D. Guéranger, p
des pèlerins qui descendent du haut de l’Europe, de régions à peine converties au christianisme et viennent vénérer ses restes dans le cimetière de Callixte; il la célèbre par l’érection des basiliques romaines qui devaient signaler à la postérité le lieu de sa naissance, N. Cecilia-in- Domo , le lieu du tribunal où elle fut condamnée à mort, S. Ce cilia-a-Monte-Giordano ;
En France, par le manuscrit de la Bibliothèque nationale ;
En Angleterre, par les vers de Bède et de saint Adelme.
Le vme siècle est représenté par les reliques de Saint-Riquier et par les peintures du cimetière de Callixte.
Malgré ces manifestations de pieuse vénération, on ne peut dire que le culte de sainte Cécile eût reçu une expansion encore digne d’elle. L’essor de son culte n’a lieu qu’au commencement du IXe siècle à la découverte de son corps; jusque-là cette précieuse semence enfouie sous terre restait comme oubliée; mais, à peine un rayon de soleil l’eut-il frappée, qu’elle produisit des pousses abondantes et lointaines. Pascal restaure, dote et enrichit la basilique transtévérine ; il fait plus, il distribue ses reliques : tout en respectant et conservant pour Rome la plus grande partie, il en donne largement aux Carlovingiens comme témoignage d’amitié et sceau de leur alliance. Aussitôt ces graines célestes tombent de ses mains dans les terres les plus éloignées et en font surgir une véritable moisson de monuments : — En Italie, Sainte-Cécile du Mont-Cassin, de Naples, de Subiaco, de Farfa, de Florence, de Brescia.
En France, Sainte-Cécile de Cluny, Albi et sa cathédrale autour de laquelle se rangent plus de dix églises filles, qui répandent tout autour d’elle son nom et sa gloire.
SAINTE CECILE
Dès le ix* siècle le Mans possédait ses reliques.
En Espagne, surtout en Catalogne, pays régi comme l’Albigeois par le sceptre carlovingien, s’ouvre pour Cécile une demeure sur les âpres rochers du Montserrat ; de là son culte descend dans les environs, à Urgel, Vich, Gérone; une multitude de souvenirs non moins anciens se conservent dans les églises de S. Cecilia de Besalu, Berga, Elins, etc.
En Allemagne, au-dessus des reliques données par Pascal et Louis le Pieux, s’élève à Hildesheim une magnifique église qui porte au ciel sur deux grands campaniles les louanges de notre vierge. A Fulda, Raban Maur se fait poète pour chanter ses reliques et rappeler sur les ciboria de saint Boniface le trésor qui les abrite. A Rasdorff, il compose une longue inscription métrique pour exalter Cécile et ses compagnons Valérien et Tiburce dont les reliques viennent de lui arriver de Rome (858). Worms, Halberstadt peuvent aussi se glorifier d’une noblesse carlovingienne dans leur culte et jadis montraient des sanctuaires qui l’attestaient par leur âge. Enfin Cologne conserve encore, sous les traits d’une restauration romane, le sanctuaire que Willibert en 873 mit sous le vocable de notre sainte. Comme Albi, Cologne peut aussi montrer tout autour d’elle, avec un orgueil maternel, les nombreuses filles qui portent le titre et conservent aussi sans doute les reliques de Cécile.
Les ix8 et xe siècles virent peut-être le plus grand essor du culte cécilien, et construisirent le plus de sanctuaires en son honneur; mais leurs successeurs, s’ils eurent moins à faire, n’en conservèrent pas moins pieusement la tradition, comme on peut le constater par l’histoire des monuments.
A Rome, les xe et xie siècles consacrent de nouveaux autels dans la basilique du Transtévère, ouvrent le joli cloître, refont le campanile, le portique et les peintures; l’église S. Cecilia-in- Domo et sa tour sont relevées, S. Urbano-alla- Caffarella se couvre, en souvenir d’Urbain, l’ami de Cécile, de peintures qui nous rappellent encore leurs souffrances et leur triomphe. Saint-Laurenthors-les-Murs nous a montré pendant quelque temps des restes de fresques de cette époque. En Toscane, Crevole, Decimo, Fiesole, Mendina, et
surtout Pise, où elle existe encore, avaient des églises romanes.
En Lombardie, Padoue et Vérone nous ont rappelé dans des sanctuaires de cette époque le zèle des fidèles pour Cécile.
