SUR LES NAVIRES DES NORMANDS
Eiameo d'un passage de Tacite sur les naTÎres des Soiones. — CiUtioD de deui autres passages dn même auteur à Tappui de rexplication du premier. —La Chatte du Craisic. — Le Prao-yolaut. — L'Amphisdrome de M. ramiral Willaumez. — Conich. — Le ffolker Scandinave. — Une pirogue brésilienne. — Monoxile de MissoloDghi. — Hni, Heo, Hulke, Hulec, Hourque. — Le Drakar. —Les Harahâ du calife Amin. — Le Snèkkar . — La Trace. — Les Durcons. — BranL — Dispositions intérieures des navires Scandinaves. — Fyrir. — Ser, — Luxe de quelques vaisseaux normands. —La tète sur le BranL — Gouvernail. — Mâture. — Gréement. — Girouette. — Voilure. — Emblèmes sur les voiles. — Garniture des vergues et des voiles : écoutes, bras, cargues, boulines, itagues, bandes et garcettes de ris. — Étendard. — Ancres. — Armements. — • Tactique navale. — Ordre de bataille. — Le Skjnliar. — Navigation. — Api^eiidicb : De navt et parHbus rjus.
Forme. — Tacite , dans sa Germanie j en parlant des'^uiones , aïeux antiques des Danois , décrit leurs vaisseaux qui « diffèrent , dit-il , des vaisseaux romains , en ce qu^ayant une proue à chaque extrémité, ils ont un front, — un éperon, — toujours prêt à Tabordage {quod utrimque prora paratam semper appulsui frontem agit). Les Suiones ne vont pas à la voile , et n'attachent point leurs rames en ordre régulier sur les côtés de leurs navires , {nec remos in ordinem lateribus adjungunt) , mais ils ont des rames {remigium) libres {solutum)^ et comme on en voit sur
i*) Kn 1836, Tauteur lut ce mémoire à rAcudémie des inscriptions et belles-lettres (Institut roval de France).
quelques rivières, pouvant agir d'un côté ou de l'autre au besoin {mutabile, ut res poscit, hinc vel illinc) {*). »
Ce passage a peu occupé les commentateurs qui, ne Fayant pas compris tout d'abord , l'ont négligé ; il a inspiré à un homme d'un grand savoir et d'une admirable patience dans l'étude, cette seule phrase qui prouve qu'il n'en avait pas bien pénétré le sens : « Ces vaisseaux dont la forme singulière a été décrite par Tacite. » Si M. Pardessus a renoncé à expliquer cette forme qu'il appelle singulière » il semble qu'on puisse désespérer de l'expliquer jamais ; il faut essayer cependant.
Ce vaisseau, qui a une proue à chacune de ses extrémités {uirimque) , pour être toujours prêt à donner ou à recevoir l'abordage , soit que l'ennemi vienne devant ou derrière lui , relativement à sa direction du momont , ne se peut-il pas aisément comprendre? Il n'a point d'arrière , proprement dit , point de
poupe ; il a deux proues au contraire , poupes chacune à son tour ; il a des façons égales à ses deux bouts ; il n'a pas besoin de virer de bord , opération longue quelquefois , difficile , où l'on casse des avirons quand la mer est mauvaise ; — et , quoique dise Tacite de « la mer dormante et presque immobile » des Germains , l'Océan septentrional est dur, souvent irrité , révolté contre l'homme , le navire et la rame. — Il ne perd donc pas de temps pour Tattaque , il est toujours prêt et armé pour la défense. S'il est gagné de vitesse par son ennemi , il ne peut être surpris ; car lagresseur vient-il par derrière , il lui fait front tout de suite , sans se déranger ( frontem agit ) ; lui vient-il par côté , il n'a qu'un demi-tour à faire pour présenter son éperon. £t c'est pour cela qu'il a besoin d'avoir les rames dont l'arrangement parait étonner Tacite.
Ces rames ne sont point attachées , les unes à côté des autres , régulièrement, sur le bord du navire ; elles sont libres , et peu-
(*} M. C. L. P. Panckoucke a traduit ainsi (la Germanie ^ 1824) : « Les rameurs ne sont pas engagés par rangs dans les flancs du navire^, mais ils sont libres; et l'on peut, selon roocasion, les placer et les déplacer, ainsi qu'il est d'usage sur quelques-uns de nos fleuves.» On ?a reconnaître tout à l'heure, par l'examen que je ferai de ce passage, que M. Panckoucke n'a pas saisi le sens de Tacite, et qu'il a eu tort de transporter aux rameurs ce que l'auteur latin dit des rames.
vent fonctionner de çà et de là. Les avirons de la gondole vénitienne ont , dans leur action si ingénieuse et si complexe , deux mouvements qui peuvent donner idée de ceux des rames des Suiones. Us ont pour point de résistance sur le bord du canot — et je dis résistance, parce que laviron est un levier de deuxième espèce dont le point d appui est dans Feau , la résistance à lendroit du navire où il s attache , et la force à la poignée que dirige le rameur, — ils ont une fourche (força ou /brcoJa), entaillée à sa tète , au milieu et à son pied. Si la gondole veut aller en avant , c est dans lentaille de la tète que laviron est placé , de Tarrière à l'avant , parce que le rameur pousse la barque devant lui , et qu en même temps il la gouverne en lui donnant Timpulsion directe ; si elle doit rétrograder , laviron descend dans lentaille du pied qui est du doté de l'avant , et 1 impulsion a lieu en arrière. Les rames suioniennes , agents d*un navire qui pouvait aller également en avant et en arrière , devaient pouvoir être transportées en arrière et en avant de la broche de fer ou de bois, — le scalmm antique, le tolet moderne , — oii elles s appliquaient pour fonctionner.
Ceci ne suffit-il pas à expliquer le mutabile de Tacite? Faut-il voir des rames passer à droite ou à gauche quand le navire a à se soutenir contre le vent et la lame qui le battent de côté? fautil voir de ces rames quitter leur poste en avant pour aller à l'arrière , afin de donner plus de place aux combattants qui vont à Tabordage , ou pour soulager la proue quand la mer est grosse et que le navire a de la peine à monter sur les vagues enflées? Cela complète-t-il mieux les suppositions que fait naître l'expression : mutabile^ ut res poscit, hinc vel illinc remigium? Je crois, pour moi , que toutes ces manœuvres des avirons pouvaient se faire ; je crois même qu'elles se faisaient. La raison n'y répugne point ; et nous voyons qu'aujourd'hui on agit d'une manière analogue dans de certaines circonstances {*).
{*) Quand une embarcation marchant à l'aviron reçoit par le travers (de côté) un vent assez fort pour la faire dériver beaucoup, s'il y a des tolets de reste à la bande sous le vent, on borde quelques avirons de plus de ce côté-là. Leur effet est de soutenir le navire et de le faire remonter dans le vent. C'est un point d'appui solide et dont l'efficacité est si bien appréciée sur les navires , qu'elle a donné lieu à un proverbe très-signifi-
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Quant au navire à deux proues , il était plus avancé que la galère romaine, obligée de. virer de bord. Je ne sais si la Chatte, ce petit bâtiment de transport qui a un gouvernail à chaque bout , un gréement et une voilure dont la pondération est telle que tout, devant, soit comme derrière ; qui louvoie sans changer de côté, est une descendante des navires suioniens; mais on la trouve dans les baies du Morbihan et de la Vendée , sur cette côte fréquentée par les Danois au temps de leurs expéditions de piraterie, et qui a gardé un long souvenir de ces conquérants du Nord. Le Praovolant des Carolines a aussi deux avants pour ne pas virer de bord. Dans une pensée de progrès , M. Tamiral Willaumez , praticien habile et ingénieux, imagina une corvette qui n'aurait pas eu besoin de virer de bord et qu'il appela Âmphisdrome; ce bâtiment ne fut pas adopté , ce qui ne veut pas dire qu'il ne fût pas bon. Est-ce le navire germain de Tacite qui a grandi sous la main de M. YiUaumez? Est-ce le Prao-Yolant ou la Chatte du Groisic qui a donné l'idée de Y Âmphisdrome? Je l'ignore. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'à deux mille ans de distance, je retrouve des navires faits d'après un même principe; et que le vaisseau du Suione, pour différer de la navis longua des Romains et de notre vaisseau, n'est ni bien singulier, ni incompréhensible surtout. (*) Si je considère le vaisseau dont parle
catif. D'uD homme qui a dans le monde un bon protecteur, les gens de mer disent : Il a un bon aviron sous le vent!
