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leur droit sens, et jamais ne se dévoienl. EUereflambie, elle est clirt et pure cliez le chansonnier ; elle est belle et clire chez Guiot. Quels mer soit enflée ou caime(koie, tranquille), qu'il vente du nord-est (bise), ou du nord-ouest (galerne), lechaosonnier dit qu'on verra toujours l'étoile qui se tient en une flim'e (an milieu du ciel; moiely [angl.], la moitié); eette étoile ne se meut point , quand toutes les autres tournent et changent de lieu , dit Guiot . Quand la mer est obscure et noire , quand lune ni étoiles ne paraissent, ajoute la Bible , ils font allumer l'aiguille, et ils ont soin de ne pas la perdre de vue; c'est aussi à peu près ce que dit la chanson dans le second conplet Elle ajoute seulement , comme détail , que les mariniers savent toujours la cachette (le repaire) de l'étoile polaire, que l'aiguille soit rouillée, qu'elle soit droite ou pliée en fourche (").
nalles sont celles sur quoi les mariaiers preuent reigle et advis , quand la nuit frescbe et humide avoit amené les ombres sur la face de la terre, PbJloIhetes le maistre de la nef, à Jazon et à ses compaignons faisait passer temps en devisant d'icelles estoilles que la gentillite rusticque odI nommé le grand curre et le petit. • (La Thoizon t^or et la destruction de Troye, histoire poétique comprise daus le volume intitulé : Pbuieta-t histoires et fables, manuscrit in-folio du quinzième siècle, appartenant à la biUiothèque de l'arsenal, et coté : Bel les- lettres françaises, n* 328). On voit, par les derniers mots du passage cilé, que les dénominations vulgaires de grand et de petit chariot données à la grande et à la petite ourse datent au moins du quinzième siècle. I^r gens de campagne, ceiu que le vieil historien appelle la gentillite rvsticque, oai gardé traditionnellement ces désigniitians ; seulement curre est devenu chariot, quand , dans la langue des gens de la ville, la conformation italienne carroi prévalu sur la conformation latine currus.
(') Les vers suivants de M. Francesco Barberino [Docwnenti d'amore, Docum. iiono, p. 357) :
■ Hocchkr bnuM et umIo,
PoDneM Bccompagnato
Da quanti Bdotlrinati
Di calUDJla staU.
E queUa è ben perfelta
Cbe to raUo non eetU; •
ces vers, les deux derniers surtout, jirou vent qu'au temps où écrivait Barberino ( — Francesco Barberino naquit en 1364 , selon son éditeur Ubaldini — } , l'usage de la calamité était trèa-répaadu , et qu'on regardait comme excellent un instrument qui ne pouvait induire en erreur ïea do-
MEMOIRE N"* 3. !2ll
Il est inutile de pousser plus loin des rapprochements qui auront frappé , sans doute , le lecteur à la première vue. Je n ai plus qu'une remarque à faire sur ces deux morceaux , c'est que Funet l'autre nous donnent pour : chemin sur mer, le mot: voie et non pas erre qui , au douzième siède , était usité dans b langue maritime » comme le prouvent ce vers du Roman de Tristan, qu'on a lu plus haut :
« Ne poent leur eire avancer; »
et ceux-ci du Roman de Rou :
« En mer se sunt à bon vent miz Leur erre ont vers France priz ; »
et ceux-<û de la Chronique des ducs de Normandie :
« Mais orrible nos fu la mer E perriluse et de mal aire. »
Aire est resté dans notre vocabulaire marin , mais non pas tout à Mt pour signifier la route proprement dite. Dès le dix-septième siècle y ce mot exprimait le train , la vitesse du vaisseau ; aujourd'hui , d'un navire qui vient prendre son mouillage , et qui a cai^é trop tôt ses voiles pour aUer jusqu*à ses câbles, laissés sur une chaloupe ou une bouée de corps-mort , on dit qu'il n'a pas assez d'aire ; de celui qui dépasse , par trop de vitesse , un point où il voulait s'arrêter, on dit qu'il a trop d aire. Romme (Dict. de la marine française , Paris , 1 788 ) suppose qu'atre peut venir d'area , espace : c'est possible ; mais j'inclinerais à croire qu'il vient plutôt d'aro , je laboure. Virgile a dit:
chers, tant il était parfait. Puisque j'ai cité des vers où se trouve un mot de marine peu connu iponnesCf il faut que je dise ce qu'il signifie. Ponnese ou pennese était le nom du' remplaçant du nocher, du marinier qui taisait le quart quand celui-ci allait dormir. « Et si aliqaam magagnam scivero in arboribus ipsius navis, timonariis, vel timonibus, ipsam magagnam nauderio et penasio... dicam et manifestabo. » Capituîaire nautique de Venise (1355) , chap. li, Sacramentum quodfaciunt marinarii,
Longa tibi exilia, et vastum maris xquor arandum.
