PRÉFACE
ÏVarchéologie Egyptienne, naguère florissante, a perdu trop tôt l’homme célèbre auquel elle doit sa naissance et son illustration. Lorsqu’on envisage les progrès de ses découvertes dans une région jusqu’alors inaccessible à l’intelligence, on est tenté de croire que le savant Egyptologue improvisait ses brillantes données! Semblable à la Sybille de Bythos, Mr. Champollion, debout sur un trépied fumant, parlait toujours avec l’abandon de son génie; et si l’encens que l’on prodiguait sous ses pieds, troublait par fois ses inspirations, les découvertes qu’il nous a léguées rachètent avec usure les aberrations inséparables de la condition humaine, et proportionnées d’ailleurs aux difficultés de tout genre, qu’un entraînement irrésistible, et des séductions sans cesse renaissantes, ne lui donnaient jamais le tems d’approfondir.
Le vague où le savant français a laissé les élémens de sa doctrine, a dû nécessairement jeter les archéologues dans le champ des hypothèses plus ou moins arbitraires, et les autoriser en quelque sorte, à substituer leur propre opinion aux données équivoques du fondateur.
1*KKFACK.
„Le point qui a le plus occupé les savans dans ces derniers teins, “ dit l’auteur de l’excellent article, inséré dans le Cabinet de Lecture (1) „Ct qui restait encore complètement indécis dans les dernières recherches de „Champollion, c’était de savoir si les hiéroglyphes étaient „ destinés à représenter les idées directement, ou par l’ entremise des sons de la langue égyptienne; s’ils étaient „ des symboles de choses, ou des signes de pronon- „ dation; s’ils devaient, en un mot, être considérés „ comme idéographiques ou phonétiques? 11
„Dans le premier cas, il est bien évident qu’on dc- „vait renoncer à l’espoir d’en posséder jamais une pleine „et complète intelligence; &c. . . Si donc (dit plus loin „cet auteur) les hiéroglyphes avaient été, en grande partie, „ composés de symboles idéographiques , il n’y a pas „de découverte qui put conduire à les interpréter; et „tanl qu’on est resté renfermé dans celte voie, la lec- „iure des noms propres, nécessairement exprimés par „des signes phonétiques, a été le seul but auquel tendaient les efforts des savans et les espérances du public „ instruit. “
„Dans le cas contraire, nous voulons dire, si les hiéroglyphes devaient être, en grande partie, regardés comme „des signes de sons, le déchiffrement en était non seulement possible, mais facile sous certaines conditions, „les mêmes qui sont exigées toutes les fois qu’on veut „ parvenir à la lecture d'un texte tracé dans une écriture „ inconnue. L’espoir que fait naître celte supposition,
„ doit avoir influé considérablement sur la direction que
(1) 29. Mars 1832. No. 179. Deuxième article, page 2 et suiv.
Préface.
„ Champollion avait donnée à ses derniers travaux; et la „ possibilité qu’ il apercevait de lire enfin les hiéroglyphes, „s’ils étaient reconnus -phonétiques , n’a sans doute pas „peu contribué à lui persuader qu’ils l’étaient en effet. „ Ainsi donc, après avoir établi d’une manière qui semble „ inattaquable, que les noms propres d’hommes étaient „ écrits phonétiquement, on a été successivement conduit „à supposer que les formes grammaticales avaient pu „ être rendues par le même procédé, et enfin on en était „venu au point de croire que les substantifs mêmes et vles verbes auraient aussi été le plus souvent exprimés „par les hiéroglyphes jouant le rôle de lettres. De celte „ manière, la qualité de symboles, qui avait si vivement „ excité et si longlems dérouté la curiosité des modernes, „et qui faisait le mystère des hiéroglyphes, aurait pres- „que entièrement disparu, pour ne laisser, dans la plus „ grande partie des inscriptions, qu’une écriture en rébus, „ facile à déchiffrer toute entière, une fois qu’on aurait „ été sur la voie; et l’on pensait bien que, sur ce point, „les travaux récens laissaient peu de chose à désirer. “
„Mais, encore une fois, en admettant même cette supposition, que rien ré autorise et ne justifie, il faudrait toujours, pour obtenir l’intelligence des textes hiéroglyphiques, remplir quelques conditions indispensables, „qui sont de rigueur dans toute opération de ce genre. „I1 faudrait avoir d’une manière assurée et invariable la „ valeur phonétique de tous les signes hiéroglyphiques; „il faudrait que chaque signe exprimât un seul son, et „que chaque son fût toujours rendu par le même signe;,, <Stc. &c.
Préface.
Nous ferons observer en passant, (jue ecllc dernière condition ne saurait être admissible dans récriture hiéroglyphique, qui offre par le fait plusieurs signes équivalons pour chaque lettre alphabétique.