{*) A Fappui de rexplication que j*ai donnée du navire décrit par Tacite, voici un passage du deuxième livre des Annales qui me paraît trop intéressant pour que je ne le cite pas. Germanicus étant au pays des Cauchi (les Frisons), entre l'Kms et le Weser, et ne pouvant, à cause des obstacles de tous genres qui se multipliaient sous ses pas , aller par terre à Tendroit où il voulait attaquer Fennemi , résolut de s'y rendre par eau. Il confia à Silius, Anteius et Cœrina le soin de faire construire des navires devant naviguer sur les rivières, et propres au transport du personnel et du matériel de son armée : « Mille naves suflicere viss , pro- « perataeque , dit Tacite. Alis brèves , angustâ puppi prorâque , et lato « utero , quo facilius fluctus tolerarent : quaedam , planae carinis , ut sine «« noxâ sidèrent : plures appositis utrimque gubernaculis , converso ut
« repente remigio bine vel illinc adpellerent » On voit encore ici des
navires à deux poupes ou à deux proues , comme on voudra; car la proue et la poupe sont également étroites , et ces deux extrémités sont munies d'un gouvernail, afin, comme Thistorien le fait remarquer judicieuse-
Tacite, qui malheureusement ne lavait pas vu et n a donné que bien peu de détails sur sa forme , comme le point de départ de la marine danoise, je dois avouer qu'il y a loin de ce navire, tel que je me le représente , à ces barques d'osier tressé recouvertes de cuir, dont Pline dit {HisL Naturelle, chap. xnx, liv. 4) qu'elles allaient , en six journées , de la côte de Bretagne à l'île de Mistis. Mais ces barques d'osier ont-elles fait de pareils voyages? Pline n'a-t-il pas cru trop légèrement des traditions exagérées? U est quelquefois un peu hasardeux, Pline! Je me figure bien les Bretons allant courageusement dans leurs petits navires, le long des côtes, à la pèche, comme les Groënlandais vont dans leurs pirogues de cuir à la chasse du veau marin ; mais qu'ils fissent six jours de traversée dans ces navires au corps si fragile, à Fépiderme de cheval ou de phoque graissé, à la voile de cuir aminci, j'en doute, malgré le témoignage de Pline et de l'historien Timée. Les vaisseaux des Venètes étaient recouverts de cuir aussi {*) , mais ils étaient solides ,
ment, que les bâtiments fussent poussés d*ici ou de là (en aval ou en amont) avec les raines soudainement retournées ou changées dans leur action. Ces navires ne devaient donc pas virer de bord ; ils servaient dans les canaux, dans les cours d'eaux étroits , partout enfin où des bâtiments à larges poupes et faits pour n*aller que d'un bout, n'auraient pu évoluer. Germanicus profita-t-il, pour la construction de ses bateaux, du navire suionien qui courait toute la mer où l'Ëms et le Rhin viennent se jeter? Je le suppose, et il me semble que c'est bien gratuitement que, dans son Historia navalis média (1640) , l'avocat anglais Thomas Rives fait honneur de cette invention au général romain. Au temps de Sévère , les Bjsantins eurent des navires semblables à ceux dont je viens de parler , et les Romains ne leur en opposèrent point de la même espèce , sans doute parce que , malgré l'expérience de Germanicus , Rome ne crut pas que cette machine navale pût lui être ordinairement utile. Il serait difficile de décider aujourd'hui si elle eut tort ou raison. Au reste, Rome n'avait pas le génie très^marin. Le passage du livre 3 des histoires de Tacite, où il est question des camares du Pont, dont je parlerai dans le Mémoire n^ 8 (deuxième vol. de V Archéologie navale) , me parait justifier complètement l'explication que je viens de donner du Remigium solutum et mutabile de la Germanie : « Sic inter undas volvuntur, pari utrimque prora , et mutabili remigio , quandô hinc vel illinc adpellere indiscretum et innoxium est. »
(*) On verra (Appendice au Mémoire n<» 6) qu'au quatorzième siècle les vaisseaux catalans devaient être couverts de cuir comme les historiens
laides , capables de lutter contre la mer et les navires de César ; ils pouvaient faire de longues navigations , et ils n avaient rien de commun avec les curach's que la tradition du Kord donne aux Celtes , pirogues allant de crique en crique , enfants de la famille navale mentionnée par Pline , qui péchaient dans les anses, sur les bancs , ou faisaient un petit commerce de vivres et d'échange. Ces curcxh's auxquels Walter Scott fait allusion dans son Histoire d'Ecosse {*) — curach's ( irlandais ) barque couverte de cnir; en anglais coragl; de ctirr, cuir. — cwche (gallois), barque , bateau , chaloupe , esquif. Bullet , Mémoires sur la langue celtique ; — ces curach's, difr-je , différaient des holkers^ lesquels étaient faits comme les pirogues de qudques sauvages, d'un tronc d'arbre creusé {**) ; ce qu'atteste le glossaire de Ihre , qui
rapportent qu*au treizième rétaient les murs du château de Bélesme. (M. de Villeneuve-Trans, Hist. de saint Louis ^ 1. 1, p. 105.)
D M. le chevalier de la Poix de Fréminville, oflQcier de marine, dans un Essai sur VinstoUation , la construction et le gréement des vaisseaux de guerre depuis les premiers temps de la monarchie ^ travail estimable^ mais trop concis , publié par les Annalbs maritimes {f partie de Tannée 1819) , a mentionné ces embarcations de cuir et d'osier.
(**) Sur un des bassins die sa belle maison de campagne, à Sèvres , madame veuve Delisle a une pirogue brésilienne creusée dans un tronc d*arbre , dont voici les mesures , que j*ai prises avec le plus grand soin< Longueur totale : 19 pieds 10 pouces 6 lignes (6 "* 79 '). La plus grande largeur à l'ouverture est de 1 pied 8 pouces (0 "*' 40 * ) ; mais comme les bords de la pirogue se rapprochent par le haut, à 1 pouce 1/2 au-dessous de la tranche du bond, la cavité est .large de 1 pied 4 ponces 6 lignes (0 "- 49 '-). L'épaisseur du bord est, en haut , de 11 lignes (34 *'"**) ; un peu au-dessous de la plus grande largeur, l'épaisseur augmente, et peut être, au fond, de 1 pouce 1/2 (C'-oa*). Si la plus grande largeur est de 0^40 *- au milieu, la largeur est, aux extrémités, de 11 pouces 10 lignes seulement (0*^30'). La hauteur totale est de 11 pouces (0**29*). Le tirant d'eau, quand la pirogue est chargée de deux hommes, est de 7 pouces 3 lignes (0"- 19'). La pirogue a deux bancs; le plus rapproché de l'arrière en est éloigné de 4 pieds (1 " 29 * ) ; le second banc est éloigné du premier de 6 pieds 3 pouces. Au-dessous de ce deuxième banc , qui est placé un peu en avant du milieu de la longueur totale , la pirogue est profonde de 9 pouces 7 lignes (0* 19 ' ). Les bancs ont environ 11 pouces (0* 82' ) de largeur, et 6 lignes à peu près (0" 0,013 ~"*) d'épaisseur. La pirogue a 2 pouces 1/2 (o - 07*) de tonture au milieu. Cette embarcation n'a point de quille , mais une façon à l'avant et à l'arrière ; façon telle , qu'aux deux extrémités , la coupe verticale faite dans le bois de la
veut que holk signifie : troue (*) creusé. — Je retrouve , dans les langues modernes qui procèdent de la vieille langue des
pirogue aurait plutôt la forme du Y que celle de TU. Derrière , sous la poupe , qui est coupée carrément quand Pavant est pointu, est une quête de 1 pied environ (0"-82'). La hauteur de la poupe, au-dessus de ce qu^on peut regarder comme la quille , est de 9 pouces 6 lignes (0* 24' }. Vélancement de Tavant est de 2 pieds 3 pouces 6 lignes (0 * 73 '^}. La pirogue ne peut porter que deux hommes maniant chacun une pagaie. La pagaie est longue de 7 pieds 4 pouces 6 lignes (2 * 38 ' ); la pale, qui a la forme d*un ovale allongé, large de 4 pouces 8 lignes (0 * 11 *), et épaisse de 8 lignes environ (18 *'"'") , est longue de 2 pieds 10 pouces 6 lignes (0 " 92'). Le diamètre du manche de la pagaie est d'à peu près 1 pouce 3 lignes (0" 02'). —C'est d'embarcations de cette espèce que parlait Christophe Colomb dans le journal de son Primer victge, quand il disait : a Son navetas de un madero adonde no lie van veia. Estas son
« las canoas Almadias que son hechas de! pie de un arbol , como un
« barco luengo , y todo de un pedazo. » Seulement les almadies de Cuba et des autres îles découvertes par Colomb étaient plus grandes que la pirogue du Brésil dont je viens de donner les dimensions. — Sur le lac de Lucerne, il y a des bateaux de pèche qui sont faits d'un tronc d'arbre creusé. Il y en a aussi en Grèce , à Missolonghi ; ceux-là sont lai^ges d'environ 3 pieds (0" 97'), et longs d'environ 25 à 26 pieds (8" 44'). Ils portent le nom de monoxUay et sont peut^tre la dernière tradition nautique de l'antiquité grecque.
O En creusant le fond de la Seine pour établir une des culées du pont que l'on allait construire [M*ès de l'île des Cygnes (le pont d'Iéna), les ouvriers trouvèrent une embarcation qu'ils retirèrent avec soin , et qui attira bientôt l'attention des antiquaires. M. Mongès composa un mémoire sur ce petit navire, et, sans hésitation , il annonça que c'était un des bâtiments venus avec les Normands au fameux siège de Paris, à la fin du neuvième siècle. Je n'ai aucune raison pour nier à priori que le savant M. Mongès eût deviné l'origine du bateau dont il est question; mais je dois dire que les raisons sur lesquelles il se fonde sont peu solides. Ainsi , l'épaisseur de la couche de terre qui recouvrait le canot lui paraît une preuve manifeste que l'envasement de cette nacelle date de 88.S ; et quelle est cette épaisseur ? 1 pied 10 pouces et quelques lignes ! Comment en 921 années, — car la découverte est de 1806, — le lit d'une rivière qui charrie les vases de la Marne, les sables de l'Aube , de l'Yonne, de Loing et de plusieurs autres petits affluents, qui reçoit les innombrables détritus que Paris lui jette chaque jour depuis qu^il a une grande population ; le lit de cette rivière n'aura monté que d'environ deux pieds ? Quand les vieilles constructions, qui dominaient autrefois de beaucoup la rivière, et qui baiguent aujourd'hui leurs bases dans les eaux de la Seine , tout le long de son cours, de Melun seulement à Pont-de-I'Arche , ne diraient pas
Suiones , hohl (ail.) signifiant creux , hole (angl.) et hol (hollandais) , ayant la même signification.
le contraire, il serait évident que M. Mongès a trop complaisamment arrangé pour son hypothèse un argument trop peu réfléchi. Le canot conquis sur la vase était d'un seul chêne creusé, garni à l'intérieur de demi-courbes alternatives , tenues au fond de l'embarcation par des chevilles de bois. M. Mongès tire de ceci une conséquence qui n'est pas tellement rigoureuse qu'on ne puisse la contredire. Parce qu'en effet les Normands avaient des canots creusés dans le chêne , — les holkers dont je parle y qui ne sont point des scaphœ ni des harcsBy comme les appelle Mongès dans sa préoccupation d'antiquaire , un peu entêté de latin et de grec, — notre savant voit nécessairement un navire creusé par les Scandinaves dans ce tronc de chêne dégrossi , au fond plat , aux flancs arrondis , aux courbes fixées par des clous de bois! Pour moi, j'ai contre cette opinion une objection qui me semble assez fondée. La barquette longue de 2& pieds environ, large de 3, très- rase sur l'eau, à peine relevée à ses extrémités , ne saurait être un navire des mers du Nord. Qu'auraient fait d'une embarcation semblable les Scandinaves , presque toujours obligés de lutter contre une mer irritée ? Est-ce que , par hasard , les Normands avaient , pour naviguer sur les rivières où leurs flottes dévastatrices entraient si souvent, des barquettes d'une construction spéciale? Mais combien il aurait fallu de ces petits holkers ! et où les auraient-ils mis dans leurs grands navires? Il leur fallait indispensablement des chaloupes «ipables de leur servir à la mer, et ces chaloupes étaient sans doute leur moyen de transport et de battelage sur les rivières. Le canot sur lequel M. Mongès a disserté fut trouvé près de l'île des Cygnes ; il était £ait d'un tronc d'arbre , garni de petites courbes de peur que le bois ne se fendît ; il était terminé à l'avant et à l'arrière par une proue et une poupe dont le profil est semblable à celui d'un bec de clarinette, forme qui appartient à beaucoup des bateaux traditionnels de nos rivières , et qu'on retrouve jusque dans les barques fluviales de la colonne Trajane; pourquoi ne le ferait-on pas tout simplement parisien ? pourquoi ne serait-ce pas la barque modeste et grossière d'un passeur dont toute la navigation consistait à aller du rivage à l'île Maquerelles? Est-ce l'arbre creusé qui vous arrête? Mais cet arbre n'était-il pas un don fait par un abbé ou un seigneur au pauvre passeur; et n'était-il pas moins coûteux et moins long de creuser avec le feu et le fer ce tronc de chêne , que de le débiter en planches , et de construire ensuite une barque ? Acceptons toujours les choses les plus simples comme les plus vraisemblables, et ne forçons pas tous les débris que nous trouvons à avoir une valeur monumentale. Un malheureux prisonnier , fou de musique et surtout avide de distractions , arrangea un sabot avec une planchette , un manche et des cordelettes ; si l'on retrouve dans neuf siècles cet instrument barbare , faudra-t-il qoll date de l'origine des violons ?