(Enéide, liv. ii, vers 780).
rohis porta quiês, nullum maris xquor arandum.
(Liv. III , vers 495).
Aire, prifi dans ce sens, me paraîtrait plus poétique, et, par cela même, plus conforme au génie du langage des gens de mer. D'ailleurs , nous avons un trope qui a un grand rapport avec celui que je reconnais dans le mot aire ; nous disons : le sillage du vaisseau , et ce sillage , c est sa vitesse ; c'est aussi la trace qu'il laisse' derrière lui , le sillon qu'il a creusé dans l'eau avec sa carène , comparée au soc d'une charrue. Glairac , dans les Explications des termes de marine , qu'il donna en 1639 , à la suite des Ds et coutumes de la mer, dit : « Seiller ou sillonner ; seilleure ou acquade , c'est ïerre ou la voie du navire. » Seiller et seilleure sont de la même origine que sillage; seiller, comme l'écrivaient Aubin et Glairac , ce n'est point le to sail (anglais], faire voile , courir sur mer, naviguer , c'est le verbe venu du substantif sellon, vieux mot français qui a donné selio et sillon. ( Voir du Gange, qui cite au mot selio [signifiant une portion de champ labouré], un passage dEdward Gok, où on lit: « Selio is derived of the french toord sellon, for a ridge). Sillonner la* mer est une figure, dès l'antiquité en usage chez les poètes ; Ovide a dit : JEquora sulcare , et Virgile :
Longà sulcat maria aUa carinà.
(ËDéid., liv. X, vers 197).
Je citais tout à l'heure la Chronique des ducs de Normandie , en lui empruntant deux vers ; je dois dire pourquoi jusqu'ici je n'ai pas mis à contribution cette longue histoire rimée. Quelque estime que mérite le « Maistre Benoit , » dont Wace parle dans son Roman de Rou, à propos de l'ordre que le roi Henri II avait donné à ce poëte de composer sa Chronique, je ne puis reconnaître en Benoît un homme aussi habile à peindre les choses de la marine que l'auteur du Roman de Brut. Sans doute, il n'y manque pas d'intelligence ; il y est même, en général , exact et vrai ; mais je ne trouve pas dans tout son poëme un passage ayant la moitié de l'importance technique de celui qui est ex-
pliqué au commencement de ce Mémoire. Benoit, un peu postérieur, dans la publication de son livre, à Wace, son contemporain, emploie quelques-unes des expressions dont celui-ci avait probablement appris la valeur à Técole des mariniers , compagnons de son père pendant l'expédition de Guillaume le Conquérant ; mais si les tableaux où il les fait entrer ont de Ténei^e , s'ils sont assez riches de couleur poétique, la précision maritime que j*aime à signaler chez Wace n'est pas toujours ce qui les recommande.
Il est Cendant une description de tempête où Benoit me semble excellent , et que je dois recueillir , parce qu'elle m'offre certains mots sur lesquels j'aurai quelques observations à faire. Je vais citer d'après l'édition donnée par H. Francisque Michel, dans la collection des Documents inédits sur l'histoire de France. Pag. 152 du i^ volume se trouve un chapitre dont voici le titre rédigé en deux grands vers :
« D*Engleterre part Rous , vers France volt sigler , Mais diable le veut neier et tormenter. »
Le mot sigler se trouve aussi fréquemment chez Benoit que chez Wace, toujours avec la signification : se diriger vers un lieu i l'aide de la voile. Ainsi , pag. 68, i^*" vol., vers 1 859 :
Vers France tindrent lur curs dreit {cursus j course) Celé part sîglent à espleit...
Pag. 53, i** vol., vers 1427 :
Là quidames joius sigler, etc.
Néier est resté dans la prononciation du peuple de Paris*, qui ne dit jamais noyer.
