Desobry, Rome an siècle d’Auguste, III, p
NOTICE BIOGRAPHIQUE
offres et quel peut être ce merveilleux fiancé qu’elle préfère à tous? Alors un des parasites qui infestaient à Rome les maisons des grands, et qui durent être souvent délateurs des chrétiens, voit l’occasion de se bien faire venir, il devine le secret et dit à Symphronius qu’Agnès, chrétienne dès son enfance et livrée à la magie, appelle le Christ son époux.
Le préfet est saisi de joie à cette nouvelle; il voit un moyen de s’emparer de la vierge et de satisfaire son fils. Il la cite aussitôt à son tribunal et cherche tour à tour à la séduire par ses promesses ou à la terrifier par ses menaces. Il la trouve insensible à la douceur et inaccessible à la crainte. Il recourt à ses parents qui étaient nobles; il leur reproche, pour les effrayer, leur titre de chrétiens. Il ramène encore le lendemain Agnès devant lui et lui ressasse les paroles d’amour de son fils. Puis, voyant qu’elle était inflexible, il lui dit que, si elle veut rester vierge, elle se doit consacrer à Vesta, et que, sinon, il la livrera avec les courtisanes aux débauchés.
« Si tu savais, lui dit Agnès, quel est mon Dieu, tu ne parlerais pas ainsi; mais connaissant la force de mon Seigneur Jésus-Christ, je méprise tes menaces. J’ai avec moi son ange qui gardera mon corps. »
Le préfet, exaspéré d’être tenu en échec par l’héroïque enfant, ordonne qu’on la dépouille de ses vêtements et qu’on l’entraîne vers l'ignominie, en faisant proclamer par un héraut qu’elle doit cette punition à ses blasphèmes. Mais aussitôt, par un des miracles les plus authentiques de l’histoire, ses cheveux se déploient, s’allongent et couvrent en un instant son corps virginal; puis, comme elle se prosternait en prière, l’ange qu’elle attendait l’entoure d’une immense lumière et la revêt d’une stole éblouissante. Tous ceux qui étaient entrés ressortent frappés de stupeur. Seul l’insensé jeune homme veut forcer l’auréole sacrée et tombe inanimé, étouffé par le démon.
Cette scène merveilleuse se passait dans les salles formées par les voûtes du stade d’Alexandre Sévère1, peut-être pendant une représentation. Quand le bruit de la mort du fils du préfet se répandit, une grande affluence de peuple se fit à l’entour2, et des clameurs éclatèrent; les uns disaient qu’Agnès était une magicienne, d’autres une sacrilège; d’autres encore la disaient innocente. Le préfet arriva avec de grandes démonstrations de douleur et, voyant son fils étendu mort : « O la plus cruelle des femmes, s’écria-t-il, qui as voulu donner sur mon fils une preuve de ta science magique. — Je n’ai pas usé de magie; mais cet impudent n’a pas voulu respecter l’honneur de Dieu et l’ange l’a frappé. — Alors prie ton ange qu’il me rende mon fils. — Vous ne méritez pas ce bienfait; cependant, pour que la gloire de mon Seigneur Jésus-Christ éclate ici, sortez tous pour que je me mette en prière. » Alors l’ange, sur la prière d’Agnès, releva le jeune homme et le ranima. Celui-ci sortit en proclamant que le seul et véritable Dieu était le Dieu des chrétiens.
Les aruspices et les prêtres furent troublés de ce témoignage et soulevèrent le peuple. Symphronius, comme Pilate, eut peur de ces rumeurs, et, quoiqu’il eût voulu sauver sa bienfaitrice, il n’osa pas, et il la livra lâchement à son lieutenant Aspasius.
Celui-ci accepta la tâche; il ordonna de préparer un bûcher pour y mettre la jeune fille. C’était un supplice inconnu à Rome pour les criminels; mais il semble que la haine portée aux chrétiens fit oublier les usages légaux et inventer de nouveaux tourments contre eux. On le vit pour le diacre Laurent étendu sur les flammes. Prudence n’en parle pas, mais l’inscrip-
i. Armellini, p. 106.
-2. Fit repente concursus populorum ad theatrum et varia furentis populi acclamatio.
SAINTE AGNES
tion damasienne en fait mention pour Agnès, ce qui suffit à prouver le fait1. Les flammes, selon le récit des actes.se seraient divisées en deux parties, et, au lieu de s’attaquer à la victime, se seraient jetées sur les cruels spectateurs2. Devant ce nouveau prodige, Aspasius ordonna qu’on lui plongeât le glaive dans la gorge. Prudence dit qu’elle fut décapitée3, double tradition que l’iconographie a successivement adoptée.
Alors l’épouse du Christ s’élança vers lui par la porte qu’elle venait de franchir en l’arrosant de son sang.
Les deux premiers chapitres s’arrêtent à sa mort, mais le récit se continue pour son sépulcre et son histoire glorieuse.
Le troisième chapitre s’ouvre sur le récit de son ensevelissement. Ses parents prirent son corps et le déposèrent dans une petite terre qu’ils avaient près de Rome, non loin de la via Nomentana. Tous les chrétiens arrivèrent en foule près de la tombe à peine fermée, ménageant ainsi déjà une sorte de triomphe à l’héroïne de la virginité. Ces manifestations exaspérèrent de nouveau les païens, qui virent un outrage dans les honneurs rendus à leur victime; ils se mirent à jeter des pierres sur les dévots et les repoussèrent ainsi. Une jeune fille, seule, attachée au sépulcre et méprisant leurs coups, ne voulut pas s’éloigner; c’était Émérentienne, la sœur de lait d’Agnès, qui ne tarda pas à succomber sous les meurtrissures des barbares et à rejoindre celle qu’elle aimait; nouveau martyre moins éclatant, moins merveilleux, mais non moins touchant. Le ciel sembla s’émouvoir de ce crime; il se couvrit de nuages, retentit de tonnerres, la terre trembla, et les persécuteurs, aussi craintifs que cruels, abandonnèrent enfin le tombeau.
Les parents revinrent, ils prirent la petite Emérentienne et l’ensevelirent auprès de sa sœur.
Une nuit qu’ils passaient en prière auprès de leur chère tombe, ils virent une troupe de vierges couvertes de cyclades d’or et entourées d’une grande lumière; ils distinguèrent dans le nombre la bienheureuse Agnès, sous un vêtement éclatant, et à sa droite un agneau plus blanc que la neige4. Ils demeurèrent dans la stupeur. Mais Agnès, priant ses compagnes de s’arrêter, s’avance vers eux et leur dit : « Voyez, ne me pleurez pas comme si j'étais morte, mais réjouissez-vous avec moi, félicitez-moi, car avec celles-ci je suis entrée dans une demeure brillante, et je suis unie au Ciel à Celui que sur la terre j’aimais de toute l’ardeur de mon âme. » A ces mots elle s’éloigna.
Cette apparition fit grand bruit. Quelques années plus tard, sainte Constance5, selon la légende, l’entendit raconter par des personnes qui en avaient été témoins. Elle avait une lèpre qui la recouvrait tout entière; alors, dans l’espérance d’être guérie, elle vient une nuit au tombeau, et, quoique païenne, elle y prie avec ferveur. Puis, saisie d’un doux sommeil, elle aperçoit en songe la bienheureuse, qui lui dit : « Sois constante, ô Constance, crois que Jésus- Christ, Fils de Dieu, est ton Sauveur, et par lui tu seras guérie. » A cet instant Constance s’éveille; elle était guérie.
1. Les actes siro-chaldaïques ne parlent que des flammes et non du glaive.