„I1 y a trente ans (dit le Journal Asiatique (i) de „ Londres ) l’écriture hiéroglyphique était considérée combine idéographique , et les deux autres {V hiératique „ou sacerdotale, et la démotique ou populaire) comme j, alphabétiques ou phonétiques. Les premiers essais j, que l’on fit pour analyser la partie enchoriale ( dé mu - „ tique) de l’inscription de Rosette, jetèrent quelque doute „sur la seconde partie de celle hypothèse, et portèrent ,j les savans à considérer comme purement idéograpliij, ques les divers systèmes d’écriture des Egyptiens. Ce- „ pendant, les observations ultérieures de Mr. Champollion „ l’ayant amené à des conclusions diamétralement oppo- „sées, il établit que l’écriture hiéroglyphique était, aux „ trois quarts, composée de caractères alphabétiques, et „que l’écriture populaire en contenait encore un plus „ grand nombre. Comme ce savant n’a jamais fait con- „ naître les bases sur lesquelles il fondait son opinion, „il nous est naturellement impossible de faire subir à „son système un rigoureux examen.,,
L’auteur de l’article que nous citons, en niant l’existence des bases sur lesquelles Mr. Champollion a fondé la majeure partie de son système phonétique, nie implicitement les faits irrécussables de ce système, et pousse
(1) Nous en reproduisons ici la traduction donnée dans la Revue Britannique de la nouvelle Série, et suivie d’une note assez étendue et fort judicieuse «le Mr. Saulnier.
Préface.
le rigorisme au point de soutenir que: „Si nous jetons „un coup -d’oeil sur le système grammatical de la lan- „gue Copte, nous découvrirons des motifs non moins „puissans pour regarder l’écriture hiéroglyphique comme „ composée de caractères destinés à représenter non pas
„des sons, mais des idées Peut-être des investi-
„ gâtions laborieuses, entreprises dans ce sens, nous four- „ niraient-elles, dit ce critique, de nouvelles preuves que „ l'écriture des Egyptiens est purement idéographique. „
On ne peut que gémir sur les destinées d’une connaissance nouvelle lorsqu’on voit des décisions aussi arbitraires dénaturer les faits, les moins susceptibles de controverse! „Un coup -d’oeil jeté sur les formes grammaticales de la langue Copte,, a suffi au juge de la question hiéroglyphique pour lui faire „ découvrir des „motifs puissans de considérer le système des hiéroglyphes comme composé de signes purement idéogra- „phiques!“ et sans articuler ces motifs, il croit que des investigations laborieuses, entreprises dans son sens, lui fourniraient de nouvelles preuves de cette doctrine idéographique! Mais quelle autorité, quelles argumentations imaginables pourraient détruire le fait de l’ expression -phonétique ou alphabétique des formes grammaticales de la langue hiéroglyphique, dans l’opinion de ceux qui voient, de leurs propres yeux, que les mêmes signes élémentaires, exprimant les formes grammaticales en question, servent également à l’expression alphabétique des noms propres des anciens Pharaons, des Souverains Persans, des Lagides, et des Empereurs Romains?
Après avoir discuté la question dans le sens de sa doctrine, l’auteur de l’article ..pense, en résumé, que
Urkfaciï.
„ l’usage îles hiéroglyphes , comme signes phonétiques „ parait être restreint à la reproduction des noms propres, „ opinion qui est, dit-il, tout à lait analogue à celle de „St. Clément d’Alexandrie; et il ajoute que, dans une „ discussion de celte nature, rien ne saurait inlirmer le „ témoignage unanime des anciens écrivains qui s’accordent tous, dit- il, à regarder les hiéroglyphes com- „me des signes idéographiques. „
C’est à l’examen de ces témoignages que nous consacrerons une partie de nos Prolégomènes ; et l’on verra avec quelle facilité la critique moderne en appelle à l’autorité des anciens que les lecteurs n’ont garde d’interroger.
L’auteur de l’article en question remarque que: „ses „ principes sont tout à fait opposés «à la théorie et à la „ doctrine nouvelle de Mr. Champollion, qui, dit -il, „soulient aujourd’hui, contrairement à ce qu’il avait „ avancé d’abord, que la plus grande partie des signes „ hiéroglyphiques sont phonétiques. Mais, ajoute le „ critique anglais, il faut le dire, nous n’avons jamais considéré cette théorie que comme une savante hypothèse, „ avancée par Mr. Champollion pour corroborer les nombreuses interprétations qu’il a données des inscriptions „ égyptiennes."