De trèfr-jolis vers commencent le chapitre auquel je m'attache en ce moment :
Quant li ivers fu trespassez
Vint li dulz tems e li estez {dulcis, doux)
Venta Taure sueve et quoie ( aura, vent; devenu are)
Chanta li merles e la treie
214 ABCHÉOLOGUS NAVALE.
Bois reverdirent e prael
£ gcDt florireot li ramel
Parut la rose buen olanz {bene olens, sentant bon)
E altres flors de maint semblanz...
RoUon se rappelle alors une vision qa*il a eue, et qui lui a inspiré le désir d'aller en France :
Tost furent ses ne& atumées.
Toutes les nefs furent armées , équipées {aUmmées, de ator^ nare (bas lat); adamare (latin) , signifiant garnies d'agrès, d*atours. Atourner était un synonyme d'appareiUer).
Parmi la mer s'en vunt à nage.
Ici nage est dans le sens de navigation ; ailleurs il désigne essentiellement le travail des rameurs :
Gontremunt Seigne vont à nage (vers 188). Amont Seigne s'en vont à qage (vers 193).
Ils remontent la Seine à Taviron. L'instrument à l'aide duquel les navires normands descendent la Seine après Fassaut de Paris, est nonuné par Benoit, vers 4487, pag. 238, i^yoL de la Chronique :
Destendent très e pavillons (trefs, tentes), Puis se pement as avirons.
Cest donc en s'aidant des rames, en se pernant (pour premant^ peut-être ; de premere, hâter) aux avirons, que les gens de RoUon font aller les navires à nage. Ils vont joyeusement avec un vent doux , et qui les porte dans une bonne direction :
Od vent suef e bien portant (vers S034).
Ils perdent bien vite la terre de vue ; mais voici que le malin esprit appelle à lui miUe diables et soulève la mer :
Li quatre venz eissent d'abisme (vers 9055) , Commencèrent entre el, tel cisme (scMsmaf schisme, tapage)
Tel mêlée, tel cootençon (de contendere, disputer) Qae foildres volent e arson (éclair, de ardere, brûler): Ceo semble qu'ardeir volt le muode.
Delà ù mers est plus parfunde S'en sort, e emfle e lieve sus Si cum uns ars trait haut e plus...
Cette image est heureusement rendue : « Du plus profond de la mer, la Tague s'âève , 8*enfle , s'élance , et monte plus haut que la flèche lancée pu* un arc.» Le poète, pour compléter son tableau, dit que, dans ce grand désordre, les nefs sont loin d*ètre en paix ; elles sont portées au ciel par la mer furieuse :
Vers les esteiles vunt tôt dreit...
Puis redevalent plus isnel (redescendent)
Que ne vole faucs n^arondel
Vers abisme , ceo lur est vis.
Sovent se claiment las , chaitis.
Foudres cheent e feus ardanz,
Après vient Toscurté si granz
E les ténèbres, la nercors
Uolurs de mer e la puors :
Par poi que li quor ne lor fendent
Parmi les ne& pasmez s'estendent.
La terreur h laquelle sont en proie les mariniers de RoUon est peinte ici avec une énergie remarquable: « Souvent ils crient, hélas! les malheureux (chaitis, eativo (espagnol) , chétif. Dans le Bourbonnais, chétif est encore employé avec la signification de petit , mais dans le sens du mépris ou de la pitié) ; la foudre tombe , rédair brille, et à ses feux ardents succèdent la plus profonde obscurité, la noirceur des ténèbres, le mal de mer (ofur, Todeur de la mer, qui cause les nausées) , et enfin la peur. Il s en faut de peu que le cœur ne leur fende ; ils se couchent sur le pont des nefs , tout pâmés de mal et d'effroi. » Voici maintenant , après l'effet moral de la tourmente sur les honmies , son effet physique sur les navires :
Bruizent lur masz , lur governatl ; Nul d'eus n'endure le travail :
N'i a ne veile ne hobenc l'tage, n'escote, ne drenc.
2if> ARCHÉOLOGIE «AVALE.