Dans le royaume de Naples, son image byzantine nous est conservée sur les nielles d’argent de la porte de Monte-Sant-Angelo.
La France ne reste pas en arrière . dans le Nord, Acquigny dès le xne siècle, Fontevrault, Saint- Christophe de Bazelle, etc., avaient leurs églises céciliennes. Bourges peignait l’histoire de notre vierge sur ses vitraux. La France méridionale présente des églises albigeoises restaurées, dans les Cévennes : Sainte-Cécile d’Andorge, la Melouze, Sainte-Cécile de la Pistoule, Berriac, Rivel, Estagel, etc.; elle montre des oratoires céciliens installés dans des grottes celtiques comme à Eyguières, ou dans des fana païens comme à Châteauneuf-les-Martigues.
En Espagne, les églises catalanes sont restaurées, Sainte-Cécile du Montserrat est reconstruite, et le culte suit les progrès des chrétiens repoussant les Maures.
L’invasion normande en Angleterre y fait triompher les dévotions romaines et y remplace par les saints qu’elles préfèrent les saints saxons. Les églises changent de nom sous la volonté du conquérant ; nous y trouvons, à Adstock par exemple, une église romane dédiée à sainte Cécile.
Au xn* siècle, l’Allemagne reconstruit Sainte- Cécile de Cologne; elle peint cette vierge sur ses missels, ciselle son image sur les autels portatifs; enfin, reculant vers le nord les frontières chrétiennes, elle y porte avec la foi son culte et ses sanctuaires. Nous avons vu que la cathédrale de Güstrow était un de ces trophées et que son érection, au début du xme siècle, rappelait la victoire que sainte Cécile avait accordée à Borvin, sur les Wendes, le jour de sa fête.
Le xine siècle conserve et restaure avec magnificence les monuments céciliens. Parmi ceux de Rome, nous citerons l’élégant ciborium d’Arnolfo qui orne encore le chœur de la basilique transtévérine; pour la France, la nouvelle cathédrale
ARCHEOL. CHRÉT. I.
SAINTE CECILE
d’Albi, le reliquaire de Conques, les manuscrits enluminés de Paris, etc.; pour l’Allemagne, outre Sainte-Cécile de Güstrow, la chape de Saint- Biaise, etc.; pour l’Italie, le retable de l’autel de Sainte-Cécile peint par un élève de Giotto, l’église de Florence.
Le xive siècle continue les traditions de piété et d’iconographie qu’il a reçues. Nous nous contenterons de citer les fresques del Carminé à Florence, où l’artiste a déroulé dans toutes ses phases l’histoire de notre vierge.
A cette époque, Cécile conquiert la Hollande, qui, pendant le xv8 siècle, lui élève des sanctuaires à Utrecht, Amsterdam, Leyde, Hoorn, Harlem, Enkhuysen, etc.
L’iconographie cécilienne peut être facilement suivie dans tous ces âges. Dans l’origine, sainte Cécile n’était distinguée par aucun attribut; à Ravenne, elle se confond dans la foule des saintes qui portent toutes une couronne ; dans la catacombe de Saint-Calixte elle est en orante. Au ixe siècle, les Grecs semblent avoir découvert le type du couronnement que nous saisissons sur l’antipendium du pape Pascal, les portes de Monte- Sant-Angelo, et d’autres monuments postérieurs; pendant tout le moyen âge, on ne la reconnaît que lorsque sa figure se trouve mêlée à la repiésentation de ses actes ; les peintres italiens l’entendent avec dignité et traduisent avec bon goût ses touchantes histoires ; mais ceux du Nord, Français ou autres, oublient toutes les règles de la convenance et de la vérité en transformant le caldarium en une chaudière vulgaire où ils plongent notre vierge dépouillée de vêtements. Pour nos miniaturistes, cette chaudière était devenue une sorte de caractéristique, ce qu’on verra dans les manuscrits de Wallerstein et de Paris ; mais ailleurs et lorsqu’elle est seule, Cécile n’est révélée par aucun attribut; au xve siècle même nous la retrouvons souvent avec un livre et une palme, comme d’autres martyres; il semble que ce soit Van Eyck (+ [q5o) qui le premier ait songé à en faire une musicienne sur un des volets de son admirable tableau du Triomphe de l’Agneau. Dans la cathédrale de Vienne, une statue du xve siècle représente aussi Cécile en joueuse d’orgue. Ce monument, en tout
cas, n’a pas la notoriété de celui de Gand auquel nous devons laisser l’honneur de l’invention pour son auteur, en supposant même que l’idée venue simultanément alors dans plusieurs esprits ne l’ait pas complètement inspiré le premier.