„ On ne peut nier, poursuit l’auteur, que,
„ toutes les fois que Mr. Champollion s’est hasardé à traduire la plus petite phrase, il n’ait été obligé d’adopter „des mots Coptes dont il ne peut prouver l’ authenticité „par aucune autorité. Un tel système d’interprétation „ne serait pas, dit il, très-difficile à continuer, car il ne
Préface.
„ consisterait qu’à attribuer à des signes inconnus le sens „ dont on pourrait avoir besoin; en un mot, ce serait „ renouveler, sous une autre forme, les rêveries de Kir— „cher et de Palin. „
Cette manière d’envisager les travaux de Mr. Champollion le jeune est devenue presque générale; et tous les archéologues, également désappointés par ses incohérences, et las de son arbitraire, refoulent l’ étude des hiéroglyphes par delà les limites qu’elle avait si heureusement franchies de son vivant.
„On doit convenir (dit l’auteur de l’article (1) du „ Cabinet de lecture ) que ceux de ses ouvrages dont „nous avons parlé dans notre premier article, justifient „ au moins jusqu’à un certain point, le reproche qu’on „ a adressé à l’auteur, de ne point avoir procédé dans „ses expositions avec la lucidité et la candeur désirables: „d’ avoir, dans un sujet obscur et difficile, adopté par „ fois des formes mystérieuses et embarrassées. Ceux de „ses livres qui verront le jour, n’offriront plus sans doute „le même défaut, qu’on pourrait, dans certains cas, supposer volontaire, et attribuer au désir d’augmenter, par „une sorte de langage d’hiérophante, l’intérêt déjà très- „grand qui s’était attaché à ses études. “ En effet, quiconque aura lu attentivement ses Ouvrages et médité son système, n’aura pu qu’être surpris de le voir créer un monde avec des clémens dont il n’a fait que traverser le chaos. Fort de son talent autant que de la foi implicite de ses lecteurs, Mr. Champollion se croyait d’ailleurs, si avant dans la carrière, qu’un premier faisceau de ses
( 1 ) Suprà.
Préface.
découvertes lui a suffi pour jalonner tous les siècles et franchir à pas de géant l’immensité qui nous sépare des événemens contemporains de la primitive civilisation !
„La protection éclairée dont le Roi a honoré les étu- „des Egyptiennes, et mes constans efforts à les rendre „ fructueuses pour l’histoire, a imposé (dit Mr. Champol- „lion) de nouveaux devoirs à mon zèle, et l’a soutenu „ aussi dans la perquisition persévérante des notions po- „ sitives que l’examen des monumens peut encore per- „ mettre de recueillir, afin de recomposer, s' il est pos- „ sible, le tableau des hommes , des opinions et des „ ÉVÉNEMENTS - CONTEMPORAINS - DE LA PRLMITIYE- „ CIVILISATION. Vous avez, (dit- il au Duc de Blacas) „ partagé, Mr. le Duc, et ces vues élevées, et l’intérêt „tout particulier qui s’attache à de telles recherches.,, (1) Mr. Champollion Figeac, pour être à la hauteur de ces vues élevées de son frère, autant que de ses promesses, a pris soin de nous avertir à la fin de sa Notice à la Seconde Lettre au Duc de Blacas, que sa troisième Notice chronologique: „sera suivie d’un résumé général, „ tableau fidèle de ce que les documens les plus authentiques, si heureusement interprétés, dit- il, (par son frère) „nous enseignent sur les lems historiques d’un peuple „ célèbre, que la France a ressuscité tout entier .„ (2)
(1) Première lettre à Mr. le Duc de Blacas d’Anlps, &.
(2) Cette assertion favorite de Mr. ChampolÜou Figeac se retrouve dans le Bul/clin Universel des sciences historiques, antiquités &c. de Mars 1826, où l’auteur nous dit cpie „une „ série de faits nouveaux et dont le nombre et l’importance ,, s’accroissent successivement, nous donnent T assurance „ d'assister, en cpielque sorte, à la résurrection d'un ,, peuple tout entier. ,,
Préface.
Nous avons cru un moment que cette hyperbole fesait la part au projet que la France conçut dans le tems de régénérer ce peuple, projet dont la première conséquence fut d’établir un Institut, destiné à l’éducation des jeunes Egyptiens, amenés à Paris et placés sous la conduite de Mr. Agoub, leur savant et disert Compatriote, Membre de la Société Asiatique. Cette hypothèse est inadmissible; car, à la fin de la Préface à la seconde édition de son Pnécis, Mr. Champollion parle du zèle qu’il appliquera „à la complète restauration de l’antique Egypte. “
Ici nous devons dire quelques mots au sujet de ses certitudes, fondées sur la Table d’Abydos.
