‹ ArchiloqueChapitre 187 sur 258 · Aiistot.. R/teL, III · texte numérisé non relu

Aiistot.. R/teL, III

parle sans ambages, ou si une ironie voilée ne trahit pas des senliments contraires à ceux qu'il professe. M. Jurenka1 estime, à l'appui de cette seconde hypothèse, qu'il y a un brusque changement de ton dans le dernier vers : après les grands mots qui servent à peindre la puissance et la richesse des rois, c'est dans un langage tout simple que le charpentier dit en Unissant : « Tout cela est loin de mes yeux », et cette chute rappelle la conclusion ironique de l'Epode II d'Horace (Beatus Me qui procul negotiis...) : après la longue énumération des joies pures de la campagne, l'usurier Alfius « fait rentrer aux ides tout son argent, et cherche pour les calendes prochaines un placement nouveau »- Ainsi Archiloque ne serait, au fond, nullement philosophe ; il ne se résignerait que malgré lui à vivre loin des grands de la terre, et sa prétendue sagesse couvrirait mal une ambition déçue. Celte explication repose sur une nuance de style que nous saisissons mal : le quatrième vers du morceau fait suite aux trois autres sans que rien trahisse le passage d'un ton à un autre; l'adverbe à-î-poOsv appartient à la langue d'Homère, et n'a rien de particulièrement familier; aucun signe sensible ne met en relief la prétendue opposition qu'on découvre, et il faut faire violence au texte pour y reconnaître quelque ressemblance avec la piquante conclusion de TEpode d'Horace. Enfin, et surtout, Aristote ne parle pas d'une figure de rhétorique qui consisterait à dire le contraire de ce qu'on veutfaire entendre ; il signale un procédé qui consiste àfairedire à un autre ce qu'on ne veut pas exprimer soi-même. Il resterait donc seulement

1. Jurenka (II.), Archilochos von Paros, p. 6. — Telle est aussi l'opinion de M. 0. Crusius, art. Archilochos, dans Pauly-Wissowa, Real-Encyclopaedie, t. II, p. oOl.

à savoir pourquoi, dans la circonstance, Archiloque avait eu recours à un détour de ce s;enre. Mais l'insuffisance de la citation ne permet pas de faire à cette question une réponse certaine. Cequi est sûr, c'est que le poète opposait aux prétentions exorbitantes, aux ambitions démesurées de quelques-uns de ses adversaires, les goûts simples d'un homme de condition modeste, et qu'il se représentait lui-même sous ce masque.

Nous avons jusqu'ici, dans la mesure du possible, dégagé de son œuvre les idées et les sentiments personnels d'Archiloque ; mais nous ne connaîtrons vraiment le caractère de l'homme et l'esprit de sa poésie, qu'après avoir étudié l'élément essentiel de son inspiration, la satire individuelle.

A considérer dans leur ensemble, et d'un peu haut, les témoignages de l'antiquité sur le génie satirique d'Archiloque, on peut dire qu'une tradition unanime, depuis Pindare jusqu'aux Pères de l'Eglise, a représenté le créateur de l'iambe comme un homme toujours prêt à blâmer, à médire et à mordre. Cette réputation est si bien établie, que le savant auteur de V Iconographie grecque, Visconti, croyant avoir découvert le portrait d'Archiloque dans un hermès du Vatican, s'est

applique à reconnaître dans les traits de ce personnage deux caractères distinctifs, la médisance et l'impudence1. Sans prétendre reviser ce jugement traditionnel, il nous faut pourtant signaler quelques nuances dans ces témoignages, et préparer ainsi les voies à une interprétation peut-être plus exacte des fragments euxmêmes.

L'injure (Xoioopia) paraît être, dans l'opinion générale des critiques anciens, l'élément fondamental de la poésie iambique. Proclos, dans sa Chrestomathie, justifie cette opinion par une identité de sens entre les deux mots : « vS: ya? y-a- ~'z t«^6(Çeiv xata -vn. fXwaaca XotSopeîv eXefOv2.» Dion Chrysostome définit ainsi la comédie athénienne et l'iambe du poète de Paros : « -a yÉ/aoTcç svexev (la comédie) r, XoiBopiaç TCeTuoajpiva (l'iambe) 3. » Le même terme général sert à désigner le caractère du poète et son œuvre : les parémiographes, citant le proverbe 'kpyilzycv r.z-il:, ajoutent que « ce proverbe se dit de ceux qui profèrent des injures (èiuî -wv XciospouvTwv) à la façon d'Archiloque (■zoioï-zsq yap 6 'ApyQsGypç) 4. » Cependant, cette appellation même laisse place à des appréciations différentes sur la nature de cette satire : il y a des degrés dans l'injure, et des

1. Visconti, Iconographie grecque, t. I, p. 63, et pi. 2, 6. — Baumeister, Denkm. cl. Klass. AU., t. 1. p. 116.

2. Proclos, Chrestomath., 6 (Scriplores melrici graeci de Westphal, p. 242).

Page 1