On en ignore l’origine, on croit généralement qu’elle vient de cette phrase des actes: « Cantantibus organis, Cæcilia Domino decantabat. » Cela est probable, quoiqu’on puisse trouver étrange qu’elle soit venue après tant de siècles comme expression d’un texte qui ne fut pas traduit en ce sens par les devanciers.
Raphaël l’a accueillie avec son génie, l’a immortalisée et rendue définitivement populaire dans son tableau de Bologne, et la musique n’a plus cessé d’être la caractéristique de la vierge romaine. Il faut s’en féliciter, car nous avons pu souvent, grâce à ce trait nouveau, reconnaître des images qui, sans lui, seraient restées anonymes, et saisir sur le déclin du moyen âge les derniers anneauxd’une tradition qui eût été perdue. Il faut s’en féliciter surtout de nos jours, où, depuis son avènement sur le trône de l’harmonie, Cécile a vu étendre universellement les hommages qu’on lui rend et la pompe de sa fête; nous en voyons en France le spectacle sous nos yeux; en Italie, les sociétés dont les affiliés s’appellent Ceciliani se forment sous les auspices des évêques, elles ont un bulletin mensuel1, un centre à Milan; une association s’est formée jusqu’en Irlande. On nous écrit d’Espagne que le 22 novembre, dans presque toutes les villes, la fête de sainte Cécile se célèbre par des réunions musicales et que les musiciens catholiques l’ont choisie pour patronne; de Suisse, de Binhofzell, qu’il en est de même et que l’église a une société qui porte son nom. Félicitons-nous de ces progrès, remercions notre chère vierge et prions-la, en supposant même que du haut du Ciel elle s’étonne des instruments qu’on lui prête et qu’elle n’a peut-être jamais tenus, prions-la de bénir cette manière de la louer, prions-la de changer un jour pour nous, comme dans le tableau de Bologne, les vaines harmonies de la terre en ces accords qui la ravissent.
1. Bulletino officiale délia generale Associa^ione italiana di S. Cecilia.
NOTICE BIOGRAPHIQUE
a fin du 111e siècle, Rome donna le jour à une enfant qui devait passer peu d’années sur la terre, mais les rendre plus fécondes et plus glorieuses que ^ celles d’une longue vie. Agnès1, née d’une famille illustre, cacha peut- ^ être, comme le faisaient alors certains chrétiens, l’éclat de son nom sous un titre plus humble, qui rappelait la vertu qu’elle chérissait le plus et pour laquelle elle sacrifia sa vie; en grec ’Ay vy] veut dire pure , en latin agneau , ce qui fait qu’on a joué sur le mot, et que les peintres n’ont ’ cessé de figurer un agneau dans ses mains si chastes.
Nous n’avons de l’histoire de cette admirable vierge que les actes que Tillemont et que D. Ruinart lui-même considéraient comme apocryphes. M9r Bartolini, dans son beau travail, les a défendus en montrant victorieusement leur concordance avec les antiques actes siro-chaldaïques2, avec Prudence, et surtout avec l’inscription damasienne qu’on ne connaissait pas au xvne siècle. Du temps de Damase, les enfants ou petits-enfants des témoins du martyre vivaient encore, et le souvenir de tant d’héroïsme, officiellement rappelé dans la basilique, eût certainement soulevé des réclamations s’il eût été mêlé de faussetés. Suivons donc avec confiance ce texte que nous trouverons conforme aux usages romains, sauf dans quelques interpolations que les copistes ont pu y introduire.
