‹ Archéologie chrétienne. Les saints de la messe et leurs monuments (volume 3)Chapitre 74 sur 343 · TOSCANE. — FLORENCE · texte numérisé non relu

TOSCANE. — FLORENCE

de la gauche; elle offre sur son visage des traits d’une douceur délicieuse qu’encadrent les plis délicats de son voile, serrés sur son front par une étroite couronne d’or. Des plis plus amples contractent son manteau qui s’agrafe sur la poitrine et se drape largement sur les genoux, ne laissant la tunique découverte qu’à la taille et au bras droit. Le trône est un siège carré, orné, sur les accoudoirs, de petits pilastres que surmontent deux anges agenouillés.

Les premiers sujets à droite sont le repas de noce où quatre convives, servis par de nombreux domestiques, sont assis à une table copieusement chargée, devant des draperies et des lambris luxueux ; à côté, la chambre nuptiale, Cécile assise, nimbée, exhorte Valérien et d’un geste de son bras semble lui désigner les perspectives célestes qu’elle lui ouvre; Valérien a été persuadé, il est allé s’agenouiller devant l’évèque Urbain, il revient; à peine a-t-il franchi le seuil que déjà l’ange le couronne et trace autour de sa tête le nimbe des saints, c’est le troisième tableau ; le quatrième nous montre un nouveau personnage, Tiburce, qui vient saluer les époux; Cécile le persuade comme son frère dans son virginal langage, elle s’est levée, et, debout, elle leur parle avec véhémence.

De l’autre côté apparaît le baptême de Tiburce, et les trois derniers sujets ont trait à la sainte elle-même, qu’ils nous montrent prêchant les gardes, devant le tribunal et dans l’étuve. A propos de cette scène nous ferons remarquer la chaudière dans laquelle le peintre l’a figurée. Le moyen âge à Rome, devant les antiquités qui couvraient encore le sol, comprenait mieux les usages antiques; mais dans les provinces italiennes, surtout au dehors de l’Italie, les enlumineurs n’avaient aucune idée exacte à cet égard ; en traduisant les actes à leur fantaisie, ils traduisaient le caldarium par l’image vulgaire d’une chaudière. Ces fautes d’archéologie n’empêchent pas la predella d’être un chef-d’œuvre. Si la grande figure qui domine au centre est pleine de suavité, les sujets accessoires sont traités avec une naïveté, un sentiment charmants. On pardonne au peintre de n’être pias archéologue lorsqu’on le voit introduire avec tant d’ingénuité, non les personnages antiques dont il traite l’histoire, mais des citoyens florentins du xive siècle avec leur longue tunique, leur béguin

attaché sous le menton et cette grâce que les successeurs de Giotto ont rendue inimitable (pl. XX).

Il Carminé. — Il y a une trentaine d’années, dans la sacristie de l’église del Carminé à Florence, on découvrit, sous la chaux qui en avait blanchi les murs, de belles peintures, du même genre que les précédentes, mais moins anciennes. Cavalcaselle dit qu’elles sont un mélange du style de Daddi et de Parri, inférieures aux fresques de S. Croce par le premier et supérieures aux œuvres du fils de Spinello. Quelques-uns les attribuent à Lorenzo Bicci 1 ; elles me semblent en tout cas tout à fait antérieures au xve siècle. Quoi qu’il en soit, elles forment une des meilleures et des plus touchantes pages de l’histoire de sainte Cécile et nous les recueillons comme un précieux témoignage de la constance que les Florentins mirent dans leur dévotion envers elle.

L’histoire, comme toujours, débute par le repas de noces; on sait qu’à Florence au xive siècle les nobles dînaient sous des loges, leur principal titre aristocratique dont ils faisaient parade devant le public, faisant là admirer les festins et les concerts dont on les accompagnait. Six convives sont rangés autour de la table, Cécile auprès de son époux, deux femmes et deux hommes dont l’un paraît âgé. En avant, de nombreux serviteurs s’empressent ; ils se passent les plats, découpent ou attendent les ordres. Dans le fond un musicien presse les touches d’un orgue ; c’est la première fois que je vois interpréter textuellement par un peintre le mot organa des actes, auquel on attribue l’origine du patronage musical de notre sainte.

La tête nimbée de Cécile est si belle que nous en donnons le détail au bas d’une de nos planches, physionomie limpide, immobile, figure de face telle que le moyen âge excellait à faire. Elle a les yeux, pendant que Valérien lui parle, fixés sur l’objet invisible de son amour qui l’arrache dans la joie de l’extase aux divertissements qui l’entourent (pl. XXI).