„ Quoique T histoire de la race humaine et de ses dispersions présente encore beaucoup de problèmes, l’étude „ et la comparaison des langues et des institutions civiles „des peuples, promettent, pour les résoudre, tant d’heu- „reux moyens, dit Mr. Champollion, (1) qu’on ne doit „ point désespérer d’obtenir des notions précises sur les „ origines des nations le plus anciennement civilisées. „ Quelque tems encore que ces grands résultats se fassent „ attendre pour l’histoire des autres peuples, celle de „ l'Egypte s'est éclaircie : des monumens authentiques „ parlent et jalonnent l’espace; les Pharaons reprennent lé- „ gilimement la place que de vains systèmes essayaient de leur „ disputer; et ce n’est point, dit l’Egyptologue, un des moindres résultats des recherches exposées dans cet Ouvrage, „que d' avoir démontré par des faits contemporains, „ la certitude de l'histoire de l'Egypte jusqu'au
( 1 ) Précis du Système hiéroglyphique des Anciens Egyptiens. Préface , page XI (le ta li e édit, et page XXI de la 2 de.
Préface.
„ XLX Siècle avant V ère Chrétienne , au moyen de „ la succession de ses rois , fournie par les monu- „ mens publics et qui confirme celle que Marié thon „ présenta il y a deux mille ans.11
On sait que les développemens hiéroglyphiques de ces faits se trouvent consignés dans les deux Lettres relatives au Musée royal de Turin , que Mr. Champollion adressa à Mr. le Duc de Blacas d’Aulps, et que ces développemens ont eu pour objet des légendes Pharaoniques plus ou moins complètes qui se trouvent sur les stèles et statues du Musée de Turin et sur la fameuse Table généalogique d’Abydos, offrant une suite d’encadremens elliptiques appelés cartouches , et qui renferment des noms et des épithètes mystiques des Pharaons. Or, feu Mr. Cuvier, tout en admettant la concordance d’ailleurs incomplète de la table d' Abydos avec les dynasties données par Manéthon, concordance déduite par Mr. Champollion des rapprochemens hiéroglyphiques que le célèbre Géologue n’avait garde de contrôler, Mr. Cuvier n’en remarque pas moins que „non „ seulement tout chez Manéthon est plein d’ absur- „ dités , mais que ce sont des absurdités propres, et „ impossibles à concilier avec celles que des prêtres plus ^anciens avaient racontées à Solon et Hérodote. „ (1)
Quelles qu’aient été du reste les certitudes de Mr. Champollion à l’égard des données du précieux monument qui présente, selon lui, la série successive de plusieurs dynasties égyptiennes antérieure à Sésostris, Chef
( 1 ) Discours sur les Révolutions de la surface du Globe, page 196, édit, de 1825.
Préface.
de la XIX dynastie, le principe sur lequel le célèbre investigateur établit ses développemens historiques, est tellement factice et illusoire qu’une critique sérieuse 11e pourra jamais s’y arrêter: „I1 est, dit-il (IIe Lettre, p. 14) „dans l’étude des monumens égyptiens, un principe „dont il ne faut jamais se départir , et dont tout „ concourt à démontrer la certitude : c’est que les „ prénoms seuls furent établis comme signes nominaux „ individuels , et doivent nous servir de guide pour „ bien distinguer entre eux les Souverains de V Egyp- „te qui ont porté des noms propres semblables.,, Quelque ingénieux que semble être ce principe irrévocable de Mr. Champollion, il est, nous le répétons, d’autant plus illusoire que V expression mystique des prénoms individuels des Pharaons ne se retrouve dans aucun des anciens écrivains dont on puisse invoquer l’autorité. Ni Hérodote, le père de l’histoire, ni Diodore de Sicile, qui interrogèrent si soigneusement les prêtres d’Egypte, — ni Manéthon qui s’est plu à mystifier Ptolémée Philadelphe son Maître, et qui dressa, en langue grecque, une histoire des dynasties égyptiennes qu’il dit avoir puisée dans les livres sacrés d’Agalhodaimon, fils du second Hermès, père de Tat, lequel l’avait copiée sur des colonnes érigées par Tôt, le premier Hermès avant le déluge! — ni l’Astronome Eratoslhène, qui, loin d’imiter les impostures ineptes de l’hiérophante Sébennyte, publia la liste de 38 rois thébains qu’il découvrit sous Ptolémée Evergèle, et qui s’ est même attaché à traduire en langue grecque les noms significatifs de la plupart de ces rois, — ni Eusèbe, dont le savant Cardinal A. Mai nous a restitué la Chronique, — ni Georges dit le Syncelle, ne nous
PlŒFACE.
offrent le moindre vestige de ces prénoms que Mr. Champollion a voulu transformer en autant de signes nominaux individuels et distinctifs des Souverains de l’antique Egypte.
