Sabor de Kiev
RESUME
Résumons en quelques mots l’histoire glorieuse de sainte Anastasie et d’abord celle de ses translations.
Un fait indéniable est le transfert des reliques de Sirmium à Constantinople au commencement du vie siècle, sous l’empereur Léon (457-474); le témoignage de Théodore le Lecteur, qui vivait si peu de temps après, lui donne une grande autorité et nous permet de considérer cet événement comme un point de départ. M. l’abbé Duchesne1 établit vers la fin du ve siècle l’introduction du nom d’Anastasie dans le canon de la Messe ; ne peut-on attribuer à l’arrivée des reliques à Constantinople cet honneur extraordinaire ? L’événement eut beaucoup d’éclat, comme le prouve le choix de l’église Anastasia, l’église catholique par excellence; il eut sans doute un grand retentissement jusqu’à Rome, qui dut bénéficier de certaines fractions de reliques.
La basilique anastasienne de Rome est certainement antérieure; sa construction suffirait à le prouver, si les souvenirs du pape Damase, les inscriptions ne nous le confirmaient. Faut-il croire qu’à défaut de reliques, elle fut érigée, comme cela se fit pour Saint-Clément et d’autres, sur l’emplacement de sa maison ? L’éloignement d’Anastasie, son martyre étranger à Rome laissent quelque doute à ce sujet et donneraient peut-être lieu de croire que la basilique, d’abord faite en l’honneur d’Anastasie l’ancienne, devint alors aussi celle de l’Anastasie de Sirmium, de sorte que les deux vocables d’abord confondus se réunirent dans celui de la dernière.
Quoi qu’il en soit, pendant tout le haut moyen âge, les reliques restèrent à Constantinople, où les pèlerins les vénéraient trois ans avant le sac des Croisés. Nicéphore, au ixe siècle, passa pour les
l. Mélanges d'hist. et d’arcli., 1887, p. 405.
avoir données à saint Donat et à son église de Zara, mais d’après cela ce ne furent évidemment que des fragments. Ces fragments furent le germe d’une magnifique église renouvelée au xiii° siècle, à Zara, et de plusieurs sanctuaires alentour.
Nous avons rapporté une histoire qui rappelle une translation des mêmes reliques à Aquilée, à Vérone, puis à Beuren près de Munich; elles provenaient peut-être de Zara. Le passage des ossements sacrés fut fécond, notamment à Vérone, où il nous a valu la gracieuse église S. Anastasia, un des chefs-d’œuvre de l’art dominicain.
Toutefois il y eut des cessions de reliques plus anciennes. On en vénérait dans le Nord dès l’époque carlovingienne, par exemple à Saint-Riquier, à Gladbach et à Halberstadt. Sainte Anastasie prenait ainsi possession de toute la chrétienté. Nous trouvons près d’Allanche, dans le Cantal, une église; dans le Gard, un village sous son nom ; près de Brignoles (Var), un sanctuaire fort ancien; ses reliques à Conques.
Une église du xe siècle paraît à Ravenne qui peignait déjà au vie son image sur les murs de Saint- Apollinaire.
Des reliques sont mentionnées à Rieti au xiiù siècle. Une église à Segni au xne. Celles de Pise et de Gênes provinrent sans doute du butin byzantin.
Pour reprendre l’ordre chronologique, Rome et Constantinople élèvent à sainte Anastasie des églises au ive et au ve siècle. Ravenne la figure sur ses mosaïques au vie. Le vme siècle vénère ses reliques au nord de la France et restaure la basilique romaine.
Le ixc construit à Zara une magnifique église qui fait l’admiration de Constantin Porphyrogénète.
Le xe élève des sanctuaires en Illyrie, à Ra-
RÉSUMÉ
venne, qui reçoit l’influence d’outre-mer. Halberstadt vénère déjà les reliques. Il peint l’admirable ménologe du Vatican et couvre d’un plafond d’or la basilique de Constantinople.
Le xie introduit des reliques à Vérone, et son nom dans une paroisse que le xme transformera en un des chefs-d’œuvre de l’art ogival. Il confirme par la main du pape les sanctuaires anastasiens possédés par le Mont-Cassin. Il peint l’image sur un pilier de Kiev.