Le holker, d abord simple petit bateau côtier et fluvial , grandit y en conservant le nom qui rappelait sa modeste origine , et il devint ce hulk , que P. Marin , dans son Crroot nederduitseh enfrenseh u>oarden'boek (1752), désigne ainsi : « Vieille façon de navire y de vaisseau marchand , teUe qu on en voit dans les églises et dans les anciennes armes d* Amsterdam. » Ce hulk de Harin , cest le hui du quatorzième siècle , appelé par les Français heu y hulke par les Anglais , et par les Allemands hulec. Au dix -septième siècle , le hulk était gréé et maté à peu près comme les sloops modernes ; il avait le fond plat , tirait peu d*eau , et faisait le cabotage. Il appartenait à cette espèce de navires flamands, dont la hourque , mais non le hoekeff hoek-^footf — les hpcquebots dont parle Froissard (voir Mémoire n^ 6 ), — était la plus parfaite expression , la plus grande du moins ; car il y avait des hourques de trois cents tonneaux , qui faisaient le voyage des grandes Indes. Le tronc d*arbre creusé, devenu le heu et la hourque , dont je viens de parler , n'a point été oublié des Anglais ; ils ont gardé les mots hull et hulk , pour désigner le corps du navire et Fétat du vieux vaisseau flottant sans voiles ; ils ont aussi hold pour désigner la cale du bâtiment : c est bien le holk Scandinave , la base du vaisseau.
Au neuvième siècle , le holker était déjà loin de son origine ; c'était une petite barque légère , que de plus grands navires embarquaient sans doute, parce que le service de ce canot était toujours nécessaire pour aller du vaisseau à terre , et pour la piraterie , que les hommes du Nord exerçaient sur tous les rivages , dans tous les fleuves , partout où il y avait un cours d*eau , tant fùt-il étroit et peu profond , qui pût les conduire à une riche terre.
Maintenant, quels étaient les grands navires auxquels les holkers servaient d'instruments, de barques pour la découverte, d'explorateurs , ou , comme nous disons aujourd'hui , d'avisos ?
On trouve quelques noms dans les historiens Tormodus Toi^ feus et Saxo Granunaticas , qui les ont pris aux chroniques, aux sagas des Scandinaves ; voici ces noms : drakar^ snekkar, trane. Le drakar était un dragon comme la pristis des anciens était use baleine ; c est-à-dire qu au sommet de sa proue était une figure de dragon , et que quelque chose , dans sa forme allon- I. * 9
gée , prêtait à la comparaison qami peuple poëte pouvait faire de ce navire de guerre avec un grand serpent. Drahar ( en danois moderne : drage , dragon , tor, vaisseau } est défini par Ihre : « Une espèce de navire ayant la figure d un dragon , d'une très-longue structure , et imité par des ornements de toutes sortes , se rapportant au dragon » . S'il n*y a rien là qui puisse nous fixer absolument sur sa construction , nous pouvons cependant induire de cette définition que le vaisseau était fort long; que son extérieur, recouvert probablement d*écailles peintes , montrait sur ses côtés des ailes dessinées ; sur son avant y et à fleur d*eau , des pattes garnies de griffes, à l'extrémité de son étrave une terrible tète de dragon , et , à sa poupe redressée , une manière de queue , ou tordue oii droite , selon que lart du charpentier était assez grand pour arranger avec goût les extrémités des bordages de l'arrière , qui venaient de toute nécessité s'attacher à une pièce principale , montée sur la quille, comme notre moderne étambot (*). Si le : forma draconiSf longions structurœ, génère aliisque omamentis qualiter-^ cumque adumbrati ne veut pas faire entendre cela , que veutil dire ?
Au reste , il n'est pas difficile de se figurer cette apparence de dragon flottant. Si , aujourd'hui , on voulait déguiser nos corvettes , ou nos brigs , en cygnes , en serpents , en baleines , en éléphants , on y arriverait aisément par des peintures et des sculptures extérieures , sans changer rien à la carène. Les œuvres mortes de l'arrière et de lavant se façonneraient au gré de l'artiste , sans que l'ingénieur dût renoncer à ses données principales. Les poupes et les poulaines qui se sont prêtées si complaisamment aux caprices de la mode , dans les derniers siècles , se transformeraient comme on voudrait , et nous reverrions quelque chose d'analogue aux dragons des Scandinaves {**).
(*) Les Chinois ont à la proue et à la poupe de leurs navires Thnage dtt dragon, que certaines peintures nous montrent, à fleur d*eau, sur les côtés de Favant de quelques bateaux.
(**) Pour montrer que je ne me laisse pas emporter trop loin dans la Toie des conjectures , je citerai le fait suivant à l'appui de mon opinion sur la possibilité de donner des formes fantastiques aux navires. AbnlfMah,Î!an8 ses Ânnaks (tom. II, pag. 105 et 107, de Tédition arabe et
MtMOIRE Jt" '1.
(Rfslitaition hypotbélUpie d'un drakar.)
Les hommes qui donnaient à leurs èpëes des noms capables d'inspirer l'effroi ( Hallet , chap. ix , Hist. du Danemark ) , qui appelaient leurs navires ognar brandtir, par exemple (horrible épée) (Torféus, chap. uvii, Hist. rerum norvtgiearttm), devaient vouloir que la figure de leurs vaisseaux fût terrible, comme certains sauvages veulent se rendre épouvantables dans le combat avec leurs visages hideusement couverts de lignes bizarres et de couleurs éclatantes. L'anonyme auteur de VEncomium d'Emma , parlant de la flotte du roi Kanut , dit que « sur les poupes des vaisseaux on voyait différentes figures de métal ornées d'or et d'argent. Il y avait sur l'une la statue d'un homme , sur une autre un lion d'or, sur une troisième un dragon de
latine) . parlant d'Amin , calife de Bagdad , qui mourut Tan 613 de l'ère chrétienne, à l'âge de vingt-huit ans , après ua règne de quatre ans et huit mois, fait de ce souverain le portrait que voici : • Il avait une chevelure épaisse et également tangue tout autour de la léte, excepté vers les tempes, qui étaient rasées; ses yeux étaieut petits, son nez était aqailin, sa peau était blanche et belle, sa taille était haute. L'abus des voluptés l'avait usé de bonne Iteure. Il buvait effrontément du vin ; il faisait venir des bouffons et des musiciens de toutes les parties de ta tore ; il vivait séparé de ses frères et de ses parents ; et les trésors qu'il amassait, les meubles précieux , les deniers publics, il se plaisait à en enrichir les compagnons et les pourvoyeurs de ses débauches, les femmes qu'il affectionnait le plus , et les plus chers de ses eunuques. Un seul exemple sufQra à prouver combien il était prodigue et fastueux. Il avait sur le Tigre , pour ses promenades et ses fêtes, cinq haraha , dont la construction avait coûté des sommes attestant son extravagance (Intana atraetttrx impendia). De ces cinq navires, l'un représentait un Lion ,
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bronze poli , sur une quatrième un taureau furieux , avec des cornes dorées. Ces figures terribles , jointes au reflet éblouissant des boucliers des soldats , et de leurs armes qui étaient polies, répandaient la terreur dans Tàme de celui qui les regardait. » (Voir aussi les navires brodés de la tapisserie de Bayeux.)
Tous les dragons n*étaient pas de la même grandeur, comme tous les navires n étaient pas dragons. Sturlaeson , cité par Ihre et par Torfée , parle du dragon d*01af Trj^vason comme du géant des vaisseaux Scandinaves. On n*en avait jamais vu de plus grand , de plus beau , de plus imposant , par sa masse et sa décoration ; il était d*une longueur remarquable {langitudinetn insignem ) , large et haut en proportion , et plus grand encore longé tafnen major) que celui que le roi avait ramené d*Halogandie. Celui-ci , dépouillé de l'airain dont il était orné , prit le nom du Petit Dragon , par comparaison avec le Grand Dror gon, fait par le charpentier Thorberg.