On nous opposera, sans doute, la traduction d’un obélisque égyptien par Hermapion, insérée dans le texte d’Ammien Marcellin, et au sujet de laquelle l’ Egyptologue s’énonce de la manière suivante:
„ Depuis la découverte et l’élude approfondie des inscriptions grecques d’Adulis et de Rosette, les savans „ne sauraient élever aucune doute sur la traduction de „cet Obélisque égyptien: Kircher et Pauv, dont ce texte „ dérangeait les vains systèmes, ou contrariait les idées „ particulières , ont bien pu taxer de ridicule supposition „et même dédaigner le travail d’ Hermapion; mais tout „ concourt aujourd’hui à prouver combien cette traduction mérite de confiance, puisqu’on y retrouve une „ partie des titres, que des monumens, de l’authenticité „ desquels il n’est point permis de douter, nous apprenaient avoir été réellement portés par les souverains de „ l’Egypte. Quant à moi, je suis convaincu de l'exactitude de celle traduction, qui , je crois, nous reproduit „ aussi littéralement que possible les idées exprimées „dans un très ancien texte hiéroglyphique. (1)
Pour offrir au lecteur un échantillon de ces épithètes, nous ouvrons au hasard la page 45 de la Première Lettre au Duc de Blacas, où on lit cette légende prénominale d’Aménophis II, traduite par Mr. Champollion. le dieu gracieux Seigneur du Monde, le dominateur
(1) Précis , page 133 de la Ire édit, en 186 de la II de
Préface.
par P/iré et par Saté, chéri de la déesse gardienne des trônes, le vivificateur comme le Soleil, pour toujours , le fils du Soleil qui V aime, - Aménoph j et à la page 47, ibid. on lil la légende prénominale du Pharaon Horus, fils du précédent, traduite par l’Egyptologue en ces termes: „Le roi du peuple obéissant, „ Seigneur de l’Univers, (i) le Soleil directeur des „ mondes , V approuvé par Phré, le fils du Soleil, do- „ minuteur des régions, le chéri cF Ammon, Hor-nèm- „nèb, vivificateur comme le Soleil pour toujours.1,1
C’est au sujet de cet amphigouri mystique que Clément d’ Alexandrie, dans son fameux texte sur les hiéroglyphes, en parlant des tropes, a dit To i!c yovv tùv juadéwv înulvovt ■dtoloyovfj.tvoii /iv&oiç naçadiSovieç itvayqucfovoi ôiu rwv A N ATA T'I>Sl N.
Les louanges qui composaient les prénoms des rois égyptiens, étaient donc à la fois mythiques et tropiques, et elles étaient tracées en Anaglyphes. Ce fait étant incontestable, écoutons maintenant l’ opinion de Mr. Champollion au sujet des Anaglyphes.
„S’il existait en Egypte, comme les témoignages très- „ multipliés des anciens permettent à peine d’en douter, (2) „un système réservé à la caste sacerdotale et à ceux-là „ seuls qu’elle initiait à ses mystères, ce dut être nécessairement la méthode qui présidait au tracé des Ana- ,, glyp hes. Ces bas-reliefs ou tableaux fantastiques ne
(1) Les titres Seigneur du Monde et Seigneur de T Univers sout la traduction de la légende CVO, le Prince de ce Monde , dont nous avons parlé dans notre Avant- Propos, page IX.
(2) Précis page 360. de la Ire édit, et 426 de la II de.
Préface.
„ procédant que par symboles, contiennent évidemment „les plus secrets mystères de la théologie. &c. „
Les Anaglyimies étaient donc composés de Symboles. Or, au sujet des Symboles Mr. Champollion remarque à la fin de son Précis ce qui suit: „ Il ne resterait plus qu ’ à trouver une méthode pour reconnaître la „ valeur des caractères symboliques, et c est là l' obstacle qui semble devoir retarder le plus V intelli- ..gence pleine et entière des textes liiéroglyphi- „ques„ (1).
La critique attentive à tout ce qui précède, pourra- 1elle, de bonne foi, concilier ce dernier aveu du savant Egyptologue avec son assertion si positive à l’égard de la traduction des prénoms mythiques d'un Pharaon, faite par Hermapion, traduction qui, reproduit , selon lui, aussi littéralement que possible les idées d’un très -ancien texte hiéroglyphique?
Malgré les incohérences que nous venons de signaler, Mr. Champollion se croyait si bien en possession de réaliser ses vues élevées et ses promesses de complète restauration, qu’il n’a point hésité de déclarer dans la seconde édition de son Précis que „ l’enseignement de „ l’archéologie égyptienne entre enfin dans les études „ classiques . „ (2) En effet, Rome, Pise et Bologne en ont admis l’enseignement dans leurs Universités respectives, et briguaient à P envi les suffrages du fondateur de la science, qui leur dictait ses leçons égyptiennes de la
(1) Page 397 de la Ire édit, et 463 de 2de.