Cependant la fête finit, les harmonies se taisent, les convives se dispersent, la chambre nuptiale s’ouvre et les deux époux apparaissent

i. Le nom de Lorenzo Ricci nous apparaît sous les dates 1570, 1 375, 1 386, x 3g8, etc.

SAINTE CECILE

dans un solennel tête-à-tête. Ici Cécile n’a plus le visage extatique, elle parle, s’anime, et montre du doigt au-dessus d’elle l’ange armé d’un poignard que Valérien ne voit pas, mais dont elle le menace s’il ne respecte pas l’épouse du Christ. L’éloquence de la vierge a vaincu l’amour du jeune homme. Il sort, il traverse rapidement la campagne romaine et le peintre sur un tympan ogival nous rappelle la scène de son baptême. Saint Paul se montre au néophyte, lui ouvre le livre de vérité : « una fides, unum baptisma. » Valérien se dépouille de ses vêtements, tombe aux pieds d’Urbain, qui puise dans le ruisseau voisin l’onde régénératrice.

Valérien est revenu; mais cette fois l’ange lui devient visible, non plus l’ange armé, l’ange de Dieu jaloux, mais l’ange ami entre les mains duquel le glaive s’est changé en couronnes de fleurs. Les jeunes gens agenouillés les reçoivent dans leurs mains, et non pas sur le front comme on le voit souvent, afin de se couronner euxmêmes. Rien de plus suave, de plus tranquille, de plus virginal, rien qui réponde mieux au sentiment des actes eux-mêmes. Quelle supériorité sur les œuvres de la Renaissance qui n’a plus compris la virginité !

Voici maintenant Tiburce, son étonnement en sentant les parfums qui remplissent la chambre, la longue exhortation de Cécile debout devant les deux frères, son nouveau triomphe sur lui, puis le baptême de Tiburce dont son frère, par une pensée touchante du peintre, est supposé tenir les vêtements pendant qu’Urbain l’arrose de l’eau purificatrice.

L’auteur, que nous avons vu si bien comprendre la suavité de l’extase, sait aussi introduire le mouvement dans des tableaux comme il paraît dans le groupe des deux frères enchaînés l’un à l’autre et conduits au préfet. Près du prétoire c’est le baptême de Maxime, puis Cécile qui visite les confesseurs assis par terre, et qui les exhorte au combat comme des soldats du Christ, enfin le martyre des jeunes gens frappés devant l’idole qu’ils n’ont pas voulu adorer (pi. XXII).

Nous avons gravé les dernières scènes oü Cécile reste seule pour soutenir le combat ; nous la voyons recourir aux forces que donne la charité et distribuer son bien aux pauvres. Méprisant dès

lors la rapacité du préfet, au lieu d’entretenir ses envoyés, elle les prêche, les instruit, les convertit. Dans son enthousiasme elle est montée sur un bloc de marbre, comme sur l’ambon, pour dominer l'assemblée ; je ne crois pas qu’on ait jamais mieux que l’auteur de nos fresques rendu cet épisode. L’attitude de l’héroïne est simple, majestueuse ; avec la noblesse d’une statue sur son piédestal, elle est animée, et les boucles de ses cheveux sous la vivacité de ses mouvements se mêlent en s’agitant dans la lueur du nimbe. L’évêque Urbain baptise aussitôt ceux que l’éloquente vierge lui amène.

Nous parvenons au dénouement. Cécile a reçu les trois coups insuffisants pour lui donner la mort, et de larges ruisseaux de sang coulent sur son blanc vêtement, comme pour y tracer des claves de pourpre. Des femmes agenouillées autour d’elle étanchent avec des linges ces gouttes précieuses. Les plus grands peintres de la Renaissance, comme le Dominiquin à Saint- Louis-des-Français, l’ont supposée étendue et vaincue par la faiblesse ; ici, et cette remarque fait ressortir selon nous la prééminence morale des primitifs, elle est debout, pleine de force et de santé, elle ressemble encore à la jeune fille que nous voyions tout à l’heure répandre ses aumônes; mais ici ce n’est plus son argent, mais son sang, qu’elle distribue. Le prince Gagarine, si admirateur de belles peintures, a été frappé de cette gracieuse et poétique figure : il en a pris une aquarelle qu’il nous a communiquée, que nous avons gravée et qui en fait mieux comprendre le mérite que notre dessin d’ensemble.

Après avoir donné sa fortune, son sang, il ne restait plus à Cécile qu’à rendre le dernier soupir; le dernier acte est l’ensevelissement de la martyre, dont la tombe est réunie aux sépultures

Musée national (photographie d’Alinari).

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