II. Déchiffrement de quelques passasses du
Codex Troano '•
Ce Codex semble se composer de deux ouvrages réunis en un seul. Le premier constitue évidemment un Calendrier dont quelques pages sembleraient contenir des récits historiques. Les planches 20 et 21 dudit manuscrit (1^® série) * se signalent, pour ainsi dire, d'elles-mêmes et d'une façon toute spéciale à l'attention du philologue. C'est là que nous trouvons répété ce fameux signe serpentiforme^ entouré d'un cartouche et qui, nous Tavons déjà expliqué dans notre travail sur le Mythe de Votan ^, possédait un caractère hiératijque aux yeux des populations centro-américaines. A la V^ colonne de gauche de cette page 21 (non comptée la colonne des signes de jours), et qui semble contenir une relation plus ou moins historique, l'on rencontre un groupe de caractères (n** 1 5) dans lequel nous croyons
* Manuscrit Troano. Etudes sur le système graphique et la langue des Mayas. Paris, impr. impér., 4869-70, 2 vol. in-4o, 100 fr. — Le même ouvrage, comprenant tout le texte, avec la grammaire et le vocabulaire maya français et espagnol, sans les planches, 40 fr.
• Revue de philologie et d'ethnographie^ t. l®*", v. 380 et suiv. (Paris, 1875.), Essai de déchiffrement d'un fragment du mr.nnscril Troano.
^ Le mythe de Votan, études sur les origines asiatiques de la civilisation américaine^ in-8o de 143 p., 1872, Paris, Maisonneuve.
iO PALÉOGRAPHIE AMÉRICAINK.
reconnattre une fois encore le nom de Cukulcan. Malgré une variante presque imperceptible, Ton reconnaîtra sans peine l'i* dentito des deux caractères inférieurs avec la syllabe eu de Landa^ déjà transcrite (Voir le N** 3). II ne faut pas oublier qu'ici nous sommes en présence non plus d'une écriture monumentale, mais bien de caractères cursifs.
L'assimilation du caractère supérieur de droite offrirait peutêtre, de prime-abord, un peu plus de difficulté. Nous croyons, cependant, qu'avec quelqu'étude et quelqu'attention, on peut* en établir la valeur de manière à satisfaire les critiques les plus pointilleux. Ledit caractère se trouve coupé en deux, pour ainsi dire, par une sorte de barre verticale, de sorte que l'on croirait, à première vue, avoir affaire non à un seul, mais bien à deux signes différents, accolés l'un à l'autre. Cette particularité se retrouve assez visible dans le signe L médial de Landa^ car le signe L final est tout différent.
Du reste, même d'après le missionnaire espagnol, le L médial se présente sous trois formes très-rapprochées les unes des autres, mais non absolument identiques (N"' 16, 17 et 18). C'est là à coup sûr un exemple frappant des variantes qui devaient nécessairement et à chaque instant se produire dans une écriture dont les caractères étaient formés d'éléments si multiples. Du reste, l'écriture égyptienne avec ses trois formes hiéroglyphique, hiératique et démotique ne nous présente-t-elle pas un spectacle tout à fait analogue?
Néanmoins, les modifications graphiques des signes Yucatèqties semblent, si nous osons nous servir de cette expression, avoir revêtu un caractère plus individuel et dépendre en grande partie du caprice et de la fantaisie du scribe, et rien ne prouve qu'elles aient été dans le centre de l'Amérique, comme sur les rives du Nil, réduites en un système complet et suivi. En un mot, les Mayas en seraient restés aux débuts seulement de l'écriture hiératique ou mieux cursive. Nous n'hésiterons donc
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point à reconnaître un L dans le signe que nous étudions en ce moment. L'on avouera, du reste, qu'à moins d'avoir travaillé à la loupe ou au microscope, le scribe Yucaièque qui écrivait trèsfin, n'aurait jamais pu reproduire dans son intégrité et avec tous ses détails, le L médial de Landa. Il a donc modifié, éliminé, diminué un peu à sa guise, certain que malgré tout il resterait encore compréhensible pour ses compatriotes, de môme qu'il l'est pour nous.
Reste enfin le dernier caractère, celui du rang supérieur à gauche. 11 ne se rencontre pas sans doute dans l'alphabet de Landa^ mais on le retrouve dans la série hiéroglyphique des noms A& jours. Ce n'est, à notre avis, que le signe Kan marquant le 4« jour du mois. Ce mot Kan que l'on traduit par Jaune^ devait primitivement, comme nous nous sommes efforcé de Tétablir dans notre travail sur le mythe d*Imos^^ se prononcer Can et signifier « Serpent ». C'est ce que prouve, jusqu'à l'évidence, la comparaison du calendrier Maya avec le calendrier Oî*«c'i^- En tout cas, l'écrivain a d'une façon aussi naturelle que logique réduit l'hiéroglyphe à sa plus simple expression. Landa représente Kan par la figure de la partie supérieure delà tête d'un serpent inscrite dans un cercle (N** 4 9). Le rédacteur du codex Troano, lui, a supprimé le cercle qu'il remplace par une ligne sinueuse dessinant la tête du reptile. Quant aux lignes qui représentaient les dents de cet animal, il leur substitue des points.