(2) Préface, page X.
Préface.
io
chaire qu’il occupait dans le Musée Royal de Paris. Il est vrai de dire que le Précis du système hiéroglyphique des anciens Egyptiens, offre tous les dehors d’un Ouvrage classique, puisque, dès la première édition de cet Ouvrage, Mr. Champollion déclare (1) que „son but „est d’énoncer les principes fondamentaux, qui régis— „sent le système hiéroglyphique, en fixant définitive- „ment la nature générale et particulière des Caractères „qui lui sont propres; en distinguant les différentes espèces de ces Caractères; en reconnaissant leur emploi „ relatif ; en notant enfin les altérations qu’ils subissent „ successivement dans leurs formes. Nous acquerrons par „ cet examen, dit Mr. Champollion, une connaissance „ exacte du mécanisme de cette singulière méthode graphique; et les travaux des savans, qui, dans diverses „ contrées de l’Europe, s’efforcent de pénétrer dans le „sens intime des textes hiéroglyphiques, recevront ainsi „une direction fructueuse et uniforme, parceque nous „ obtiendrons, je l’espère du moins, des notions prédises sur la nature du terrain qu’on a fouillé jusqu’ici „avec aussi peu de succès.,, A la fin du Précis les espérances de Mr. Champollion deviennent des certitudes; car il dit sans réserve : „ la possibilité de pénétrer dans „le sens entier de toutes les inscriptions m’est, j’ose „le dire, complètement démontrée.,, (1 2) Et remarquons que le célèbre investigateur, loin de circonscrire ses découvertes dans les limites naturelles de l’Egypte, embrasse simultanément les inscriptions qui recouvrent les monu-
(1) Pag. 252, et page 302 de la seconde.
(2) Précis 1. Edit. pag. 394. et seconde édit. pag. 460.
Préface.
mens des Nubiens, des Ethiopiens et des liabilans dos Oasis. ( i )
On sait que la doctrine de l’Egyptologue, qui prospérait en France, a été reproduite dans toutes les langues; mais, comme si son illustration ne lui était point acquise par ses brillantes découvertes, les érudits, naguères partisans de sa gloire littéraire, en réduisent aujourd’hui les résultats à la question de savoir: ai les hiéroglyphes sont des signes IDÉOGRAPHIQUES ou PHONÉTIQUES?...
Les inconvéniens que nous avons signalés depuis longtems dans les travaux de Mr. Champollion le jeune, c’est l’absence totale de fixité dans les principes admis par l’auteur — la versatilité constante de ses assertions, toujours péremptoires, et l’accent éminemment dogmatique, dont il enveloppe et protège la dissidence perpétuelle de ses données. Une portion de ces inconvéniens a été l’objet de l’analyse que j’ai publiée en 1824 dans la première partie de mes Opuscules Archéographiçues SOUS le nom d 'Ausonioli, formé des élémens de mon nom grec ’lovhctvùç- — Mr. Champollion Figeac, ayant fait la critique de celle Analyse, commence ses objections en ces termes :
„On pourrait dire (2) que cet ouvrage a paru trop ,, tôt , puisque des jugemens du plus grand poids et les „ résultats obtenus de l’étude impartiale des monuments, ont pleinement confirmé une théorie, que l’auteur „ des Opuscules s’ est trop pressé d’attaquer.,,
(1) Précis 1. Edit, page 394. et seconde édit. pag. 459.
(2) Bulletin Universel des Sciences historiques, Antiquités, Philologie &c. Mars 1826. pag. 164.
Préface.
La preuve que notre analyse n’a point été intempestive, c’est qu’elle a valu à Mr. Champollion le jeune plus d’un amendement, calqué sur nos remarques, ainsi qu’on peut le voir, en collationnant les deux éditions de son Précis , nos Opuscules à la main. En nous réservant de rapporter son amendement fondamental dans nos Prolégomènes, nous en appelons encore au témoignage de Mr. Letronne, qui, en abordant, pour la troisième fois, le fameux texte de Clément d’Alexandrie, déclare, dans sa note, (1) ce qui suit: „Mr. de Goulianof a soumis le pas- „sage du savant Père à un nouvel examen. Quelques „unes de ses observations de détail sont exactes, et / en „ai profité. D’autres ne m’ont pas semblé telles, &c.„ Cet aveu dont Mr. Champollion le jeune s’est bien gardé d’imiter l’exemple, et les nouveaux développemens de Mr. Letronne, dont notre Analyse a été l’occasion, prouvent encore une fois que nos Opuscules n’ont point paru trop tôt, quoi qu’en dise Mr. Champollion -Figeac.