Le Grand Dragon avait trente-quatre rames de chaque côté (Torfeus , chap. xxxiii). Si la tradition, qui, au reste , peut bien avoir exagéré un peu , parce que c'est assez le propre de ces rumeurs qui passent de bouche en bouche, de se grossir en courant ; si , dis-je , la tradition est fidèle , ce navire pouvait être long comme les grandes galères du seizième siècle, dont
Tautre un Éléphant, le troisième un Aigle, le quatrième un Serpent
(je prie de remarquer le serpent d'Amin à propos des drakars et des snekkars Scandinaves) , enfin le cinquième un Clieval. »
Abu-Navas Hasan , célèbre poète, dit Abulfedah , qui mourut trois ans avant Amin, parlant de ces bâtiments de plaisance, s'exprime ainsi : « Dieu complaisant soumit à Amin des Juments qu'il n'avait pas soumises « même à SalomonI En effet, quand la cavalerie de celui-ci galope sur le « continent, lui chevauche sur les eaux, porté par un lion farouche. Ceux « qui t'admirent, 6 Amin , sur un tel coursier , combien ne t'admireraient- « ils pas davantage s'ils te voyaient emporté par cet aigle rapide, qui menace « de son bec, et qui , à l'aide de ses ailes déployées , divise sans se lasser la « masse résistante des eaux. » La dernière phrase du traducteur latin est assurément bien meilleure, plus expressive, et surtout plus capable que la mienne de faire comprendre le navire transformé en aigle ; la voici : « AquUa impetuosa iUa, rostrata^ tUrinque alit instrueta, quibusJugUer « obstanteâ undarum moki dividii. »
MÉMOIRE If** 2. 133
BartoL Crescentio, dans sa Nautica Mediterranea , nous a conservé les dimensions. G*était là un bâtiment d*une assez grande importance ; car les galères à yingt-«ix avirons seulement avaient 58 gouês de longueur, c est-à-dire 130 pieds ^, au rapport de J. Hobier, lauteur du traité : De la constructUm d'une gallaire, Paris, 1622 (voir Mémoire n* 4).
Que les rames des dragons fussent espacées justement comme celles des galères du moyen âge ; que les profondeurs des navires fussent les mêmes , que les longueurs de quilles fussent égales , c*est ce qu'il n*est pas possible d'affirmer ; mais je crois qu'on n'est pas bien loin de la vérité en avançant que le grand dragon d'Olaf et la ducale de Yemse , au temps de S" Yeniero , étaient des vaisseaux de guerre à peu près de la même grandeur. Quant à leurs constructions , je pense qu'elles devaient différer beaucoup. Les dragons étaient faits pour résister à une mer plus difficile , plus rude que la Méditerranée , et il leur fallait des flancs plus larges , de plus larges épaules , une croupe plus vaste pour prendre une assiette solide sur Teau. Quelque idée qu'on ait des Normands , qui n'avaient peut-être pas oublié tout à fait les traditions des navires suioniens , mentionnés par Tacite , il faut dire que si leurs vaisseaux n'avaient pas été bien conformés pour le service qu'ils avaient à rendre , ils n'auraient pu réussir dans des entreprises aussi hasardeuses que celles dont on a conservé le souvenir.
Sans doute , il n'y a pas de comparaison à établir entre l'art grossier de Thorberg , qui fit , à la satisfaction du roi Olaf , le Grand Dragon , si célébré par les Scaides , et celui de l'ingénieur Sané, qui composa le charmant vaisseau de 74 canons, dont je ne sais pas si les beaux vaisseaux plus modernes sont un bien véritable perfectionnement ; mais ce ne devait pas être une pratique si misérable que celle-là ! L'art n'avait ni la grâce , ni la noble simplicité des formes qu'il sait allier aujourd'hui à des exigences sans la satisfaction desquelles le vaisseau évoluerait mal , serait une mauvaise machine de guerre , et un logement incommode pour les gens de mer ; mais il ne faut pas croire qa*il fût tout à fait barbare. La nécessité avait dû l'amener à de certains perfectionnements. Deé nations de pirates , dont la vie presque entière se passait sur des. bois flottants, avaient
134 ARCHÉOLOGIE NAYAXE.
certainement cherché à rendre le meillenr possible cette maison qu* ils ne quittaient guère , ce cheval qui les portait rapidement d'un point d*une côte à un autre , ce poisson , avec lequel ils traversaient la mer dlrlande , et parcouraient tout Tocéan Scandinave.
On a dit que les vaisseaux normands n'étaient que de faibles barques {*) ! je ne crois pas cela. Le dragon dOlaf n'était pas une faible barque ; c'était quelque chose de plus qu'une barque que ce navire peut-être comparable à une galère de vingt-six avirons ! Bagnar-Lodbrog , après et avant tant d'autres , fit la course pendant trente ans avec des navires trè»-petits , des bateaux légers ; mais , pour la bataille de Bravalla , étaient-ce des barques seulement qui avaient porté le char du vieux roi Harald et les chevaux des deux armées ? Il faut des navires d'une certaine grandeur pour porter des chevaux , et avec eux des gens d'armes ! A la vérité , je sais que le nombre peut faire une sorte de compensation à la grandeur, et que les deux mille cinquante navires qui, selon les Scaldes, furent menés par le Suédois Sigurd- Ring à la journée de Bravalla , pouvaient transporter plus de deux mille chevaux , en supposant ces navires grands seulement comme les petits chasse-marées bretons ou les bateaux-bœufs de la Méditerranée.
Que les petits navires fussent plus en usage que les grands , je
(*) n Jusqu'au huitième siècle, dit Lingard (Histoire cT Angleterre) , les rois de mer bornèrent leurs déprédations aux mers du Nord ; mais ils entendirent parler des riches provinces du Sud , et le succès de leurs premières entreprises les engagea dans des expéditions plus éloignées et plus importantes. Plusieurs chefs s'associèrent sous la bannière d'un capitaine
renommé et expérimenté Leurs premières attaques furent dirigées
contre les fies britanniques ; ensuite ils ravagèrent les côtes de France et d'Espagne ; et enfin ils traversèrent le détroit qui sépare l'Europe de l'Afrique, et apprirent aux habitants des côtes de la Méditerranée à trembler au nom des Danois et des Tïormands. » Supposera-t-on que les Normands faisaient ces longs voyages et traversaient le golfe de Gascogne avec de petites barques? Je ne puis le croire , quant à moi ; et je suis convaincu que , longtemps avant le grand vaisseau d'Olaf , les peuples navigateurs du Nord eurent des navires forts et vastes pour leurs expéditions de pirates et de conquérants. (Voir, à ce sujet , t. II, Mémoire n« 8, aux mots: cofons, clasy vaisseaux éperonnés.)
le pense. Le pirate avait besoin d'aller toucher à terre , et des bâtiments un peu profonds étaient toujours obligés de mouiller , un peu au large , ou bien ils risquaient de s'échouer, comme il arriva aux deux grands vaisseaux que Ragnar , malgré les conseils de sa femme Aslanga , fit construire quand il ne trouva plus ses bateaux assez nobles , assez imposants , ou assez capables du butin qu*il espérait faire. Us échouèrent , et se brisèrent sur des bas-fonds (M. A. Thierry, Hist. de la œnquêle , T' vol., pag. 131 ); ce qui prouve que Bagnar, habile à mener une barque , ne savait pas conduire un navire d'une certaine grandeur, et qu'il eut tort de ne pas croire aux pressentiments prophétiques d' Aslanga. Mais cela prouve aussi que les Danois ne faisaient pas seulement des bateaux , et qu'ils construisaient quelquefois des vaisseaux importants. Les barques Scandinaves firent de grandes expéditions sur les côtes ; ce n'est pas nous qui pouvons en être surpris : n avons-nous pas vu nos corsaires montés sur des péniches et de petits lougres , être aussi hasardeux , aller enlever des navires mouillés sous le canon des Anglais, ou , avec leurs frêles embarcations , assez faiblement armées, courir au large, attaquer de grands navires et les prendre à Fabordage ? Gela veut-il dire que nos corsaires ne se sont jamais servis que de bateaux , de lougres , de faibles péniches ? Non, assurément.
Les Scandinaves avaient donc de grands et de petits navires , des drakàrs et des holkers , selon l'entreprise qu'ils voulaient mener à fin. Nous avions , pour la conquête d'Alger (1 830), des vaisseaux de ligne et des chalands , des frégates et des bateauxbœufs. Les navires du commerce et les bâtiments de guerre portèrent l'armée, l'artillerie, les vivres, les chevaux; les chalands , les bateaux , les canots mirent à terre le matériel et les hommes. Ainsi agirent , sans doute , les Normands , en 845, quand ils vinrent, avec cent vingt navires, selon l'expression de la Chronologia anschariana , pour remonter la Seine jusqu'à Paris , dévastant tout sur les deux rives , de l'embouchure du fleuve à la Lotida Parisiorum. Leurs plus grands vaisseaux restèrent sans doute dans les eaux de Harfleur ou de Bouen , et leurs bateaux , avec des navires d'une certaine grandeur , remontèrent le fleuve. Quand Guillaume eut résolu de se ren-
AHCHEOL061C NAVALE.
dre maître de l'Angleterre, prit-il des bateaux de rivière pour traverser la Manche, emporter ormes, chevaux, hommes et vivres ? Mon ; il fit ce que la raison loi prescrivait : il fit cons- . truire dans les ports de mer des navires importants , et puii des barques et des bateaux ; nous en avons pour garant te poète nonnand Wace, qui tenait ces détails de son père, comme il le dit dans le Roman de itou :
Mais jo oï dire à moD père.
Bien m'en sovint, mais varlrt bn (quoique je fusse enfant)
Kesescenz nés, quatre moins furent (700 moins 4),
Ke net, ke baUU, ke etqueU (navim, bateaux, esquifs],
A porter armes é hameis.
Les esquifs , les bateaux furent embarqués , sans doute , dans les ne& , afin que la fort« navie seule eût à lutter contre la mer. De toute cette flotte , il n'y eut que deux navires de perdus, peut-être parce qu'ils avaient été trop chai^. Or, c'étaient deux tufs, et non deux batelt ; le rimeur le dit expressément :
Ni out ke dui nés perillies
Ne sai s'el furent trop cliargies.
n lUTire nonnand do onziènK aiède , d'sprèe I* tapiucrie de BafMi et Im iDdlr«t)oii> IcthoiqDM puisées dan« le Botnan de Rtm et itHtanan de Bnd, pobOM d« Wicv).
Ces nefe , toutefois , étaient à fond plat et tiraient peu d*eau ; car Wace , après avoir dit :
Li nés sunt à un port turoées ;
Tûtes sunt ensemble arivées (mises près du rivage).
Tûtes sunt ensemble acostées (mises côte à cdte) ,
Tûtes sunt ensemble aanchrées (mouillées à la fois)
Et tûtes ensemble assechièrent (restèrent à sec à la marée basse),
raconte que Guillanme, pour que les timides ne pussent retourner, en Normandie et fussent contraints par la nécessité de prendre part au combat qui allait se livrer , sans doute terrible et fiital à plus d*un , ordonna aux mariniers :
Ke li nés fussent despéeies (dépecées),
A terre traites et percies (tirées à terre et percées , sabordées).