Nous retrouvons ici le màt, le gouvernail, la voile , l'écoute , Titague , le hauban , comme dans les vers de Wace et dans le roman de Tristan. Si Forthographe hobenc est nouvelle pour nous , elle ne doit pas nous étonner ; le c est dû au besoin de rimer avec drenc. Quant à ce mot drenc, que je n*ai vu nulle part aiUeurs que chez Benoit , il doit désigner une corde dont la fonction était de serrer, de presser deux objets, deux corps , Tun contre l'autre. Drangen en allemand, drukken en flammand et en hollandais, to throng en anglais, signifient presser; et àrenc me parait bien être une altération de drang, qui , en hollandais, en flamand et en allemand, exprime substantivement Faction de presser. Quel serait donc le cordage auquel ce nom de drang conviendrait, par une de ces catachrèses que j ai eu déjà plus d'une fois roccasion de signaler? La drosse qui tient la vergue étroitement rapprochée du màt est de ce nombre, et j'incline à croire que c'est eUe que le chroniqueur a voulu désigner. Ce qui confirme ma supposition , c'est une indication que je trouve dans Y Encyclopédie méthodique et dans le Franzôsichrdeutscher Index (3* vol. de YÀllgemeines Wôrterbtich der Marine) , de Boding : » (Ifan^ drosse de basse vergue«^ » Dran ne se lit ni dans Aubin ni dans Desroches ; c'était , sans doute, au dix-septième siècle, un vieux mot resté traditionnellement en usage chez les n^rins normands , et que les auteurs de l Encyclopédie ont recueilli par un heureux hasard, en fixant sa dernière signification. Drosse convient fort bien au sens des vers de Benoit : « Leur mât et leur gouvernail se brisent ; personne n'a le courage de travailler ; rien ne résiste , ni la voile , ni les haubans , ni l'itague, ni l'écoute, ni la drosse. » Tout se casse, le désarroi est complet, les nefs sont désemparées; demi-morts, couchés, n'osant ni se remuer, ni lever la tète, les gens de RoUon , et RoUon lui-même
Tint mais tut mis au convenir Qu'ils n'attendent mais le mourir.
Rou a enfin recours au Dieu autisme (altissimus, très-haut); il lui adresse une longue prière, qu'il termine ainsi :
Fac cez undes e ceste mer Queie e paisible démener ,
MÉMOIRE fC 3. 217
E remaigne ceste tormente Qui sodée mort dos représente.
Dieu se laisse fléchir par BoUon qui
De lermes se fu lavez Moilliez , fonduz e arusez.
Alors
Cessa Torage et le temper
Si commeiica à esclairier;
Paisible et queie fut la mer... (Quoie, calme).
Cette tempête (ce iemper^ comme dit le poëte quand il est pressé par la rime, comme il l'est lorsqu'il peint lexil des jeunes Scandinayes obligés de s'expatrier :
Si erent mis En eixil fors de lur paîs Pur guerre al fer e al acer , Od forz orez e od temper) ;
cette tempête n'est pas la seule que Benoit ait décrite. Dans le récit que les envoyés d'Hasting font à Tévéque, auprès de qui ils Yont remplir une mission de la part du prince des Danois, nous trouvons (vers 1427 et suivants) :
Là guidâmes joius sigler ; Mais orribie nos fu la mer E periiluse e de mal aire Tuit nos furent H vent contraire ; Tant nos unt enpeinz e sachiez Par poi ne sûmes perilliez :
Jamais des qu'à la fin del mund Genz de si fort n*escbaperunt; Ne nos est remis quirs es mains Del angoisse de traire as reins , Liez od cordes, od funeiaus.
Od l'ajue de nos bateaus Non volontiers qui d*ire espris , Avum ici lez vos porz pris...
Ce passage contient quelques traitis qui font très-bien comprendre Fétat affreux où la tempête avait réduit Féquipage du vaisseau d'Hasting. Il pensait cingler joyeusement; mais une mer horrible et dangereuse , et le vent qui lui était contraire , nuisirent à sa route. Peu s'en fallut (par pot) que la nef ne périt, tant la lame et le vent les poussèrent d'un côté et de l'autre , les tiraillèrent (unt sachiez) et les mirent en peine (unt enpeinz). « Jamais , disent les narrateurs , d'ici à la fin du monde personne n'échappera à un tel danger. Il ne nous est pas resté de peau dans les mains {remis : remanere ; quirs : cuir — corium) , et il nous a fallu supporter la douleur de manœuvrer avec nos mains déchirées » {traire as reins : tirer les cordages avec nos déchirures {reins , corruption du mot anglais rents ; riss , ail.).