Les archéologues n’ont pu lire qu’avec intérêt I’Examen critique clés travaux de feu Mr. Champollion , publié par Mr. Klaproth. Les analyses impartiales et laborieuses que nous devons à ce savant polygraphe, nous dispensent de la nécessité de cumuler, dans ce travail, les preuves fastidieuses des inconséquences de tout genre qui déparent les heureuses découvertes de Mr. Champollion. Mais il importe de nous arrêter à l’examen des points doctrinaires de la théorie et du système hiéroglyphiques reproduits dans la seconde édition du Précis de l’Egyptologue, qu’il prétend être conformes dans tous leurs
(1) Précis, seconde édition, page 378.
Préface.
détails au texlc de St. Clément d’Alexandrie, tandis que la théorie et le système hiéroglyphiques, enseignés par .Air. Champollion, ne sont qu'une copie de ceux du célèbre Warburton qui a traité la question plus de soixante quinze ans avant lui. Air. Champollion -Figeac s’est essayé de revendiquer cette théorie en faveur de son frère, en dépit des rapprochemens textuels que nous avions fournis dans la première partie de nos Opuscules archéogkapuiçues, et qui constatent leur parfaite identité.
„ Warburton (dit l’auteur de la censure) n'a parlé que „ théoriquement , n’a fait aucune sorte d’application et „a toujours ignoré véritablement la nature des divers élé— „mens dont se compose une page d’hiéroglyphes égyptiens.,, (x) Qette objection ne renferme-t-elle point l’aveu que la théorie de Mr. Champollion est une copie de celle de Warburton? Au cas contraire, le critique aurait dû dire et prouver que ces deux théories n’ont rien de commun entre elles. Avons -nous d’ailleurs jamais attribué à l’archevêque anglais autre chose que l'invention de cette théorie ? Le rédacteur de l’article du Bulletin a eu le talent de le soutenir:
„Ce n’est point, dit-il, sans surprise, pour ne point ., dire de plus, que nous voyons Air. Ausonioli (Goulianof) „ appeler aussi l’Anglais Warburton à partager tout l'hon- „ neur dù aux découvertes récentes de Air. Champollion (2).,, Ce reproche, tout en altérant notre Analyse, vient encore à l’appui de notre assertion. E11 effet : par cela même que Air. Champollion -Figeac n’accorde point tout l'hon-
(1) L. c. page 169.
(2) L. c. page 169.
Préface.
neur à Warburton, il lui en accorde implicitement une partie, et cette concession se rapporte et ne peut se rapporter qu'à la théorie de l’auteur Anglais, sur laquelle Mr. Champollion le jeune a calqué les développemens de ses découvertes hiéroglyphiques.
Il est vrai de dire que, dans F absence des éludes physiologiques et rationnelles du langage, la question de la langue et des diverses écritures égyptiennes n’a pu être mieux raisonnée et plus séduisante, qu’ elle ne l’ est dans l’ouvrage de Mr. Warburton. Aussi, la doctrine de l’auteur anglais, reproduite par le laborieux Zoega, (1) se trouve- 1- elle éclectiquement résumée (2) dans le Précis de Mr. Champollion: en nous réservant de fournir dans nos Prolégomènes de nouveaux rapprochemens textuels à l’ appui de notre assertion, nous demandons si, ces faits une fois constatés, l’ Egyptologue ne s’adresse point un reproche à lui -même, en protestant (3) contre ceux qui „ exposent des systèmes a priori? Un système de faits, „ dit— il , pour obtenir quelque confiance, ne pouvait se „ produire sous d’autres formes que celles que j’ai adoptées. Les conséquences ne devant venir qu’ après Ve - „ nonciation des faits,, &c.
(1) De Origine et Usu Obeliscorum.
(2) Je dis éclectiquement résumé, car Mr. Champollion, en adoptant la théorie de l’auteur anglais, a eu le talent de l’épurer, en laissant de côté toutes ses complications et ses prétentions de corriger spéculativement St. Clément d’ Alexandrie , sans avoir eu aucune notion pratique de la nature des hiéroglyphes.
(3) Préface du Précis, page IX. Prem. édit, et page XX. sec. édit.
l’itKFACE.
Mais à quoi sc réduit celle profession de foi de Mr. Champollion le jeune, aux yeux de ceux, qui retrouvent son Système exposé, il y a plus de 75 ans, dans l’ouvrage de Warburton? De ce que l’Egyptologue a tracé sa théorie et son système après (rois cents pages de développemens de faits, s'ensuit-il rigoureusement que ce système et celte théorie en soient la conséquence ? Un esprit attentif ne se laissera point séduire par cette illusion d’optique; et il ne verra dans tout ceci qu’une affaire de rédaction, et nullement la marche des études de V Egyptologue.