Mais faut-il conclure de ce qu'on tirait ces nefs à terre, qu'elles avaient sur les mers l'importance de petits bateaux ? Assurément, non. Dans la Méditerranée on voit, debout sur le rivage , et appuyés sur leurs béquilles , des navires d'un tonnage assez considérable, et l'on sait qu'au moyen âge on put tirer à terre , avec des rouleaux , des bâtiments d'une grandeur qui n*avait rien de conmiun avec celle des barques chétives que l'on veut être les vaisseaux des Normands. On monte maintenant , de la mer où ils flottaient , sur les chantiers , des vaisseaux de tous les rangs, pour les radouber; si les Normands n'avaient pas les moyens mécaniques simples et puissants qui font glisser sur une cale inclinée des masses aussi pesantes , ils avaient des rouleaux , des cordes , des bras nerveux , et leurs navires étaient d'un volume et d'un poids qui , malgré leur grandeur, ne devaient pas opposer une bien longue résistance à des efforts éneii^ques appliqués par des hommes intelligents.
Avec le drakar , les Scandinaves avaient le snekkar (vaisseau serpent; Kar-snog, en danois moderne). Ihre n'a pas pour le snekkar une définition précise comme pour le dragon ; il dit tout simplement : « Espèce de navire , dont il est fait souvent mention dans les écrivains du moyen âge. » Le snekkar^ bâtiment
dra est brève et qu'elle blesserait la mesure du vers ? Mais Abbou n*y regarde pas de bien près quand il s'agit de quantité ; ne le voyons-nous pas terminer deux vers par respanditP II aurait fiiit dra long , comme il avait fait res bref ; au neuvième siècle , on n'était pas trop délicat sur l'harmonie et le rhythme ; la versification du chantre de Paris assiégé en est une preuve assez claire. Je pense donc qu'il faut restituer , au texte d' Abbon , draœnes ; je pense aussi qu'il ne faut attacher aucune importance à la définition d'Isidore , parce qu'elle ne s'appuie sur aucun texte précis ; je pense enfin qu'il n'y a jamais eu de durcons , parce qu'on n'en voit de trace ni chez les auteurs de l'antiquité , ni diez Constantin Porphyrogénète , ni dbez Lazare Baîf , Jean Scheffer , Godescal Stewech , et d'autres , qui ont traité fort savamment de la marine des anciens. Quant à l'objection qu'on pourrait faire en faveur des durcones d' Abbon , que peut-être en effet il y avait une espèce de navire normand appelé Durcon , au neuvième siècle , je répondrai que les sagas qui ont conservé les noms des drakars , des snekkars et des holkers , auraient probablement gardé aussi celui de ces durcons ^ qui ont échappé à Teugstrœm , l'auteur d'une dissertation sur les navires suédois des temps anciens , comme à tous les patients érudits qui se sont occupés de la question avec tant d'intelligence : Saxo , Torféus , Mallet, Holberg, MM. Depping et Augustin Thierry. Le glossateur , qui , en interligne du manuscrit de la Lutecia Parisiorum obsessa^ n? 1633 , bibl. roy. , écrivit des interprétations que M. Taranne , le dernier éditeur et traducteur d* Abbon, croit du dixième siècle , mit : naves au-dessus de durcones ( vers 1 23 du i*"" livre ) , et, sur naves ( vers 29 ), il reporta le durcones qu'il avait vu ailleurs , et il ajouta : naviculas^ pour établir son opinion sur ces navires. Eh bien, évidemment le glossateur se trompa ; les juniores quamplures naves , appelés barcas , sont des navires petits comme il en faut pour toute descente , à la suite d'une flotte de gros vaisseaux ; et les durcones^ que les Danois rejoigneÊit mourants , après une attaque dangereuse contre la tour , sont leurs vaisseaux les plus importants , ceux qu'au commencement du poëme , Abbon appelle aerias (s'élevant dans l'air). Je n'en veux pour preuve que les vers :
Duke quitus flamen dané spirantibus aiunt, etc.
MEMOIRE If" 2. 141
Certainement ce n*était pas dans des nacelles (naticulas) que les femmes danoises étaient établies , mais dans les plus grands navires , où U y avait de l'espace pour elles et leurs enfants. Or , ces navires , c'étaient les durcones dont parle Abbon , immédiatement avant dulce quUms.... Et maintenant, que ces grands navires fussent des dragons , je n'en doute point , malgré l'autorité d'Isidore , de Papias , et celle de du Gange , qui appelle les dnrcons « des navires de rivière {navigia fluviatilia). » Les navires qui viennent de l'Inde dans la Tamise ou à Bordeaux sont-ils donc des bateaux de rivière ?
« Toujours et partout , dit J . Strutt , les vaisseaux des Normands sont semblables par l'avant et par l'arrière;» en effet, tes navires qu'il grave d'après les manuscrits et qu'il donne dans ses planches 32 et 64 , ont la proue et la poupe à peu près paiement laides à la flottaison ; ils sont assis sur l'eau comme le canard , le cygne , et les autres gros oiseaux aquatiques , dont la conformation dut être prise pour modèle par les premiers navigateurs de tous les pays. Les navires d'Harold et de Guillaume, qu'on voit sur la tapisserie de Bayeux, ont aussi l'arrière semblable à l'avant , assez large , rond , et se liant à des côtés bombés qui ont , comme nous disons aujourd'hui , de la rentrée. Dans quelques manuscrits de Froissard, notamment dans celui que possède la bibliothèque du roi, et qui est si connu par ses belles vignettes. ( n® 8320), on voit les vaisseaux ronds devant , ronds derrière , et continuant cette tradition des laides flancs qui se rétr^issaient un peu en haut. Aujourd'hui encore, les galiotes de Hollande, les hourques , les bâtiments que la Suède expédie chargés de boÎB, ont l'arrière à peu près pareil à l'avant , une large assiette et un fond presque plat. En eux , je reconnais leurs ancêtres , les dragons et les serpents , qui étaient un peu moins laides peut-être, et plus légers, parce qu'ils avaient besoin d'être rapides et d'évoluer facilement à la voile et à l'aviron.
Quelques navires de guerre avaient , sur la poupe, des châteaux, supportés par une charpente dont Strutt donne la figure, planche 32. Ges châteaux étaient des plates-formes crénelées, où se plaçaient des archers et des frondeurs ; ils s'appelaient Kasial^ selon M. Depping. La poupe avait pris le nom de la forteresse , en suédois Skanis , Schanze ail. et Schantsi flamand.
■ AHCHtOLOGIE NAVALE.
(NtTire acculillé, d'après J. Stnilt.)
D'antres vaisseaux avaient des ceintures de fer , terminées à l'avant par un éperon ; Strutt en a donné un d'après un monnmeot antique. J'ai déjà mentionné, p. 139, celui dont parle Torfée.etquis'appelaitJorntordon (garni de fer?). Quelquefois
(NkTire garni d'one Minhire de fer, d'aprèt J. Sinill.)
c'était d'airain qu'on les garnissait ; témoin ce paçs^e de Torfée, chap. xxxf II : • On appela le Petit Dragon , celui que le roi Olaf avait ramené et qu'on avait dégarni de son airain ( qttœ rondo adempla eral). Des boucliers, rangés sur l'un et l'autre bord, faisaient un rempart aux rameurs et aux combattants ; c'est ce que plus tard on appela en France la pavesade ou garniture de pavois (boucliers ) ; c'est ce qui est devenu le bastingage quand les boucliers ont cessé d'être au nombre des armes de guerre. On voit plusieurs navires des Normands ainsi p»vesés , dans la tapisserie de Bayeux , ce monument naïf , si digne d'être étudié , mais auquel il ne faut cependant pas croire aveoglément. Les Scandinaves devaient -ils k d'anciens rapports avec les bâtiments de guerre romains , ceux de César , par exemple, l'habitude de se paveser? Je l'igntve ; au reste, c'était une pensée si naturelle , qu'elle dut venir en màne temps
aux combattants da Nord et du Midi j aussitôt qu'ils eurent adopté le bouclier comme rempart portatif.
Les œuvres mortes de la proue et de la poupe, relevées comme je l'ai dit, étaient terminées dams les navires de guerre par des figures. J'ai cité l'Éloge de la reine Emma ( reginœ Emtnœ Eneomium , page 66) ; je puis citer maintenant la vie d'Elfège dans VAnglia ioera, tome II, p. 1 46, où il est parlé du vaisseau du roi Kanut , garni à sa proue de dragons dorés (aureis rostrata draconibuà). Waoe, décrivant le vaisseau de Guillaume le Conquérant, dit:
Sor lî chief de la nef devant (Le marinier apelent brani) Ont de cuivre fet un enfant Saëte et arc tendu portant, etc.
Cette figure d'un petit sagittaire remplaçait , sur le vaisseau de Guillaume, les dragons de Kanut; c'est qu'en 1066 les navires normands ne s'appelaient plus drakar ni snekkar ; s'ils avaient gardé ces noms antiques Wace nous l'aurait certainement dit , lui qui prend le soin de nous avertir que les marins du douzième siècle appelaient brant le sommet de l'avant du navire où se plaçait la figure. La tapisserie de Bayeux a mis l'enfant de cuivre à la poupe, quand "Wace le montre à la proue. Je crois que Wace a raison contre la princesse Mathilde ; il était tout naturel que ce génie menaçant, prêt à frapper avec sa flèche la terre anglaise où l'on allait descendre ,
(Kî kel part que la nef ooreit) Semblant de traire avant faiseit) ,
fût assis sur l'avant , et non sur l'arrière du vaisseau. . Il serait difficile de dire quelles étaient les dispositions intérieures des navires Scandinaves ; probablement les plus petits n'étaient point pontés , et avaient , comme nos canots et nos chaloupes , un petit tiUac devant pour l'abordage , des bancs pour les rameurs , et un certain espace derrière pour les guerriers, le pilote, le chef et les provisions. Le butin se mettait dams le fond avec les captifs qui n'y restaient pas longtemps. Les plus grands vaisseaux avaient sans doute un pont comme
les galères , et sous ce pont une cale partagée , suivant les besoins y en chambres , en magasins, en écuries pour les chevaux . n 7 a grande apparence que des navires somptueux comme ceux dont parlent les chroniques , avaient quelques chambres ornées et disposées à la manière des logements à terre , surtout quand le roi de mer emmenait sa femme ou ses fenunes. La reine Thyra, qui se trouvait à bord d'un vaisseau au combat dont parie Torfée, chap. xlvii, avait certainement un lieu retiré où elle pût mettre sa dignité et sa pudeur à l'abri des regards du vriking et du soldat. L'historien dit qu'après la bataille , quand on eut débarrassé le navire des cadavres qui l'encombraient , la reine fut conduite sur le pont où elle s'assit à côté du comte {regina Thyra ex inferiaribus partibus deducta).
