Saurel, Dictionnaire portatif des Bouches-du-Rhône
dans son savant ouvrage sur les voies romaines1, a démontré que non seulement les temples, mais que les chapelles antiques, placées le long des voies comme un refuge pour les voyageurs et une satisfaction de piété, furent de même changées en oratoires pour le vrai Dieu. Aujourd’hui, lorsqu’on suit ces longues chaussées provençales, lorsqu’on rencontre sur leur bord une chapelle romane, on peut assurer qu’on se trouve en présence de fondations antiques supportant un édifice refait au moyen âge sur le même plan. Ce fut le sort du petit sanctuaire, dédié à sainte Cécile, que nous venons visiter ici.
Il se compose de deux parties: l’une romane, comme la forme plein cintre de sa voûte, la moulure d’imposte le font facilement reconnaître, qui repose sur des fondements primitifs; l’autre perpendiculaire à cette construction et très postérieure. Le premier édicule, non orienté, a son autel en grossière maçonnerie sans table supérieure ; appuyé au mur du nord2, il avait jadis son entrée ouverte du côté du midi. Au xive siècle, le désir de donner à l’édifice une orientation liturgique fit élever vers l’est une abside carrée avec un nouvel autel, et ouvrir une porte du côté de l’ouest, celle qui sert actuellement.
La voûte ogivale indique cette époque, et de plus une inscription qui ne s’y trouve plus, mais qu’on lisait autrefois au-dessus du premier autel, semble avoir été tracée aussi par une main du xive siècle :
CÆCILIA V. VIIICXXVIII
c’est-à-dire : Cæcilia Virgo, 828. Je n’ai pas besoin d’indiquer le grand intérêt que nous offre cette épigraphe, bien qu’elle ne soit que du xiv° siècle. M. Delisle, auquel je l’ai montrée, n’hésite pas à y reconnaître la manière qu’on avait alors d’exprimer 800, manière qu’on saisit quelquefois dans les manuscrits du xui° siècle, mais qui est surtout familière à la paléographie du xive. Elle nous donne néanmoins un jalon de tradition fort précieux, en montrant les constructeurs d’il y a cinq cents ans gravant cette authentique sur la vieille chapelle et expliquant ainsi la vénération et les
1. Gilles, Les voies romaines et massiliennes dans le département des Bouches-du-Rhône , 1884, p. 20.
2. M. Gilles a eu la bonté d’aller examiner de nouveau pour nous ce petit monument.
SAINTE CECILE
dépenses qu’ils y apportent. J’ajouterai que la date précise qu’ils signalent laisse supposer non une tradition vague, mais des titres certains encore sous leurs yeux (pl, XLV et XLVI).
Nous avons dit, d’après M. Gilles, que le style roman qu’on distingue dans le premier édifice révélait une origine et un plan antiques. Les fragments que ce savant a observés dans les environs sont encore une confirmation. Devant la nouvelle église (Sainte-Cécile, 1866), une colonne de granit de 5 mètres de haut1 sert de piédestal à une statue de la sainte Vierge. M. Gilles a trouvé de plus, à Châteauneuf, des débris d’une croix de marbre blanc.
S’il n’est pas douteux que les souvenirs chrétiens dans ce lieu soient des plus anciens, on ne saurait guère hésiter non plus sur l’époque reculée où le culte de sainte Cécile y a paru, les documents des archives nous le confirment3.
M. l’abbé Constantin a bien voulu faire à Marseille, à notre intention, des recherches qui nous ont rappelé, pour cet édifice, des souvenirs du xic siècle : dans le livre authentique du chapitre d’Arles, il a trouvé un rappel d’actes de 1048 où Guillaume Hugues (de Baux) et sa femme Vierne donnent à sàint Trophime et aux chanoines d’Arles l’église de Châteauneuf et sa dime en pain, viande et poisson; — un acte de 1088, passé « in domo elemosine » d’Arles, où les mêmes et leurs enfants font donation de l 'église Sainte- Cécile au comté d’Arles, dans le quartier appelé Châteauneuf, aux chanoines d’Arles. Ce dernier document doit certainement s’appliquer à notre église, puisqu’elle est désignée dans le quartier et non dans le castrum 3.
Enfin, la dévotion du pays, encore très fervente envers notre vierge, est une autre preuve sérieuse : « Le jour de la fête de l’illustre martyre, nous écrit M. l’abbé Trophème, une messe solennelle est célébrée dans cette chapelle; le soir même de Pâques, on y va chanter un cantique fort ancien et une absoute pour les morts qui reposent dans un vieux cimetière situé à côté4. »