Le xn0 nous a montré des églises à Biograd, à Segni, ses reliques à S. Giorgio de Vérone, une image sur le bronze des portes de Saint-Marc à Venise, un couvent hospitalier à Paris, des églises dans le Cantal, le Gard, le Var ; des peintures en Allemagne, un monastère, etc.
Le xme voit restaurer la basilique romaine, consacrer un autel avec ses reliques à Rieti , et le reste des reliques byzantines distribuées en France et en Italie.
Tous les siècles du moyen âge sont comme à genoux devant sainte Anastasie, j’ajouterai tous les pays, car nous avons signalé des monuments qui gardent son nom depuis Winchester en Angleterre jusqu’à Valencia en Espagne, depuis Kiev jusqu’à Paris, ce nom dont la liturgie porte l’écho chaque jour dans le monde entier.
Pour ce qui regarde l’iconographie, on a pu I
I voir que les plus anciens types sont grecs et comme tels ne portent aucune caractéristique. Dans la longue procession de saintes figures sur les mosaïques de Ravenne, sainte Agnès est la seule qui ait un attribut — son agneau — par une exception touchante. Sainte Anastasie ne tient que la couronne comme ses compagnes. Sur le pilier de Kiev elle porte une croix, mais cette croix que les Byzantins prêtent à tous les personnages dont ils veulent désigner la sainteté n’est pas distinctive et nous ne la reconnaîtrions pas si son nom n’était inscrit près de la tête ; les calendriers ont le même type.
Le ménologe est le premier qui nous fait assister par des traits réels à la scène de son martyre. Puis au xne siècle les miniatures de Wallerstein, aux xme et xive siècles les miniatures de la Bibliothèque nationale nous la répètent avec des variétés. L’épisode du bûcher, impuissant à consumer la sainte, semble avoir prévalu dans les derniers siècles. C’est aussi à la période récente qu’il faut attribuer la boîte d’onguent, ce souvenir de sa charité, que rappelaient avec bonheur et comme gage d’espérance, dans les prières d’Anastasie, les fidèles du xive et du xve siècle.
1. Le diptyque dont parle Paciaudi (De cultuS. Joann. Bapt.) portait sainte Anastasie avec une fiole; mais je ne I sais pas son âge.
ARCUÉOL. CHRÉT. II.
SAINTE PERPÉTUE
NOTICE BIOGRAPHIQUE
a monographie qu’on va lire comprend non seulement sainte Perpétue, mais aussi sainte Félicité, que la vie, la souffrance, le martyre et le tombeau lui ont sans cesse unie; car, si nous avons quelques données un peu précises sur sainte Perpétue, elles nous font défaut pour sainte Félicité, sur laquelle quelques lignes des Actes sont tout ce qui reste.
L’abbé Pillet a retrouvé, non seulement en Afrique mais aussi en Italie, beaucoup de monuments de l’illustre famille Vibia à laquelle appartenait Perpétue. A Rome, le tombeau des Vibii était situé sur la via Cassia, un peu au delà du pont Milvius. Une inscription trouvée à Guelma, en Algérie, et actuellement au Louvre, contient le nom de Vibia Aurélia Sabina qui est appelée sœur de l’empereur Sévère et fille de Marc-Aurèle.
Le père de Perpétue \ dont on ignore le prænomen, était un païen tolérant qui avait laissé sa femme chrétienne élever ses enfants dans la nouvelle foi, un homme faible qui tolère, tout pourvu que cette tolérance n’amène pour lui et sa famille aucun péril. Sa mère, dont les actes ne trahissent aucune faiblesse et que nous connaissons par l’énergie extraordinaire de ses enfants, devait offrir le caractère contraire. Vibius eut quatre enfants de son mariage : Perpétue, qui semble l’aînée, et trois frères, dont l’un, nommé Dinocrate, mourut tout jeune d’un cancer et fut l’objet d’une des visions de la prison.
Calque de Bastard.
Miniature du xu° siècle.
i. On a découvert dernièrement, dans la bibliothèque du patriarcat grec à Jérusalem, le texte grec des Actes. M. l'abbé Duchesne ne croit pas que ce soit l’original, il éclaire cependant la question de la patrie de Perpétue : OouxptTâvwv -ri) gixptoTepa, que les éditeurs ont restauré QooSoupSsTivwv, endroit qui conserve encore ie nom de Tebourka, à neuf lieues environ de Carthage, dans la direction de l’ouest. Comptes rendus de V Académie des inscriptions et belles-lettres (janvier, février 1891).