Il 7 avait une partie du navire qui s'appelait [yrir, celle qui était comprise de l'avant au milieu ( in loco ante mediam navem (fyrirum) durante bello et deinceps jacuit); c'est de Yigi, le chien du roi, que Torfée parle ainsi, chap. xlvii. Les parties qui avoisinaient la proue se nommaient ser^ mot dont la signification m'est inconnue, et que je lis dans le chap. xliii de Torfée {nos certe, qui proram partesque ei proximas (ser vocant)tenemu8. Le ser était probablement ce que nous nommons le gaillard d'avant , ce qu'on appelait le château de proue au quatorzième siècle , et les deux bords voisins du château.
Luxe. Le roi Kanut qui, au dire d'Éricus Olaus ( livre second), avait un dragon d'une grandeur prodigieuse ( tnagnitudinis adr fittrandœ), parait ses vaisseaux de figures de métal d'argent et d'or {Encomium d'Emma). Torfée parle, chap. xlii, d'un dragon tout brillant d'or , d'une grandeur incomparable , appartenant à un roi dont tout le monde exaltait la magnificence. Il décrit ensuite le dernier de quatre vaisseaux , « qui avait l'air d'être d*OT{velut aurea), éclatant des ra7ons splendides du soleil dont il répercutait la lumière par tout l'océan. » Godwin, dit Guillaume de Halmesbur7 , donna au roi Harde Kanut an vaisseau orné de métal doré. Un autre chef était encore ^las extravagant dans les dépenses qu'il faisait pour ses vaisseaux, qui avaient, selon Saxo, liv. vi, des voiles dorées hissées à des mâts dorés aussi , avec des cordages de pourpre.
Une des choses qui paraissent avoir surtout distingué les vaisseaux des navigateurs riches et puissants, c*est la tête, ce chief de la nef devant^ qu on appelait peut-être brant {brandy flamme ; Ihre, Gloss. suiogoth.) à cause de Téclat de la figure dorée ou attentée qui brillait à la proue. Le Grand Dragon d'Olaf était surtout remarquable par sa tête {capite) (Torfée, chap. xxxiii). « Entre trois grands vaisseaux qui approchaient , un se faisait remarquer par sa tête (tcna, capite insignis) (Torf . chap. xlhi). Ils ont plusieurs grands vaisseaux , et parmi ceux-là quelquesuns ornés de têtes {capitibus prœditas),.. Quatre grands vaisseaux apparurent , et au milieu d*eux , un se distinguait par sa tête de dragon {draconis capite eminebat) » (Torf. chap. xlii). On distinguait les vaisseaux à chefs (portant figures) de ceux qui avaient le brant nu et sans effigie. « Le cinquième vaisseau était beaucoup plus grand que les autres , mais n avait point d*effigie à son chef («cd sine effigiato capite) (Torf. chap. xlii). Ceci , pour le dire en passant, prouve que les grands vaisseaux seuls portaient des figures à leur cap ; en effet, on n en voit point aux petits navires gravés chez Strutt. Les plus importants , entre ceux de la tapisserie de Bayeux, en sont décorés. Les belles sculptures , les ornements éclatants étaient l'attribut des commandants , et cela est resté dans les marines jusqu a la fin du dix-huitième siècle. Aujourd'hui, extérieurement, tous les vaisseaux se ressemblent à peu près par la décoration ; une peinture noire et blanche les recouvre tous également : c'est plus militaire, dit-on, plus simple, plus grave et moins coûteux ; mais c'est une chose de mode qui passera comme tout ce qui est de mode.
Gouvernail. Les petits navires de Strutt ont à l'arrière , de côté et adroite, une pelle, un aviron à manche de béquille, ou helm (timon), qui leur sert de gouvernail. (Voy. Mémoire sur les principaux passages maritimes de quelques poètes français des douzième et treizième siècles, n^ 3). Les vaisseaux de la tapisserie de Bayeux, et ceux de quelques-uns des sceaux maritimes que j'ai mentionnés ailleurs (Rapport au ministre , p. 41, et Mémoire n** 7), se gouvernent de même. La manœuvre de ces gouvernails, qui, de l'antiquité où nous les trouvons, se sont perpétués jusqu'à nous, et se montrent encore au côté, vers l. 10
(GouTcrnùl de la nankella de Giotio) (*).
l'arrière , des burehii de Vérone, est fort bien indiquée dans ces vers d'un passage du Itoman de Brut , que j'expliquerai dans le Mémoire ti" 3 :
Aval le bel si curt senestre (Ae/m, timon (anglais), EnsuB le bel pur curt à destre.
Mature. Les navires Scandinaves n'avaient qu'un màt; c'est bien démontré par les monuments que rapporte Stnitt , et par la tapisserie de Bayeux, quoique Lancelot , copié par tout le monde, ait écrit dans sa savante Interprétation du poème historique, brodé, dit-on, par Mathilde : * On voit un vaisseau sans voiles et dont on abat les mâts. » Ce vaisseau n'a évidemment qu'un màt , comme tous les navires ; et Lancelot n'a pas distingué ie màt, des haubans qiù s'abaissent en même temps. Cette mâture simple, composée d'un arbre ou màt , fut longtemps eu usage dans les marines du Nord ; les miniotures des Chroniques d'Angleterre, manuscrit n" 6761 de la bibliothèque royale, et celles de Froissard , n" 8320 , en font foi , aussi bien que tes sceaux d'Yarmouth, Sandwich, Dunwich, Douvres et Dam.
('*) J'aurais pu choisir dans les monuments une autre représentation de gOUTernail que celle-ci; mais j'ai donné la préférence h celle qu'exécuta, en 1396, à Rome, un peintre justement délèbre, parce que je la regarde comme une des plus certaines. Voir au reste sur le gouvernail dec6té, les Hémoires n°* 3, 5 et 7, les sceaux de Yarmouth, Dunwich, Niewport, Douvres, et celui de Sandwich, plus loin, pag. I&3.
MEMOIRE iV 2. 1 i7
Wace , parlant du navire de Guillaume le Gonquéraut , dit :
Une lanterne Gt H dus (le duc)
Mettre en sa nef el mast desus (au sommet du mât de sa nef).
L*art. 9 des Rooles d'Oleron dit : « Il avient que le meistre d'une neef coupe son mast par force de tempête.» L'art . 32 du Droit maritime de Wisby , prévoyant le même cas, dit : « Houwei {haveUf allemand moderne) den mast — coupe le mât. » Il n'est pas besoin d'insister davantage sur un point aussi évident. Aussitôt qu'un navire avait abordé un quai , une terre , il abattait son mât : témoin le vaisseau de la tapisserie de Bayeux qui porte Harold , celui qui démâte pendant que débarquent les chevaux qu'il a apportés , et tous ceux qui sont déjà aux rivages, vides de leurs passagers.
Gréemei^t. Le gréement était simple conune la mâture; quatre ou six haubans (^) de côté, un étai devant, un étai derrière, simple ou double , étaient probablement tout ce qui composait le système d'appui du mât. L'étai de l'avant et celui de l'arrière , établis contre le tangage , comme les haubans contre le roulis , sont très-visibles dans les navires donnés par Strutt, dans ceux des sceaux maritimes cités plus haut, et dans ceux de la tapisserie de Bayeux. La maladresse des artistes, très^peu habiles alors à rendre les effets de la perspective , a induit Strutt dans une étrange erreur, quand , parlant des ships du temps de Richard II, pour les comparer à ceux des Normands d'une époque antérieure , il dit : « Les haubans du large sailing ship sont placés et roidis sur les côtés du vaisseau, tandis que ceux de la précédente époque , partant de la tète du mât , vont à l'avant et à la poupe.» II suffit d'examiner avec un peu d'attention les navires des planches 32 et 64 que Strutt a copiés sur les manuscrits, et ceux que la princesse Mathilde a peints à l'aiguille, — plaçant quelquefois le point d'attache supérieur des haubans sur la vergue, et non à la tète du mât , et ne tenant pas compte de la perspective, ou ne sachant trop que faire de ces cordages
(♦) Dune vaissiés ancres lever,
Estrens traire, liobens fermer.
(RoMAiv DE Brut. Voyez Mémoire n* 3.)
148 ARCHEOLOGIE KAVALE.
dont il lui était bien permis d'ignorer la fonction , — pour voir que Tobservation de Strutt est sans fondement , et que , si savant qu'il fût sur d autres questions, il ne l'était guère sur les conditions d'un gréement de navire. Les miniaturistes et la brodeuse royale avaient vu des cordages soutenant le mât, une vergue portant la voile, et, embarrassés d'ajuster cela selon les règles de l'art naval , qu'ils ne connaissaient point , ils exprimèrent par des à peu près ces détails auxquels je viens de rendre leur place véritable (Voir ci -dessus, page 136, la restitution que j'ai faite d'un des navires de la tapisserie de Bayeux). La plupart des artistes de l'antiquité et des temps modernes ont agi de même ; c'est ce qui rend les monuments sidifr ficiles à interpréter pour les marins, et si dangereux pour les savants qui ne connaissent pas la marine. J'ai parlé, plus haut, de vaisseaux ayant leurs voiles soutenues par des cordages de pourpre {purpureis restibitë); les navires qui n'avaient pas l'honneur de porter des rois avaient un gréement de cuir tressé (M. Depping, d'après la relation du norvégien Other). C'était peut-être , au reste , la peau des phoques péchés sur la côte de Norvège qu'Ingellus faisait teindre en rouge, après les avoir fait travailler pour les employer en haubans, en étais et en drisses. Le cuir tressé est d'un si bon usage pour les manœuvres qui demandent une grande solidité, qu'aujourd'hui la drosse du gouvernail , cette corde si importante qui s'enroule sur la roue pour mouvoir le gouvernail , dont elle sollicite la barre à droite et à gauche , est un grelin de cuir.
Girouette, à la tète du mât, comme ornement et comme indicateur du vent , les hommes du Nord plaçaient une girouette. On la voit au navire que Strutt appelle a Royal ship, pi. 32, à plusieurs de ceux que la princesse Mathilde représenta sur la tapisserie de Bayeux , et à tous les mâts des bâtiments gravés sur les sceaux maritimes d'Angleterre. Wace, qui heureusement abonde en détails minutieux, raconte que, sur le mât du vaisseau de Guillaume ,
Une wire-wire dorée
Ont de cuivre en sommet levée.