Mr. Champollion a donc eu grandement tort de remarquer à la charge du Dr. Young, que „ la théorie de „ l’écriture hiéroglyphique n’avait retiré, au fond, presque „ aucune lumière de son dernier travail,, (1) sur le texte hiéroglyphique du monument de Rosette; car, pour nous servir ici d’une expression vulgaire: est -ce commencer par le commencement , que de tracer la théorie d'une science dont on a effleuré quelques sommités ? Touchant à peine aux avenues du Sanctuaire, n’est -ce pas s’y lancer sur les ailes de l’imagination que de vouloir: „ énoncer les principes fondamentaux qui régissent le „ système hiéroglyphique,, et de prétendre : , .fixer défi ni- „ tivement la nature générale et particulière des Caractères qui lui sont propres,, (2) et établir leur filiation et leurs rapports? Il est, sans doute, dans l’ordre des choses humaines, que l’imagination fasse les premiers frais d’une science nouvelle; mais le poème de Mr. Cham-
(1) Précis p. 377 de la 1. Edit, et 443 de la .seconde. ( J) Supià, page XXIII, XXIV.
Préface. 2 S
pollion renferme assez de faits solides et positifs , pour qu’il n’ait pas pu en faire une bonne prose.
Mr. Champollion dit que „ les textes hiéroglyphiques „ présentent une foule immense de mots écrits phonétiquement, et que la lecture de ces mots, par le „ moyen de son alphabet, ramène constamment à des mots ..qui se trouvent dans les textes Copies avec une valeur „ absolument semblable.,, (1) Mais le besoin bien entendu des archéologues, qui préfèrent les faits aux doctrines, a-t-il pu être satisfait, pour avoir trouvé celte assertion de l’ investigateur dans la seconde édition de son Précis, publiée quatre ans après la première? Mr. Champollion a cru pouvoir se contenter de dire dans la Préface de la première édition de son Précis, et de répéter dans la seconde, que „Les 450 mots ou combinaisons hiéroglyphiques, qui composent son Tableau (Général des „ signes et groupes hiéroglyphiques , suffisent pour éla— „blir la vérité des divers principes qui y trouvent, dit— „ il, leur preuve en même lems que leur application : j’ai „cru inutile, ajoute l’Egyptologue, de les multiplier davantage, quoique les monumens me présentassent de „ toutes parts des exemples analogues et tout aussi pro- „bans.“ (2) Cette présomption de l’auteur était peu faite pour subjuguer les esprits; car personne ne pouvait se mettre à sa place et puiser, comme lui, la certitude de ses principes dans „la foule immense des mots écrits ^phonétiquement „ qui se ' trouvaient dans ses portefeuilles, et qu’il lisait „par le moyen de son alpha-
(1) Précis 2. édit, page 125.
(2) Précis, 1. etlit. page XII. et seconde édit, page XXII.
Préface.
bel,, (i); la critique attentive partagera d’autant moins la conviction de l’ investigateur que les 450 combinaisons hiéroglyphiques , que Mr. Champollion appelle également des mots, offrent à peine DOUZE MOTS proprement dits, dont il a reconnu la valeur phonétique ou alphabétique. En effet, le tableau général en question présente d’abord 38 signes simples et groupes phonétiques exprimant des formes grajnmaticales. Cette première série est suivie des signes ou groupes exprimant phonétiquement des noms des divinités égyptiennes , et qui vont avec leurs variantes jusqu’au No. 66. Celte seconde série est suivie, à son tour, par des noms divins figuratifs qui vont jusqu’au No. 83, et des noms divins symboliques aboutissant au No. 107. Viennent en suite les cartouches Nominaux des Pharaons et des souverains Persans, Grecs et Romains avec leurs cartouches-P rénoms exprimés symboliquement et qui vont jusqu’au No. 152. Ces cartouches sont suivis de trois séries des noms symboliques et phonétiques de simples particuliers égyptiens, grecs et romains, lesquelles séries continuent jusqu’au No. 225. C’est depuis le No. 226 jusqu’au No. 337 que Mr. Champollion nous offre les signes et groupes sous la rubrique de noms communs dont DOUZE seulement ont chez lui une valeur phonétique \ Quant à la dernière série qui, commençant au No. 338, aboutit au No. 450 et dernier, et présente des titres et qualifications des dieux, des rois et de simples particuliers, ces groupes hiéroglyphiques, n’étant qu'une combinaison des signes et groupes qui précèdent,
(1) Supra page 21.