du discours dans la cohésion des signes graphiques. Au contraire, en chinois, en égyptien, les racines ne s'agglutinent pas de la sorte; aussi les caractères d'écriture, chez les peuples qui parlent ces langues, restent-ils nettement séparés les uns des autres.
Il nous reste à examiner un dernier groupe nous offrant encore le nom de Hunab-Ku, mais celui-là inscrit sur la partie gauche du bas-relief, ainsi que le prouve la direction des caractères (N. %], qui est de gauche à droite, tout comme dans l'écriture latine. Le caractère h est facilement reconnaissable , malgré une légère variante. Les plis et jointures des doigts et de la paume de la main apparaissent fidèlement reproduits. Quant aux ongles, naturellement, ils restent cachés. Le signe
intermédiaire pourrait bien ne consister qu^en une altération du caractère u de la liste de Landa (N. •). Tous deux, en effet, semblent figurer une touffe de feuilles nouvelles ou un bourgeon sortant de la tige d'un végétal. Ce qui est certain, c'est que le signe en question se doit lire o ou u. Nous savons que cette dernière voyelle était employée en Maya^ comme préfixe possessive, à peu près avec le môme sens que nos mots français < son, steUy de lui. »
Avant de quitter d'une façon définitive le bas-relief de la croiXy il nous reste à parler d'un dernier groupe contenant le nom d'une autre Divinité ou personnage mytique, celui de Cukulcan, et qui se rencontre écrit ainsi (N. tO). Nous laissons de côté, pour le moment, le premier signe, celui qui est placé en haut et à droite, et qui consiste en une sorte d'ellipse à demi courbée, dans le centre de laquelle deux cercles se trouvent inscrits. Son interprétation donnerait lieu à quelques difficultés. En revanche, le caractère qu'elle surmonte correspond visiblement à la syllabe eu (N. tt) de Landa, Les lignes intérieures ne diffèrent que très-légèrement. L'arc enveloppant la c/oix demi courbée fait défaut dans le signe palenquéen. Il en est de môme du pointillé qui pourrait bien être remplacé par les deux petits globes souscrits au caractère lui-même. Nous avons évidemment affaire ici à une variante spéciale à l'écriture palenquéenne.
Dans le caractère supérieur de la ligne médiane, l'on reconnaît sans peine la syllabe ku de Landa , d^à étudiée > {voy. n. s), seulement les pointillés reparaissent dans les deux globes formant la partie supérieure du caractère, tandis qu'ils sont remplacés par des lignes dans la dernière syllabe du nom de Hunab-ku. C'est, sans doute, pure affaire de calligraphie. Inutile d'entrer ici plus avant dans le détail des particularités qu'offre le reste du caractère. Il suffira pour les apprécier à
(N. 9) f^ (N. 10) JpF))J (N. 11) g-.v^
DÉGHIP¥*RBIiBNT «B L'ÉCRITOHB llAYA. 17
leur juste valeur, de confronter avec les deux exemplaires du même signe donnés plus haut.
Peut-être, au premier coup-d'œil, les jugera-t-on assez considérables pour concevoir quelques doutes sur la légitimité de la lecture par nous proposée. Mais quiconque aura tant soit peu étudié les caractères dits synonymes parfaits de l'écriture chinoise, jugera, nous en sommes convaincu, ces variantes insignifiantes.
La lettre qui occupe le rang inférieur de la ligne médiate n'est autre que le L de la liste de Landa (N. 1 S) un peu simplifié de forme, phénomène qui se produit parfois dans récriture de Palenqué.
Il serait difficile de méconnaître la syllabe Ca (N. *3) de Landa dans le signe placé à la partie supérieure de la dernière ligne de gauche, seulement il est retourné et les pointes ou dents se trouvent remplacées par une série de petits globes auxquels on reconnaissait, sans doute, un aspect plus décoratif. Est-ce que dans notre écriture majuscule, nous ne donnons pas souvent, par un artifice inverse, aux points une forme carrée? Est-ce que, de leur côté, les lettres gothiques et allemandes ne se distinguent pas par leurs formes anguleuses des caractères romains, généralement arrondis?
Nous ne nous arrêterons pas longuement sur le dénier caractère, celui de dessous, à gauche. Déjà, nous l'avons rencontré avec le son de nab. Abstraction faite du signe initial sur lequel nous aurons à revenir tout à l'heure, le groupe entier se lirait donc Cukulcanab» Mais cette désinence ab qui marque quelquefois le pluriel en Quiche n'a point encore été signalée en Maya où la pluralité est toujours indiquée par la finale b ou ob; exemple : Uinic^ « homo » et Uinic-ob ou UinC' ob < homnes: » D'ailleurs, comment admettre qu'un nom propre tel que celui de Cuhalcan se trouve mis au pluriel? Le
(N. 12) / ri} (N. 13)
48 PALÉOGRAPHIE AMÉBIGAINE.
pltts simple ne serait-il point d'admettre qu'ici le signe en question perd sa valeur de syllabe pour ne garder que celle de la consonne n? Cela n'offrirait, en définitive, rien que de très-conforme aux données de l'écriture hiéroglyphique. Toutefois, revenons au signe initial.
Evidemment, il ne fait pas partie de la racine et doit être simplement un pronom ou une préposition accolée. Serait-ce une forme de la voyelle u^ marque du possessif, déjà examinée? Ne conviendrait-il pas plutôt d'y voir l'équivalent de la syllabe H de Lavda (N. 14)? Ce ti possède le sens de « à, vers, pour^ avec » et reparaît souvent dans les textes Ma*ias. Dans ce cas, par un motif d'ornementation, le^caractère aurait d'abord été retourné la tête en bas, puis aplati, de façon à ce que les deux articulations de dessus soient rentrées dans la première, où elles reparaissent sous la forme de deux petits cercles. Quant à la troisième, celle du haut, elle ne subsisterait plus que sous la figure de Varc de cercle placé au bas des deux globes.
Nous laissons au lecteur le soin de décider.
En tous cas, la présence du nom de Cukulcan dans le monument en question offre bien de l'importance au point de vue chronologique, et prouve que le bas-relief de la croix, sinon l'édifice tout entier dont il faisait partie, ne peut remonter plus haut que le 9* siècle de notre ère. A cette époque seulement, le culte de Cukulcan, identique, nous l'avons déjà dit, au Quetzalcoatl mexicain, commença à se répandre chez les peuples de l'Amérique centrale. La civilisation du Nouveau- Monde est relativement bien moderne, et nous ne saurions partager, sur ce point, la façon de voir du savant abbé Brasseur, lequel faisait remonter l'histoire du Nouveau-Monde plus haut que celle de l'Europe. Le Bas-relief de la croix appartient incontestablement à l'époque la plus brillante de l'art Yucatèque. Nous pouvons donc tenir pour certain que cette période ne précéda pas de plus de cinq à six siècles la conquête espagnole. Peut-être, mais nous n'oserions rien aflSrmer à cet égard,
DÉCHIFFEBMENT DE l'ÉCRITUBB MâTA. 19
sont-ce les sectateurs de Quetzalcoatl qui portèrent dans les régions du Sud, l'emploi du Tlaquimilolli ou enveloppe sacrée. L'on a vu qu'il est clairement figuré dans un des caractères de l'écrilure calculiforme. S^il en était ainsi, le système graphique des anciens Yzccatèques n'aurait accompli ses dernières évolutions que dans* des temps bien rapprochés du nôtre. Toutefois, sans entrer en de plus longues digressions à ce sujet, nous allons passer à l'étude d'autres monuments de l'antiquité Américaine.