J'ai hésité sur le sens à donner au mot reins. J'ai cru un instant que c'était une mauvaise orthographe française de ring, qui désigne dans la marine anglaise toutes les boucles d'amarrage ; les gens d'Hasting pouvaient en effet avoir usé le cuir de leurs mains contre les fers des anneaux auxquels ils se seraient retenus fortement pendant la tempête , pour n'être pas emportés par la vague déferlant sur le navire ; mais quelque apparence de vérité qu'eût cette traduction , je lui ai préféré celle qui fait de reins le représentant du pluriel de rent ; rents se prononce en effet en anglais comme le reins écrit par le poëte normand du douzième siècle. D'aiUeurs , Benoit ajoute que les mariniers d'Hasting s'étaient attachés au plat-bord de la nef avec des cordes (liez od cordes, od fwmaus, — de fanis, qui a laissé longtemps dans la marine française fanin, aujourd'hui abandonné et remplacé par le mot filin , cordage composé d'un certain nombre de fils {filum (latin) cordelette). Si donc les. Danois avaient pris la précaution de se lier au mât , ou aai; côtés de la nef, après avoir lutté contre la tourmente jusqu'à s'enlever la peau des mains en halant sur les manœuvres , ils n'avaient pas eu besoin , ce qui eût été , au reste , et plus pénible et moins sûr, de s'accrocher au rings.
Liés ainsi, les pirates se sont laissé aller à l'aventure, et c est le hasard de cette navigation {ad l'ajiAe, l'aide; ayuda en c<italan , et aiuda en bas latin) , non leur volonté , disent - ils ,
MEMOIRE rf"" 3. 219
qui a jeté dans le port leurs bateaux, appelés nefs et barges dans levers 1330:
Cil virent la flote el rivage Et tante nef et tante barge Dunt malt furent espoentez.
Le vers 1329 nous montre le mot flote ^ plus rarement employé par les écrivains des douzième et treizième siècles que les mots estoire, estole, estorée, stoire, istoire, venant du grec stolas, qui donna au latin du moyen âge : stolus, stolum, stolium, $toleum, storium, extolium, et estai; cette dernière dérivation de stolos , qui se lit dans la Chroniqtie catalane des rois d'Aragon par Bamond Muntaner est , en effet, toute catalane, et je la trouve plusieurs fois dans le Poème sur la bataille de Lépante par Johan Pujol , prêtre , ouvrage très-curieux , encore inédit , et dont le manuscrit autographe appartient a M. Joseph Tastu. Ainsi, strophe 43 (le poème est divisé en 1 84 strophes de 8 vers ) :
L'estol de nostra liga.
Strophe 64 : « de tant estol, » qui a un si grand rapport avec : « tante nef et tante barge. » Strophe 74 :
. . . L'estol vila no mayna Mas navegant , caminen ab temps bell.
Johan Pujol n emploie jamais le mot flota, bien qu'en 1 605, et peut-être depuis plus longtemps , le mot fût devenu espagnol ; mais flota n'était point dans le viel idiome de la Catalogne , et le chantre de Lépante écrivait en catalan. Chez lui c est presque toujours estol:
La hun estol al altre s*acostava (strophe ii7).
Quelquefois , mais rarement , c'est Y armada :
. . . Lo nostre don Johan Volent saber de l'armada turquina Lo tramete... (Le chemin; trames ^ latin) (strophe 82). ... Ab la potent armada (strophe 74).
Je Tiens de dire que floia était espagnol au commencement du dix-septième siècle , époque où vivait le prêtre Pujol qui rima longuement la Chroniqtie de Lépante ; en voici la preuve. Dans la Reladon de los capitanes Nodales {Maànd 1621), on lit , pag. 62 verso : '^ Y eon ellos hizieron una buena flota de quaranta natios grandes y pequenos. » A la même époque , à peu près , frota était dans le portugais ; ainsi , on lit dans le Roteiro de dom Joham de Castro : « Principaes pillotos da frota. » Flotte vient du saxon flota , devenu fleet en anglais , flotta en suédois et en italien , vloot en flamand et en hollandais. Le mot flotte , par extension , a signifié quelquefois une réunion de troupes à terre, comme il signifiait une armée flottante. Dans les Chroniques de Jean d'Àuton on lit : « Et pre- « mier que les Espagnols fussent armés et montés à cheval , « lui et ses gens tous en flotte donnèrent des éperons et cou- « rurent tant roidement que le camp percèrent malgré leurs « ennemis » (v^ partie, chap. xxiii (an. 1504). Les Italiens ont employé le mot stuolo pour désigner une réunion de navires , comme une réunion de gens de guerre ; ainsi dans la Chronique de Fossa-Nova (année 1185), citée par du Gange, on voit Guillaume de Sicile faire un très*grand armement (stolium fn<iximum) par mer et par terre, et donner à Tancrède le commandement du stolium maris , tandis qu'il plaçait à la tête du stolium terrœ les comtes Ardouin et Richard de Gerra.