Ambroise, que plusieurs pensent être l’illustre évêque de Milan, termine ainsi : « Moi, Ambroise, serviteur du Christ, je n’ai pas voulu cacher, par un silence infructueux, ces choses que j’ai trouvées dans des volumes cachés; ce que j’ai connu des actes d’une si grande martyre, je l’ai écrit pour votre édification, ô vierges du Christ, afin que ce texte de sa passion, dans l’amour du Saint-Esprit, vous porte à Limiter en présence du Seigneur. »
1. M9r Bartolini rapporte des inscriptions qui prouvent que ce nom avait été porté dans de grandes familles romaines.
2. Bartolini, p. 34, Gli atti del martirio délia nobilissima vergine romana S. Agnese. Rome, i858.
SAINTE AGNES
Il nous montre d’abord la rencontre du fils du préfet avec Agnès qui revenait de l’école (a scliolis). Ce mot prouve que l’éducation des jeunes chrétiennes n’était pas négligée comme celle des païennes, dont les mères ne songeaient qu’à parer la beauté, en s’occupant peu de cultiver leur esprit. Des exemples multipliés peuvent être choisis comme preuves de ce fait dans les actes des martyrs et dans les réponses profondes, non seulement de foi, mais de science, que de simples jeunes filles jettent à leurs accusateurs. Sainte Catherine d’Alexandrie confondant les philosophes est une des plus célèbres. Ces jeunes filles avaient dû suivre assidûment les écoles chrétiennes qui se tenaient dans les églises, plus tard dans les baptistères. Une servante l’accompagnait peut-être en portant la cassette de livres1. La femme, en reprenant son rang dans l’humanité, avait reconquis son droit à la science, dont l’antiquité l’éloignait, peut-être pour être plus sûre de l’asservir. Origène avait des femmes dans ses écoles, et tout le monde sait l’assiduité de sainte Paule et de ses filles aux leçons de saint Jérôme.
Ce retour de l’école, qui fut l’occasion de la passion du jeune homme, devait avoir lieu à heure fixe et lui permettait facilement de rencontrer et de voir celle qui la lui avait inspirée.
Agnès n’avait que douze ou treize ans, ce qui était l’âge ordinaire du mariage2, celui où, d’après la loi, les filles devenaient nubiles3. Elle était dans tout l’éclat de sa beauté, à laquelle son évangélique pureté ajoutait un charme délicieux. Le jeune homme parle de sa passion et de ses projets à ses parents, qui semblent l’avoir encouragé; puis il se dispose dans une des rencontres à s’ouvrir devant elle. Il se munit de joyaux et de tout ce qu’il pense la séduire; il l’aborde, les lui offre, lui parle de ses richesses, de la grandeur de sa famille et des délices qui l’attendent si elle veut s’unir à lui. Agnès l’arrête brusquement; ses yeux, au lieu de la douceur qu’ils reflètent d’ordinaire, s’enflamment d’indignation : « Retire-toi, s’écrie-t-elle, source de péché, nourriture de crime, aliment de la mort ! Retire-toi loin de moi, car tu sauras qu’un autre amant t’a déjà prévenu. Il m’a donné des pierreries bien plus belles que les tiennes; il m’a passé au doigt l’anneau de sa foi, lui dont la naissance et la grandeur te dépassent tellement! Il m’a mis aux oreilles des perles inestimables; il m’a entourée de gemmes éclatantes; il m’a revêtue d’une cyclade d’or; il m’a ornée de larges colliers; il m’a promis d’immenses trésors. »
Ne dirait-on pas qu’Agnès fait la description d’un des costumes de vierges représentées sur les mosaïques de Ravenne ? Mais son discours se poursuit; après avoir parlé d’elle, elle fait le portrait de son bien-aimé et prend des accents dignes du Cantique des Cantiques : « Comment pourrais-je le trahir, Lui qui n’est inférieur à personne en générosité, en pouvoir, en force? Il est le plus beau de figure, le plus doux en amour, le plus gracieux en parole; j’ai recueilli le lait et le miel sur ses lèvres; j’appartiens déjà à sa chaste tendresse, son sang empourpre mes joues. Fils d’une vierge, il se voit servi par les anges, les cieux l’admirent. Son toucher ressuscite les morts et relève les infirmes. A Lui seul ma foi! En l’aimant je suis chaste, en le prenant pour époux je reste vierge! »
Le jeune homme, atterré par cette réponse, est pris d’une fièvre ardente ; il se couche et, dans les soupirs qu’il exhale, il révèle aux médecins la cause de son mal. Les médecins vont trouver son père et lui font part de leur découverte. Comment Agnès peut-elle dédaigner de telles
1. Sequitur angustæ vernula capsæ. Juvénal, Sat., X, 117. Pillet, Histoire de sainte Perpétue, p. 79.