E n tout cas, signalons cette tendance à se servir plutôt d'un seul signe syllabique que de plusieurs lettres dont nous avons déjà offert plus d'un exemple et qui, forcément, se manifeste avec plus ou moins d'intensité dans toutes les écritures hiéroglyphiques. L'auteur aurait pu employer les trois signes fc, a et w, pour rendre la finale du mot composé. Il a préféré recourir à une syllabe unique. On ne s'étonnera pas de voir ici la
* Le mythe d'Imos, tradition des peuples mexicains, publié dan» It^AnnaleSy t. iV, p. 67, 129, 240, 300; t. V, p. 134 (6* aérie).
forme Cuculan au lieu de Cukulan ou Knkulcan. Le son du k paraît s'être confondu souvent en Maya avec celui du c. Ils se ressemblaient beaucoup, puisque le*; n'est autre chose que la gutturale forte, prononcée d'une façon détonnante.
Nou<^ terminerons la partie de notre travail consacré aux signes alphabétiques ou syllabiques, par l'étude d'un caractère qui revient très-souvent, dans le codex Troano, soit isolé, soit accompagné de quelques autres signes. On le rencontre notamment dans la première section du codex Troano^ p. 21, à la 3' ligne horizontale. Il y constitue l'élément principal du 3* groupe en allant de gauche à droite, sous la forme que nous reproduisons ici (n*> SO). Le membre de gauche dudil groupe figure certainement une tête de mort, l'œil fermé et caché par les paupières et les cils. Une espèce de demi-cercle rentrant semble se rencontrer à la place du nez ; la bouche est très-fendue, mais fermée. L'analogie avec Thiéroglyphe du 6® jour du W0Î5*, qui s'appela Cimi^ litt. « mortuus, defunctus »j tel que le présente Landa, est des plusïrappantes (n<> î^t). Seulement, dans le missionnaire espagnol, la forme du caractère apparaît, comme toujours, extrêmement arrondie ; le nez fait une. saillie au lieu d'être rentrant. A la racine de cet organe, signalons une petite ligne serpentiforme, que peut-être le copiste du manuscrit Troano indique par le demi-cercle rentrant dont nous avons déjà parlé.
La ligne sinueuse en question pourrait bien avoir une valeur hiératique et cabalistique, comme les s environnés de cartouches de la page 20. Impliquant l'idée d'une sorte de consécration à la Divinité, elle indiquerait que la tête était celle d'une victime humaine sacrifiée sur les autels. L'on sait qu'au Mexique, ainsi que dans le Centre- Amérique, ces têtes restaient exposées le long des murs des temples. Enfin, rappelons que, d'après Landa, la bouche reste au moins entr'ou verte , et que
(N. 20) jfi^l (N.2i)
* Voir ce signe dans Annales, t. xv, p. 232.
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les dents sont visibles ; ce qui n'est pas le cas, on l'a déjà dit, pour la figure du Troano. En tout cas, un examen môme superficiel convaincra l'observateur que le caractère, par nous étudié en ce moment, est bien réellement Cimi.
Dans le signe qui se trouve à sa droite, on constate une telle affinité avec le L final de Landa (n^ *^), que nous ne nous arrêterons pas è^ la faire ressortir davantage.
Ainsi donc, nous nous trouvons en présence du mot CtmtV, forme déterminée de Cimi, litt. « le jour de Cimi > .
En tout cas, les détails dans lesquels nous venons d'entrer permettent au lecteur de se faire une idée assez exacte de ce qu'était le système graphique des anciens Mayas. A certains égards, il nous rappelle un peu celui de l'ancienne Egypte ; comme ce dernier, il admettait la coexistence d'éléments idéographiques, syllabiques et alphabétiques, et souvent, suivant l'occurrence, le même caractère pouvait y jouer successivement le rôle de syllabe ou de simple consonne. Un passage assez obscur d'ailleurs de Landa semblerait de nature à nous faire admettre l'existence chez les Yucatèques de ces déterminatifs qui s'écrivent, mais ne se prononcent pas, et dont on rencontre Tusage dans presque tous les systèmes d'écriture hiéroglyphique, en Egypte, à la Chine, en Ghaldée. Toutefois, nous n'avons pu encore en constater la présence dans les textes Mayas.
Un point par lequel le système Yucatèque paraît s'être éloi gné de celui de VEgypte , c'était, sans aucun doute, l'enchevêtrement de ses caractères. Nous nous sommes efforcé plus haut d'expliquer la cause de ce phénomène.