Le mot fl4)te se trouve quelquefois dans la Branche aux
royaux lignages de Guillaume Guiart :
Leur flote des autres s'eloingne... (vers 9485). . . . Par la force du vent qui vente Emmi leur flote les adente... (vers 9579). ... La flote espandue s'aûne (vers 9502).
Avant de quitter Benoit , je dois citer quelques-uns de ses. vers qui ont une certaine importance , parce qu'ils se rapportent aux coutumes guerrières des navigateurs normands.
Rollon s est décidé à aller à Meulan pour attaquer les Danois ; il part avec ses nefs :
Dreit à Meullent tirent à nage (vers 86 1 3). Li bort des nefs e li estage
Sunt gent garni e li chastel.
Maint enseigne, maint penuncel E maint escu d'or e vermeil I resplent contre le soleil.
Plus bas , le poëte raconte le retour de RoUon :
Après se redesaancrerent (vers 3914); Les rives de Meullent laissèrent Très par mi seigne s*adrecerent; Dreit à Paris tenent lur curs.
Set cenz enseigne de colours Parut es nefe sus es cbasteaux.
Ces deux passages nous montrent que pour aller attaquer , les Normands couvraient leurs navires d'enseignes aux couleurs éclatantes ; ils en mettaient partout , sur le bord , sur les étages (les dunettes où étaient les chambres) et les châteaux (châteaux d'avant et d'arrière , châteaux de mât). Le sceau de la ville de Sandwich (collect. Depaulis) est timbré d'un navire , sur le château d'arrière duquel il y a deux enseignes; son châtel de proue n'en a qu'une ; si son châtel de mât n'en a point, sur le pont il y a un soldat portant une bannière. Cette bannière est large , attachée à la lance par son guindant , et sur son étoffe brillent deux larges étoiles (voir ci-dessus pag. 153). Le navire du sceau de la ville de Dam est remarquable par deux grandes enseignes sur lesquelles figure un chien. Il y a des enseignes aux châteaux d'avant et d'arrière, et au sommet du mât du vaisseau dont les habitants de Dunwich avaient timbré leur sceau au treizième siècle. Le sceau de Douvres , à peu près de la même époque que celui de Dunwich, ne montre qu'une bannière sur les châteaux de poupe de son vaisseau ; cette bannière est fort grande et porte les images de trois lions. Au sommet du mât , au lieu d'une girouette ordinaire , est arborée une large flamme à trois pointes , ou pennonceau.
Outre les étendards dont ils paraient leurs nefs, les Normands entouraient le bord supérieur des navires et les créneaux de leurs châtels d'écus d'or , de boucliers peints en rouge resplendissant au soleil. G*était faire le pavois , la pavesade. La princesse Mathilde , dans sa tapisserie, n*oublia point ce détail ; on
Toit sur les navires une rangée longitudinale de boucliers , et derrière , accrochés , comme de respectables insignes , les écus armoriés des plus illustres passagers portés par chaque nef. H. Achille Jubinal, trompé par la place que ces écus occupent, les a pris pour des gouvernails , dans Texplication qu*il a publiée de la tapisserie de Bayeux. Cette erreur, au reste, n*est qu'une faible tache dans le travail , si remarquable d'ailleurs , du jeune érudit que je viens de nommer. , Voici un ordre de défense que je ne pouvais pas omettre de citer parmi les choses maritimes dont le poëte Benoit nous a transmis la tradition :
A Saint-Florent du Mont-Glonne ( Saint-Florent le Vieux , au-dessous de Saumur ) , les Normands ne se trouvant pas eu sûreté songèrent à se fortifier , et , pour cela , ils imaginèrent de faire une sorte de camp retranché , derrière lequel ils pussent se défendre au besoin :
En une îsle suz Fabrie (vers 1015)
Traistrent ensemble lur navîe
Tut ordenée en roundesce
£ s'in firent grant fortelesoe
Li mast dunt numbre n'est petiz
Ne ressemblout mais plaîssiz (palissade ; plassatum).