Harris, Nouvelle version des actes de Perpétue et Félicité en grec. 1890, in-8°.
Abbé Pillet, Histoire de sainte Perpétue, 1884, p. 79.
SAINTE PERPETUE.
La sainte fille reçut une éducation distinguée et dont le récit, qu’elle nous a laissé ellemême, de sa captivité porte les traces les plus remarquables. On sait qu’à cette époque Carthage avait une renommée littéraire, à l’éclat de laquelle les lettres chrétiennes devaient plus tard tant contribuer. Cette littérature, tout en étant latine, gardait quelque chose de punique; elle est aussi empreinte d’hellénisme.
Perpétue se maria vers dix-neuf ou vingt ans, on ignore avec quel époux. Il est probable qu’elle était déjà veuve au moment de son martyre, car il en serait certainement parlé comme de tous les membres de sa famille; il figurerait parmi ceux qui l’encourageaient ou avec son père qui s’efforcait de la ramener aux idoles. Son absence ne peut s’expliquer que par sa mort.
Perpétue avait vingt-deux ans lorsque la persécution de Sévère, une des plus sanglantes, s’abattit sur Carthage. Le proconsul de cette ville était alors Minucius Timinianus ou Firminianus qui fut chargé de promulguer le décret. C’est à la suite de cette circonstance que s’ouvre le journal de la martyre, au moment de son arrestation. Un inconnu qui fut témoin de son supplice ajouta une courte préface et le récit des scènes de l’amphithéâtre.
Perpétue par son rang était exposée aux premières délations. Elle fut arrêtée et continua cependant quelque temps à habiter sa maison. M. l’abbé Pillet traduit cette phrase : « cum adhuc cum persecutoribus (ou mieux, selon lui, « cum prosecutoribus ») essemus », par la prison domestique qui précéda l’incarcération publique et lui permit, avec ses compagnons, de recevoir le baptême. C’est ici qu’on place les premiers efforts de son père pour la soustraire aux dangers du christianisme. Comme il la suppliait : « Voyez, mon père, s’écria-t-elle, ce vase qui est là par terre, quel nom a-t-il? — Un urceolus. — Il ne saurait, en effet, être désigné par aucun autre, de même que le seul mien est chrétienne. »
« Mon père, continue-t-elle, ému de cette franchise, se jeta sur moi pour m’arracher les yeux, mais il me maltraita seulement et se retira vaincu. Pendant quelques jours, son absence me rafraîchit; dans ce court intervalle, nous fûmes baptisés et dans l’eau je ne demandai rien autre chose que la grâce de souffrir dans ma chair.
« Après ces quelques jours, on nous conduisit dans la prison. Là, j’eus peur (expavi), car je n’avais jamais connu de telles ténèbres. O le rude jour! A une chaleur affreuse, occasionnée par la foule des prisonniers, était jointe la brutalité des soldats. Enfin, j’étais anxieuse de mon enfant. C’est alors que Tertius et Pomponius, les diacres bénis, obtinrent à prix d’argent que nous fussions mis pendant quelques heures dans un endroit moins étouffant. J’allaitais mon enfant tout affaibli par la faim; je le recommandais à ma mère; je réconfortais mon frère. Je séchais moi-même de douleur, en voyant la douleur que je leur causais. Ces angoisses me firent souffrir beaucoup de jours jusqu’à ce que j’eusse obtenu que mon enfant restât avec moi en prison. Aussitôt je me trouvai mieux, la prison se transforma tout à coup en une sorte de palais dont je préférai l’habitation à aucune autre.
« Alors mon frère me dit : « Madame ma sœur, vous voici déjà parvenue à une grande « dignité; tellement que vous pouvez demander au Seigneur de vous montrer en vision si vous « obtiendrez la passion ou la liberté. » Et moi qui savais converser avec le Seigneur, dont j’avais obtenu tant de bienfaits, je le lui promis avec confiance : « Demain, je te rendrai « réponse. »
La réponse de Dieu fut une vision qu’eut la martyre où elle vit une longue échelle d’or au pied de laquelle était un dragon, qu’elle foula du pied avant de gravir l’échelle. Au sommet, elle se trouva dans le jardin céleste; d’où elle conclut que le martyre lui était assuré.