Et cette wire-vrire , pourrait-ce être autre chose qu'une vire-
vire ou gire-gire,- ou girouette? (de gyrare^ qui nous a douné aussi aviron , girone (italien) , ciron (vénitien) : ad gyrandum , pour tourner, ancien devoir de Taviron qui était gouvernail de côté),
YoiLURE. Les navires Scandinaves n'avaient qu'une seule voile; les monuments les plus croyables l'attestent, et cela est évident par l'inspection de la tapisserie de Bayeux , des sceaux maritimes et des Antiquités de Strutt. Cependant, M. A. Thierry dit : « En trois jours de traversée par le vent d'est , les flottes de barques à deux voiles des Danois et des Norvégiens arrivaient au sud de la Bretagne, » Et ce savant écrivain s'appuie sur un passage des Scriptores rerum Danicarutn, ainsi conçu : iliaque mille navibus armatis Kunutus OcMnum transilivit Brilannicumfper quem^ sicut Dani referunU a Dania in Angliam, flanttbus euris^ tridtio velapanduntur. » J'avoue que dans : vêla panduntur il m'est impossible de voir pour chaque navire deiuc ou plusieurs voiles; j'y reconnais les voiles des mille bâtiments de Kanut, mais pas autre chose. Quand Torfée, chap. xliii de son Hîst. Norveg. , dit que « Thorkell Dyrdill , le capitaine de la trane , ayant vu le comte Sigvald s'approcher d'une ile , après avoir serré ses voiles { col/ectis velis) , alla le rejoindre à l'aviron avec les capitaines des autres navires , lui - même ayant fait amener ses voiles (suis deduciis)^ » il n'entend point par là que Sigvald et Thorkell avaient des navires à plusieurs voiles, mais il signale la manœuvre des vaisseaux que conunandaient chacun de ces deux chefs , qui , en effet , dans la flotte étaient ce que nous appelons aujourd'hui commandants de divisions , ayant un groupe , une escadre de bâtiments sous leurs ordres. Ije récit de Torfée ne laisse aucun doute à cet égard (*). — Les voUes des navires appartenant aux chefs, aux rois de mer, aux pirates illustres et riches, n'étaient pas un simple tissu de toile, ou un simple assemblage de peaux amincies , elles étaient quelquefois couvertes d'or comme celles d'Ingell , ou de peines) Ajoutons que dans le treizième livre de Saxo, on trouve cette phrase : « Les Sclavons oe pouvant pas lutter avec leurs raines contre la fureur des ondes, et ayant voulu se confier à leur voile {veloque sibi considère velknt) , leurs navires furent renversés par la violence de lu tempête, et ils se noyèrent {eversis navigiis mergebanfur).
tures et de couleurs variées. «Ce n'est pas le vaisseau du roi, dit Torfée, chap. xliii^ car celui-ci, pour l'avoir vu souvent, je le reconnais à sa voile de plusieurs couleurs (veto discolori).» On remarquera qu'il y a vélo et non velis. Dans les langues du Nord, stafat segel signifiait une voile couverte de dessins coloriés, et bastofud segel j une voile portant des dessins bleus. (Ihre, Gloss. suiogoth). Harold, roi de Norvège, avait donné au roi Athelstan un vaisseau dont la voile était de pourpre (Guillaume de Malmesb). Sur leurs voiles, les chefs Scandinaves faisaient peindre des emblèmes qu'ils adoptaient comme armoiries. On voit dans Strutt trois lions sur les voiles normandes. (Voir, Mémoire n° 1 , p. 48 , ce qui regarde les voiles coloriées des naA-ires égyptiens. Voir aussi les sceaux des amiraux d'Angleterre , la gravure représentant l'embarquement de Henri VIll se rendant au camp du Drap d'or, etc.)
La voile était carrée , attachée à une vergue , garnie d'écoutes à ses angles inférieurs (les points), et gouvernée par deux bras qui s'amarraient à l'arrière ; cela est évident. Si la tapisserie de Bayeux et les planches de Strutt ne montrent point de bras, le sceau de Douvres ne laisse pas de doute sur l'ancienne et nécessaire application de ce cordage à la vergue.
La voile se repliait vers la vergue par des cargues ( voir Mémoire n® 3 , au mot Gardinge) ; quelques-unes des maladroites lignes de la princesse Mathilde se rapportent assez aux cargues, pour qu'on puisse affirmer qu'en effet ces cordages indispensables ne manquaient pas à l'appareil de la voile normande, il est bien entendu que la vergue avait une drisse , passant à la tète du màt dans un trou ou dans un clan garni d'un rouet.
Je ne sais si , aux premières époques de leur navigation , les hommes du Nord avaient appliqué la bouline à la voile pour la mieux orienter; mais je trouve ce cordage nommé dans le Roman de Brut :
Buelines sachent et halent.
Dans les vignettes du Froissard manuscrit de la bibl. roy. , n** 8320 , je ne trouve pas d'apparence de boulines , quoiqu'au douzième siècle, comme je viens de le faire remarquer, elles
fussent en usage ; mais j'y vois des bras avec poulies , ce qui est déjà un perfectionnement considérable et une preuve que la vergue était grosse et sa manœuvre difficile et fatigante ; je vois une drisse de voile avec Yitaque, manœuvre qui datait au moins du douzième siècle , puisque je lis dans le Roman de Brut :
Hutagues laschent , trefs avalent.
y y vois encore les haubans garnis d'enfléchures , et la voile garnie de bandes de ris(*). Aux extrémités des vergues sont des crochets, espèces de grappins pour l'abordage, ou de faucilles pour couper les gréements de l'ennemi.
Étendard. Jean Loccen, dans ses Antiquitatum Sveo-Gothicarum libri très , dit que , chez les Goths, le dragon était l'étendard de guerre, et l'agneau celui de la paix. Au onzième siècle, les Danois avaient un étendard sacré, ouvrage enchanté des trois sœurs du roi Sven, brodé par elles en une nuit, sur lequel se détachait un noir corbeau, le bec ouvert et agitant ses ailes. {Encamium d'Emma, p. 1 70). A bord des navires, les étendards se plaçaient sur le côté droit , si j'en crois ce passage de Torfée, chap. xLrv : « Vexillis autem ad dexteram erectis, les étendards ayant été dressés à droite. > La droite était apparemment déjà le côté noble. Je ne sais si l'étendard était planté sur le bord pendant le combat, mais je vois que Ulf-Buf , qui était prorète (commandant de l'avant) sur le vaisseau du roi , était en même temps porte-enseigne {signiferqufi regius) (Torfée, chap. xliii). Le signifer portait et défendait l'étendard en combattant sur l'avant , qui était son poste , comme on le verra tout à l'heure, page 155.
Ancres. Les ancres des Normands , à peu près faites comme les nôtres, n'avaient pas toutes cette traverse de bois ou de fer qu'on nomme le jas (de jocto, peut-être, parce qu'il établit l'ancre au fond , sur son bec) ; on en voit une sans jas dans la
(*) Au douzième siècle on pouvait prendre deux ou trois ris dans les voiles , ce que démontre ce vers de Wace , dans le Roman de Brut :
A tous ris curent u a treis.
(deux) (trois)
(Voir Mémoire ii° A^
tapisserie'^de Baveux ; elles sont ainsi dans les vignettes du Froissard 8320. Dans le dessin qui précède le roman d*£ustache Le Moine, publié par M. Francisque Michel, on voit une ancre servant de grappin d'abordage (elle est traversée d*unjas); ce qu*on trouve aussi dans le chapitre xliv de Torfée : « Cum roS' tratis ancoris in illas injici, etc. , avec des ancres à bec » . Quelquefois les ancres étaient portées dans le navire même , sur la poupe , ainsi que le montre un navire de Strutt, planche 64 de son recueil. Quelquefois elles pendaient à une verge de fer sortant d'une espèce d'écubier placé à l'arrière du navire , ainsi qu'on peut le remarquer dans les miniatures du Froissard. L'ancre accrochée de cette façon devait blesser le bâtiment à la mer, quand il y avait de la houle , du tangage ou du roulis. Peutêtre on ne la mettait ainsi que lorsqu'on voulait s'embosser, ou qu'on venait de se désembosser. Toujours il y avait des ancres ou une ancre par devant , et les vaisseaux avaient , ou deux écubiers, comme dans les miniatures de la Chronique d\4ngleterre , Ms. de la bibl. roy. , n® 6761 , ou un seul , comme dans quelques-unes de ces miniatures et dans celles du Froissard. Les navires , au moins vers le onzième siècle , avaient plusieurs ancres, témoin ce passage de l'art. 9 des Rooles d'Oleron : « Et ascunes foiz avient que l'en coupast gables et lesse ancres pour sauf ver la neef et les darrées » . Pour les petits navires qui côtoyaient sans cesse le rivage, et pouvaient toujours aller se jeter à terre avec leurs rames , plusieurs ancres étaient à peu près inutiles ; mais elles étaient indispensables pour les vaisseaux tirant beaucoup d'eau , et obligés de mouiller à quelque distance des côtes. Aussitôt que les hommes du Nord construisirent des bâtiments d'une certaine grandeur , ils durent nécessairement munir ces vaisseaux de plusieurs ancres. (Voir sur le grand nombre d'ancres dont on se servait dans la Méditerranée au treizième siècle, Mémoire n* 6).