Avis esteit que fust un bruilz (bois ; brviàum, broUo).
Dans cet arrangement des nefs , tirées sur le rivage de File , mises près Tune de l'autre (ensemble), ordonnées en rond pour en faire une espèce de forteresse , il y a quelque chose de ces castra nautica dont parlent Tite-Live,chap. ix, liv. xxx, et Cornélius Nepos (Vies d'Annibal et d'Alcibiade ). Benoit nous donne peu de détails sur cette grande fortelesce^ mais il est fort probable que les pirates du Nord firent à peu près ce qu'au rapport de Tite-Live fit Scipion : « Onerariarum quadmplicetn or^ dinem pro muro adversus hostem opposuit ( Hasting n'avait probablement pas assez de navires pour faire un quadruple rang à son enceinte navale), easque ipsas malis antennisque de nave in navem trajectis, ac validis fanibus velut uno inter se vinculo illigatis comprehendit , tabulasque superstravit , ut pervius in totum navium ordo esset, » Hasting dut agir à peu près de
même ; seulement Scipion était à Fancre , et le chef des Normands avait tiré ses nefs à terre ; il les avait fait haler par la poupe , afin c[u*elles présentassent à Fennemi Téperon dont elles étaient munies comme les galères antiques (voir Mémoire n® 2;. Hasting ne dut pas démâter ses navires, il avait intérêt à garder les châteaux de défense qui se hissaient au sommet des mâts {hunes. Voir Appendice au Mémoire n"" 2, le mot Carchesia)^ et qui , par leur élévation au-dessus de Tile , devaient donner à ses archers , à ses jeteurs de pierres et de chaux pilée , un grand avantage sur les assaillants de sa forteresse. Le texte de Benoit justifie fort bien cette hypothèse : « On eût dit , à voir ces mâts nombreux , que c'était une forêt. » Que les vergues des navires danois , comme les antennes des vaisseaux romains , eussent été jetées d'un navire à l'autre , et attachées aux parties relevées des proues qui présentaient des points d'appui naturels, fort solides, pour en faire l'espèce de plaissiz dont parle le chroniqueur normand , je n'en doute pas. Pour garnir les espaces laissés vides dans cette palissade , toutes les planches des emménagements intérieurs des navires et les écus avaient dû être placés autour de l'enceinte pontée, dont la base était une large et solide couronne de proues.
n n'était pas , je crois , sans intérêt de rapprocher le passage de Tite-Live de celui de Benoit , pour montrer que , dans le Nord comme dans la Méditerranée , les hommes de mer , sans se communiquer, furent toujours, dans des circonstances analogues , également ingénieux à se servir des moyens que leur offrait le matériel naval.
J'ai dit, en commençant cet examen des fragments maritimes de la Chrcnique des ducs de Normandie , que Benoît emploie quelques-unes des expressions nautiques de Wace ; j'ajouterai ici qu'il leur donne toujours la même signification. J'ai cité déjà sigler , atumé , nage , avirons ; je vais ajouter quelques exemples encore.
Les veiies drescoetU al vent (vers 605) E traeient as avirons...
E les veiies furent drescées (vers 1280). ... Ses nefs fait test apareiiler (vers 1059),
Vivre, TÎtaille i fait charger E armes bones.
... Là arivereni lur chalans... (vers 196). Là prirent port , là avivèrent (vers 756).
Un mot que je n'ai remarqué chez aucun des poètes que j*ai eu occasion de citer, c'est : voiler ; le voici dans les deux vers 1139 et 1279 du poëme de Benoît:
Qu'il volsist estre es nefs veilez...
Quant les nés sunt en mer veilées...