Elle raconte, après ce songe, la nouvelle tentative de son père : « Peu de jours après, le
NOTICE BIOGRAPHIQUE
bruit se répandit que nous allions être interrogés; alors mon père vint de la ville tenter un nouvel effort près de moi : « Pitié, ma fille, pitié pour mes cheveux blancs, pitié pour ton père,
« si je suis digne d’être appelé ton père. » Et moi, devant ses cheveux blancs, je m’affligeais qu’il fût le seul de la famille à ne pas se réjouir de ma passion. Je le réconfortais en disant :
« Il arrivera sur l’estrade ce que Dieu voudra; sachez, en effet, que nous ne sommes pas en « notre pouvoir, mais en celui de Dieu. » Et il s’éloigna de moi, affligé.
« Un autre jour, on vint soudain nous prendre pour nous conduire à l’audience. Nous parvînmes au Forum, où, le bruit s’étant répandu, il se rassembla un peuple immense.
« Le proconsul Timinianus était mort et avait été remplacé, pour l’interrogatoire *, par le procurateur Hilarianus.
« Les autres, interrogés, confessèrent. Au moment où on en vint à moi, mon père m’apparut tout à coup, et me faisant descendre l’escalier, il me suppliait : « Aie pitié de ton fils ! » Hilarianus se joignit à lui : « Epargne les cheveux blancs de ton père, épargne l’enfonce de ton « fils, sacrifie au salut des empereurs. — Je ne le ferai pas. — Es-tu chrétienne? — Je suis « chrétienne. » Et comme mon père se tenait toujours là pour me faire tomber, Hilarianus commanda de le chasser, et il fut frappé d’un coup de verge. Je ressentis ce coup comme si je l’eusse reçu moi-même, tant je compatissais pour sa malheureuse vieillesse. Alors le juge prononça la sentence par laquelle nous étions tous condamnés aux bêtes. Et nous descendîmes joyeux à la prison. »
Ici figure dans le journal de Perpétue la vision de son frère Dinocrate; on sait que cet enfant, enlevé à sept ans par un cancer, avait été baptisé, mais on croit que, associé par son père à quelque acte superstitieux % il fut arrêté devant les portes du Ciel que les mérites de sa sœur ne tardèrent pas à lui ouvrir.
« Quelques jours après, Pudens, soldat de choix, préposé à la prison, commença à comprendre qu’il y avait en nous une grande vertu divine, et il admettait beaucoup de nos frères afin de nous rafraîchir les uns les autres. Lorsque le jour de la fête fut proche, mon père vint vers moi consumé de chagrin, et il commença à s’arracher la barbe, à se jeter à terre, à se prosterner devant moi et à dire des choses qui auraient ému toutes les créatures. »
Perpétue raconte sa vision de l’amphithéâtre et sa lutte contre un Egyptien d’un aspect horrible1 2 3; elle remporte la victoire, elle reçoit du laniste un rameau d’or et sort par la porte des vivants. Satur, lui aussi, se voyait après le triomphe reçu avec ses compagnons dans un jardin lumineux plein de fleurs et de grands rosiers effeuillés par la brise.
Perpétue conduit son émouvant journal jusqu’à la veille de la fête et elle ajoute ces derniers mots qui engagent une autre plume à raconter le combat : « Hoc nsque in pridie mimer is egi : ipsius autem muneris actum , si quis voluerit, scribat. »
La plume fut reprise par l’écrivain anonyme qui fut témoin des scènes de l’amphithéâtre.
Le premier événement est la mort de Secundulus qui le déroba aux supplices. Le second fut l’accouchement de Félicité qui mit un enfant au monde dans la prison. Elle était fort attristée de sa grossesse qui devait l’empêcher de paraître à l’amphithéâtre et retarder son bonheur céleste. Secourue par les prières de ses compagnons, elle obtint cette grâce qui la rendit libre de souffrir en même temps qu’eux. Comme elle gémissait pendant le travail d’enfantement, un des gardes lui dit : « Si tu te plains ainsi maintenant, que feras-tu lorsque tu
1. M. Allard donne la traduction du texte de l’interrogatoire, Histoire des persécutions au 111° siècle, p. 108.