Armemeict. Les grands navires de guerre ^ oomme nous l'avons vu plus haut , étaient quelquefois armés extérieurement d'une ceinture de fer, d'un éperon, et de bandes de fer ou d airain , qui lui composaient une sorte de cuirasse. Attaquer le vaisseau, le blesser, le briser, le désemparer de son gouvernai], de ses voiles , de ses avirons , lui faire au flanc ou à la proue
^ MÉMOIBE N° 2. 153
un de ces larges trous qui le mettaient en danger de couler bds, telle parait avoir été la tactique des Normands , comme celle des Carthaginois et des Grecs , aussitôt que la marine grandissant transforma le radeau ou le tronc d'arbre creusé en un navire allant porter ou attendre le combat. La chevalerie du moyen âge , quand elle combattait sur terre , ne s'attaquait qu'à l'homme ; elle aurait méprisé quiconque eût cherché à tuer le cheval du guerrier à qui il ne pouvait faire vider l'arçoa avec la lance : l'histoire a conservé le souvenir de la déloyauté de Charles d'Anjou, qui, dans son combat contre Manfred, en 1266, donna ordre à la gendarmerie française de frapper aux chevaux, et dut la victoire à cet ordre félon. (M. Hichelet , But. itFr., tom. II). Sur mer, il n'en fut jamais ainsi. De tous temps on frappa aux vaisseaux pour abattre l'homme ; aussi le vaisseau fut-il renforcé , cuirassé , défendu par des toursautant qu'on le put ; il devint une sorte de place forte Uottaate, bastionnée , pavesée , défendue par des archers , des frondeurs, des soldats armés de lauces , d'épées , de haches , de masses , enfin de toutes les armes qui servaient au camp , en campagne ou dans les villes assiégées. Abbon peint les Danois blessés, revenant
(Sceau de la vlile de Sacdnicli, pria h une charte de 1338. Collect [lepaulis.)
k leurs navires, avant d'avoir pu se 8er\'ir de leurs frondes contre la troupe ennemie :*
.■inté Quàm lapides Jaciant , illamque gravant lapidando.
La fronde parait n^avoir pas toujours été chez les Noroiands un petit sac , tenu par deux cordes égales faisant tourner la pierre et la lançant, une des cordes étant lâchée. Dans la pi. 32 des Antiquités de Strutt , on voit , sur le château d'un navire , des guerriers jetant des pierres ou des balles de plomb (plumbea
mille volant tnala. Abbon) à une tour qu'ils assi^nt par
mer, avec un instrument composé d*un bâton à Textrémité duquel est une petite poche propre à recevoir le projectile. A lavant de ce même navire , on voit un homme attaquant avec un fléau les archers de la tour assiégée. Ordinairement , avec des bâtons garnis d'une poche à leur extrémité, on lançait â Tennemi des vases remplis de cendre fine ou de chaux pilée , qui l'aveuglait ; la vignette du roman d'Eustache le Moine ne laisse aucun doute à cet égard , pas plus que les vers suivants de ce poëme du treizième siècle :
Dont commenchîèrent à ruer Caus bien molue en grands pos K*il dépéchoient à lor hors.
La pourrière molt gran leva :
Che fu chou que plus les gre?a Dont ne se porent plus desfendre ; Car lor oel furent plain de cendre.
Cil estoient desor le vent Ki lor faisoient le forment.
Ordre de bataille. J'ai rapporté, page 138, le curieux passage de Torfée, qui commence au chapitre xliii : de ordinor lione clctësis regiœ ad pugnam; on a vu le vaisseau royal (le grand dragon) au centre ; â l'un de ses côtés la trane , â l'autre le petit dragon , et puis , de chaque côté de ces deux navires , tous les autres , rangés apparemment en ligne droite. Ainsi l'on se battait ^ front , serrés les uns contre les autres pour résister mieux ou pour faire plus de mal par sa masse. Il paraît qu'on attachait les proues de quelques navires ensemble pour former des groupes qui ne se pussent pas désunir, et fussent , dans le combat , connue des villes mouvantes , allant à l'aviron ou à la voile , attaquer les vaisseaux ennemis , ou manœuvrant pour repousser leurs attaques. Cela me semble résulter clairement du
même chapitre de Torfée , où je lis : « ut autem proras , etc. ; « mais , comme on commençait a lier ensemble la proue du pe~ « tit dragon et celle du grand , le roi ordonna à haute voix que « Ton conduisit en avant le navire royal , parce qu*il ne voulait « pas rester le dernier dans une si grande mêlée ; à quoi Ulf- « iluf , prorète et porte-étendard du roi, ohjecta : Si le dragon « est en avant des autres vaisseaux, de toute sa longueur, nous « qui sommes à la proue et dans les lieux qui Favoisinent , nous « serons attaqués de tous les côtés par les ennemis. Le roi ré- " pliqua : Si j*ai voulu que mon dragon fût plus grand que les « autres navires , c'est pour qu'on le vit de loin dans les com- « bats comme dans la navigation » .
Après le premier choc, Tordre de bataille devait être rompu, et , au tir éloigné des flèches , au jet des pierres , succédait Tabordage. Les navires s'accrochaient avec des grappins : « les prorètes et les combattants de Tavant du grand et du petit dragon et de la trane, jetèrent des mains de fer {ferreis manibus injectis) SiU vaisseau du roi Sven. » (Torfée, ch. xliv.) Ce n'est pas tout ; (juand on lançait les grappins , les ancres à bec {rostratœ anchorœ ) , on lançait aussi des poutres liées ensemble avec des crochets de fer {asseres ferreo unco prœfixi ) . Cette espèce de bélier rappelle tout à fait Y assers défini par Yégèce , suspendu à la tète du mât , ferré des deux bouts , se balançant à droite et à gauche, et fait autant pour ouvrir le vaisseau par les coups qu'il lui portait , que pour lui tuer beaucoup de monde : Torfée l'appelle staf-nliar, Ihre , n'ayant point donné la signification de ce terme spécial , je me hasarde à le traduire en le décomposant. Staf, en anglo-saxon , voulait dire : bâton , lia signifiait : faux , en irlandais ; il me semble que cette poutre suspendue , agissant sur le navire pour renverser, faucher tout ce qu'elle trouvait, pouvait bien être appelée le bàton-faux.
Navigation. La connaissance des vents régnants dans les parages qu'ils fréquentaient , l'observation des courants , des marées , et celle des astres , quand ils devaient perdre de vue une c6te qu'ils ne quittèrent d'abord pas du tout , et dont ils s'éloignèrent ensuite un peu , une pratique habile du pilotage , cette prudence qu'ils savaient allier à l'audace , tels étaient , pour les hommes du Nord, les éléments de l'art de la navigation. En gé-
néral , les expéditions des pirates n'avaient lieu que pendant la belle saison. C'était bien assez que leurs navires eussent à lutter contre la mer et les vents, trop souvent furieux dans les mers septentrionales , même au printemps ou dans Tété ; d'ailleurs ils ne pouvaient espérer de rencontrer des navires marchands, à qui la loi, d'accord avec la raison, interdisait la navigation pendant l'hiver (Art. m du Droit maritime de Hambourg); et puis, pour les entreprises faites contre les bourgs et les villes riverains de la mer , il fallait , en cas de malheur , pouvoir reprendre la mer sans trop de danger; il est vrai que les périls ne les effrayaient guère et qu'ils se vantaient d'avoir pour auxiliaire la tempête : « Marinœ tempestatis procella nostris servit remigiis , la foreur de la tempête aide nos rameurs »(Abbo Flovi^censis, Script, rer. norm.).
Quand une nécessité pressante ou la satisfaction d'une violente passion l'exigeait , on naviguait en hiver , comme fit Éric, au douzième siècle , pour aller enlever son frère , la femme et les enfants de celuirci, et les faire mourir dans les tortures. Il brava un très-grand froid et une mer dangereuse , au rapport d'un chroniqueur danois {Anonymm Rosckildensis).
Pour un motif plus noble , pour une plus grande entreprise , Guillaume le Bâtard mit à la mer le 27 septembre 1066. Il n'avait , à la vérité , que la Manche à traverser , mais un coup de vent de sud-ouest , qui avftit duré plusieurs jours , était pour lui un avertissement que le passage pouvait être dangereux. Il attendit à Saint- Valéry , faisant des vœux, et interrogeant sans cesse la girouette de l'église :
Inspicis et tempU gaUus quâ vertUur aurdy
dit le manuscrit de Bruxelles , cité par M. Aug. Thierry. Quand il vit le ciel clair , le vent favorable , il quitta le mouillage de l'embouchure de la Somme , et entraîna derrière lui une Qotte immense , qui devait , pendant la nuit , lui donner tant d'inquiétude par la lenteur de sa marche. Que lui serait-il arrivé , si , le matin , quand la vigie de son vaisseau lui signalait enfin cette forêt d'arbres portant voiles {arborum veliferarum nemus, Guillaume de Poitiers ) , qu'il attendait si impatiemment , il eût
éprouTé le contre-temps fâcheux qui frappa le navire dTseult ?
Del séust lur sait un yent (du sud leur saute un vent) £ fert devan en mi cel tref (masque la voile) Refréner faittute la nef (et fait culer bien loin le navire).
(Roman de Tristan.)
Quelle confusion par cette saute de vent ! quel désordre dans cette flotte de navires lourdement chargés! que de vaisseaux bris& par les abordages ou violemment jetés à la côte! combien serait-il rentré à Saint- Valéry ou dans la Dive , de ces nefs , qui, heureusement, s'ancrèrent à quelques milles d'Hastings, le 28 septembre, avant la fin de la journée? Guillaume avait eu bon oré et bon vent , selon Texpression familière à Wace ; s'il avait, au milieu du détroit, rencontré la turmente^ le poëte normand , au lieu d'avoir à chanter son débarquement à Pevensey , aurait pu dire de ses vaisseaux ce qu'il dit , dans le Boman de Brut , de ceux d'Ursule :
En mult po d'ore nés traversent (viennent en travers) Maintenant afondrent et versent (chavirent et vont au fond).
n n'est pas nécessaire , je pense , que je fasse ici un résumé du Mémoire qu'on vient de lire. Ce qui me paraît convenir le mieux pour faire bien comprendre mon opinion sur la forme , le gréement, la mâture et la voilure des vaisseaux normands des premiers siècles au douzième , ce sont des dessins. Je les ai joints à un travail que je livre avec quelque confiance aux honunes qui se sont occupés d'archéologie maritime , parce qu'il est le fruit de longues et sérieuses études. Je ne me flatte pas d'avoir débrouillé tout ce qu'il y a d'obscur dans la question , mais j'espère l'avoir un peu éclairci. Les figures que je présente conmie explications matérielles des choses analysées , décrites ou critiquées dans ce Mémoire , sont inspirées par les monuments et les textes que j'ai cités. J'ai cherché à rendre aux na-
158 ARCHEOLOGIE l^AVALE.
^ires de la princesse Mathilde , et à ceux des manuscrits copiés par le docteur J . Strutt , ce que l'œil peu marin des artistes naïfs des douzième et treizième siècles ne vit pas dans les modèles qu'ils cherchèrent à copier , et qu'ils rendirent bien plus dans leur ensemble que dans leurs détails techno-nautiques.
APPEINDICK AU MEMOIRE ]S" 2. 159