Veilées , c*est feûsant voile , courant sous leurs voiles , velanr tes, conmie dit Edouard III dans une lettre datée de 1337 : « Nonnullas naves regni nostri, tam vêlantes supra mare , quam ancoratas in littore. »
Puisque je suis en quête des mots anciens que la marine a gardés , je puis citer équiper , qui se trouve dans l'histoire rimée de Guillaume Guiart :
« Chacun d'eus la crois sur lui mise En mer s'esquipent à Venise. »
Esquiper vient du verbe skipa , qui , lui-même , procède de skipf navire. /Are, dans son glossaire suio-gothique , ne laisse aucun doute à cet égard. Du Gange fait venir ce mot A* esquif (voir voce : eschiparé) ; il dit, pour appuyer son étymologie : « Naves enim bene adomatœ dicuntur, quœ suis sgaphis tmtructœ sunt. » Esquif vient en effet de skip; mais au moment où il écrivait les articles : eschiparé et esquipare, du Gange , bien qu'il citât la leçon de Duchesne eskipare , ne se doutait pas de la véritable origine du mot équiper. Gette origine n'est mentionnée que dans les additamenta de l'édition de 1783 , à l'article skipiamentum. G' est la langue maritime qui a donné à la langue vulgaire équipement , équipage , équiper , où, malgré les apparences, le cheval, equus, n'est pour rien. G'est donc à tort que dans les Scènes de la vie maritime je donnai equum parare comme l'étymologie possible d'équiper.
Convoyer est un mot très-ancien ; mais lui , c'est la langue
vulgaire qui la donné à la marine. II est dans le Roman de Jm-
tan :
« Par la curt le vunt convaiant, »
et dans les Chrùmqties de Normandie : « lui donna dé beaux dons , poils les convoya jusques à la mer. » Il est inutile de dire que convoyer vient du bas latin eonviare : viare ctim. Un navire convoyeur est celui qui accompagne , pour le protéger , an autre navire ou une réunion de navires rangés sous son convoi (conviatico).
Le mot radouber est vieux dans le Vocabulaire maritime français; le voici, vers 10»1 12 du Roman de Brut :
Et com Wavains fu adoubés Au roi Artus s'en est aies.
Je crois catalan le mot adobar^ malgré Tautorité de Ménage qui fait venir adouber du saxon dubba ; quoi qu'il en soit , le mot est , au treizième siècle , dans les Statuta Massiliœ avec la signification de préparer. G*est dans ce sens et dans celui de réparer qu'il à été employé par les mariniers et les charpentiers de nefs au moyen âge. On lit, art. iv des Rooles d'Oleron : « Si le méstre vult, il poet bien adobler sa neef , si ele soit en ce cas. » Chapitre xlvi, cinquième partie de ses Chroniques ^ Jean d'Auton dit : « Espérant là ravitailler leurs vaisseaux et radouber. >»
Je m'arrête. Ce Mémoire est peut-être bien long ; cependant je l'ai abrégé , comptant sur l'intelligence des lecteurs qui suppléeront à une foule d'explications de détail que j'aurais pu ajouter pour le rendre tout à fait complet. Ce que je voulais , c'était donner une interprétation, solidement appuyée, des passages maritimes les plus importants, contenus dans les ouvrages de quelques-uns des poètes français des douzième et treizième siècles , qui sont entre les mains de tous les hommes d'étude ; c'était faciliter aux savants et aux marins l'intelligence I. 15
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S de ces précieux textes , jusqu'alors comme perdus pour eux ;
c'était, enfin, montrer que la langue nautique, si profondément ignorée de ceux qui la parlent dans toute l'Europe maritime , est belle , colorée , essentiellement poétique , qu'elle a des origines dont l'antiquité remonte aux sources pures des vieilles langues du Nord et du Midi, et que, sous des corruptions qui la rendent presque effrayante pour les gens du monde, et en font une sorte de patois barbare dans la bouche des marins, on peut retrouver des racines très-nobles, d'excellentes conformations de mots , de brillantes images , une langue enfin, une langue bien faite , logique , large, puissante , dont presque tous les termes sont des tropes énergiques. Je ne sais si je suis parvenu au but que je me proposais ; mais, je l'avoue, j'espère que l'on aura remarqué dans cette étude d'archéologie 5 des choses nouvelles et assez intéressantes sur une question dont les antiquaires ne se sont point occupés , parce qu'il leur a manqué une connaissance sans laquelle on marchera toujours au hasard dans l'exploration des antiquités maritimes , je veux dire une certaine pratique navale, des notions sur la construction des navires , et surtout la connaissance du matelotage.
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