L ÏAMBE DANS LE MARG1TÈS
MM. Sittl ' et Christ- : les trimètres n'auraient été, dans le texte qui avait cours au temps d'Àristote, qu'un jeu, une fantaisie de lettré, et tous les grammairiens, à la suite d'Aristote, auraient été victimes d'une sorte de mystification. Pour rendre possible une telle hypothèse, il a fallu que de semblables procédés, dignes, ce semble, de grammairiens de basse époque, fussent explicitement attribués déjà à un écrivain du vi" ou du vc siècle. Or Pigrès d'Haliearnasse, disait-on, avait pratiqué ce genre d'interpolation; même, il y avait fait école : Suidas cite deux autres auteurs qui avaient de môme interpolé Homère. Le malheur est que toute cette tradition ne repose pas sur un témoignage sérieux : les notices de Suidas, relatives à Pigrès, à Idaeos et à Timolaos, dérivent, selon M. 0. Crusius3, d'une même source, et de la plus suspecte, qui n'est autre que le livre du charlatan et faussaire Ptolema-osChennos. C'est cet auteur sans scrupules qui a inventé toutes ces fantaisies : les prétendus pentamètres insérés par Pigrès dans Ylliadc n'ont pas plus d'authenticité que l'attribution de la Batrachomyomachie ou du Margitès luimême à ce prétendu frère de la reine Artémise d'Halicarnasse.
On voit combien fragile est, par elle-même, l'hypothèse d'un remaniement opéré dans la versification du Margitès. Mais cette hypothèse s'écroule tout à fait, si l'on se range à l'opinion que le Margitès a été connu d'Archiloque, et cela dans la forme où Aristote le lisait, avec cet accompagnement de trimètres iambiques, dis-
I. Sittl (KO, Geschic/tte der griechischen Litleralur, t. 1. p. 236-237. ù. Christ \Y . .Gesc/iicftte der f/riechischen Litteratur, 3° édit., p. 74-"j. 3. Crusius '0. . Der Dichler Pigrès und seine Genossen, dans le Philologus, t. L1V (1895). p. 134 et suiv.
144 II. LES POÉSIES d'aRCHILOQLE
séminés dans des séries d'hexamètres. Or cette opinion n'est pas même une hypothèse, et c'est bien plutôt pour l'écarter qu'il faut recourir à des conjectures. Un scoliaste d'Aristote, Eustratios, dit en propres termes : « Archiloque, Cratinos et Callimaque attestent que le Margitès est l'œuvre d'Homère1. » En vain a-t-on voulu corriger ce texte : ces corrections, destinées à supprimer un témoignage en lui-même inattaquable, ne sauraient s'imposer. Bien plus, le parémiographe Zénobios nous fait connaître un trimètre iambique,
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en ajoutant, d'abord, qu'Archiloque s'était souvenu de ce vers dans une épode, ensuite qu'Homère en était l'auteur. Si cette citation était d'Homère, elle ne pouvait provenir que du Margitès, et, si Archiloque avait cité ou imité ce trimètre, c'est qu'il avait sous les yeux ou dans la mémoire le petit poème satirique en question. Voilà, ce semble, la conclusion qui se dégage d'un examen impartial des textes, et nous croirions même en affaiblir la portée, si nous invoquions d'autres arguments plus contestables3.
C'est donc un fait établi, que l'existence de trimètres iambiques dans une œuvre littéraire antérieure à Archiloque. Il ne s'agit plus seulement, on le voit, de poésies composées sur ce rythme double, trochaïque ou iambique, qui avait ses racines dans les plus
1. Ce texte est discuté et justement défendu par Bergk (Archil. fr. 153, Poel. lyr. çjraec, t. II, 4e éd., p. 430).