En Egypte, le corps de l'homme et celui des animaux jouaient fréquemment le rôle de signes d'écriture. Dans ce but, les Fticatèques paraissent n'avoir guère employé que les têtes et sous ce rapport, nous les voyons parvenus à un degré de raffinement que n^atteignirent jamais les riverains du Nil. Ainsi que Ta . constaté M. Angrand, cette observation ne serait pas complètement justifiée en ce qui concerne les monuments de Copan. Les dessins rapportés de cette ville par Squier nous montrent le corps humain parfois entremêlé à des groupes d'écriture, mais avait-il réellement là une valeur graphique ? D'ailleurs, les
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édifices de Copan appartiennent à un art assez différent dé celui des dtés voisines et surtout beaucoup plus avancé.
Peut-être pourrait-on distinguer plusieurs âges ou périodes de développement dans la formation de récriture calculiforme, A l'époque la plus ancienne appartiendraient les hiéroglyphes Aejour et de mois, tous purement idéographiques. De nouveaux progrès auraient amené l'adoption de signes syllabiques, puis de véritables lettres ou signes alphabétiques.
En tout cas, ce qu« nous regardons comme incontestable^ c'est l'origine indigène de récriture Yucatèque. Le son qu'exprime chaque caractère trouve presque toujours, sinon toujours, sa raison d'être dans le nom assigné en langue Maya à l'objet qu'il représente. Pour ne citer qu'un exemple de ce fait, la main ouverte prise comme simple consonne correspond à notre w, précisément parce que en Maya, n est le son initial du monosyllabe nab signifiant « paume » . Cette coïncidence ne se reproduirait pas si constamment si l'écriture Maya avait été empruntée à un peuple voisin et parlant une .langue différente. Du reste, les Yucaièques étaient de tous les peuples américains, les seuls peut-être qui fussent parvenus i se créer un système régulier d'écriture, et la supériorité de leur génie sur ce point semble bien attester qu'ils ne durent pas être les élèves de races moins civilisées qu'eux.
Enfin la tradition indigène représente l'art d'écrire comme ayant pris naissance dans la péninsule de Yucatan. D'après le P. Beltram, les Indiens attribuent l'invention des caractères calculiformes à un personnage mythique du nom de Zamnà ou Itzamnà, lequel aurait colonisé leur pays à une époque reculée. C'est-à-dire que ce Zamnà jouait dans le centre de l'Amérique le rôle d'inventeur des arts et des sciences attribué par les Egyptiens à leur Toth, par les habitants de la Chaldée à Oannès.
Sans doute, nous pensons que toutes les races du Nouveau- Monde, longtemps aussi sauvages que l'étaient naguère encore les Californiens^ ont dû recevoir du dehors les premiers germes de la vie civilisée. Admettre qu'un peuple chasseur puisse, par ses propres efforts, s'élever à la vie sédentaire et nomade sans avoir passé pour ainsi dire par le stage de la vie pastorale,
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nous Semblerait chose peu logique. D'ailleurs Humboldt * a signalé les nombreuses ressemblances que fait découvrir la comparaison des calendriers des habitants de la Nouvelle-Espagne avec celui des races de TExtrême-Orient, ressemblances qu'à aucun titre on ne saurait attribuer au seul hasard.
Enfin, ainsi que nous nous sommes efforcé de le prouver dans nos précédents travaux, bon nombre des légendes existant chez les Américains^ lors de la découverte, ne peuvent trouver d'explication satisfaisante que si on les rapproche d'autres ré- * cits analogues, en vigueur parmi diverses populations de TAncien-Monde. M. Fergusson nous semble avoir de son côté établi d'une manière satisfaisante les emprunts architecturaux faits par les nations du sud du Mexique à celles de V Asie y mais enfin, il faut avouer qu'à bien des égards, les civilisations du Nouveau-Monde se sont développées d'une manière fort originale et indépendamment de toute influence étrangère.
Citons par exemple l'art métallurgique connu au Mexique, au Pérou, chez les Mayas. Soutiendra-t-on que sur ce point la race cuivrée n'a fait qu'emprunter aux Asiatiques plus avancés qu'elle sous le rapport des sciences et des arts, mais alors d'où vient que l'usage du fer était resté complètement inconnu aux riverains de la côte ouest du Pacifique ? Depuis les temps les plus reculés, Chinois, Japonais, Indous ont travaillé ce métal. Il y a plus, les vieux Nount^s Builders des Etats-Unis, dont la civilisation aurait, dit-on, présenté plus d'un trait d'analogie avec celle des nations méridionales, bien que se servant d'instruments de cuivre, se contentaient de les façonner au marteau, ignorant complètement l'art du fondeur. D'où Ton peut conclure qu'il a dû être inventé à nouveau sur les plateaux de VAnahuac et les rives du Tabasco, Ce que nous disons ici de la métallurgie ne pourrait-il pas s'appliquer également à l'art graphique? Quoiqu'il en soit de cette digression, nous allons, avant de déposer la plume, donner au lecteur quelques explications sur le mode de rangement de certains signes des jours dans le codex Troano.
* Voir dans la table des Annales, t. zii, n. 505 (ire série), les nombreux extraits des travaux de M. de Humbold sur les calendriers, et la gravure du calendrier t. vu, p. 397 (i'® série).
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